DIALOGUE
Du creux d’enfer où mon âme est gesnée, Ombre je viens, suivant ma destinée,
Encore un coup visiter ces bas lieux,
Contant à ceux qui auront quelque envie De me connoistre et ma meschante vie,
Les lâches tours dont j’irritay les dieux.
De mes parens l’amour voluptueuse,
Et de mes sœurs l’ardeur incestueuse Rendent assez mon lignage congnu :
De l’exécrable et malheureux Atrée Est emprunté notre surnom d’Estrée,
Nom d’adultère et d’inceste venu.
Dès mon jeune âge, en délices nourrie,
J’ay mis mon cœur au vice et suis marrie Que mon page ait innocent achepté,
Au prix sanglant d’une mort prompte et fière A ma requeste et au sçeu de ma mère La prime fleur de ma virginité.
Depuis croissant en âge et en audace,
Pour quelque fard qui luisoit en ma face
Le Roy se pleut aux beautés de mon corps,
Mais et le Grand et le duc de Mayenne,
Et de Soissonsla beauté plus qu’humaine M’avoient déjà monstré tous leurs efforts.
Mais pour couvrir sous le sacré feuillage
D’un vertueux et chaste mariage
Mon fol honneur, comme les putains font,
Je pris alors, d’un esprit volontaire,
Un homme auquel je laissay pour douaire Regret en l’âme et des cornes au front.
Lors, quand je vis que mon amour inique Et les attraits d’une face impudique Pouvoient gaigner le cœur d’un si grand Roy, D’une Laïs de chacun regardée.
Je me changeai en parfaite Médée,
Rangeant par sorts la France en désarroy.
Combien de fois, par mes charmes, sorcière,
J’ay fait sentir le fiel de ma colère Aux ennemis de mon advancement ?
Au seul Biron, qui avoit cognoissance De ma perverse et meschante science,
N’a de rien peu mon mescontement.
Combien de fois, par la necromantie,
Propos toscans et par onomantie,
Ay-je fait voir mon courroux par effet ?
Budos, la belle et ma proche parente, Schomberg, Louyse et ma pauvre servante,
Et son mari sont morts pour ce forfait.
Puis quand j’ay fait par cet art execrable Pour m'enrichir la France misérable,
Issus de moy j’ay laissé trois enfants :
L’un est un roy ; les deux autres, j’ai honte De les nommer; que ma tante le conte ;
J’ay d’elle appris tous ces beaux passe-temps.
Ce n’est pas tout, telle estoit ma puissance Que dans un mois j’eusse esté royne en France : Le grand Pontife ainsi l’avoit promis;
Un jour certain désignoit jà la feste.
Quand le grand Dieu qui a tout manifeste A mis à rien mes desseins ennemis.
D’une mort prompte, et fâcheuse, et cruelle, Je luy rendis mon esprit infidelle,
De sang Immain encore tout taché,
Souffrant que c’est des vengeances supresmes La plus grand part de mes peines extresmes Par les endroits où j’avois tant péché.
Ainsi je meurs lorsque je devois croistre,
Et le destin qui ma force vit naistre A termiaé mes royales grandeurs,
Pour nous monstrer que les forces humaines Contre le ciel estant foibles et vaines, L’homme n’est rien qu’un sujet de malheurs.
Adieu ! passant, d’en dire davantage J’offenserois de mon Roy le courage;
Crains Dieu toujours et t’en retourne en paix; Dans les enfers, ma maison ordonnée Je vais subir la dure destinée De mes tour mens qui ne mourront jamais.
Crains Dieu.