STANCES AU ROY
Sire, cette douceur, cette clémence insigne Qui ne sçait les mescbans ny punir ny fasclïer Me rend devant vos pieds autant hardy que digne D'obtenir récompense et le vous reprocher.
Clémence, don du ciel, belle parmy le calme Où le flot peut sans digue en son lit se tenir.
Où le plus criminel les saintes loix réclame Pour biffer son offense et non pour la punir.
Mais cruelle et marastre au milieu de l’orage Quand l’avare nocher pour l’espargne des biens Paye aux flots mutinés le douloureux peage Aux despens de sa vie et de celle des siens.
Ah! quels vieux excrémens corrompus de la France, Œufs relants et infects, abjects, sales et ords Qui meneroient enfin le malade à outrance Si le fil du rasoir n’en eschancre les bords !
Mais quoy ! ils sont heureux pour avoir mis- etrfricbé Cest estât misérable, et tu devois graver
La peine sur leur front : ainsi pour eslre riche Le plus aisé moyen sera de te braver.
Ceux qui sont dans le cœur teints de rouge d’Es- A qui le lys candide esl infect et puant, [pagne. Sont remis aux Estats : voilà ce que l’on gaigne De bien faire la guerre et d’estre remuant.
Es tu sourd, n’ois tu pas cette voix lamentable Du roy 1 qui fut ton roy, qui te donna la main, Pour venger son outrage, et tu vis à la table Avecques les autheurs de cet acte inhumain?
Celle qui la première s eschaufïa la poitrine Du tvgre jacobin, qui en porta le vert Pour pfeuve de sa joye, est ta bonne cousine Qui sans feindre la ligue, en parle à cœur ouvert.
Ah ! saincte Brunehauld, assassine première De nos antiques roys, que l’on vous fît de tort De vous eschaffauder ! La seconde meurtrière Rend par sa vie infâme injuste votre mort.
Eschaffaux et gibets, les funestes supplices Des larrons et voleurs gémissent sous le faix.
Ce ne sont qu’innocens, ce ne sont que novices Comparés à la louve et à ses sanglants faits.
On dira qu’il falloit attirer les services Par immenses bienfaits du rebelle sujet;
Mais ceux qui près de toy ont esté les complices Manient le Pérou et ton or à souhait.
* Henri III.
* La duchesse de Montpensier.
C’est doncque par dessein et non par imprudence Qu’il te plaist d’eslever les meschans au plus bault: En t’appuyant sur eux, leur cheute qui s’advance Ne le menace point que d’un dangereux sault.
Ne vois-tu point sous tov des roys qui te regentent, Qui taillent en plein drap, qui voilent tes moïens ! Si tu ne sens ton mal, tes sujets le ressentent, Pardonne ton injure et non celle des tiens.
Un prodigue insensé tes finances débite :
Mille larrons sous luy sont les membres plus sains Qui gouvernent l’Estat et n’ont pour tout mérite Que le sçavoir exquis de prendre à toutes mains.
On dit que ton oreille est une place close,
Et que qui la surprend n’en peut longtemps jouir, Que ton esprit est bon au bien que l’on propose, Prompt à le croire tost, et non pas à l’ouïr.
Grand Roy, ne sçais-tu pas que les amples provinces N’estayent leur grandeur que sur avis donnés, Reçeus et pratiqués, et que les roys et princes Sont ordinairement sourds et aveugles nés?
Que si tu n’ois nos cris, si tu ne vois nos peines Ny par toy ny par autre, où sera le recours ?
Le désespoir en vain suivra nos plaintes vaines,
Et de nostre misère advancera le cours.
Te voiant donc cerné de ce peuple qui t’aime.
Qui se courbe en soucy sous l’astre de ton oeil, Relève toy, mon Prince, au dessus de toy mesme, Et joins à la grandeur la base du conseil.
Les coups mieux assenés se tirent de la teste.
Le bras est moins que rien, elle peintre est nouveau Qui cuide de sa main tirer la ligne droite Autant qu’il la figure avecques son cerveau.
Ce n’est rien de sçavoir contre-viser les feintes D’un ennemy campé, courre à cheval léger;
Celuy qni va le pas vient souvent aux atteintes.
Et tout chef est vaillant quand il fuit le danger *.
Le Roy, ton devancier, acquit le nom de sage Pour avoir sédentaire esteint le cours du feu. Imitant le pilote au grand coup de l’orage,
Qui travaille le plus et ne bouge d’un lieu.
Mais quoy ! la volupté desvoye nostre Alcide.
Il file avec Iole 1 2 et de son doigt vainqueur Range l’or de sa tresse et n’a dessein pour guide Que de plaire à la belle et lui gaigner le cœur.
Je t’excuse, ô grand Mars, et toy, Vénus seconde, Mais je n’excuse pas le soleil ny le jour Qui te vont descouvrant aux yeux de tout le monde : La honte et le secret sont les rideaux d’amour.
Prince, pardonne au feu de ce mien aspre style, Qui ne part d’un courage ou mutin ou félon,
Mais du regret de voir ceste grand tache d’huile Qui souille et perce à jour la blancheur de ton nom.
1 L’expression de l’auteur est peu heureuse, mais le sens en est clair : le poète veut dire qu’un général ne doit pas s’exposer témérairement au péril et hasarder ses jours comme un simple soldat.
* Gabrielle d’Estrées.
Et tous, François, restés les tables du naufrage, Poussez vos cris au ciel d’une commune voix.
Et priez ce grand Dieu qu’il destourne l’orage Qui pend dessus la France et dessus nostre Roy.
De toutes les maîtresses de Henri IV, Gabrielle d’Estrées, marquise de Monceaux, puis duchesse de Beau fort, est la seule dont le nom soit demeuré populaire, et cette popularité est, selon nous, due à la fois à la Henriade de Voltaire et à la fin tragique de la favorite. On connaît les détails de la sanglante catastrophe qui conduisit dans le tombeau, après deux jours d’atroces souffrances, une femme, la veille encore brillante de tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté : il est donc inutile de les rappeler ici. Disons seulement que Gabrielle mourut le 10 avril 1599. Mais ce qu’on connaît sans doute moins, ce sont les pièces de vers qu’inspira ce trépas inattendu. Plusieurs poètes, dont quelques-uns ont laissé un nom, Bertaut et Porchères déplorèrent dans leurs vers ce triste événement. Timothée de Chillac publia un volume intitulé : Tombeau de madame la duchesse de Beaufort, marquise de Monceaux et autres épitaphes , Au roy. A Lyon, par Thibaud Ancelin, imprimeur ordinaire du roy, mcxcix
VERS SUR LA MORT DE GaBRIELLE D'ESTRÉES. 129
(sic : 1599), avec privil. de Sa Majesté, in-12 de 60 feuillets. Bertaut composa sa belle pièce Sur la mort de Calerime. Laugier de Porchères, qui avait déjà chanté, du vivant de la maîtresse royale, ses cheveux blonds et ses yeux bleus dans des Stances célèbres et dans un sonnet, chef-d’œuvre du ridicule (c’est le sonnet qui commence ainsi : Ce ne sont pas des yeux , ce sont plutost des dieux), prit de nouveau la plume, et consacra à la mémoire de Gabriclle les trois pièces suivantes : Tombeau de madame la duchesse de Beaufort ; Regrets de Polemandre sur la mort de Calistée ; Regrets du roy sur la mort de madame la duchesse. Un anonyme écrivit : Regrets de Daphnis sur la mort de sa belle Astrée; A. de Vermeil : La mort d’ Astrée, pièce curieuse en strophes de cinq vers de douze syllabes (nous croyons que c’est ici un des premiers exemples de 1 emploi de ce mètre harmonieux), et du Maurier : Regrets sur la mort de madame la duchesse de Beaufort. Toutes ces pièces de vers, sauf celles de Bertaut, se trouvent au t. I er du curieux recueil : Le temple d’Apollon ou nouveau recueil des plus excellens vers de ce temps. A Rouen, de l’imprimerie de Raphaël du Petit Val, libr. et imprimeur du roy, 1611, 2 vol. in-12 ; et dans le Parnasse des plus excellents poètes de ce temps; Lyon, 1618; 2 vol. in-12.
Nous n’avons pas l’intention de donner des extraits de toutes ces poésies sur la mort de Gabrielle; cela nous entraînerait trop loin. Nous nous bornerons à citer deux pièces, celle de Du Maurier et de Vermeil : elles suffiront pour faire connaître le ton et le caractère des autres pièces sur le même sujet et l’état de la poésie sous Henri IV en 1599, six ans avant la réforme de Malherbe.
Voici les stances de Du Maurier 1 :