A LA ROYNE MARGUERITE
Pour la convier de revenir à Paris.
STANCBS.
Chaste sœur d’Apollon, des cœurs la douce guerre. Astre qui reluysez au ciel et sur la terre,
QUELQUES VERS DE JEAN ALARY. 147
Venez revoir Paris, le miracle des cieux,
Et d’autant qu’il n’est rien sans vos beautés supresmes Venez rendre aujourd’huy l’honnorant de vos yeux Et la cour à la cour, Paris à Paris mesmes.
Venez revoir Paris qui vous juge plus belle Que l’amoureux Paris la grâce naturelle De Venus qui le tint en ses lacs arresté :
Aux trois divinités il vous eut preferée,
Car vous passez d’esprit, de gloire et de beauté La deesse Pallas, Junon et Cytherée.
Venez revoir Paris et ses pompes hautaines Que vous seule avez fait de France les Athènes, Venez, docte Pallas, mère des beaux esprits.
Leur ravir d’Apollon les lauriers et la gloire ,
Qui seront plus loués de vous quitter le prix Que des autres du monde emporter la victoire.
Venez rendre à Paris son heur et ses delices,
Ses beautés, ses désirs, ses doctes exercices Qu’Usson ciel de la terre et la terre des cieux A si longtemps ravy, le seul mont de Parnasse D’où jadis les géants eussent vaincu les dieux Avec le moindre effort des traits de vostre face.
Venez revoir Paris et sa beauté supresme Ou plus tost dans Paris l’image de vous mesme : Comme Paris n’a point au monde de pareil,
Ainsy vous n’avez point au monde de pareille;
C’est l’œil de l’univers, vous l’unique soleil,
Et tous les deux ensemble estes une merveille.
Quand vous verrez Paris et le plus digne ouvrage De ses rares beautés, admirez votre image,
Le parfait bastiment du temple de l’Amour,
Et voyez qu’il n’est point à vos gloires semblable : Car le Temps de sa faux le doit abattre un jour.
Et vostre seul renom doit être perdurable.
Je crains qu’en regardant comme dans une glace Vos attraits dans Paris et les traits de leur grâce, Vostre divin esprit soit de luy mesme espris, Comme un autre Narcisse : Apollon me revele Que vous serez changée en la fleur des esprits Vous voyant dans Paris si parfaite et si belle.
Mais que dis-je? Paris, le paradis du monde.
Ville qui n’eut jamais ni n’aura de seconde,
Qui rend de sa grandeur le ciel mesme jaloux, Est petit pour loger vostre royal genie :
Aussy n’avez-vous point de lieu pareil à vous,
Car le monde est finy, vous estes infinie.
Quand Minerve parut en Rhodes honnorée.
Le ciel versa dessus une pluye dorée.
Sur Paris doit pleuvoir un semblable trésor Et l’or de vos vertus comme pluye menue;
Que si jamais au monde on vit unsiecle d’or.
Ce sera dans Paris quand vous serez venue.
En ce siecle doré régnera la science,
L’amour et la beauté, l’honneur et la prudence, De vos rares vertus le parfait ornement;
Comme du siecle d’or on verra par images Une grand Royne 1 et vous reluyre esgallcment Ainsi que de Janus le corps à deux visages.
1 Marie de Médicis.
QUELQUES VERS DE JEAN ALARY
L’on dit qu’estant Ceres du monde degoutée Et en lieu solitaire en long temps arrestée,
La terre n’apportoit aucun fruit aux humains.
Et que Pan la treuvant dans sa grotte profonde Le dit au dieu qui tient le foudre dans ses mains Qui l’envoya prier de retourner au monde.
Cette Ceres est vous du monde reclamée.
Esperdu quand Usson vous tenait enfermée.
Pan est toute la France ardente en vostre amour,
Et Jupin mon grand Roy qui d’un désir extresme A souhaitté jouir de vostre heureux retour Pour en vous honnorant, honnorer l’honneur mesme.
Aussi tost que Ceres eut reveu la lumière Et remis l’univers en sa beauté première On la peignit tenant un dauphin embrassé,
De mesme vous venez pour le bien de la France Tenir son beau dauphin 1 entre vos bras pressé,
Afin que les Vertus embrassent sa naissance.
Jamais de Simeon l'ame ne fut ravie De tant d’aise en tenant sur la fin de sa vie Le doux sauveur du monde et son ardent flambeau* Que vous aurez de joye embrassant de la sorte Ce sauveur de la France et le gage plus beau De l’amour infiny que ce grand dieu nous porte.
Ny son cantique saint plein de sainte allégresse Ne sçauroit esgaller vostre chant de liesse
Le Dauphin, depuis Louis XIII.
* Comparaison tirée de l’invention de la royne Marguerite. (Note d’Alary.)
En louant ce Phœnix du soleil de nos Roys, Louanges qu’Apollon doit cbanter sur sa lyre,
Et les plus beaux esprits n’ayans rien que la voix Echos de voslre gloire, en leurs chansons redire.
Venez, aime Ceres (quand la terre fecoûde Change ses verds cheveux en une tresse blonde) Mesler parmy ses dons vos dons plus précieux Pour faire recueillir de deux diverses fiâmes Et les fruits de la terre avec les fruits des cienx, L’un pour nourrir les corps, et l’autre pour les âmes.
Comme on couroit jadis aux festes renommées En l’honneur de Ceres les torches allumées,
Vous verrez des esprits les plus rares et beaux Renouveller en vous les festes eleusines,
Le feu de vos vertus leur servant de flambeaux Pour enflammer leurs cœurs de vos gloires divines.
Ainsy qu’on ne pouvoit comprendre les merveilles De ses mystères saints cachés dans des corbeilles Où les cœurs plus dévots flechissoient les genoux. De mesme nostre esprit ne sçauroit pas comprendre Tant de perfections qui reluysent en vous Nées pour admirer et non pas pour apprendre.
Et comme les humains à la vertu contraires.
Ne s’osoient approcher de ses sacrés mystères,
Les prophanes craindront vostre divinité :
Que si la vaine gloire ardemment les surmonte,
Ils iront recueillans de leur témérité
Au lieu des fleurs d’honneur, des espines de honte.
De tant de braves Roys vostre race honnorée Ne vous rend seulement de gloire decorée;
QUELQUES VERS DE JEAN ALARY
L’astre de vos vertus vous donne plus de jour. Quand bien vous seriez née au plus bas rang des dames Vos grâces, voslre esprit vous feroient voir toujour La Royne des beautés et des parfaites âmes.
Du feu de vostre esprit la gloire est enflamée Et la vertu sans vous seroit inanimée.
Ce grand duc de vos yeux et grâce combattu Eut à vostre seul los consacré ce beau temple Qu’il feit jadis bastir d’honneur et de vertu Car vous estes de l’un et de l’autre l’exemple.
Aussy, perle d’honneur, divine Marguerite,
Pour un esprit si grand la terre est trop petite,
Ce n’est qu’un point au ciel de vos perfections :
Vous allez mesprisant la coronne mortelle,
Le ciel estant le but de vos affections Qui vous doit coronner de la gloire éternelle.
LE PETIT OLYMPE O'ISSY
Pab Bouteroue.
Le petit Olympe d'Issy est, à notre avis, une des pièces les plus gracieuses qu’ait produites la poésie au temps de Henri 1Y. Il règne dans cette ode une harmonie et une douceur de style bien rares à cette époque, et qui annoncent en quelque sorte les beaux vers de Racine et de la Fontaine. Lestoile, qui cite la pièce de Bouteroue dans son Journal de Henri IV, ne paraît pas avoir senti le charme de cette poésie suave et pénétrante. Comment expliquer autrement le jugement sévère et injuste qu’il porte sur ce petit poème? « Le samedi 10 (écrit-il à la date d’octo- « bre 1609), mon nepveu deBenevent m’a donné « un poème nouveau imprimé in-8, fait par un « nommé Bouteroue, intitulée Le petit Olympe « d’Issy, qui est une fadeze dédiée à la royne « Marguerite sur ses beaux jardins d’Issy, des- « quels on disoit que le dieu Priapus estoit gou- « verneur, et Bajaumont son lieutenant... » Suit une anecdote gaillarde, comme il y en a trop souvent dans Lestoile, et que nous ne rapporterons pas ici : on pourra la lire dans le journal du
LE PETIT OLYMPE D’ISSY. 153
malin chroniqueur. Bouteroue ne fut pas le seul à chanter les beaux ombrages d’Issy : Mailliet, qu’on surnomma depuis le Poète crotté , et Daudiguier l’ont fait également.
Examinons maintenant une question assez obscure, celle de savoir quel est l’auteur du poème que nous réimprimons.
Le petit Olympe d’Issy est signé, à la fin, du nom de Bouteroue; mais de quel Bouteroue s’agit-il? 11 y a eu en effet plusieurs écrivains de ce nom qui ont vécu sous Henri IV, et dans la première moitié du règne de Louis XIII. Nous citerons les trois suivants : — Michel Bouteroue, médecin chartrain, auteur d’un traité latin sur les fièvres, intitulé Pyretologia, 1623, in-8. C’est à ce médecin que Goujet, dans sa Bibliothèque françoise, t. XV, p. 67-68, et après lui la biographie Michaud et la biographie Didot attribuent le petit Olympe , mais sans aucun fondement, selon nous ; — Alexandre Bouteroue, auteur d’une Ode sur le mariage du roy , au roy. Paris, 1612; in-4° de 14 pages, pièce cotée 3 francs dans un catalogue de librairie (voir le catalogue Claudin 1857, n° 4071, p. 153); — Rodolphe Bouteroue, enfin (en latin Botereius ), avocat au grand conseil, qui a écrit une curieuse histoire latine de Henri IV, qu’on ne ht guère plus maintenant, mais bien à tort, car elle est remplie de détails
qu’on chercherait vainement ailleurs; et des poëmes latins dont on peut voir les titres dans la nouvelle édition du Manuel du libraire, tome I er , colonne 11-42*.
Nous écartons tout d’abord Bouteroue, le médecin. Rien ne prouve qu'il soit l’auteur du Petit Olympe; en tout cas, ce serait la seule poésie française que nous aurions de lui. Ajoutons que dom Liron, dans sa Bibliothèque chartraine , 1733, in-4°, à l’article Michel Bouteroue (page 278), ne parle nullement du Petit Olympe, et se borne à citer son livre latin sur la fièvre. Mais ce n’est pas tout : il existe à la bibliothèque de l’Arsenal, sous le n° 11,735, Belles-Lettres, un petit volume in-8°, relié en veau fauve, qui contient avec d’autres poésies le Petit Olympe d’Issy. Ce volume porte au dos de la reliure : Poésies de Bouteroue. Une note manuscrite a
1 Nous donnons à cet écrivain le nom de Bouteroue, d’après l’autorité de Claude Joly, qui le cite à la page lxhv de la Vie de Loisel, mise en tête des Divers opuscules tirés des mémoires de M. Antoine Loisel, advocat en parlement, 1652, in-4° de lxxvu et 754 pages. MaisNiceron l’appelle Raoul Bouthruys (ce n’en est pas moins, malgré ces différences de nom, un seul et même personnage), et lui consacre un excellent article dans ses Mémoires pour servir à l’histoire des hommes illustres , t. XXXVII, pages 8-14. Remarquons, au surplus, que les livres de cet auteur sont écrits en latin et signés tantôt Bolereus, tantôt Botereius.
LE PETIT OLYMPE D’ISSY
été mise sur le titre de la première pièce : Les destinées du Roy, Paris, Jean de Heuqueville, 4598, et cette note, d’une écriture tout à fait contemporaine, porte ces mots : par monsieur Bouteroue advocat ; ce qui confirme pleinement ce qu’a avancé Claude Joly, dans son Indice alphabétique des advocats , mis à la suite du dialogue des advocats de Loisel : « Bouteroue. Il a est auteur de deux petits poèmes imprimés « en 1598 et intitulés l’un : Les destinées du « Roy, et l’autre, le Tremble. » (Voir les Divers opuscules de Loisel, 1652, p. 641.)
Il nous paraît donc bien établi que le Petit Olympe d’issy ne peut avoir été écrit par Michel Bouteroue, le médecin. Mais alors, qui des deux autres Bouteroue doit être regardé comme l’auteur du poème ? Sera-ce Alexandre ou Rodolphe? En ce qui touche ce dernier, nous l’écartons également ; car on ne connaît de lui que des poésies latines. Reste Alexandre Bouteroue, l’auteur d’une Ode sur le mariage de Louis XIII, que nous avons citée plus haut, et c’est à lui que nous attribuerons, jusqu’à preuve contraire, la gracieuse et élégante pièce intitulée : Le petit Olympe d'Issy.
Nous terminerons ces quelques lignes par la bibliographie des œuvres poétiques de Bouteroue :
I. Les destinées du Roy. A Paris, chez Jean de Heuqueville, près le Palais devant la Piramide, 1598 ; in-8° de 14 pages. Pièce non signée. Elle est en vers de douze syllabes et dédiée à messire Simon Marion, baron de Drüy, conseiller du Roy en ses conseils d’Estat et privé, et 6on advocat général en la Court de Parlement à Paris.
II. Le Tremble. A Paris, chez Jean de Heuqueville, près le Palais devant la Piramide, 1598, in-8 # de 23 pages. Est également en vers de douze syllabes. La pièce est anonyme ; elle est dédiée à messire François Miron, sieur du Tremblay et de Ligneres, conseiller du Roy en ses conseils d’Estat et privé, et lieutenant civil de la prevosté de Paris.
III. Explication des destinées de Carmaniolle sur la naissance de monseigneur le Dauphin de France, à Leurs Majestés. A Paris, chez Pierre Seveslre, rue du Paon, et Pierre Foucaut, près l’orloge du Palais à l’escu de Bourbon, 1601, in-8° de 16 feuill. non chiffr., sous la signature A.-Diij.
IV. Le Pêtit Olympe d’Issy. A la royne Marguerite duchesse de Valloys, 1609 ; in-8° de 16 pages. Cette pièce porte à la fin le nom de Bouteroue. Elle a été reproduite, mais sans nom d’auteur, dans le Cabinet des Muses ou nouveau
LE PETIT OLYMPE D’ISSY. 157
recueil des plus beaux vers de ce temps , Rouen, David du Petit Yal, 1619, in-12, pages 537fv47.
Ces quatre pièces sont toutes réunies dans le volume de l’Arsenal dont nous avons parlé cidessus.
V. Ode sur le mariage du Roy (Louis XIII), au Roy (par Alexandre Bouteroue), Paris, 1612 ; in-4° de 14 pages. Nous n’avons pas vu cette pièce ; nous la mentionnons d’après le catalogue du libraire Claudin, déjà par nous cité.
VI. Ode à messire Henry de Mesmes seigneur d'Irval , conseiller du Roy en ses conseils d' estât et privé , lieutenant civil de la ville , prevosté et vicomté de Paris et prevost des marchands de ladite ville. A Paris, MDCXX (1620), in-4° de 11 pages. Est signée à la fin Alexandre Bouteroue.
Outre ces six ouvrages, Bouteroue a écrit diverses pièces de vers qu’on peut lire dans les recueils suivants : La muse folastre ; les Muses gaillardes, 1609, et sans date, in-12 ; Recueil de diverses poésies sur le trespas de Henry le Grand, 1611; in-4° (feuillets 7-10); Recueil des plus excellents vers satyriques de ce temps , trouvés dans les cabinets des sieurs de Sigognes, Regnier, Motin, qu’autres des plus signalés poètes de ce siècle. Paris, Antoine Estoc, 1617 ;
158 VARIÉTÉS BIBLI0GRAPH1QMES.
in-12 de 222 feuillets; Le Cabinet satyrique ; le Cabinet des Muses, 1619; et Diogenes gallicus site de inventione hominis Diogeniani varia Poemata, ad illustrissimum virurn D. dominum Nicolaum Verdunum equitem , etc. Paris, Denys Langlois, 1624 ; in-4°.
Février 1862.
LE PETIT OLYMPE D’iSSY.
A la royne Marguerite, duchesse de Valloys.
Je veux d’un excellent ouvrage,
Dedans un portraict raccourcy, Représenter le paysage Du Petit Olympe d’Issv,
Pourveu que la grande princesse,
La perle et fleur de l’univers,
A qui cet ouvrage s’adresse,
Veuille favoriser mes vers.
Que l’ancienne poesie Ne vante plus, en ses escrits.
Les lauriers du Daphné d’Asie,
Et les beaux jardins de Cypris,
Les promenoirs et le boccage Du Tempé frais et ombragé,
Qui parut lorsqu’un marescage En la mer se fut déchargé.
Qu’on ne vante plus la Touraine Pour son air doux et gracieux.
LE PETIT OLYMPE D’ISSY
Ny Chenonceaux qui d’une Reyne 1 Fut le jardin délicieux,
Ny leTivoly magnifique Où d’un artifice nouveau Se faict une douce musique Des accords du vent et de l’eau.
Issy de beauté les surpasse En beaux jardins et prés herbus, Digne d’estre, au lieu de Parnasse, Le séjour des sœurs de Phœbus.
Mainte belle source ondoyante, Découlant de cent lieux divers, Maintient sa terre verdoyante El ses arbrisseaux toujours verts.
Ainsy qu’une demy couronne,
Ou qu’un renouvellé croissant.
Le mont de ses flancs environne La plaine au milieu s’unissant ; Dedans cette belle campagne s , Diane prend l’esbatlement De la chasse et ne s’accompagne Que d’un monarque seulement.
D’un costé le fleuve de Seine,
Roy des rivières et des eaux,
Borde les champs de cette plaine De prés, de saules et roseaux ;
Et faict des isles séparées,
Où les naïades bien souvent
1 Catherine de Médicis.
* C’est la Varenne du Louvre. (Note de Bouteroue.)
Vont pigner leurs tresses dorées A l’abri du chaud et du vent.
Meudon, d’une belle apparence, Paroist sur les coustaux voisins,
Et Saint-Cloud monstre l’abondance Et la beauté de ses raisins.
L’un porte au dessus de sa teste D’un chasteau les superbes tours,
Et l’autre de son pont arreste De Seine le plus viste cours.
Mais surtout Meudon se recrée De voir au plus haut de son front La grotte jadis consacrée ’ Aux muses de Ilenry Second ',
Grotte de marbre et de porphyre,
Où l’artifice a contrefait Un rocher que nature admire Et croist qu’elle-mesme l’a faict.
C’estoit bien l’age d’or à l’heure Que ce roy libéralement Donnoit aux muses pour demeure Un si superbe bastiment.
Toujours au temple de mémoire, Malgré les siècles envieux,
Ce prince tout comblé de gloire Suit l’honneur des roys ses aïeux.
D’autre bout la plaine est fermée De ce bel œil de l’univers,
1 Inscription du portail do la grotte de Meudon. (Note de Bouteroue.)
Digitizi
LE PETIT OLYMPE D’ISSY
Paris, ville tant renommée,
Petit monde en peuples divers :
Quand l’un et l’autre se descouvre.
De loin en son plan raccourcy,
Paris ne semble estre qu’un Louvre, Qu’un jardin la plaine d’Issy.
Mes entreprises seront vaines,
Si je veux peindre, en ce tableau, Tous les jardins et les fontaines Qui font ce village si beau ;
Je pourrois aussi tost descrire Tous les flambeaux du firmament ; Donc pour le sujet de ma lyre J’en cboisiray deux seulement.
Ce sont les parcs de Marguerite , Image vive de nos Roys,
Seule héritière du mérite Du sang illustre des Yaloys.
Le premier le village ferme La part où le soleil luysant Marque le milieu de son terme Quand son char il va conduisant.
Ce jardin d’une douce pente Peu à peu s’en va devallant,
Pour faciliter la descente De maint beau ruisseau découlant, Qui tantost à mesme la terre Fait un bruit dessus les cailloux.
Tantôt dans un canal de pierre Jase d’un murmure plus doux.
1 Petit Olympe. (Note de Bouteroue.)
Rien n’est si beau que ses boccages, Espaissis de rameaux divers,
Qui rendent toujours tant d’ombrages Que le jour ne passe à travers :
A costé passent les allées.
Couvertes de mille arbrisseaux Qui plissent leurs vertes feuillées En plates formes et berceaux.
On en void d’autres descouvertes Pour voir le ciel en sa beauté,
Qu’un mur de palissades vertes Flanque d’un et d’autre costé :
Au milieu de leur haye espaisse Les arbres fruitiers sont rangés,
Dont la cyme en automne baisse Et les bras de fruits trop chargés.
Un vivier est à l’advenue,
Près la porte de ce verger,
Qui par une sente cognue En l’estang se va décharger ;
Comme on void les grandes rivières Se perdre au giron de la mer,
Ainsy ces sources fontenieres En l’estang se vont renfermer
Estang qui dedans son eau vive Nourrit mille poissons divers.
Et borde sa première rive D’ormes de feuillages couverts.
Le poisson s’y met à l’ombrage, Quand le Chien du ciel plus aidant Dans ses yeux flamboyans de rage Le feu jusqu’en l’eau va dardant.
LE PETIT OLYMPE D’ISSY
Son autre rive est depourveue De feuillages p6ur n’empescher L’aspect d’une plaisante veue Qui les campagnes va chercher.
Les bois, les monts et les rivages, Et tout ce que l'œil peut choisir De beau dedans ces paysages Que les peintres font à plaisir.
Une salle de branches d’orme Est au bout de ce grand vivier :
Son lambris est en plate forme, Le bas est pavé de gravier :
Quand le soleil fait sa reveue.
L’on y jouit en mesme temps De l’ombre d’une belle veue Et de la fraischeur des estangs.
Une autre mare plus petite,
Si l’on retourne vers le mont,
Par l’ombre de son bois invite A passer sur un petit pont Pour aller au lieu des délices,
Au plus doux séjour du plaisir, Des mignardises, des blandices, Du doux repos et du loisir.
C’est une source à fleur de terre Qui son eau jette incessamment, Plus transparente que le verre Et plus nette qu’un diamant :
Telle estoit jadis la fontaine Où Narcisse fondit en pleurs,
Et, baisant son image vaine, Augmenta le nombre des fleurs.
En forme de lampe creusée,
Le fond sans limon se fait voir,
Et son eau sans estre espuisée Coule dedans un réservoir.
Où dessous l’onde cristalline.
Dessus du sable tout d’argent,
Et des cailloux de pierre fine,
Vous voyez le poisson nageant.
Ce bassin d’un rauque murmure, Amy du soleil languissant,
Dégorgé son onde plus pure Dedans un canal qui descend Dessous terre, où comme captive Cette eau se renferme et se perd Jusqu’au vivier où sur la rive Elle trouve un canal ouvert.
A l’entour de cette fontaine Et de son petit réservoir.
Qui veut à l’ombre se pourmeine,
Ou sur les bancs se peut asseoir, Dont l’ingénieuse nature A ces beaux lieux environné,
Qui représentent la slructure D’un théâtre bien ordonné.
Des arbres plantés en grand nombre Enferment ce petit séjour,
Qui par l’espaisseur de leur ombre Empeschent le flambeau du jour De rendre les eaux escbauffées Et de découvrir de ses ravs Les nymphes, nayades et fées En leurs mystères plus secrets.
LE PETIT OLYMPE D’ISSY
Mais ce qui plaisl sous ces boccages.
C’est que les feuilles et rameaux Font nager leurs vertes images Jusqu’au fond du cristal des eaux :
On voit un jardin sous les ondes Où les nayades sont dedans.
Qui pignent leurs perruques blondes A l’ombre des soleils ardans.
Qui dedans ces lieux de plaisance N’oubliroit les soucis cuisans;
Dont l’aigreur et la violence Vont nos esprits martyrisans,
Soit pour une amoureuse peine,
Pour un discord litigieux,
Ou pour l'ambition plus vaine Que n’esr l’ombre de ces beaux lieux ?
Ce jardin, le plus beau du monde,
Si beau que les yeux du soleil Quand tous les jours il fait sa ronde, N’en découvrent point de pareil,
Se reverdira d’allégresse Et redoublera sa beauté,
Maintenant qu’il a pour maistresse Une fleur de la royauté.
Comme au grand Olympe de Grèce Se tenoit le conseil des dieux.
Olympe dont le chef se dresse Jusque dans la voûte des eieux,
Ce beau jardin sera de mesme Le petit Olympe des roys,
Et princes portant diadèmes Pour tenir les conseils estroits.
Là, ce grand Jupiter qui porte Trois fleurs de lys en ses escus,'
A qui la gloire sert d’escorle Après tant d’ennemis vaincus.
Assis au milieu de ses princes Comme arbitre des autres rois, Réglera toutes leurs provinces Et leur imposera des loix.
Près de Junon, sage princesse, Trésor des plus rares vertus,
Dont le bonheur et la sagesse Ont les vents mutins abbatus.
Le dauphin par qui la tourmente Et les grands flots sont adoucis,
Des François la seconde attente, Sera dessus le trosne assis.
Là, se verra cette Minerve Qui d’ une fleur porte le nom,
Pour qui l’honneur tient en réserve L’éternité d’un beau renom,
Puis les princes prendront seance Tant que le trosne soit remply Et feront des dieux de la France Un petit Olympe accomply.
Va, muse, au milieu du village Où d’une royale splendeur Un palais d’excellent ouvrage 1 Lève sa superbe grandeur.
C’est la maison de Marguerite,
» L’auire maison delà royne. (Note de Bouteroue.)
LE PETIT OLYMPE D’ISSY
Qui des ro'ys ses prédécesseurs Les vertus royal les imite Chérissant Phœbus et ses sœurs.
Voy dans sa court une fontaine Jettant l’eau de divers tuyaux,
Qui d’une mesure certaine Fait un murmure de ses eaux.
Le doux son de cette cadence Est un langage qui nous dit Que les vertus et la science,
Dans ce palais sont en crédit.
Voy le jardin où la nature Et l’artifice ont façonné L’allignement et quadrature D’un parterre bien ordonné Qui ses compartimens varie De figures, plantes et fleurs.
Comme un tapis de broderie Enrichy d’or et de couleurs.
Une autre fontaine eslevée Jette l’eau de divers endroits :
La terre en estant abreuvée Fait croislre ses arbres plus droits; Les pallissades bien taillées,
Avec le tranchant des ciseaux, Croissent plus haut estant mouillées De la fraiscbe humeur de ces eaux.
Puis on entre dans son boccage,
Des dryades le beau séjour,
Qui l’esté d’un espais ombrage Chasse la chaleur et le jour.
Ses rameaux verds de leur nature Se sont l’un sur l’autre plissés,
Et d’une excellente peinture Ses murs se voyent tapissés.
Mille oyseaux de leurs ailes peintes, Volent de rameaux en rameaux, Chantant leurs amoureuses plaintes Aux branches sourdes des ormeaux :
Leurs feuilles ne sont pas muettes A respondre à ces doux soupirs.
Car ce sont autant de languettes Au doux murmure des zéphirs.
Par un double escallier de pierre On descend dans un lieu voûté Qui traverse par dessous terre Au verger de l’autre costé.
Sortant de cette grotte ronde.
Par un degré plus spacieux,
On pense voir un nouveau monde, D’autres terres et d’autres cieux.
C’est un parc de longue estendue,
Où mille et mille arbres croissans, Plantés à la ligne tendue Font des proumenoirs en tout sens :
C’est Pomone la jardinière,
Qui ce beau verger a construit Pour luy servir de pépinière De toutes sortes de bon fruict.
Au lieu que leurs branches fleuries Portent des boutons au printemps, Autant de belles pierreries
LE PETIT OLYMPE D’ISSY
Y puissent reluire en tous temps,
Et de ces plantes précieuses,
Midas soit jardinier, afin Que ses mains avaricieuses Les changent toutes en or fin !
Ou plustost que leurs feuilles vertes, D’un plus précieux changement, Soient autant de langues disertes Qui puissent dire dignement Les louanges de Marguerite,
Rejeton royal des Valloys Qui plus pour ses vertus mérite Que pour estre fille de roys!
Quand les deités fabuleuses Daignoient icy bas habiter,
^ On dit qu’aux forets ombrageuses On voyoitle miel dégoûter;
Le nectar couloil aux rivages,
Et l’automne joint au printemps, Donnoit aux arbres plus sauvages Des fleurs et des fruicts en tous temps
Grande royne du sang de France,
Qui ce beau village honnorez De vostre rovalle presence,
Vous rendez ses champs tous dorés; Ses fleurs, ses fruicts et sa verdure Augmentent leurs naïvetés :
Ce village est beau de nature.
Mais vous redoublez ses beautés.
Issy jadis eut pour son maislre Childebert le fils de Clovis,
Maintenant il se vante d’estre A la fille de saint Louys :
Plus grande est sa gloire dernière, D’autant que l’estoc de nos roys Surpasse la race première En mœurs, en armes et en loix.
Donc, Issy, ce beau paysage,
Et ces jardins que je doscris,
Par dessus tout autre village Te donnent l’honneur et le prix :
Une preuve de ton mérite,
C’est que pour son lieu de plaisir, La grande royne Marguerite Entre tous t’a voulu choisir.
A elle mesme, sur ce que Sa Majesté partit d’Issy lorsque le soleil se couchoit :
Phœbus s’alloit coucher dedans le sein de l’onde Quand d’Issy le royal voslre grandeur partit : Ainsy d’un mesme temps l’un des soleils du monde Quittoit le grand Olympe et l’autre le petit.
Bouteroük.