SA NATURE
Qu'entendons-nous quand nous parlons d’hypochondrie ? « A prendre le mot dans son sens le plus général, dit Ballet (1) dans ses Leçons de clinique médicale, l’hypochondrie consiste en un trouble mental caractérisé par des préoccupations angoissantes et mal fondées, relatives à la santé et à l’état morbide de divers organes. »
Cet auteur en distingue quatre variétés.
La première ou petite hypochondrie, parait dépen-
dre, dit-il, d’un état cenesthétique particulier qui rend
les sensations internes plus vives et porte les malades à se préoccuper de leur santé plus qu'il ne conviendrait. Dans la petite hypochondrie, l’idée hypochondriaque constitue moins une véritable conviction délirante qu’une appréhension, une crainte : l'esprit, n'affirme pas, il doute.
De ces malades‘ il convient de rapprocher un autre groupe d’hypochondriaques qui, tout en leur ressemblant à plus d’un égard, en différent cependant profondément. Les malades auxquels je fais allusion sont encore des appréhensifs plus que des
(1) Gilbert Ballet. Leçons de clinique médical, 1897.
MO convaincus. Ce sont des douleurs et des phobes au premier chef, mais chez qui la crainte prend les proportions de la plus angoissante des obsessions. Ce sont des douleurs à phobies obsédantes.
Le troisième groupe comprend les grands hypochondriaques. Ces malades sont des convaincus. La crainte a fait place chez eux à la croyance arrêtée, j'allais dire à la certitude, si ce mot pouvait être pris dans sa signification subjective et appliqué à une conviction mal fondée.
Enfin, dans l’hypochondrie délirante, la conviction n'est plus ssmplement fausse, elle est absurde.
Il est évident que nous n’avons pas à nous occuper de cette dernière classe de malades puisque, dans les cas que nous étudions, le point de départ de leurs appréhensions ou de leurs phobies réside dans une affection réelle : celles de leurs varices spermatiques.
La majorité de nos observations porte sur des appréhensifs. Les douleurs qu'ils accusent, parfois très vives et continues, leur font croire à une affection incurable et d’une extrême gravité. Qu'un chirurgien leur donne de bons arguments et les persuade que le varicocèle cède facilement à un traitement rationnel et à quelques précautions hygiéniques et il dissipera leurs préoccupations maladives.
Ce sont des symptômes de petite hypochondrie que présentaient les malades dont parle William
R.: is
ir Bennett (1) et chez lesquels «l'anxiété mentale disparaissait à la suite des explications judicieuses et des afffrmations du médecin. »
« Dans un certain nombre de cas difficiles, ajoute Bennett, le malade est tellement persuadé de l'importance vitale de son affection, qu’une opération est seule capable de lui donner le soulagement qu'il demande. » C’est que nous avons affaire ici à des douteurs à phobies obsédantes et quelquefois même à des convaincus. Tant que persistera la cause occasionnelle de leurs maux, tous les raisonnements seront impuissants à leur rendre le calme. Si, au contraire on supprime la tumeur dont la présence les préoccupe constamment et compromet quelquefois la vitalité du testicule, ilsse rendront à l'évidence (car leur croyance n’est pas enracinée dans un cerveau malade) et leurs phobies n'auront plus de raison de persister.
Parmi ces divers malades que nous venons de passer en revue il en est certainement qui sont prédisposés par leur tare héréditaire ou par la tendance naturelle de leur esprit à exagérer les souffrances qu'ils éprouvent : «ils sont plusirritables que le varicocèle n’est douloureux » et leur excitabilité nerveuse joue un grand rôle dans l’évolution de leur hypochondrie. « Il existe certainement, dit Lalle-
li) William Benett. The Lancet, Février 1889, p. 261. Saussol 3 2
mand (1) des hommes timides dont l'imagination active et désœuvrée s'empare facilementet fortement des appréhensions les plus mal fondées ôu qui sont disposés à s’alarmer au moindre dérangement de leur santé, à s’exagérer prodigieusement tout ce qu'ils éprouvent. J'admets encore que cette disposition d’espritesttrès favorableau développement des symptômes de l’hypochondrie lorsqu'une cause accidentelle la favorise. On ne saurait douter que les individus naturellement tristes, mélancoliques et timides ne soient plus disposés que d’autres à l’hypochondrie. » Monod et Terrillon (2) expriment la même opinion ; il nous a semblé, disent-ils, que ces malades ainsi tourmentés de leur état étaient spécialement nerveux et impressionnables ou prédisposés, car d’autres plus vigoureux ne se préoccupaient pas de cette affection. » Vautier, Tillaux, Guyon partagent cette façon de voir. Ce dernier auteur parlant des neurasthéniques urinaires, c’est-à-dire d'une catégorie de malades en tous points semblables à ceux qui nous occupent aussi bien par l'étiologie que par lessymptômesde leur hypochondrie,s’exprime ainsi : « Chez presque tous (32/40) nous avons trouvé une anesthésie pharyngée la plupart du temps absolue, quelquefois seulementincomplète mais notable ; or
(1) Lallemand. Des pertes séminales involontaires, 1836, (2) Monod et Terrillon. Traité des maladies du testicule et de ses annexes, 1889,
vous savez quelle valeur présente ce signe en patho= logie nerveuse. Mais il y a plus : chez près de la moitié (16/40) nous avons rencontré d'autres stigmates d’hystérie, tels que hémianesthésie sensitive ou sensorielle complète ou incomplète. Si nous passons à l'étude des antécédents personnels nous voyons que quelques-uns se rappellent avoir été colères dans leur enfance, se roulant par terre, d’autres tristes, tacilurnes, boudeurs. Plus tard, au moment du développement sexuel, dès le début de l'adolescence, ces enfants timides, scrupuleux, résistent aux désirs génésiques (1) ».
S'il est des malades que la tournure habituelle de leur esprit entretient en quelque sorte dans un état permanent d'hypochondrie, il en est d’autres chez lesquels on a relevé des antécédents héréditaires nerveux. Guyon chez 2 sur 5 a pu relever nettement des ascendants ou collatéraux nerveux.
4) Guyon. Les neurasthéniques urinaires. Annales des maladies des organes génito-urinaires, septembre 1893.
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Etiologie
Il ne faut pas trop se hâter de rattacher l’hypochondrie à la dégénérescence mentale. Nous admeltons volontiers avec Journiae (1}que cette hypochondrie, « pour atteindre un certain développement de-
-mande un terrain intellectuel spécial qui lui est offert, le plus souvent par la dégénérescence mentale » mais à ses degrés légers elle ne suppose pas nécessairement la préexistence d'un pareil terrain. « Il en est suivant Ballet, de l'hypochondrie comme des obsessions et des phobies qui, pour être dans bien des cas, au degré accusé, des stigmates de développement cérébral défectueux, peuvent cependant se manifester à titre d'accidents plus ou moins transitoires chez les individus dont le système nerveux à été incidemment surmené et fatigué. » Or dans les cas qui nous oecupent cette fatigue et ce surmenage intellectuels sont dûs au varicocèle. Il est rare de rencontrer chez nos malades une prédisposition nerveuse bien nette. L’affection serotale a été chez eux la cause première des troubles que nous allons étudier. ”
(1) Journiac. Thèse de Paris, 1888.
(2) Gilbert Ballet, Loc, cit,
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Ses
Comment cette ectasie veineuse peut-elle entrainer une telle dépression mentale ?
« Cest une vieille remarque brillamment développée par Diday, que l’homme est très impressionné par toutes les affections qui entraînent une menace contre sa virilité (1). » 11 suffit qu'il soit atteint d’une maladie quelconque des organes génitaux pour que son attention soit immédiatement concentrée de ce côté. Les exemples sontnombreux de malades atteints de blennorrhagie chez lesquels l'écoulement est devenu l’objet de préoccupations constantes et le point de départ d'accidents nerveux ; Guyon en cite plusieurs qu'une simple prostatorrhée aseptique a rendus hypochondriaques. Coulouma rapporte plusieurs observations de folie blennorrhagique ; Lallemand mentionne de nombreux cas de mélancolie à la suite de pertes séminales ; d’autres auteurs ont
- noté comme causes de troubles psychiques le rétré- cissement de l’urèthre, le phimosis et les maladies
du testicule, de la vessie et de la prostate.
La simple constation d’un varicocèle, même peu volumineux et peu douloureux, suffit pour entrainer chez le malade une préoccupation de tous les instants et avec le temps un abattement profond. Ce résultat sera plus sûrement et plus rapidement atteint si la tumeur présente un volume considérable, si elle de-
(1) Reclus et Forgue. Dictionn. encyclop. des sc. médic. Art. varicocèle,
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vient le point de départ de névralgies intenses ou d'atrophie testiculaire, si elle s'accompagne d’impuissance ou de spermatorrhée et si elle brise une carrière ou empêche un mariage.
Parmi les 41 observations que nous avons pu réunir de malades devenus hypochondriaques à la suite de varicocèles, nous avons relevé comme point de départ des troubles nerveux : 14 fois l'intensité des douleurs, 9 fois l'augmentation de volume, 6 fois l'inaptitude à suivre ou à entreprendre une carrière, 5 fois l'impuissance, 3 fois l’atrophie testiculaire, 2 fois la spermatorrhée ; enfin dans deux cas les malades ignoraient l'existence de leur varicocèle.
Dans un certain nombre d'observations, plusieurs de ces causes étaient réunies ; nous avons choisi celle qui paraissait exercer le plus d'influence sur le moral. >
Nous voyons, d'après les lignes qui précèdent, que l'intensité des douleurs et le volume de la tumeur doivent être surtout incriminés.
Douleurs. — En quoi consistent ces douleurs ?
Ce n'est quelquefois qu'une sensation permanente de gêne et de pesanteur qui énerve les malades mais, le plus ordinairement, ils ont des motifs plus sérieux d'inquiétude. On observe fréquemment chez eux des névralgies testiculaires et des névralgies du nerf génito-crural. Les douleurs et les tiraillements d'abord lotalisés à la région inguino-scrotale, pré-
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sentent des irradiations vers les reins, le périnée, la verge et les divers organes abdominaux ; « elle se produisent après une marche, après une station verticale un peu prolongée ; elles accompagnent parfois la moindre fatigue et finissent par rendre la vie insupportable: Un malade de Breschet donnait une idée de ses souffances en disant dans son langage pittoresque qu'au bout de 200 pas, il était comme le poisson sur le sable (1) » Elles obligent quelques-uns d’entre eux à conserver la position horizontale sous peine d'augmenter de violence et d’occasionner une syncope. « Si les douleurs, dit Delageneste (2), prennent ce caractère de gravité, le malade éprouve des frissons ; des bouffées de chaleur lui montent au visage ; le facies s’altère absolument comme s'il se trouvait sous l'influence d’une maladie aiguë. A la longue, le caractère perd sa régularité, le malade devient morose, taciturne, il oublie ses affections les plus chères, ses devoirs, pour ne songer qu’à sa maladie et aux conséquences qu'elle peut entrainer. »
Enfin les douleurs deviennent si vives qu'on a
(1) Fistié. — De la cure radicale du varicocèle. Thèse de Nancy 1888.
(2) Delageneste. — Du varicocèele et de son traitement,
Thèse de Paris 1869,
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vu les malades chercher dans le suicide un terme à leurs maux. Vidal dit avoir rencontré cette forme de douleur surtout chez les individus « à tempérament nerveux et dont les dilatations sont globuleuses. »
Tumeur. — Le varicocèle constitue une tumeur formée par l'enroulement surelles-mêmeset l'enchevêtrement des veines ectasiées ; tumeur molle donnant la sensation d'un paquet de vers de terre ou d’un amas d'’intestins de poulet. Sous l'influence d'un effort violent, de marches prolongées ou simplement si la profession du malade l'oblige à rester debout, cette masse augmente rapidement de volume et peut devenir en peu de temps aussi grosse qu’une pomme. Henry, Lydston, Guyon, Astley et Bransby Cooper citent des exemples de ce genre. Merriel Ricketts (1) a vu trois fois le scrotum atteindre le tiers de la cuisse.
Un pareil accroissement de volume n'est pas indispensable pour impressionner l'esprit des malades. La seule présence d’une tumeur de cette région les préoccupe sans cesse et si l’on parvient à détourner leur pensée un instant, ils sont bientôt rappelés à la réalité ; ils sentent ballotter cette masse pendant la marche ; les mouvements de leurs membres inférieurs sont gênés et le simple frottement des vêtements devient la cause de vives douleurs. Ils se con-
(1) Merriel Ricketts. — New-York Médic, Journ. 17 juin 1893,
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damnent au repos, s’astreignent au port d’un suspensoir et le luxe des précautions qu’ils sont obligés de prendre ne leur permet aucune occupation.
Inaptitude à suivre où à entreprendre une carrière, — Supposons maintenant un jeune homme que ses goûts poussent vers la carrière des armes. Un léger degré de varicocèle entrave ses projets et le fait rejeterimpitoyablement. De pareils malades, ayant pour la pluplart une certaine culture intellectuelle et étant par cela même plus impressionnables sont profondément troublés par un refus qui brise leur situation. Ils ne tarderont pas à devenir hypochondriaques, ils seront tristes sans motifs et n’'éprouveront qu’un profond dégoût des choses de la vie. W. Bennett (1) affirme que le plus grand nombre des cas de varicocèles qu'il a traités à l'hôpital et dans sa pratique était fourni par des jeunes gens refusés dans larmée ou la marine.
Vidal de Cassis (2) a opéré des hommes d’ailleurs taillés en robustes soldats et qui étaient privés de servir leur pays à eause de leur varicocèle.
Il cite également le cas du fils d’un officier supérieur qui, ne pouvant suivre la carrière des armes, languissait humblement dans une situation très peu
(1) W. Bennett. The Lancet. Février 1889, p. 261. (2) Vidal de Cassis. Annales de la chirurgie franc. et étrang. Tome XII, 1844.
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en harmonie avec les inspirations et les goûts qu'il avait puisés dans sa famille. Deux hommes qui voulaient entrer au service de l'octroi furent refusés pour le même motif. W. Bennett (1) rapporte dans son Traité du varicocèle deux observations d'officiers de cavalerie atteints de varicocèle s'accompagnant de symptômes tels qu'ils ne pouvaient rester à cheval et étaient obligés de quitter l'armée.
Si le malade est gêné dans l'exercice de sa profession par le volume de la tumeur ou par les douleurs incessantes dont elle est le siège, que cet individu soit boulanger (Vidal de Cassis), épicier (Codet), menuisier (Guyon), ou jardinier (Dardignac), s'il a
besoin de son salaire pour subvenir aux besoins de :
sa famille, et s’il est obligé d'interrompre son travail
ses préoccupations deviendront obsédantes et son in-
quiétude se chängera en un profond désespoir. Atrophie du testicule. — L’atrophie du testicule consécutive au varicocèle est une des complications les plus fréquentes et les plus propres à plonger le malade dans une profonde mélancolie. Scharp en cite des exemples. Celce a signalé le fait en ces termes : « Aliquando longius testiculus ipse descendit, minorquealtero fit.» (Demed., lib; VIT). Callisen avait fait la même remarque. Pott en rapporte trois observations: Cooper, Gurling, Barwell, Humphry, O.
Will, ainsi que beaucoup d'auteurs français, ont in-
(1) W. Bennett. On varicocèle, Londres, 1891.