SUR CORNEILLE
et Racine ont réalisé l'unique forme d'art véritable depuis l'antiquité ! et c'est une honte de l'avoir laissé dire à Nietzsche.
Certes, Nicomède n'a pas l'importance do Cinnaei d' Horace. C^ est une comédie héroïque, une tragi-comédie ; genre charmant que Rotrou sema, en son insouciance, de grâce et de verve.
Ce genre, le génie de Corneille l'a modifié. Il lui ôte un peu de son laisser-aller, qui était agréable ; mais, en retour, il le hausse et le fixe, pour ainsi dire.
C'est en lisant Justin que Corneille eut l'idée de Nicomède. Il changea, néanmoins le cours des événements, et il introduisit dans l'action de nouvelles figures,
11 suivit en cela le vieil Aristote lui-même. Celui-ci veut, en effet, que l'historien parle de ce qui est arrivé, et, le poète de ce qui aurait pu arriver. Car la poésie doit s'occuper plutôt de généralités, et l'histoire de détails particuliers.
Je viens de parcourir ce que j'appellerai le dossier du Cid. Toutes ces mauvaises diatribes,
qui s'acharnent contre un chef-d'œuvre, provoquent le dégoût, sinon Tétonnement.
Aujourd'hui, nous nous croyons plus de bienséance, de politesse et de scrupule. C'est peut-être une illusion.
Quoi qu'il en soit, du temps de Corneille, les auteurs parlaient comme le feraient des gens de la lie du peuple dans un lieu suspect.
Et ce n'était point l'antique Elenchus, ce dieu de la vérité et de la franchise, qui menait le branle, mais bien plutôt l'Envie écumante et difTorme.
Contre Scudéry ou Mairet, Corneille aurait pu répéter les vers dont Ronsard cingla son détracteur Mellin;
... Lorsqu'un blasnieur avec ses rôles,
Pleins de mes plus braves paroles
Et des vers qui sont plus les miens,
Grinçait la dent envenimée
Et aboyait ma renommée
Comme au soir la lune et des chiens...
... Mais il lui feist veoirque Tenvie
Etoit le tyran de sa vie,
Qui le suit d'un pas éternel,
Qui tousjours, tousjours l'accompaigne
Comme une furie campaigne
Le dos d'un pâle criminel...
SUR COaNEILLE
Lorsque Corneille donna la Veuve, charmante comédie, mais qui ne pouvait, ni par son mérite, ni par son succès, humilier les rivaux, ceux-ci ne laissèrent point d'entonner d'une voix unanime les louanges de Fauteur.
Le tendre et harmonieux Rotrou fit aussi son compliment :
Pour te rendre justice autant que pour te plaire Je veux parler, Corneille, et ne me puis plus taire...
L'auteur de Venceslas ne cessa jamais de témoig-ner à Corneille une amitié enthousiaste, tandis que les autres anciens louangeurs formèrent bientôt une cabale honteuse contre le Cid.
En effet, lorsque le triomphe du Cid survint, Scudéry, Claveret et Mairet lui-même, s'en estomaquèrent, si j'ose dire.
Ce triomphe avait éclaté foudroyant. Tout Paris acclamait le Cid et il paraissait si beau, qu'il donnait de l'amour aux dames les plus continentes.
Certes, des ouvrages fort médiocres, plus brillantes que brillants, s'attirent facilement une pareille vogue; mais, quand d'aventure
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elle s'attache à un vrai chef-d'œuvre, c'est une grande joie.
Hélas ! cette joie est gâtée incontinent par les attaques de la sottise et de l'envie.
Corneille avait affronté à découvert la cabale sif liante des ignorants et des envieux. Mais le cœur se brise à la fin, et d'étranges dégoûls vous surmontent.
L'académicien Chapelain, qui avait rédigé les Sentiments sur le Cid, disait dans une lettre en parlant de Corneille : < 11 ne fait plus rien, et Scudéry a, du moins, gagné cela en le querellant, qu'il l'a rebuté du métier et lui a tari sa veine. »
Cet affaissement dura peu chez Corneille, comme vous savez.
... Racine parla de son rival avec justice et noblesse. Je n'oublie point qu'il y eut de la pique entre eux.
Mais l'auteur d'Athalie aurait pu dire à Segrais ou <à Fontenelle qui s'extasiaient sur Corneille à tort et à travers :
— Lorsque vous l'exaltez et que je médis de lui, c'est encore moi qui fais l'éloge du grand Corneille.