RETIF
Le chevalier de Gubières, disciple de Dorât, rencontra un jour dans une librairie, près de la Comédie-Française, un gros homme de petite taille, enveloppé dans un manteau de couleur sombre, et la figure dissimulée sous un grand chapeau rabattu.
Cet homme tira soudain de sa poche une petite bougie, l'alluma au comptoir, la mit dans une lanterne, et sortit sans regarder ni saluer personne.
— Quel est cet original ? demanda Gubières.
— Eh quoi ! vous ne le connaissez pas ? lui répondit-on. C'est Rétif de la Bretonne.
Cubières revint le lendemain à la librairie. Il y rencontra de nouveau Rétif et voulut en-
gager la conversation avec lui, par curiosité et parce qu^il aimait à lire ses écrits. Mais l'autre ne répondit point à ses avances.
Quelque temps après, les deux hommes se trouvèrent ensemble chez des amis communs, et Rétif fut plein de cordialité, cette fois. Et comme Gubières s'étonnait et rappelait leur première rencontre, le romancier lui dit :
— Que voulez-vous ? Je suis l'homme des impressions du moment ; j'écrivais alors le Spectateur Nocturne, et, voulant être un hibou véritable, j'avais fait vœu de ne parler à personne.
Rétif menait une existence morose et fort retirée. Le soir, il fréquentait certain café où il jouait aux échecs jusqu'à onze heures. A ce moment, que la partie fût achevée ou non, il se levait et sortait sans mot dire. Il allait faire sa provision de notes pour ses Nuits de Paris. Par n'importe quel temps, sous la pluie, sous la neige, il errait le long des quais, à travers les rues tortueuses de la Cité et de l'île Saint- Louis. VA il lui arrivait d'être témoin de plus d'une scène scandaleuse ou sanglante.
Le jour, il écrivait ce qu'il avait observé
pendant la nuit. En hiver, lorsqu'il manquait de bois, il travaillait dans son lit, et la peur des courants d'air lui faisait ajouter sa culotte à son bonnet.
Une fois, on le vit avec une barbe démesurée, et il répondit à quelqu'un qui le plaisantait :
— Elle ne tombera que lorsque j 'aura i achevé mon prochain roman.
— Et s'il y a plusieurs volumes ?
— Il y en aura quinze.
— Vous ne vous raserez donc que dans quinze ans ?
— Rassurez-vous, j'écris un demi-volume par jour.
Il arriva à Rétif d'écrire quatre-vingt-cinq volumes en six ans. Ses premiers ouvrages lui rapportèrent peu, et il fut victime des contrefacteurs.
Il avait vendu Liicile trois louis, et il disait de son libraire :
— Cet homme, suppôt de police, a fait fortune ; il est mort au moment d'en jouir.
Plus tard, il gagna assez d'argent avec le Paysan Perverti, notamment. Il aurait gagné davantage sans les contrefaçons. Cette peinture