MUSSET ET
Alfred de Musset avait été parmi les plus chauds défenseurs de Rachel, et Jules Janin, qui lui préférait une certaine M^'' Maxime, s'en prit à Fauteur des Nuits ei le traita carrément de poète de troisième ordre.
Alfred avait passé quelque temps à Montmorency, chez Rachel, et en revenant, il disait :
— Qu'elle était charmante, l'autre soir, courant dans «0/2 jardin, les pieds dans 77}es pantoufles !
Un jour, en avril 1846, on dînait chez Rachel. Le poète était là, au milieu d'invités, pour la plupart fort riches. La main de la tragédienne passait entre les cristaux, pâle, jetant les mille feux d'une haerue qu'elle portait au doigt. C'était un merveilleux joyau, et les hommes riches ne cessaient de l'admirer.
— Messieurs, dit tout à coup Rachel, puisque cette bague a l'honneur de vous plaire, je la mets à l'enchère ; combien m'en donnezvous ?
L'un offre un bon prix, l'autre davantage. Alors, Rachel se tourne vers Musset :
— Et vous, mon poète, est-ce que vous ne mettez pas à l'enchère ? Voyons, que me donnez-vous ?
— Je vous donne mon cœur.
— La bague est à vous.
Et Rachel d'ôter vivement la bague de son doigt, et de la jeter d'un geste charmant au poète.
En sortant de table, Alfred de Musset voulut rendre à Rachel la bague qu'il avait reçue en manière de badinage, pensait-il.
Mais Rachel s'emporte en attestant les dieux que le marché est conclu et qu'il n'y a plus à s'en dédire ; certes, elle ne rendra pas pour tous les trésors du monde le cœur que son poète vient de lui accorder.
Malgré cela, Musset lui prend doucement la main et lui remet la bague. Alors, e\[e,dramatique et supjoliante, l'ôte de nouveau et la lui tend :
— 0 poète, fait-elle, si je vous offrais cette bague, un soir, après m'être montrée dans le rôle que vous devez écrire pour moi, auriezvous le courage de la refuser? Eh bien! gardez-la, elle vous rappellera votre promesse... Et si jamais, par ma faute ou autrement, notre beau projet tombe en poussière, rapportez-moi la bague, et je la reprendrai...
Enfin, Musset, tout ému, accepta la bague
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et les conditions. Le poète ne rêvait sans cloute qu'au rôle promis, et l'actrice brûlait de le jouer. Mais ils étaient tous les deux, comme il sied, pleins d'inquiétude et de versatilité. Le temps s'écoula vainement, Rachel partit ; elle alla triompher en Angleterre. A son retour, Alfred de Musset lui parla avec éloge d'une jeune comédienne, Rose Chéri, qui avait montré un charme touchant dans la pièce de Clarisse Harlowc, au Gymnase. Et soudain, la tragédienne prit un ton d'aigreur avec le poète, qui, pour toute réponse rendit labague. . . Rachel se la laissa remettre au doigt.
Quatre ans passèrent. Rachel pendit la crémaillère dans l'hôtel qu'elle venait de faire bâtir rue Trudon. Alfred de Musset fut de la fête, et Rachel lui pris le bras pour aller à la salle à manger. Gomme ils passaient parunescalier assez étroit, le cavalier marcha sur la robe de la dame, qui lui dit, sèchement:
— Quand on donne le bras à une femme, on prend garde où on met le pied.
— Quand on est devenue princesse, répondit Musset, et qu'on se fait bâtir un hôtel, on commande à son architecte un escalier plus large.
C'était l'ancienne amertume, sans doute, qui
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débordait de nouveau. Cependant, après le dîner, il y eut raccommodement. Le poète rappela le beau temps où il avait soupe chez la tragédienne avec des couverts d'ctain.
Ces souvenirs amusèrent Rachel et l'attendrirent.