I. Cf. La prose de saint Taurin, par M. l'abbé Dabin
à leurs prétendues corrections, s'ajoute l'anarchie musicale, on arrive à de beaux résultats. C'est le cas de cette autre prose, Jeriisalevi et Sioii filiae, prose parisienne du xu' siècle, très répandue, pour la Dédicace '. Vers le xvni° siècle, on supprima un certain nombre de strophes dans le but de l'alléger en lui donnant un sens Janséniste - : cette suppression se fit assez intelligemment, et la mélodie des strophes survivantes demeura intacte ; mais depuis ! En dehors de la mélodie originale en sol (7^ et 8' ton) contenue encore en divers livres, on peut en signaler une autre en i~é mineur, à 3 temps, une autre encore, en/a, à 3 temps aussi, une seconde en fa, toujours à 3 temps, et peut-être d'autres. Les bénédictins eux-mêmes n'ont pas osé, dans leurs Variae preces^ donner la mélodie originale, et ont accommodé à la grégorienne l'une des mélodies modernes qui s'y prêtaient ; et encore les éditions Desclée y ont-elles ajouté une mora itltimae vocis au milieu de chaque vers. Quel chaos !
Sans doute, dans le cours du xix» siècle, il faut citer que M. l'abbé Tesson, rédacteur de l'édition rémo-cambrésienne, tint à unifier, au point de vue de la mélodie, les propres qui lui furent confiés, lorsque les textes étaient les mêmes. Depuis la restauration du chant par Dom Pothier, le savant religieux et divers autres bénédictins ont également retouché plusieurs propres avec beaucoup de goût. Mais qu'est-ce que cela, en présence de la presque unanimité des diocèses ?
Or, les chants des propres diocésains sont au bout de leur impression : la loi canonique demande qu'avant une réimpression ils soient soumis, par le soin des évêques, à une revision semblable à celle que le Souverain Pontife fait accomplir pour le chant romain par la Commission qu'il a nommée : ces chants, revisés sur les originaux anciens, devront être soumis à ladite Commission près laS.C. des Rites, au même titre que les textes.
En fait, dans la plupart des cas, les reviseurs se heurteront à des impossibilités matérielles, ce qui sera purement et simplement remettre la correction des textes et le choix des mélodies à la S. C. des Rites et à la Commission Grégorienne ; mais celle-ci sera-t-elle en possession d'une documentation suffisante pour adopter judicieusement les mélodies destinées aux Eglises particulières ?
Et pendant ce temps, les vieux livres diocésains, manuscrits ou imprimés, conservés dans les bibliothèques, garderont dans l'oubli les vénérables offices et les belles mélodies ordonnées par nos pères et suivies durant tant de siècles.
1. On en retrouvera texte et musique dans le supplément au Recueil des proses d'Adam le Breton, par le R. P. Dom Prévost.
2. Entre autres la transformation de cette belle strophe, dont les mots soulignés ici effarouchaient les jansénistes :
Coetus felix, dulce conviviiim Lapsis ubi datur solatium, Desperatis offertur spatium Respirandi.
Peut-on préconiser un remède à ces dangers ?
Il me semble qu'il en est un : la réorganisation générale des offices particuliers aux Églises de France, réorganisation qu'appellent admirablement les circonstances actuelles.
Voici comme exemple une nation voisine, avec ses colonies, l'Espagne: elle possède un propre général (sans préjudice de rares fêtes locales), contenant l'office unique célébré pour une fête dans toute la nation ou l'une de ses principales parties. Là où l'office est célébré solennellement, on le dit et on le chante intégralement ; ailleurs, s'il est d'un degré plus simple, on n'en dit que ce qu'en comporte ce rit. Ainsi, on n'est pas exposé, en parcourant quatre diocèses, à trouver quatre offices différents de la môme fête, offices ailleurs célébrés pour une autre solennité.
Or, la France fut, pendant de longs siècles, la patrie des beaux offices particuliers, dont le texte et le chant étaient l'objet de tous les soins, et qui étaient suivis partout où l'on célébrait la même fête. Pourquoi ne pas les rééditer, en appliquant à l'ensemble des propres français l'organisation espagnole ?
Tout ne pourrait qu'y gagner : la pratique delà piété, par l'unité de prières et de chants, en un temps où les communications si faciles et les transformations sociales mêlent incessamment prêtres et fidèles de tous diocèses; la science et l'art religieux, puisque chaque chose étant à son rang, chaque office réellement traditionnel à sa vraie place, les accents les plus nobles consacrés à chaque fête seraient remis en honneur, et les œuvres des liturgistes illustres des temps passés reconnues à nouveau, et comme enchâssées dans la parure plus moderne qui les ferait valoir.
Sur quelques vieux cantiques
On a beaucoup dit et répété, depuis quelques années, que le « cantique » populaire français n'avait pas encore « trouvé sa formule ». Ce mot ne me plaît guère ; ou , pour mieux dire, il ne me plait que dans la mesure où ceux qui l'ont employé ont voulu signifier qu'il n'existait pas, dans nos usages populaires, de modèles vraiment dignes d'être présentés comme types.
Je dis: nos usages populaires, et non pas : « nos traditions ». Car, en fait, dans le chant religieux français en langue vulgaire, il n'y a plus de tradition, il n'y a que de la routine, routine qui dure... ce qu'elle peut durer, et qui, bientôt, est remplacée par une autre. La meilleure preuve en est, qu'en fait de cantiques, une sorte d'obsession a hanté les esprits de tous ceux qui, depuis cent ans, s'en sont occupés : tous, plus ou moins, ont voulu « faire du nouveau ». Et, quand on parle des « vieux cantiques », ce qu'on appelle ainsi est tout simplement le répertoire que la restauration religieuse, après la Révolution, mit sur les lèvres des fidèles.
Leur valeur musicale est connue : la Clef du caveau fut le grand fournisseur de leurs mélodies. Si, d'aventure, quelques paroles réellement anciennes sontentrées dans ces recueils, paroles du B. de Montfort ou du P. Sandret, elles ont vite été habillées à la mode de leurs congénères. D'ailleurs, si le P. Sandret (dont Bordes a réédité une partie des œuvres) a écrit ses cantiques d'après une véritable tradition ancienne et quasi grégorienne ', le B. de Monfort, à l'imitation des poètes populairesde son temps, a composé les siens sur les pires « vaudevilles »et « ponts-néufs ».
On s'en est étonné ; on a, maintes fois, opposé de ce chef le cantique français au cantique allemand, en mettant en relief les formes si caractéristiques de celui-ci. Pourquoi, dit-on, le génie français n'a-t-il pas produit de telles œuvres ?
Cette question dénote un manque de documentation : en réalité, la floraison nationale de France a poussé des ramures aussi belles, au cours des siècles, que le geistliche lied de nos voisins : les collections manuscrites et imprimées conservées dans nos bibliothèques en
I. Les cantiques du P. Amilha, en dialecte méridional, en offrent des spécimens excessivement remarquables.
témoignent. Bien plus, le cantique allemand s'est maintes fois inspiré des très vieux chants français.
Mais, et c'est là ce qu'il faut dire, les plus belles, les plus populaires mêmes par leur forme, des pièces nées chez nous, n'ont jamais eu qu'un temps, ou se sont parfois peu répandues. Pourquoi ?
La raison en est la profonde différence qui existe entre le >-ôle du cantique allemand et celui du cantique français. Celui-là, né dans des contrées où le rude gosier des peuples germaniques ne se pouvait assimiler le latin, a, dès l'origine, trouvé sa place dans le culte : le lied spirituel allenuDid est, avant tout, liturgique.
En France, au contraire, affiné par de longs siècles de culture latine, on n'a jamais éprouvé le besoin de chanter autrement les hymnes, les psaumes, les proses, que dans le langage même de l'Eglise. Ainsi, le chant religieux en langue vulgaire n'a-t-il jamais été, dans nos temples, une nécessité rituelle. Le cantique français, la plupart du temps, n'a guère viséqu^à être une distraction religieuse.
Aussi, dès ses plus lointaines origines, notre chant religieux en langue vulgaire n'a-t-il jamaiseu une forme fixe, mais s'est-il différencié en nombre de branches. Depuis le ix^ siècle — l'époque la plus ancienne où nous puissions le rencontrer — jusqu'au xv' siècle, on trouve ainsi, première en date, la cautilène, parfois écrite sur un timbre liturgique, parfois sur des airs populaires, puis les épîtres farcies, les farces, lais, descors, séquences françaises, tous écrits en vers toniques rimes et mesurés, le genre enfin de la chanson pieuse, le plus fécond justement, à raison de la définition que j'ai plus haut donnée.
Et c'est peut-être Gautier de Goincy, le moine soissonnais du xni' siècle, l'un des grands auteurs de chansons pieuses, qu'il faut considérer comme l'inventeur du genre parodié, où la « chanson spirituelle » a mis i( Marie » en place de « Marot », et Mère du Saureor sur Darne de l'alour.
On ne saurait en être surpris, puisque de tels chants, jamais, je le répète, ne furent destinés à l'église, et qu'il fallut arriver presque en notre temps pour les y voir entrer.
Delà chanson pieuse, ou à côté d'elle, sortit le noi'l, sur l'histoire duquel on a dit les choses les plus surprenantes. En réalité, ce n'est guère qu'au xv' siècle que le genre se développe, en même temps que le psaume français, et le cantique proprement dit, dans le sens qu'on attache maintenant à ce dernier mot.
Depuis le Buona pulcella Fut Eulalia, du viii" siècle peut-être, la plus vieille de nos cantilènes ', jusqu'aux psaumes de Glément Marot, il y a place, on le voit, pour une véritable exposition du cantique français. Et, au cours de cette première période, sept siècles durant, que de modèles ces compositions religieuses ne peuvent-elles nous offrir !
I. Dont la mélodie n'est peut-être pas perdue, ainsi que j'espère le montrera l'occasion.
Tous les genres souhaitables y sont représentés : \t cantique grégorien, — qui revient en faveur, — c'est-à-dire le chant vulgaire mis sur une mélodie liturgique ou qui s'en est inspirée ; le chant mesuré, en 5o/o, ou en chœur; les pièces plus délicates d'exécution, ou plus populaires de facture, et celles-ci ont parfois survécu. A les feuilleter, on éprouve quelquefois desétonnements. J'ai déjà eu l'occasion de montrer comment ÏO filii était adapté sur une antique cantilena populaire :
Ab Ma- da- le- ne un ma- lia, etc
D'autre part, qui croirait que la tonalité, le rythme, le thème de VUltreia des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle, au xi* siècle, en dialecte poitevin, sont encore reconnaissables dans le timbre connu six cents ans après, sous le nom même des Pèlerins de Saint-Jacques :
=r=gEEiE^^EÉEjS
^^Ë^Êi^
Maison pourrait encore, dans un tableau vraiment suggestif, dresser un tableau comparatif de la plus ancienne mélodie populaire française connue, et de ses variations au cours des âges, depuis VO Maria Deu ;7za/>(? d'un manuscrit limousin du xi= siècle, utilisé au xii° par Adam de Saint-Victor, transcrit à la manière liturgique au xin=, sur VAve maris stella (i" ton), et qu'on retrouve soit amplifié, soit à peine modifié, dans une célèbre alba du troubadour Guiraut de Borneilh, dans la fameuse complainte de Jean Renaud et dans un choral allemand.
Tous ces rapprochements seraient curieux et symptomatiques.
A défaut d'une Histoire du cantique français (ou mieux du chant religieux en langue vulgaire en France), que je publierai peut-être quelque jour, et où tous ces faits seraient ordonnés, et les textes publiés, j'en ai dit suffisamment pour montrer l'intérêt qui s'attache à une telle histoire et le charme que respirent ces airs antiques. De mes notes sur ce sujet je détache quelques pièces vraiment typiques, à des points de vue divers, et qui, jointes aux psaumes dits de Goudimel, d'un côté, à