‹ Variations sur la vie et les livresChapitre 4 sur 37 · MADAME DE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

MADAME DE LA FAYETTE

jour qu'ils se disputaient sur un texte, M°" de La Fayette leur dit :

— Vous n'y entendez rien ni l'un ni l'autre.

Et elle donna la véritable explication du passage .

Elle lisait surtout Virgile et Horace, et olle en faisait son profit.

A l'âge de vingt-deux ans, M"° de la Vergue épousa François Mortier, comte de La Fayette, seigneur de Nades, et frère de Louise de La Fayette, fille d'honneur d'Anne d'Autriche, que Louis XIII avait aimée après sa brouille avec M"" d'Hautefort. Le cardinal de Richelieu força plus tard M"^ de La Fayette à se retirer dans le couvent des Filles de Sainte-Marie de Ghaillot, dont elle devint supérieure. Elle y mourut en 16G5.

Ce malheureux comte de La Fayette fut chansonné à propos de son mariage, et traité de benêt. Il n'eut point d'autre histoire.

On connaît la fameuse liaison, si longue et si constante, de M"" de La Fayette avec le duc de La Rochefoucauld. Ce fut sans doute une noble amitié pleine de tendresse. M"' de La Fayette n'était plus dans sa première fleur, et

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quant à Tauteiir des Maximes, l'âge l'avait mûri. Mais qui pourrait affirmer sans hésitation que tous les deux s'écriaient, comme dans les vers de Ronsard :

Amour, je ne veux plus de feu.

Je ne veux plus que de la cendre !...

l^]nfm le duc de La Rochefoucauld guidait le jugement de M"'^ de La Fayette, qu'elle avait naturellement bon.

— 11 m'a donné de l'esprit, disait-elle, mais j'ai réformé son cœur.

Au commencement de leur amitié, M"' de La Fayette reçut la visite du comte de Saint- Paul, fils de M"' de Longuevillc et probablement aussi de La Rochefoucauld, disaient les mauvaises langues.

Le jeune homme, qui avait terriblement de l'esprit, remarque M""" de La Fayette, parla de façon à laisser voir qu'il n'ignorait point certains bruits.

Là-dessus, moitié fiichée, moitié rieuse. M"' de La Fayette écrit à M"* de Sablé :

« .le vous prie de lui en parler comme il faut, pour lui mettre dans la tète que ce n'est

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autre chose qu'une plaisanterie...Je hais comme la mort que les gens de son âg-e puissent croire que j'ai des galanteries. Il leur semble qu'on leur paraît cent ans dès qu'on est plus vieille qu'eux... »

N'est-ce point charmant de pudeur, et peutêtre de coquetterie ?

La mort de La Rochefoucauld accabla M""" de La Fayette. Elle était infirme ; et toujours enfermée dans sa chambre, elle pleurait son amitié perdue.

Gela faisait dire à M"' de Sévigné :

« Le temps, qui est bon aux autres, augmentera sa tristesse. »

Elle ne songeait qu'à se rendre bête, à s'excmpler de tout.

Elle disait :

— C'est assez d'être.

M""' de La Fayette survécut treize ans à La Rochefoucauld. Elle mourut en 1695, résignée et ayant satisfait à la piété la plus austère.

20 VAr.TATIONP ÇIR lA VIH KT I.FS LIVRES

Une tendre lumière poudroie ; et voici déjà Fautomne qui se pose sur les vergers et sur les bois.

Je viens de passer un après-midi dans la Vallée-aux-Loups, non loin de Verrières.

A l'auberge, dans une sorte de kiosque aérien, établi sur quatre marronniers, je me suis fait servir un léger repas de fromage et de fruits, avec une cruche de vin suret.

Un escalier à la rampe de bois tordu mène à ce kiosque d'où la vue embrasse d'un côté la plaine, et de l'autre de hautes futaies.

Le ciel était pur, à peine taché de petits nuages. Des oiseaux passaient en poussant un cri faible.

Un chien jappait au loin. La voix des ouvriers cultivateurs montait par intervalles.

Un souffle remuait soudain les branches et les rameaux qui soupiraient longuement.

Le jour déclina. Je cueillis à la balustrade du kiosque trois feuilles de vigne vierge, pourprées et dorées précocement, et je descendis à l'auberge, oii l'aimable propriétaire, M. Charles Pageon, me parla de SuUy-Prudhomme, qui fut son voisin et son ami.

M. Pageon me montra les ouvrages du poète, ornés d'une affectueuse dédicace, — et une de ses cartes portant quelcpies lignes de compliment, tracées d'une main ferme.

Or, c'est là sans doute le dernier écrit de SuUv-Prudhomme ; car il mourut le lendemain.

Presque en face de l'auberge tenue par M. Pageon, se trouve la maison habitée à la Vallée-aux-Loups par Chateaubriand.

A travers la grille neuve, on aperçoit les vieux arbres que l'auteur d'Atala avait plantés.

Leur cime s'élève haut à présent. En 1811, ils étaient si petits que Chateaubriand pouvait dire: « Je leur donne de l'ombre quand je me place entre eux et le soleil. » \ii il ajoutait :

'Il VARIATIONS SUR LA VIE KT LES MVUKS

« Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j'ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je Tai pu des divers climats où j'ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d'autres illusions. »

Ces pins, ces sapins, ces mélèzes, ces cèdres, Cliateaubriand les soignait de ses propres mains en les délivrant du ver attaché à leur racine, de la chenille collège à leurs feuilles. Ces arbres, il les connaissait tous par leurs noms et ils étaient sa famille.

Thahaut de Latouche, ou simplement Delatouche, comme écrit George Sand, sa payse, fut le voisin de campagne de Chateaubriand.

Il habitait ce modeste toit que j'ai vu tout festonné de lierre sombre. C'est là aussi que Sully-Prudhomme mourut.

Lorsque, en 1824, Chateaubriand sortit du ministère, Delatouche lui adressa une Epître équivoque dont voici un passage :

Assez, dans les ennuis d'un si stérile honneur, Ton nom s'est obscurci du nom de Monseigneur, lievicns du Val d'Aulnay visiter la chapelle ; Ton belliqueux ami, Montmorency, t'appelle

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Acquéreur du manoir et non son successeur ; Avec moins d'appareil et de feinte douceur Qu'il n'a laissé tomber le royal portefeuille, Il te rendra tes bois parés de chèvrefeuille, L'ombrage un peu grandi de ton naissant jardin. Et, dans un flacon pur, ses ondes du Jourdain, Relique aventureuse et saintement gardée. Inépuisable honneur des sources de Judée, De qui le flot toujours emplit l'heureux cristal, Bien qu'épanché deux fois sur un berceau royal. Accours : et ces jasmins qui pour nos monts sauvages Ont du Mançanarès oublié les rivages, Et des rocs du Liban h ta voix descendus, Ces cèdres voyageurs, ils te seront rendus; Et jusqu'à ces créneaux si récemment gothiques, llestaurés tour a tour de tes mains politiques. Reviens, comme le sage à qui doit ton pays Le contrat immortel de ses droits envahis, Contraindre l'avenir de son pieux hommage A visiter le toit de cet autre hermitage ; Qu'il associe un jour en des nœuds éternels Votre double mémoire et vos noms fraternels, Et qu'ensemble admirés, Paris immortalise Les bois de Velléda, les vallons d'Héloïse.

Tels sont les vers de Delatouche, et Sainte- Beuve les comparait justement aux tronçons coupés du serpent, qui brillent et palpitent sous le soleil, qui se tordent, mais sans pouvoir se rejoindre.

Delatouche est bien oublié comme écrivain ; et si, depuis quelque temps, on rappelle son ombre dédaignée, c'est à propos de ses amours, prétendues ou réelles, avec la poétesse Marceline Desbordes-Valmore.

Il avait pourtant furieusement écrit, et dans tous les genres.

Enfin, c'est lui qui édita les poésies d'André Chénier. Il s'est permis, dit-on, des altérations dont il eut même le mauvais goût de se vanter.

N'importe ! cette publication lui sera toujours comptée.

Cet homme aigu aimait à raconter ceci :

Fort jeune, il avait été fonctionnaire, et il arrivait assez tard à son bureau.

Son chef le mande un jour dans son cabinet:

— Eh bien, monsieur, on dit que vous ne venez qu'à deux heures à votre bureau...

— Il est vrai, monsieur, j'arrive un peu tard; la rue Sainte-Avoie est si loin du faubourg Saint-IIonoré où je demeure !

— Mais, monsieur, on part une heure plus tôt.

— C'est ce que je fais, monsieur ; mais ces boulevards, avec les caricatures, vous arrêtent à chaque pas ; une heure est bientôt passée :

LA VALLEK-AL'X-I.OIPS

j'arrive devant le café Hardi, mes amis me font signe; il faut bien déjeuner.

— Mais enfin, en deux heures, monsieur, on a raison de tout cela ; et, parti à neuf heures de chez vous, vous pourriez encore être rendu à onze.

— Oui, monsieur, mais, au boulevard du Temple, on rencontre les parades, les marionnettes.

— Les marionnettes ! Comment, monsieur, vous vous arrêtez aux marionnettes...

— Hélas ! oui, monsieur...

— Eh ! mais, comment cela se fait-il ? je Jie vous y ai jamais rencontré...

L'historiette est plaisante, et peut-être un peu arrangée.

Delatouche a passé sa vie à faire des malices qui n'étaient pas toujours de ces petits tours de gaieté.

Ses contemporains ont bien vu que les tortures de son caractère passaient dans son style et qu'il arrivait à son esprit de s'émousser de ses propres finesses.

Sentant et ses mérites et leur vanité, il se nourrissait de fiel. Il attaquait sans hauteur et il ne savait que gauchir.

2o VARIATIONS SUR LA VIE lîT I.US LIVRES

— Son talent, disait Sainte-Beuve, même quand il fait de l'épig ranime, ne va qu'une lanterne sourde à la main.

Delatouche s'était brouillé avec la Ahisc Française, publication fondée par Emile Deschamps, Guiraud, Soumet, Victor Hugo, Alfred de Vigny, Saint-Valry et Desjardins. C'est alors qu'il publia son fameux pamphlet sur la Camaraderie littéraire. Les jeunes romantiques y étaient tournés en dérision, et accusés de complaisance réciproque.

On lit dans une riposte de Victor Hugo ces lignes :

« On dirait que, depuis le siècle dernier, nous ne sommes plus accoutumés qu'aux jalousies littéraires : notre âge envieux se raille de cette fraternité poétique, si douce et si noble entre rivaux. Il a oublié l'exemple de ces antiques amitiés qui se resserraient dans la gloire ; et il accueillerait d'un rire dédaigneux l'allocution touchante qu'Horace adressait au vaisseau de Virgile. »

Gomme romancier, Delatouche a donné plusieurs ouvrages. Il choisissait des sujets scabreux et les traitait sans mesure et avec prétention.

LA VALLElî-AUX-I.OUPS

Il piquait bien parfois la curiosité, mais l'intérêt ne se soutenait guère. Alors les romans de Delatouche tombaient à plat et la rancune envahissait Tâme de Fauteur.

Dans la conversation, Delatouche exposait à merveille le plan d'un livre futur ; il en présentait des scènes qui paraissaient vives et colorées. C'était un de ces causeurs qui surprennent encore, même lorsque l'on sait depuis longtemps quelle est leur misère la plume à la main.

Delatouche avait en parlant des vues pleines de finesse,de plaisanteries ingénieuses. Puis tout cela sombrait dans son style inerte et diffus.

Là-dessus les témoignages abondent : il racontait d'une voix séduisante des choses adorables ; mais dans le livre paru, on cherchait en vain le charme promis. Son talent d'écrivain le servait mal, et il était le premier à en souffrir.

On a dit de Delatouche qu'il était une incarnation du diable. Et véritablement il apparaît comme une sorte de damné.

« L'exemple de M. de Latouche, tance Sainte- Beuve, nous fournit par contraste quelques enseignements qu'il n'est pas inutile de dégager.

Il nous apprend ce qu'il y a de profitable et de salutaire à être parfaitement simple, à être parfaitement droit, à se contenter de la condition et de la proportion de talent qui nous est échue, à la compléter peu à peu, à la perfectionner tant que nous le pouvons, à l'apprécier, à remercier l'Auteur des dons naturels de ce qu'il nous a accordé de distingué, même quand ce distingué, ne serait que secondaire.il nous apprend à ne point accueillir, à ne point entretenir dans notre cœur ces passions amères qui, une fois qu'elles s'y sont logées, y deviennent maîtresses, y sévissent en furieuses et y corrompent ce qu'il y a déplus doux et de plus consolant au monde, et qui est recommandé par les sages comme le remède souverain des maux,je veux dire le sincère amour des Lettres et le charme innocent des Muses. »

Hélas! Sainte-Beuve a doané plus d'une fois dans les mêmes travers que Delatouche ; et s'il nous est possible aujourd'hui de l'excuser, ce n'est peut-être qu'à cause de son talent supérieur.

Se sentant vieillir, Delatouche so désolait ; et il répétait avec une grimace :

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— On n'a jamais cinquante ans ; on a deux fois vingt-cinq ans.

Il n'était pas beau, et il était presque borgne. Mais il avait la main fine, de l'esprit et une certaine grâce. Il prenait grand soin de sa personne. Il désirait plaire et y parvenait, dit-on.

George Sand alla le voir à ses débuts. Delatouche était Berrichon comme elle.

Un jour ils se brouillèrent, et M"" Sand écrit dans ses Mémoires :

« Quand j'ai cherché plus tard la cause de sa soudaine aversion, on m'a dit qu'il était amoureux de moi, jaloux sans en convenir et blessé de n'avoir jamais été deviné. »

George Sand faisait semblant de ne pas y croire ; mais je suppose qu'elle avait compris !

Enfin, ce Delatouche, a-t-il été le séducteur et l'élu de la plaintive Marceline Desbordes ?

Ceux qui ont pénétré toute cette histoire l'affirment. MM. Léon Séché et Jacques Boulengcr entre autres.

Mais disons quelques mots sur le génie de Marceline, en citant ses vers si tendres.

J'.ai feuilleté l'autre jour une vieille édition, en trois petits volumes, des œuvres de Marceline Desbordes-Valmore. Le premier volume s'orne d'un pauvre frontispice touchant, qui représente une jeune femme accoudée sous un ombrage.

Au bas, on lit ces deux vers :

Dans le demi-sommeil où je tombe rêveuse Je te crains, je t'espère et je te sens venir...

Voilà toute la vie, innocente et coupable, de Marceline qui pouvait s'écrier :

L'âme doit courir Comme une eau limpide ; L'âme doit courir, Aimer et mourir 1

Paul Verlaine admirait M"* Desbordes-Valmore, et il s'avouait volontiers son élève.

En vérité, quelques rythmes légers des Romances sans paroles partent de là.

Et la contrition de Sagesse ne se trouvé-telle pas en germe dans ces Sanglots ?

Ah 1 l'enfer est ici ! l'autre me fait moins peur. Pourtant le purgatoire inquiète mon cœur.

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On m'en a trop parlé pour que ce nom funeste Sur un si faible cœur ne serpente et ne reste.

Et quand le flot du jour me défait fleur à fleur, Je vois le purgatoire au fond de ma pâleur.

S'ils ont dit vrai, c'est là qu'il faut aller s'éteindre, O Dieu de toute vie, avant de vous atteindre !

C'est là qu'il faut descendre, etsans lune et sans jour, Sous le poids de la crainte et la croix de l'amour.

Pour entendre gémir les âmes condamnées, Sans pouvoir dire : allez 1 vous êtes pardonnées ;

Sans pouvoir les tarir, ô douleur des douleurs ! Sentir filtrer partout les sanglots et les pleurs ;

Se heurter dans la nuit des cages cellulaires Que nulle aube ne teint de ses prunelles claires ;

Ne savoir où crier au Sauvenr méconnu :

« Hélas [mon doux Sauveur, n'êtes-vous pas venu?»

Ah ! j'ai peur d'avoir peur, d'avoir froid, je me cache Comme un oiseau tombéqui tremble qu'on l'attache.

Je rouvre tristement mes bras au souvenir,.. Mais c'est le purgatoire et je le sens venir.

C'est là que je me rêve après la mort menée Comme une esclave enfante au bout de sa journée,

Cachant sous ses deux mains son front pâle et flétri Et marchant sur son cœur par la terre meurtri.

'^■?. v.vniATiONS «un la vie et irs livres

C'est là que je m'en vais au-devant de moi-même N'osant y souhaiter rien de tout ce que j'aime.

Je n'aurais donc plus rien de charmant dans le cœur Que le lointain écho de leur vivant bonheur.

Ciel, où m'en irais-je Sans pieds pour courir ?

Ciel, où frapperai-je Sans clef pour ouvrir ?

Sous l'arrêt éternel repoussant ma prière Jamais plus le soleil n'atteindra ma paupière

Pour l'essuyer du monde et des tableaux alTreux Qui font baisser partout mes regards douloureux.

Plus de soleil ! Pourquoi ? Cette lumière aimée Aux méchants de la terre est pourtant allumée ;

Sur un pauvre coupable à l'échafaud conduit Comme u a doux« viens à moi» l'orbe s'épanche et luit.

Plus de feu nulle part ! Plus d'oiseaux dans l'espace ! Plus d'Ave Maria dans la brise qui passe !

Au bord des laci taris plus un oiseau mouvant ! Plur; d'air pour soutenir un atome vivant !

Ces fruits que tout ingrat sont fondre sur sa lèvre Ne feront plus couler leurs fraîcheurs dans ma fièvre ;

Et de mon cœur absent qui vient là m'oppresser J'amasserai les pleurs sans pouvoir les verser. „

En lisant de tels vers, Paul Verlaine sentait ses yeux se mouiller de douces larmes, et il comparait Marceline à Sapho et à sainte Thérèse .

Lorsque j'ai connu Verlaine, à son retour d'Angleterre, il y a environ vingt-sept ans, il me parlait souvent de INl"' Desbordes-Valmore ; et il lui arrivait, au cabaret, de poser sur la table, d'un geste brusque, son verre d'alcool, pour me réciter quelques strophes de la poétesse. Celles-ci par exemple :

...Lesfleurssontpourrenfant,Ieselestpourlafemme: Faites-en l'innocence et trempez-y mes jours. Seigneur, quand tout ce sel aura lavé mon âme, Vous me rendrez un cœur pour vous aimer toujours.

Tous mes étonnements sont finis sur la terre, Tous mes adieux sont faits, l'âme est prête à jaillir Pour atteindre à ces fruits protégés de mystère Que la pudique mort a seule osé cueillir.

O Sauveur 1 Soyez tendre au moins à d'autres mères Par amour pour la vôtre et par pitié pour nous. Baptisez leurs enfants de nos larmes amères Et relevez les miens tombés à vos genoux.

— Comme cette tristesse, — disait Verlaine, — surpasse celle à'Olympio et d'à Olympia, quelque beaux que soient ces deux poèmes orgueilleux 1

3i VARIATIONS SUR LA VIE ET LES LIVRES

Dans son pimpant opuscule : Les poètes maudits, Verlaine consacre une notice à M°" Desbordes-Valmore.

C'est, je crois, cette notice qui a éveillé toutes ces curiosités, ces enthousiasmes contemporains.

Certes, pendant sa vie, et immédiatement après sa mort, Marceline occupa et les amis des beaux vers et la critique sérieuse. Cependant, depuis la substantielle étude que Sainte- Beuve publia sur M"" Desbordes- Valmore, la nonchalance, sinon l'oubli, gagnait la mémoire de la poétesse.

Il est donc permis de prétendre que c'est un peu Verlaine qui, dans le cas, a dissipé les ombres.

Paul Verlaine se flattait d'être du Nord cru; et ilproclamait, avec cette petite moue, si drôle, de sa lèvre : que M°" Dcsbordes-Valmore était non seulement du Nord cru, mais du Nord bie7i. Quant au Midi, Verlaine le trouvait trop cuit, et d'un mieux ennemi peut-être du bien vrai.

Pourtant, Marceline avait parfaitement compris et senti son Nord: où vi?ire?it s'asseoir les ferventes Espagncs. Mais, ricanait Verlaine, TEspagne n'a-t-ellc pas un flegme, une mor-

gue, plus froids que même tout britannisme ?

11 célébrait la droiture et la bonne foi de l'inspiration de la poétesse, et il s'écriait:

— Gomme c'est chaud, ces romances de la jeunesse, ces souvenirs de l'âge de femme, ces tremblements maternels ! Et doux et sincère, et tout! Quels paysages, quel amour des paysages ! Et cette passion si chaste, si discrète, si forte et émouvante néanmoins !

J'ai cité les vers de M""" Desbordes- Valmore admirés par Paul Verlaine.

Je choisis maintenant dans un recueil de la poétesse, ce morceau intitulé: Le bouquet sous la Croix :

D'où vient-il ce bouquet oubhé sur la pierre? Dans l'ombre, humide encor de rosée ou de pleurs, Ce soir, est-il tombé des mains de la prière? Un enfant du village a-t-il perdu ces fleurs?

Ce soir, fut-il laissé par quelque âme plaintive Sous la croix où s'arrête un pauvre voyageur? Est-ce d'un fils errant la mémoire naïve Qui d'une pâle rose y cacha la blancheur ?

De nos mères, partout, nous suit l'ombre légère ; Partout l'amitié prie et rêve à l'amitié; Son pèlerin souffrant sur la route étrangère Offre à Dieu ce symbole et croit en sa pitié.

Solitaire bouquet, la trislesse charmante Semble avec tes parfums exhaler un regret. Peut-être es-tu promis au songe d'une amante: Souvent dans une fleur l'amour a son secret.

VA moi j'ai rafraîchi les pieds de la Madone De lihis blancs, si chers à mon destin rêveur; Et la Vierge sait bien pour qui je les lui donne: Elle entend la pensée au fond de notre cœur !

Il s'agit sans doute d'un de ces tragiques calvaires, comme celui que j'ai vu dans les Cévennes: il étirait ses bras sur le ciel morne, à Torée des bois.

Nous savons que Verlaine comparait Marceline à Sapho et à sainte Thérèse,

Verlaine oubliait Louise Labé, la belle cordière de Lyon.

Mais Marceline s'était souvenue de cette sœur, et elle lui avait adressé des vers :

Et tu chantas l'Amour 1 ce fut la destinée. Femme el belle et naïve, et du monde étonnée...

Oui, Marceline a raison 1 Amour avait pris la docte et tendre Lyonnaise, sans débats, sans défense. Et penchant son front rêveur sur le

beau fleuve de sa cité, elle chanta ses ardeurs, comme une nymphe au milieu des roseaux.

Dans ce jardin de la Vallée-aux-Loups, les fouilles embaumaient; des guêpes aux beaux corselets volaient dans l'air calme. Et j'évoquais les rapides fantômes de Louise et de Marceline.

Ainsi André Ghénier, dans ses promenades poétiques, regardait passer au fond des clairières les belles mortes des romans d'amour.

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