LI- CLOU D'OR
Savez-vous ce que Sainte-Beuve entendait par le clou d'or de l'amitié?
Eh bien! voici:
« Posséder, disait-il, vers làge de trente cinq à quarante ans, et ne fût-ce qu'une seule fois, une femme qu'on connaît depuis longtemps et qu'on a aimée, c'est ce que j'appelle planter ensemble le clou cVor de l'amitié. »
Sainte-Beuve risque une pareille aventure en pleine quarantaine, avec une femme qui s'en approchait.
Mais M"° d'Arbouville avait d'autres aspirations.
Plus tard, Sainte-Beuve a dit:
— Elle voulait plaire et être aimée plutôt qu'aimer. J'en sais quelque chose.
M°" d'Arbouville n'était pas belle.
Dans rintéressant ouvrage qu'il lui consacre, M. Léon Séché nous apprend qu'elle avait des traits forts et de gros yeux ressortis. Et telle, en effet, nous la montrent deux croquis du temps.
Sainte-Beuve disait aussi : que la souffrance réelle de M"' d'Arbouville était sa laideur, mais qu'elle la recouvrait d'un voile éblouissant d'esprit, de bienveillance, d'agrément.
Et il complétait:
« Elle avait Timagination, la foi et le génie ! Avec cela, on pleure, on rit, on s'intéresse à des créations nées de nous-mêmes, on les fait vivre aux yeux de tous, on y met de soi et l'on ne s'y met pas tout entier. »
M"' d'Arbouville était très entourée dans son salon de la place Vendôme.
— Gomme mon couturier, lui disait en riant M°" Narislikine, est rue Neuve-Saint-Augustin, et ma modiste, rue des Capucines, vous êtes sûre de me voir souvent.
M°" de Contades y venait également, et M"* Lebrun, et M"' Foy, et M"' de Goyon.
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Mais c'est à ses hôtes masculins qu'allaient les préférences de M""" d'Arbouville. Et elle laissait s'épanouir son sourire, en voyant entrer le philosophe Cousin, et Mérimée le diabolique, et Rémusat, et Marmier, grand voyageur, et Salvandy le ministre.
Sainte-Beuve, qui allait place Vendôme avec les autres, y avait aussi ses petites entrées, et sa visite devint bientôt quotidienne.
Lorsque, pour un jour. M"" d'Arbouville décidait de fermer sa porte, sa concierge lui disait :
— Excepté pour M. Sainte-Beuve, n'est-ce pas, madame?
î'it si Sainte-Bauve manquait, c'est qu'il était souffrant.
Alors les petits billets fleurant bon prenaient le chemin de la bibliothèque de l'Institut : « — Que vous me manquerez aujourd'hui ! Voilà mon espoir perdu. Soignez-vous I le pis est que vous soyez souffrant... — Gomment êtesvous, ce matin? Voici un temps bien contraire à vos maux. Soignez-vous, et ne vous hâtez pas de sortir, quoique cela ne soit pas gai pour vos amis... etc., etc. »
Dans une autre missive, on lui parle d'une gerbe de roses qui avaient passé la nuit dans l'eau et qui, le matin, étaient pleines de fraîcheur et bien vivantes, et, en même temps, on lui demande des nouvelles de son lumbago.
Le critique se répandait beaucoup, et pourtant, il n'était pas fait pour le monde, qu'à la rencontre et au passage, comme il disait.
C'est en ce moment, après la publication de son Port-Roijal, que Sainte-Beuve fréquenta chez M"' d'Arbouville, qui s'amusait à paraître un peu janséniste.
Il fut charmé tout de suite par cette femme, pas jolie, mais mieux, à qui il trouvait un air de Diane. Et il la chantait en rondeaux mythologiques.
M"' d'xYrbouville eut entre les mains ce Livre d'amour, indiscret et inutile, où l'on parlait d'une autre.
Kt elle dit à Sainte-Beuve :
— Pourquoi n'êtes-vous pas resté sur Les Consolations ?
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L'amitié que M""' d'Arbouville témoig-nait à Sainte-Beuve semblait à celui-ci trop f/'wne mi-me teinte. Il s'en impatientait jusqu'à se croire capable de s'arracher à ce qui eût pu être si doxix en restant si pur. Puis, il se rappelait tout à coup ses contradictions de la veille, sa folle hardiesse. Et il s'écriait : « Tel est le pauvre cœur, le pauvre cœur ! » Mais quoi ! cela pouvait-il altérer l'ineffable pâleur des rêveries ? Hélas ! on ne se demandait point ce que devenait un cœur ardent, malade, fatigué, sans espoir, consumé, livré à tous les excès... Et pendant des mois, dans la solitude, ce cœur avait travaillé sur lui-même, contre lui-même, et il en sortait à présent des cendres. Ah ! qu'il tremblait de laisser échapper quelque mot irrité ou amor!... Mais non, ce qui convenait, c'était le respect, c'était la tristesse, et c'était le silence...
Voilà qui est beau ! Mais Sainte-Beuve ne manquait pas de changer le ton et de railler-
« Une femme, pensait-il, qui accomplit ses devoirs conjugaux, qui révère ses trente-six tantes, qui craindrait d'aliéner son confesseur, qui ne voudrait pas non plus manquer d'une heure un bal du Luxembourg ou des ambassa-
des, et qui à la fois réclame pour elle en sus le plus platonique et le plus vif des amants — enfer ! enfer ! »
Aces flammes d'un quadragénaire, M"' d'Arbouville répondait doucement, sérieusement. Cela forçait peut-être la nuance.
Non, elle n'était pas froide et rigide, son cœur pur et triste, hanté par les rêves, aussitôt découragé, souhaitait la droiture qui console et soutient.
« Mes amis, écrivait-elle à Sainte-Beuve, sont mon seul bonheur. Vous savez quelle place vous avez parmi eux. J'ai prié Dieu pour vous, et il me semble qu'il vous enverra si ce n'est la joie, du moins un peu de sérénité, et le sentiment qui fait qu'on tient à ses amis et qu'on ne songe pas à s'en séparer — le sentiment qui fait qu'on pardonne au lieu de s'aigrir, le sentiment qui rapproche les cœurs et fonde les solides amitiés de la fin de la vie... »
Sa vie à elle touchait à sa fin. La Faculté de Paris, consultée sur la maladie de M""* d'Arbouville, avait répondu qu'il n'y avait ni ressource ni espérance.
On l'envoya cependant à Celles, tenter les eaux de cette vallée, et même y voir un em-
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piriqne qui traitait avec de l'or et de l'arsenic.
Mais tout ce traitement n^avait été qu'un mécompte. La malade souffrit des maux intolérables ; ses bras, ses épaules se gonflaient et elle sentait la fièvre.
Elle revint à Paris pour y mourir.
Elle plaisantait encore dans ses dernières lettres à Sainte-Beuve :
« J'ai un bras en écharpe et j'écris comme un chat... »
Un poète, écrivain pur, journaliste actif, nous donne un livre coloré, substantiel, émouvant, sur la catastrophe qui vient de désoler la Sicile et Textrême Galabre, tout ce beau pays baigné par la mer des Sirènes.
Jean Carrère a marché sur la terre tremblante, au milieu des morts et des mourants ; et il a vu fuir, épouvantés par le mystère, ceux qui vivaient encore.
Aux environs de Bruzzano où se dresse l'Aspromonte, il aperçoit un rocher aigu, placé conme une sentinelle à l'entrée du village. Ce rocher porte les ruines d'un château-fort, nid d'aigle des Garafa, anciens seigneurs du pays. Ebranlé par le tremblement, le rocher s'était fendu en deux. L'un des côtés avait roulé sur
la route qu'il jonchait, l'autre restait en l'air, menaçant.
Il passe la nuit dans un village déjà éprouvé.
Tout à coup les chiens se mettent à hurler, les porcs à grogner, les poules à glousser avec fureur.
Un compagnon de Garrère, en train de jouer, abat ses cartes :
— Mauvaise affaire, messieurs, ce vacarme ne dit rien qui vaille...
' — Quoi ? Vous croyez que les chiens et les cochons...
— Pressentent le tremblement, comme la plupart des animaux.
— Allons, ne nous épouvantez pas. Nous avons dit que nous partirions à la première secousse. Attendons-la.
On se remit à jouer, et Ton ne tarda point à sentir ks vitres trembler, le parquet vaciller, tandis qu'un bruit se prolongeait, lointain et souterrain.
La plainte des bêtes devint un instant suraiguë. Puis tout rentra dans le silence.
Lorsque, au matin levant, Garrère et ses compagnons quittèrent le village, ils virent bien que la clarté avait rendu le calme aux
habitants. Les femmes faisaient la cuisine, les chiens et les porcs se disputaient les détritus, les enfants s'ébattaient dans le ruisseau.
... C'est un bourg horriblement é ventre. Il était bâti sur le roc, et celui-ci s'est ouvert. Il a roulé dans le ravin avec les maisons et les gens.
Des femmes, en longue et lugubre théorie, rôdent parmi les ruines. Elles passent, droites, les traits figés, la poitrine en saillie, le pied sûr.
Où vont-elles ?
On le demande à une qui répond, comme en rêvant :
— Là-bas !
Des soldats déblaient les décombres ; et Jean Garrère note :
« Heureusement qu'il fait du vent ;sans cela, je me demande comment on pourrait rester ici plus de quelques minutes. L'odeur des morts en putréfaction s'échappe par toutes les fissures des maisons démolies, et quand de temps en temps on en ramène un vers la lumière, alors c'est horrible jusqu'à l'écœurement. La plupart sont nus, la tête écrasée, les jambes
tordues, la chair verte, et les soldats doucement les attirent avec des crocs et des pelles, en essayant de ne pas laisser trop de lambeaux. Braves soldats ! Je les admire sincèrement, pour le courage et la patience avec lesquels ils font depuis quatre jours ce métier de déterreurs de morts. Ils ont tous dans le nez des ouates imbibées d'acide phénique, mais quelquefois, malgré eux, quand surgit une chair tuméfiée, ils font un premier geste de reculer la tête, puis ils se reprennent et continuent leur travail tranquillement. »
Deux jeunes filles, vêtues de deuil, essayent de soulever les pierres.
On leur dit :
— Que cherchez-vous là, petites?
— Notre père, notre mère, nos frères; il y a cinq morts.
Ainsi Jean Garrère laissait ses yeux s'emplir d'une réalité affreuse ; et sans rien quitter de la douleur et de la pitié qui poignaient son âme, il revolait aux souvenirs de V Odyssée.
En doublant en barque le rocher de Scylla, il disait :
— Cette eau qui bouillonne au fond de la
caverne est bien un monstre noir et verdâtro, prêt à bondir. Et quand ces vagues dressées passent àtravers les anfractuositésde la pierre, elles ressemblent à des hydres qui s'allongent...
Il y a aussi des catastrophes et des drames dans la Chanson de Nap/€s,le nouveau roman que nous donne Eugène Montfort.
jMais, cette fois les Gyclopes du Vésuve ou de l'Etna n'en sont point cause. Il faut s*en prendre à l'Amour que sa mère Vénus, bien que sortie d'un élément humide, enfanta tout brûlant.
Eugène Montfort a la fougue, et il ne manque pas de mesure. 11 est écrivain et fastueux en art.
Charge-t-il parfois trop sa palette ? Quoi I ses ouvrages ?ie la sentent point, comme on dit ; car il est bon coloriste.
Voyez le morceau qui ouvre son livre. Il s'agit d'un jour de fête à Naples.
Eugène Montfort excelle également en ses portraits, qu'il trace, pour ainsi dire, tour à tour au pinceau, au crayon ou au burin.
« La Garmela du vico Valerio était une jolie ragazza de dix-huit ans, qui avait de grands yeux noirs si doux que, lorsqu'ils vous regardaient, vous vous pensiez caressé par une fleur. Elle n'était pas très brune. Elle avait un beau nez droit, un peu gras et dont les narines frémissaient facilement, avec une grande bouche charmante de dessin et dont la lèvre supérieure était gentiment relevée comme celle des enfants. Un grand air d'honnêteté, infiniment de grâce. Nubile et formée depuis plusieurs années, elle était cependant mince et fine, fraîche et délicieuse, et telle qu'au printemps le jeune arbre couvert, comme d'une parure neuve, de toutes ses feuilles d'un vert si clair. »
Fort jeune encore, l'auteur de la Chanson de Naples a déjà un bagage littéraire qui compte.
Tous les lettrés prisent justement, sans parler de ses essais, et ie Chalet dans la Montagne et la Turque, et la Maîtresse américaine, et ses alertes pointes et fantaisies sur Montmartre et les Boulevards.
Le talent de Montfort est en même temps délicat et copieux. On fait bonne chère chez ce romancier, et si je voulais m'enfoncer dans
l'allégorie, je dirais, avec le vieux Guez de Balzac, que le sel, le poivre, Fambre et le sucre entrent dans ses festins littéraires, et qu'on y peut savourer et les ortolans de Lucullus, et les bisques de Vitellius, et les sangliers de Marc- Antoine, et jusqu'aux perles fondues de Gléopâtre.
La Chanson </^iVajo/e.? passionne par la trame du récit, égaie par un grouillement qui rattrape sans cesse le rythme. C'est un livre qui ne s'attarde point.
De nombreuses illustrations par Valère Bernard commentent la Chanson de Naples. Elles la commentent avec tact et à propos, et savent garder leur propre caractère artistique sans se faire indiscrètes.
Valère Bernard est un Marseillais qui aime son antique et admirable ville. Ce peintre se double d'un écrivain. Il a composé dans le parler de son coin de Provence des livres savoureux que le poète Paul Souchon a traduits avec toute son âme et son talent concis.
En se promenant à travers Naples, pour saisir Taspect distinctif des êtres et des choses, le peintre marseillais se sentait sans doute un pea chez lui, et il se rappelait les ruelles ten-
dreinent surannées de sa ville. Celles de la Lune blanche, des Afarquises, de la Vieille Monnaie, des Quatre Pâtissiers et les autres, pouvaient défiler encore devant les yeux de Valère Bernard, pendant qu'il battait le pavé dli vico Valerio encombré d'étalages dont Eugène Montfort nous donne une fort jolie description :
« C'était sur des tablettes couvertes de feuilles, le petit tas des cerises vernies, puis le tas de nèfles rondes, puis le gros tas des oranges pansues et éclatantes. Ensuite les salades, les j)ois et les haricots verts. Et comme ornement, des citrons pendus par leurs tiges à une tablette supérieure, sur laquelle étaient rangées corbeilles de figues, de noix et de tomates. Du feuillage au mur, — afin de faire fraîcheur >.
Si des souvenirs très anciens ne me trompent point. Userait possible de trouver à Naples, comme à Marseille, pour faire les cent pas, quelque petite place bien proportionnée. Là, peut-être, à l'ombre d'un délicat feuillage, des laveuses se groupent autour d'une fontaine moussue.
Et, Valère Bernard ne rêvait-il pas également, devant le golfe de Parthénope, aux felouques, aux tartanes et aux barques de son
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Vieux-Port de Marseille où le soir s'allument des lumières qui traînent et tremblent surFeau?
C'est donc en regardant Naples et en songeant à Marseille, que Valère Bernard trouve Tallure exacte de ses peintures.
Voyez les façades de ces maisons et leurs fenêtres où flottent des hardes.
Gomme le savetier pique Talène, assis devant sa boutique, comme le vieux pêcheur porte ses paniers !
La pauvre grand'mèreau visage parcheminé s'use la vue à coudre.
Voici la marchande de foin, et la marchande d'eau fraîche; — et ce garçon, la tête surmontée d'un étalage de pastèques, — et l'âne rétif que son maître mène par la queue.
Voyez ce gentil balcon renflé où pousse un oranger de belle taille; et cet autre balcon d'où descend une petite corbeille que l'on remplit de cerises...
Sans doute, Naples et Marseille montrent plus d'une dissemblance. Mais le morne zéphyr les parfume, et, sur l'un comme sur l'autre rivage, toujours Protée mène son troupeau marin ; Protée qui donne de bons conseils aux hommes imprudents.
Il me souvient qu'en voyageant sur les côtes de l'Adriatique, je n'oubliais jamais de me munir d'un flacon de vin du cru et d'une orange.
Assis près de la vitre du wagon, le regard errant sur la mer glauque, je buvais mon vin à petites gorgées, dans l'écorce d'orange, que je savais façonner en forme de gobelet.
Je préfère cependant quelques rasades de Bourgueil ; et je me remémore volontiers les vers de Ronsard :
Adieu, belle Cassandre, et vous, belle Marie Pour qui je fus trois ans en servage à Bourgueil.
Théodore de Banville vantait les sorbets à la neige et les ballets d'Italie, et il disait grand mal de ses vins.
Quant au célèbre président De Brosses, il choisissait parmi les vins de ce pays le plus gros et le plus âpre, et faisait fi du doux.
Le président De Brosses entrait hardiment en verve, et il laissa sur Fltalie des descriptions et des récits qui servirent de modèle à Stendhal.
A Venise De Brosses pe manque pas de faire un tour vers la place Saint-Marc, où il se mêle à la foule des promeneurs, composée de robes de palais et de robes de chambre, de manteaux, de Turcs, de Dalmates et de Levantins, hommes et femmes. Il s'arrête pour regarder des bateleurs, pour écouter des empiriques.
Il descend jusqu'à l'endroit borné par la mer large. 11 y vaplusieurs fois dans la journée, pour se régaler la vue de ce mélange de terre et de mer, de boutiques, de vaisseaux et d'églises, de gens qui partent et qui arrivent à chaque instant.
La haute tour de Saint-Marc est bien faite.
— Elle me paraît assez mal placée là, puisqu'elle interrompt la figure régulière de la place, — songe De Brosses.
11 ne jugeait pas aussi librement que nous, et il n'était pas amateur de bric-à-brac.
Cependant, il admire la longue liste des peintures publiques, et il ajoute qu'à Venise les particuliers en ont de quoi combler l'Océan.
Avant de déjeuner, le président De Brosses prenait, en guise d'apéritif, quatre tableaux du Titien et deux plafonds de Paul Véronèse. Il avait examiné mille ou douze cents toiles du Tintoret et il disait :
Il fallait que cet homme-là eût una furia dà diàvolo t
... Plus tard, à Florence, Gimabue, le Giotto, Gaddo Gaddi, Lippi et les autres le laissèrent froid. Mais il trouvait que la sculpture triomphait avec la statue équestre de Ferdinand de Médicis par Tacca, avec le David de Michel- Ange, le Persée de Benvenuto Cellini, la Judith de Donatello, VHercide de Jean de Bologne et les Saisons, aux quatre coins du Pont Santa- Trinita...
Le président De Brosses pensait qu'un étranger qui passe un mois dans une ville risquerait fort de voir tout de travers les mœurs de ses habitants. Malgré cela son coup d'œil est pénétrant. C'est qu'à la vérité, lorsque, dans les affaires de ce monde, le coup d'œil frappe
dans le vide, une plus tenace observation pourrait également n'aboutir à rien.
Ecoutons le voyageur :
« Dès qu'une fille, entre nobles, est promise, elle met un masque, et personne ne la voit plus que son futur ou ceux à qui il le permet, ce qui est fort rare. En se mariant elle devient un meuble de communauté pour toute la famille, chose assez bien imaginée, puisque cela supprime l'embarras de la précaution, et que l'on est sûr d'avoir des héritiers du sang. »
En matière de galanterie, les étrangers n'ont pas beau jeu dans la ville de Venise.
« Les nobles ne les admettent guère ni dans leurs maisons ni dans leurs parties. Us veulent vivre entre eux et avoir leurs coudées franches... »
Cependant, lorsque deux personnes s'entendent, rien n'est impossible, surtout à la faveur des gondoles.
« Il est inouï, remarque De Brosses, qu'un gondolier de Madame se soit laissé gagner par Monsieur ; il serait noyé le lendemain par ses camarades. »
Pour épuiser, comme il dit, l'article du sexe féminin, De Brosses parle des courtisanes vé-
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niticimes, Ancilla, Camiila. Faustella. Ançeletta. Spina. Asratina, plus jolies les unes que les autres ! Et puis quelle douceur dans l'esprit, quelles façons jolies et charmantes !
Le manteau était obligatoire pour tout Vénitien d*une ^condition supérieure à celle de 1 artisan. La plus excessive chaleur n'en dispensait point. Mais sous un simple manteau de bouracan. il était permis de porter n'importe quoi : être en pantoufles et en robe de chambre, et aller ainsi à la messe ou snr la place.
Les nobles se rendaient souvent le soir aux assemblées en manteau, et ils ne devaient jamais le quitter, mais plutôt étouffer avec décence, en dansant le quadrille.
« J'ai vu, dit De Brosses, le vieux bonhomme doge Pisani, prendre l'air sur le perron du casino dans cet habillement, avec une petite perruque bardachine. Il avait tout à fait l'air d'un jouvenceau ; à la vérité, il était malade alors et prenait lair pour sa santé. >
... Notre voyageur fréquentait chez la procuratesse Foscarini. C'était une femme gracieuse et fort riche. Mais quel souper! Vers
onze heures du soir, vingt valets apportaient sur un grand plat d'argent un melon d'eau coupé en quartiers. Chaque invité se jetait sur un quartier, et il prenait par-dessus une petite tasse de café.
Les Vénitiens, remarque De Brosses^ avec tout leur faste et leurs palais, ne savent ce que c'est que de donner un poulet à personne.
On était mieux traité chez le vieux maréchal Schulembourg, un étranger que la République avait mis à la tête de ses troupes. On y buvait du vin des Canaries au potage, et du vin de Bourgogne au dessert.
... S'il faut en croire De Brosses, c'est à Naples qu'on faisait alors bonne chère : vins généreux, bœuf excellent, raisins magnifiques. Et quant aux pigeons de Sorrente, quelle langue aurait pu les célébrer dignement !...
A Venise, pendant le carnaval, tout le monde avait le masque à la main ou sur le nez : les prêtres et les autres, même le nonce et le gardien des capucins.
En attendant le carnaval, De Brosses se grisait de musique. On en faisait d'excellente dans les hôpitaux où l'Etat élevait les filles bâtardes ou orphelines. Ces filles jouaient de toute sorte
d'instruments et chantaient comme des anges. Elles vivaient cloîtrées en façon de religieuses ; et c'était fort gracieux de voir conduire l'orchestre par une jeune beauté, en habitblanc, un bouquet de grenades sur l'oreille.