‹ Variations sur la vie et les livresChapitre 5 sur 37 · SUR CORNEILLE · texte numérisé non relu

SUR CORNEILLE

On entend dire, à propos d'un méchant ouvrage : Eh quoi! ces vers suffisent au théâtre !

Cependant, Paris vient de fêter Corneille dont la gloire perdurable devrait donner à réfléchir. Comme tous les grands poètes, Corneille a triomphé du temps par le style.

J'appelle 5fy/e, une façon haute de concevoir et d'exprimer simultanément et avec force, — non fjuelque tour de main capable d'éblouir les demi-connaisseurs.

La Comédie-Française a joué Nicomède, qui ne s'y joue pas souvent, et qui ne fut repris au xvni* siècle, qu'après avoir été oublié pendant plus de quatre-vingts ans.

Qu'importe ! Nicomède s'est réveillé, cette

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fois encore, le teint frais ; il a toujours de l'entrain.

La pièce a été mise en scène par Silvain, c'est-à-dire avec science, à propos, ordre et amour. Les protagonistes de la troupe y déployèrent leurs plus rares talents, et il était visible qu'un zèle enchanté les faisait parler et se mouvoir.

Dudlay-Arsinoé sut faire sentir à merveille toute la violence retenue que le rôle comporte.

Weber-Laodice, inflexible et tendre à la fois, fut le rythme même.

Lambert-Nicomède charme les yeux, l'ouïe, les cœurs et l'esprit.

Fenoux-Attale et Ravet-Flaminius montrèrent beaucoup d'autorité et de mesure.

Quant à Silvain, il a composé le personnage de Prusias comme il sait le faire.

Diderot a tracé d'avance le portrait môme de Silvain, en parlant d'un comédien capable d'embrasser toute l'étendue d'un rôle, de ménager les clairs et les obscurs, les durs et les faibles, de se montrer égal et dans les endroits calmes, et dans les endroits agités, d'être varié dans le détail et dans l'ensemble...

J'ajouterai que le jeu de Silvain, sur, combiné

solidement, riche en nuances, n'exclut point pour cela la spontanéité et les belles hardiesses. Ce jeu part d'une illumination délibérée, comme disait Garlyle. C'est le comble de l'art. Silvain, qui est aussi professeur hors de pair, ne pouvait pas manquer de donner l'essor, par ses conseils, aux dons naturels de sa jeune femme. Pendant la Semaine de Corneille^ M°" Louise Silvain joua le rôle d'Emilie, dans Cinna. Son élan, sa chaleur, sa déclamation soutenue, lui valurent un succès indubitable. M°" Silvain a le masque, la voix, et ses progrès sont rapides. Le théâtre peut compter désormais sur cette comédienne, belle, intelligente et tenace.

... Pendant cette reprise de Nicomède les acclamations du public marquèrent et son plaisir et son étonnement.

Son étonnement de ne trouver cela ni figé, ni sec, ni languissant. Pourquoi donc?

C'est que, depuis longtemps, le poncif de l'ignorance tient, sur le grand art dramatique du xvii' siècle, les propos les plus saugrenus et les plus plats.

Nous devrions savoir, à la fin, que Corneille

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