L'EPITAPHE DE RABELAIS
Ronsard avait composé l'épitaphe de François Rabelais. Il y chante ses gentilles capacités de buveur, et le montre devant sa tasse du matin au soir; puis redoublant, sous la canicule, ses libations en l'honneur de Bacchus. Enfin, la Mort vient faire boire l'auteur de Gargantua dans Fonde du fleuve Achéron, et le poète invite les passants à répandre sur sa fosse, non des lys, mais tout ce qui convient à un fervent du jus de la treille.
Si d'un mort qui pourri repose Nature entendre quelque chose, Et si la génération Se fait de la corruption, Une vigne prendra naissance De l'estomac et de la panse Du bon Rabelais qui buvoit Tousjoura cependant qu'il vivoit.
Ii2 VARIATIONS SIR LA VIE ET LES LIVRES
La fosse de sa grande gueule Eust plus beu de vin toute seule L'épuisant du nez en deux coups, Qu'un porc ne hume de laict doux, Qu"Iris de fleuves, ne qu'encore De vagues le rivage More.
Jamais le soleil ne l'a veu, Tant fût-il matin, qu'il n'eust beu; Et jamais au soir, la nuit noire, Tant fût tard, ne l'a veu sans boire:
Car altéré, sans nul séjour Le galant boivait nuit et jour.
Mais quand l'ardente Canicule Ramenait la saison qui brûle, Demi-nu se troussoit les bras, Et se couchait tout plat à bas, Sur la jonchée, entre les tasses, Et parmi les escuelles grasses, Sans nulle honte se souillant.
Allait dans le vin barbouillant, Comme une grenouille en la fange...
Il chantoit la grande massue,
Et la jument de Gargantue,
Le grand Panurge, et le pais
Des Papimanes ébahis,
Leurs loix, leurs façons et demeures;
Et frère Jean des Entomeures,
Et d'Epistème les combas,
Mais la mort, qui ne boivoit pas,
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Tira le beuveur de ce inonde, Et ores le fait boire en Tonde Qui fuit trouble dans le giron Du large fleuve d'Acheron.
Or toy, quiconque sois, qui passes, Sur sa fosse répans des tasses, Répans du bril et des flacons, Des cervelas et des jambons; Car si encor dessous la lame Quelque sentiment à son âme, 11 les aime mieux que des lis Tant soient-ils fraîchement cueillis.
Cette plaisante fantaisie poétique a suscité des malentendus et des suppositions bizarres. Au XYU' siècle, le médecin Jean Bernier accusa Ronsard de malveillance envers Rabelais. Ce médecin imagine, entre nos deux auteurs, je ne sais quelles prises de hec, quels picoteme?its, survenus, dit-il, à xMeudon, chez les princes de la Maison de Lorraine. Selon Jean Dernier, Ronsard, qui n'osait pas s'attaquer à Rabelais vivant, attendit son trépas pour assouvir sa rancune, en rimant cette épitaphe. Et nous sommes surpris d'apprendre que Rabelais regardait le chef de la « Pléiade » comme un poète impécunieux et misérable, au point qu'il se
tenait fort heureux de loger dans une échaiiguette, qu'on appelait encore à Meudon, longtemps après, la Tour de Ronsard.
Ces absurdités se répercutèrent. Bayle broda là-dessus sans contrôle, et après lui, Michelet prit la Tour de Ronsard pour thème d'une de ses brillantes incohérences.
L'Epitaphe de François Rabelais par Pierre de Ronsard n'est pas seulement un agréable travail de versification.
11 saurait, peut-être, poser devant nos yeux l'auteur de Gargantua tel que le voyaient ses émules et ses contemporains.
Car, avec toutes ces allusions malicieuses et son beau style, ne fut-il point, en quelque sorte, un clerc qui aimait à faire repue en contant des facéties joyeuses et grasses?
Certes, Rabelais conseille au lecteur de l'interpréter à plus hault sens, et il attire l'attention sur le chien qui suce la moelle d'un os rencontré... Nous fallait-il cependant charger ces histoires de mille gloses, et forger tant do clefs qui n'ouvrent presque rien ?
Rabelais avait dédié une partie de son livre
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au cardinal Odet de Ghâtillon, le futur hérétique. Gela conclut-il quelque chose ? On peut le soutenir. Pourtant Rabelais ne montre pas tellement figure de sectaire. Il aimait les lettres, et il avait inventé un français turbulent comme le latin macaronique. C'est un grand styliste, un peu agaçant, lorsqu'on finit par ne plus aimer la belle phrase pittoresque, pour ellemême.
Avoir été jolie femme, un peu avcntureufe;c, un peu pédante, avoir aimé de jeunes cavaliers et donné de la passion à deux ou trois grands hommes sur le déclin de l'âge, tout cela vaut peut-être la peine qu'on en parle encore.
Hortense-Thérèse-Sigismonde-Sophie-Alexandrine AUart naquit à Milan, le 7 septembre 1801. Son père, Nicolas-Jcan-Gabriel Allart, citoyen français, était, à cette époque, membre d'une Commission extraordinaire de liquidation à Milan.
Notre héroïne reçut le prénom d'Hortense de la femme du général Marmont,sa marraine, et celui de Sigismonde à cause de son oncle maternel, Sigismond Gay, le père de Delphine de Girardin. llortense et Delphine étaient doue cousines germaines.
La mère d'Hortense, Marie-Françoise Gay, perdit ses parents à peine âgée de dix -sept ans. Elle avait de la beauté et du savoir, mais nulle fortune. Elle fréquenta Ducis, Arnault et Marie- Joseph Chénier. Elle écrivit pour vivre, et elle traduisit les romans d'Anne Radcliffe, qui faisaient alors frémir.
Le père d'Hortense songeait à la marier lorsqu'il mourut.
« Il est fâcheux, remarque M. Léon Séché, qu'il n'y ait pas réussi : avec son tempérament et l'éducation qu'elle avait reçue, le mariage lui aurait été plutôt sain, surtout si on lui avait donné un mari à son goût. »
Sans doute, mais ce mariage aurait pu nous frustrer de ces deux piquants volumes dont M. Léon Séché nous régale aujourd'hui...
Hortense Allart de Méritens est morte presque octogénaire, de la rupture d'unanévrisme. Sa mère était morte de la même façon, au moment où elle portait la main à ses beaux cheveux pour les relever.
Hoitense vécut ses dernières années à Mont-
Ihéry, au milieu d'un doux paysage de coteaux et de vignes.
Elle montait volontiers sur l'antique tour féodale, et elle laissait errer ses regards.
Pendant la belle saison, elle aimait à s'asseoir dans le petit bois de pins, au pied de la tour, sur la pente rapide. Là, elle écrivait el, pour sécher l'encre, elle prenait autour d'elle des pincées de sable tiède et fin.
Une étoffe de cotonnade rhabillait comme une paysanne, et elle portait pour garder son visage du soleil et du vent, une capote de percale.
Lorsqu'elle sortait, sous l'orage qui faisait ses délices, elle ouvrait un large parapluie rustique de couleur bleue.
Le premier amant d'Ilortensc fut un comte portugais du nom de Sampayo. 11 était jeune, beau cavalier, très dévot et très amoureux. Assez dur, néanmoins, il quitta sa maîtresse qui allait être mère.
Mais Hortense ne lui garda point rancune.
Elle pensait volontiers fjue les moralislcs
s'égarent, qui appellent poignée de mains bien donnée pour les nnesce qui serait un crime pour des filles, à l'âge où cette poignée de mains serait la plus douce.
Il faut savoir qu'Hortense parlait ainsi en 1846, et qu'elle avait été, de 1829 à 1831, l'amie tendre de Chateaubriand ; de 1831 à 1836, celle de Bulwer-Lytton ; de 1837 à 1839, celle de Jacopo Mazzei, père de son second fds ; en 1841, pendant quelques jours, celle de Sainte- Beuve, et enfin, de 1843 à 1845,1a femme pour rire de M. de Méritens.
Venons à son titre de gloire, à son aventure avec Chateaubriand, qu'elle a contée dans les Enchantements de Prudence, avec esprit et scandale.
Elle écrivait à Chateaubriand, sexagénaire : « Je me ferai belle pour vous plaire, ô René ! > Et ils s'en allaient, côte à côte, là-bas, dans un quartier plein de terrains vagues, que Chateaubriand comparait aux champs romains.
Ils préféraient cependant se donner rendezvous sur le pont d'Austerlitz. Le Jardin des Plantes, appelé alors Jardin du Roi, leur offrait à proximité ses ombrages solitaires ; et ils
pouvaient poursuivre leurs rêves dans le confortable restaurant de VArc-en-Cifl^ où il y avait pour eux une petite salle toujours prête.
Le service était soigné et ne traînait point. On se mettait à dîner, et Theure coulait aimablement, doucement, tendrement. La jeune femme babillait, le grand homme soupirait sur son âge et sur « ces joies imprudentes où il s'abandonnait ». Puis il versait du Champagne à son amie. Elle, tout en vidant son verre, parlait gravement des théories religieuses de Greutzer. Un instant après, elle entonnait quelque chanson de Déranger: Mon âme, La Bonne vieille ou Le Dieu des homies gens.
Il paraît que cette poésie plongeait Chateaubriand dans l'exaltation la plus tendre. Alors il répétait obstinément :
... Plaisirs de mon jeune âge, Que d'un coup d'aile a fustigés le temps
Hortense a dit, de son vieil amant : « Je Taimais, certes, et parfaitement. J'en étais amoureuse, doucement, heureusement, sans crainte,
sans trouble, et c'était lui qui modérait mon cœur. »
Chateaubriand crut un jour que son bonheur lui pesait. Il conseille à la belle de faire un petit voyage en Angleterre. Elle y va et rapporte une nouvelle flamme. On dit que René en fut tout marri. Il pardonna cependant, et Hortense revint dîner avec lui en tête à tête, mais non sans lui avoir auparavant demandé sa parole de chevalier de Saint-Louis qu'il n'essaierait pas d'attenter à sa vertu.
Chateaubriand jura et ne fut désormais pour elle qu'un grand épistolier. Il lui écrivit force lettres, et le plus délicatement du monde.
... Au mois de février 18i7, en apprenant la mort de M"' de Chateaubriand, Hortense vint à Paris, et elle écrivit à Chateaubriand.
Il se rendit chez elle en voiture ; mais il marchait difficilement, et il ne monta point. Hortense descendit et fit avec lui un tour de promenade en voiture. 11 se montra aimable et tendre. Il se tournait tout entier pour la regarder. 11 était enveloppé dans un élégant manteau. 11 lui dit qu'il s'ennuyait. Ils parlèrent de Rome. Il semblait mélancolique et las, mais
il n'avait point perdu ses anciennes grâces, ni la beauté de ses traits.
11 ne fut question que de souvenirs et d'amitié. Chateaubriand avait alors soixante-dixneuf ans et il devait mourir l'année suivante.
l'autre romantisme 153