‹ Variations sur la vie et les livresChapitre 31 sur 37 · FAGOTS · texte numérisé non relu

FAGOTS

Je veux citer les différents fagots Que chacun fait dans cette courte vie.

Almanach des Muses.

Les lettres — publiées il n'y a pas longtemps — que Ghampfleury écrivit à sa famille au moment de ses débuts dans la littérature, renseignent sur plus d'un petit côté de toute une époque.

La première moitié du siècle passé se déroule empanachée de romantisme, bigarrée de bohème, secouée d'insurrections.

Et comme, par ces lettres, c'est de la coulisse en quelque sorte que nous apercevons la scène, le spectacle devient moindre et corsé à la fois, fort curieusement.

Créateur et chef du Réalisme, l'auteur de Chien-Caillou eut son heure de notoriété ; et

Sainte-Beuve a pu dire de lui que c'était un studieux observateur et un copiste consciencieux des personnages et des situations naturelles. Sans doute la forme n'y est pas très élégante, mais la connaissance et l'amour du sujet y sont. Ainsi, selon le critique, avec Ghampfleury les commencements sont durs, et l'on finit par se sentir ému.

Ghampfleury vieux alla un soir àl'.^den-Goncert où chantait Yvette Guilbert.

Il écoute, il regarde, et il dit à l'ami qui l'accompagnait :

— Oh ! quel joli cou ! ... Quel admirable cou ! . . . Gomment nommez-vous cette charmante personne ?

— Yvette Guilbert.

— Eh bien ! W" Yvette Guilbert peut se flatter d'avoir le plus beau cou du monde. G'est ainsi que le dessinait Gélestin Nanteuil dans ses meilleurs moments, un vrai cou romantique !...

G'est en 1889 que Ghampfleury est mort.

11 était depuis longtemps préposé des Collections à la Manufacture de Sèvres.

L'année 1849, pourtant bien commencée, tournait mal pour Champfleury. En juillet, il eut une attaque de choléra. 11 en sortit les jambes faibles et l'estomac délabré. 11 disait:

— Quand on a guéri du choléra, on attrape une autre maladie qui vient du traitement, une espèce d'inflammation des intestins...

Avec des restes de fièvre, il demeurait sans cesse entre le manque d'appétit et la gloutonnerie.

Mais le socialisme l'avait conduit à Raspail qui lui donnait courage. 11 eut dans sa chambre toute une pharmacie camphrée. Il mangeait du poivre, des échalotes, de la moutarde, sans compter les autres épices.

Ses opinions avancées ne l'empêchaient point de goûter les charmes de la vie bourgeoise. Il fréquentait, rue aux Ours, chez des négociants.

« Tu serais bien étonnée, écrivait-il à sa mère,

de me voir à cette heure dans la bourgeoisie jusqu'au cou. »

Il est vrai qu'il s'agissait de deux ménages extraordinaires : On fumait dans le salon I Puis on faisait de la musique.

Champfleury avait acheté une basse sur ses économies.

Il devint aussi l'ami d'autres bourgeois. On avait loué, en commun, une maison au Bois de Boulogne. Champfleury l'habitait, et les autres venaient avec leurs femmes y passer la journée trois fois par semaine. Ils arrivaient avec des provisions et escortés de médecins. Car, ces dames bourgeoises faisaient preuve d'un tempérament si nerveux, que leur vie n'rtail qu'une attaque perpétuelle.

Un jour, Champfleury apprend à sa mère y/^zY va dan^ le monde. Une grande dame, une comtesse polonaise, distinguée, savante, le reçoit chez elle et lui donne des conseils.

Cette grande dame était Eveline de Hanska, la veuve de Balzac, qui vivait retirée dans son hôtel de la cité Beaujon.

Ghampfleury respirait maintenant en plein conte de fées. Et il divaguait :

« C'est une femme étonnante qu'on accuse d'avoir écrit une partie du Lys dans la Vallée, qui s'en défend et que je soupçonne, moi, d'en être l'auteur. »

Cette femme de quarante-cinq ans, courte et grasse, Champfleury la trouvait charmante, et il célébrait ses beaux yeux. 11 confessait en avoir eu peur tout d'abord. Mais il s'était risqué et il avait trouvé une femme sans prétentions, très spirituelle et finement moqueuse.

M"° de Ilanska lui parla de ses ouvrages, que son mari, alfirmait-elle, appréciait beaucoup. Elle voulait charger Champfleury d'écrire une préface aux Pensées de Balzac, et même de continuer ses romans restes inachevés.

Tout en hésitant, Champfleury exulte. Et il reproche à sa mère de lui avoir persuadé qu'il était incapable de faire figure dans le monde. Il s'écrie triomphalement :

« Je suis superbe des pieds à la tête, étant tout neuf de tous côtés, car j'ai jeté en plein costume trois cents francs... »

Il se brouilla bientôt avec la veuve. Et il écrit à sa mère tristement :

« Ah ! tu parles du monde : tu ne sais guère ce que c'est. Cependant mes paroles étaient des oracles, on me citait comme un génie (j'en riais bien au fond) et j'avais fini par fumer dans le salon en présence de son gendre et de sa fille, tout ce qu'il y a de plus aristocratique en Russie. Mais c'étaient encore d'autres comédies et je ne me sentais pas assez comédien. »

Cette M"" de Hanska n'était peut-être pas toujours de même humeur.

Rue Beaujon, du haut d'un atelier de peintre, Alfred de Vigny aperçut un jour, dans la cour de l'hôtel qu'habitait Balzac, une voiture couverte de boue et de poussière. Balzac venait de voyager dans cette voiture avec sa femme moscovite.

Après la mort de Balzac, Vigny disait ;

— En vérité, je crois que c'est le mariage qui l'a tué.

Là-dessus, il donnait cette explication :

« Je crois que c'est l'être abstrait nommé THymen qui s'est vengé de son livre de la Physiologie du Mariage, en le tuant au pied de son autel après l'avoir amené à sacrifier. »

Alfred de Vigny plaisantait sans doute. Mais l'on peut dire qu'un mariage comme celui de Balzac ne vaut pas le diable ; et qu'il y aura toujours une grande absurdité dans ces sortes d'unions.

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