‹ Varietes bibliographiquesChapitre 18 sur 36 · REGRETS SDR LA MORT DE MADAME LA DUCHESSE DE UE AU FO RT · texte numérisé non relu

REGRETS SDR LA MORT DE MADAME LA DUCHESSE DE UE AU FO RT

Séances.

Avril, non au printemps, mais à l’hyver semblable Qui des plus belles fleurs la plus belle as fany, Pour marque à l’advenir de ce crime exécrable Puisse d’entre les mois ton nom estre banny !

Tout autre mois produise et rien, mois infertile, * Que glaçons et que neige en toy ne soit produit, Comme ennemy des fleurs et des fruits sois stérile, Puisque tu as meurtry cette fleur et ce fruit.

Nous avions l’abrégé dans une créature De tout ce que le ciel eut jamais de plus beau,

1 Ce poste, peu connu et huguenot, était ami de Saint- Amant. Il mourut en 1646. Voir dans les œuvres de Saint- Amant, l’épître au baron de Villarnoul, édition Livet, t. I er , p. 389.

Et toy la renfermant sous une sépulture

La fis d'un mesme enfant mère, bers et tombeau.

De ce triste accident la nouvelle trop vraye De Henry tout soudain l'oreille alla blesser,

Et tout au mesme instant d’une sanglante playe Par l’oreille le cœur on luy veid transpercer.

Combien lu souhaitas que la parque deçeue T’eut livré, non à eux 1 cet assaut, 6 grand Roy t Ton corps entier plustost cette mort eust reçeue Que de la voir souffrir à ces deux parts de toy.

Las î dès le premier bruit de ce fameux desastre. Plusieurs de grande crainte eurent le cœur transi Qu’ayant ton œil souffert l’éclipse de son astre Ton œil, astre des leurs, ne s’éclipsast aussi.

El chacun sans te voir en ton angoisse extrême Compatissant de l’âme à ton mal vehement Fut contraint d’admirer en ta personne mesme Le Patron d’un bon prince et du fidel amant.

Mais voyant de ce bien la perte irréparable,

Pourquoy vis lu de pleurs, de regrets et de fiel?

Si le vouloir de Dieu n’est jamais revocable,

Que te sert d’estriver * contre l’arrest du ciel ?

Voudrois tu , grand monarque, indomptable aux alarmes Contre qui rebouchoienttous les dards du malheur,

‘ C’est-à-dire Gabrielle et l’enfant dont elle était enceinte.

s Ce verbe vient du substantif estrif, qui signifie débat, dispute, querelle.

Invaincu jusqu’icy, te laissant vaincre aux larmes, Toy qui flechissois tout, fléchir sous la douleur?

Si l’envieuse mort tasche à rendre estouffées Les vertus dont ta vie a célébré ton nom,

Veux tu pour luy ceder, abattre tes trophées,

Et pour croistre sa joie, amoindrir ton renom ?

Nul ne s’estonnera qu’une si juste plainte Ait d’une grande cause un grand effet en toy : Mais si ne faut il pas que cette griefve atteinte T’ait navré comme un homme, ains touché comme

[un roy.

Car le vif souvenir de ces douceurs ravies Pourroit bien accourcir par excès de douleur Ta vie en qui subsiste un million de vies,

Qui toutes en ta fin appréhendent la leur.

Mais de tant de sujets qui mort te voudroient suivre Oy la voix qui s’escrie en ces mots aujourd’hui :

Si d’ennuy pour soy mesme il se deplaist de vivre. Qu’il vive au moins pour nous et nous mourrons

[pour luy.

Nous arrivons à la pièce de Vermeil. Elle ne peut être citée en eutier (elle a 57 strophes) ; mais elle est trop curieuse pour ne pas mériter un examen complet; c’est ce qui nous engage à en donner de longs fragments.

LA MORT d’aSTBÉE.

Déjà le doux printemps redoroil la contrée,

Ajant noué sept fois le lien bienheureux

Qui enchaisnoit Cleon avec la belle Astrée,

Et le mois de Vénus esmaillant son entrée Portoit à l’envy d’eux ses brasiers amoureux.

Les oyseaux eschauffés desgoisoient leur ramage. Les citadins des bois couroient à son brandon,

Les arbres accolés marioient leur feuillage,

L’onde sentoit sa flame et le ciel veuf d’orage Esloignoit tous ses feux au feu de Cupidon.

Le soleil regardoit et Cleon et sa dame,

Cleon miroit Astrée et l’astre nompareil,

Astrée le soleil et l’astre qui l'enflame;

Et tous trois esclalans d’une divine flame Ne savoient qui des trois estoit le vray soleil.

La beauté se miroit aux beautés de la belle,

La vertu se miroit aux vertus du guerrier,

La foy vivoit en eux et ils vivoient en elle,

Et peuploient l’univers d’une flame immortelle,

Si la mort n’eust ravv à l’amour son laurier.

Ainsi, Cleon, la Parque enviant tes victoires, Complota de t’avoir par une part de toy,

Et dedans ses lauriers ensevelir tes gloires :

J’ay par trop, disoit elle, enmonsein d’ombres noires Je me veux aujourd’hui illustrer d’un grand rov.

Elle parloit ainsi, branslant au poing sa lance Contre la belle Astrée absente de ton œil,

Ayant traistre espié le jour de ton absence,

De peur d’eslre domptée en ta douce présence Et te donner de quoy triompher du cercueil.

Le dard sifflant ouvrit sa poitrine albastrine, Poitrine digne objet des traits d’amour vainqueur

Autant qu’indigne, hélas! du dard de Libitine : Rien ne fit résistance à la pointe aymantine Que ton doux souvenir qui vivoit dans son cœur.

Le lys s’emparoit jà de sa joue pourprée,

Et l’amour s’entomboit dans le feu de ses yeux; Le corail et le ris de sa bouche sucrée Esteints n’animoient plus cette douce contrée Où Cleon eut jadis le paradis des dieux.

O Dieu! que sont les biens que donne la nature Que des fleurons pourprés sur la ronce espanis Qui payent nos désirs d’une amère pointure?

Si le soleil levant admire leur teinture,

Le mesme astre couchant les regarde fanis,.

Rien n’est ferme ça bas que la gloire immortelle De ceux que Calliope arrache du trespas :

Si quelqu’un la chérit, il revivra par elle.

Muse, mon cher soucv, que cette aine tant belle Entre dedans la tombe et n’y séjourné pas.

Le poète fait ensuite parler Astrée. Elle console ses amis qui pleurent, puis meurt ayant sur les lèvres le nom de Cléon. Douleur de Cléon. Le poète termine en faisant apparaître en songe au roi l’image d’Astrée.

Panché dessous le faix de sa longue delrcsse 11 passoil en sanglots et les jours et les nuits. Quand sur l’aube assoupi et matté de tristesse Le ciel luy présenta par songe sa maistresse Autant pleine d’amour qu’il estoit plein d’ennuis :

Belle du mesme or fin de sa temple yvoirine,

Belle des mesmes yeux et si doux et si clairs,

Belle du mesme ris de sa bouche pourprine ,

Mais plus belle d’autant qu’elle estoit plus divine Et que ses vestemeuts estoient vestus d’esclairs.

Elle sembloit luy dire : ô l’âme de mon âme, Pourquoy regrettes tu de me voir en bonheur?

Je ne sens moins au ciel qu’en la terre ma flame;

Ton amour bien plus grand et plus parfait m’enûame Très heureuse par tout, sinon en ta douleur.

Rends moy, je te supply, mes joyes coustumières, Aymé moy en t’aymant. Hélas! tu te déçois.

Tous ces tristes soupirs esteignent mes lumières,

Et tu ne sçais, hélas! que tes moites paupières Espandent non tes pleurs, ainsle sang des François.

Mon cœur, ne crains donc plus, je ne suis point absente Bien qu’invisible aux yeux, je suis avecquestov,

Et si ton œil encor me veut voir plus présente,

Ton César, mon miroir, au vif me représente,

Tu m’y verras en toy, tu t’v verras en moy.

Elle parloit ainsi quand ses rais la cachèrent Dedans les rais du jour : et luy tout consolé Délibéra de voir la tombe où se couchèrent Tant de perfections que les cieux espancherent Sur ce corps où son cœur vit pour jamais collé.

Approché du tombeau, pasle, froid, immobile.

Il colla longuement sur le marbre son œil, Puis enfin desbondant une mer infertile De pleurs et de soupirs, par un helas dcbile Il ouvrit son silence et parla au cercueil :

O marbre cher et saint, qui as dedans ta lame Mon cœur comme au dehors mes yeux toujours fondans La mort n’est point en toy, mais l’amour et la flame : Aussi, je sens toujours tes brasiers dans mon âme Moins adoucis, hélas ! mais non pas moins ardants.

Prends donc, prends ces soupirs et ces baisers encore Que je lave de pleurs et les donne au beau corps v Qui gist froid dans ton sein et que mon sein adore, Afin que si jamais son bel esprit l’honore D’un regard, il regarde avec sa mort mes morts.

Ainsi parloit Cleon, et la tombe creusée Murmuroit aux soupirs de son gémissement, S’arrousant à ses pleurs d’une triste rosée :

Quand mesme il la baisa, elle estoit embrasée Et sembloit au despart vouloir suyvre l’amant.

Août 1859.

Dans un précédent article, nous avons cité quelques vers sur la mort de Gabrielle d’Estrées: dans ces vers la favorite était louée à l’excès. En voici d’autres, au contraire, où la satire n’est nullement ménagée et où la vie de Gabrielle est dépeinte avec les couleurs les plus noires.

Les deux pièces qu’on va lire sont fort rares, et, à ce titre, croyons-nous, elles méritent d’ètre reproduites.

La première est intitulée Dialogue. C’est un

VERS SUR LA MORT DE GABR1ELLE D ESTRÉES. 137 in-8 de 5 pages, sans date, sous la signature A-Aij . Nous n’en connaissons qu’un seul exemplaire : c’est celui que possédait M. Leber ( Voir son Catal., t. Il, page 256, n° 4186), et qui appartient actuellement à la bibliothèque de Rouen. Remarquons ici que le titre sous lequel M. Leber a catalogué cette pièce n’est pas exact : il l’intitule en effet : Dialogue (i c’est-à-dire monologue) de Gabrielle d'Estrées revenue de l’enfer , et le libelle n’a d’autre titre que le mot Dialogue. Nous ajouterons que le texte est peu correct : nous avons corrigé les fautes d’impression d’après un manuscrit de la Bibliothèque impériale (n° 884). Dans ce manuscrit, la pièce porte pour titre : Prosopopéeen forme d’épitaphe sur la mort de... (le nom est laissé en blanc) et occupe les feuillets 313-315.

Quant à la seconde pièce, nous ne pensons pas qu’elle ait jamais été imprimée. Nous l’avons trouvée dans le manuscrit ci-dessus indiqué, feuillets 34-35. Elle fait également partie des recueils de Lestoile, conservés à la même bibliothèque (V. le manuscrit n° 113, fonds Bouhier, feuillet 20-22, où elle est intitulée : Stances par sixains sur la mort de madame Gabrielle d’Estrées, duchesse de Beaufort et marquise de Monceaux ).

Ces deux pièces de vers ne manquent pas de

poésie : la seconde, malgré certains passages obscurs, nous paraît fort remarquable pour le temps; elle est sur le même mètre que, onze ans plus tard, en 1610, emploiera Anne de Rohan, pour écrire ses fameuses stances sur la mort de Henri IV.

Décembre 1660.

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