DE QUELQUES POÉSIES PEU CONNUES SUR LA MORT DE HENRI IV
Henri IV venait de succomber sous le poignard de Ravaillac. A la nouvelle de cet odieux attentat, la France tout entière poussa un immense cri de douleur, et cette douleur était vraie et sincère. Ecoutons à ce sujet le Mercure français : « Il est impossible de pouvoir exprimer la « tristesse qui saisit un chacun en un instant. « Car à ce premier mot qui fut crié le Roi est « mort, cette voix passa comme un éclair par « toute la ville. On ne voyoit que fermer portes « et boutiques. On n’entendoit que clameurs et « gémissements. Les hommes de toutes qualités, « la larme à l'œil, s’entredemandoient : que de- « viendrons-nous ? Et aucuns disoient : les maux « que nous avons eus dont ce prince nous a re- « tirés n’auront point de comparaison avec ceux « que nous aurons après sa mort. D’autres en « leur silence porloient leur tristesse assez dé- « peinte dans leur face. Les femmes avec excla- « mations, les mains jointes, s’entredisoient les a unes aux autres : Nous sommes perdues, le « Roy est mort ! Les petits enfans esbahis de
« l’es ton nement de leurs pères et mères plo- « roient aussi; et ceux qui absents de leurs « maisons estoient venus du dehors pour voir « l’entrée 1 se trouvèrent en une merveilleuse « perplexité. »
Les poètes eux aussi ressentirent vivement le coup funeste porté à la Fnnce, et se firent les échos 'de la tristesse publique. Ils prirent la plume et célébrèrent dans leurs vers ce lugubre événement. Le nombre des poètes qui chantèrent la mort du roi est considérable, et nous n’avons pas la prétention de les nommer tous dans cet article. La plupart d’entre eux, du reste, sont peu connus. Sauf Bertaut, Malherbe, Maynard, Anne de Rohan, on trouve peu de noms marquants Le recueil le plus volumineux de ces poésies parut en 1611 sous ce titre : Recueil de diverses poésies sur le trespas de Uenry le Grand très chrestien roy de France et de Navarre et sur le sacre et couronnement de Louis XI 11 son successeur , dédié à la royne mère du roy , regenle en France, par G. du
i L’entrée de la reine à Paris devait avoir lieu le dimanche IG mai; elle avait été sacrée et couronnée à Saint- Denis le 13. La mort du roi est du vendredi 14.
* Colomby, disciple et parentde Malherbe, composa une pièce oe vers intitulée : Consolation à la royne mère sur la mort du feu roy , qu’on peut lire dans le Cabinet des Muses, 1G19, in-12, p. 922-927.
POÉSIES SUR LA MORT DE HENRI IV. m
Peyrat , aumosnier servant du roy. A Paris,chez Robert Estienne, rue Saint-Jèan de Beauvais, et chez P. Chevalier, au mont Saint-Hilaire, mdcii (1611), avec privilège de Sa Majesté, in-4° de 150 et 17 feuillets (avec un portrait en pied de Marie de Médicis gravé par L. Gaultier).
Outre ce recueil, il existe une foule de pièces détachées célébrant les vertus et les exploits du roi et déplorant l’attentat de Ravaillac. Citons les titres de quelques-unes de ces pièces ; ce sont : Funèbres cyprès dédiés à la royne mere du roy regente en France, sur la mort du très dires tien, très victorieux et très auguste monarque Henry IV, roy de France et de Navarre, surnommé le Grand, par D. F. Champflour, prieur de Saint Robert de Montferrand, en Auvergne. A Paris, chez Jean Libert, demeurant rue Saint-Jean de Latran, près le collège de Cambray, mdcx (1610), in-8° de 14 pages.
Exécrations sur le détestable parricide, traduit du latin de Nicolas Bourbon, par D. F.
Champflour, Clair mont ois, prieur de Saint- Robert de Montferrand, en Auvergne. A Paris, chez Jean Libert, demeurant rue Saint-Jean de Latran, près le collège de Cambray, mdcx (1610), in-8° de 13 pages. C’est la traduction énergique de la célèbre pièce latine de Nicolas Bourbon : Dirœ in parricidam.
lamentation et regrets sur la mort de Henry le Grand , à l’imitation paraphrastique de la monodie grecque et latine de Federic Morel , interprète du roy, par Isaac de La Grange. A Paris, chez Jean Libert, demeurant rue Saint- Jean de Latran, près le collège de Cambray, mdcx (1610), in-8° de 7 pages. Pièce médiocre où l’on rencontre des vers tels que ceux-ci :
Et neanmoins ce roy digne d’un (el empire Est tombé sous le poids d’un funebre porphyre. Comme on voit au printemps une vermeille fleur Tomber fanie en bas par la froide rigueur Des enfans forcenés de nostre tramontane...
Tombeau de très haut, très auguste et très invincible prince Henry le Grand, roy de France et de Navarre, dédié au roy. A Paris, chez Jean Libert, demeurant rue Saint-Jean de Latran, près le collège de Cambray, mdcx (1610), in-8° de 2 feuillets liminaires et 40 pages. Est de Claude Garnier. Sa dédicace est écrite avec une orthographe singulière et bizarre qui mérite d’ètre indiquée.
Mausolée du grand roy dédié au très chrestien Louys XI II son fils , par C. Garnier , G. P. (Gentilhomme parisien), reveu et augmenté de plus de mille vers, et imprimé par le commandement du roy el de la roy ne mère régente. A
Paris, chez Jean de Bordeaulx, imprimeur et libraire, tenant sa boutique au bas de la grande salle du Palais, mdcxi (1611), avec privilège du roy, iu-8° de 70 pages, plus un feuillet non chiffré (Epitaphe du roy Henry le Grand; à Monsieur de Souvré, gouverneur de Sa Majesté, ode).
L'heureuse entrée au ciel du feu roy Henry le Grand, noble harangue de ses louanges et sacrée prière des François pour le sacre du roy nouveau, par Ch. de Navières G. S. P. R. A Paris, chez Pierre Mettayer, imprimeur et libraire ordinaire du roy, mdcx (1610), avec privilège de Sa Majesté, in-8° de 69 pages (la dernière numérotée 50 par erreur).
La sallade des Iniquisles ou les plus excellens vers que ces messieurs les Rappelés ont approprié à leur subjet avec quelques autres vers sur la mort de Henry le Grand et sur son cœur qui est à La Flesche , 1610, in-8° de 31 pages. Recueil de vers contre les Jésuites.
Sonnets et quatrains sur la mort de Henry 1III, roy de France et de Navarre, mdcx (1610), in-8° de 32 pages. Renferme 43 sonnets et 52 quatrains.
Stances sur la mort de Henry le Grand, P. P. G. P. A Paris, chez Jean Libert, demeurant rue Saint-Jean de Lalran, près le collège de
Cambray, mdcx (1610), in-8° de 12 pages. Ces stances en vers de 8 syllabes sont très mauvaises.
Tombeau de Henry le Grand, 1111 du nom , roy de France et de Navarre , tiré d’un plus long poème de sa vie héroïque, par le sieur Metezeau , secrétaire et agent des affaires de feu madame la duchesse de Bar, sœur unique du deffunct roy. A. Paris, chez Rolin Thierry, rue Saint-Jacques, au Soleil d’Or, mdcxi( 16H), avec privilège du roy, in-8° de 14 pages; plus un feuillet non chiffré pour privilège. Abrégé en vers de la vie de Henri IV.
La palme sacrée du très haut , très auguste et très invincible prince Ilenry le Grand, roy de France et de Navarre, avec la mythologie du vray amour et du Persée dévot. A la royne Marguerite, duchesse de Senlis, etc., par Helye Garel, angevin. A Paris, chez Jean Libert, demeurant rue Sain -Jean de Latran, devant le collège de Cambray, mdcxi ('1611), in-8° de 32 pages. Œuvre singulière dans laquelle la Vierge intercède auprès du Tout-Puissant pour qu’il laisse entrer au séjour céleste le roi défunt :
Permets-luy (dit-elle) de venir après tant de tristesses Savourer à son tour les celestes liesses;
Permets qu’il puisse au ciel ton sacré nom bénir Ainsi qu’en terre il a voulu le maintenir,
Qu'il vienne y couronner sa teste martiale Qui a esté pour toy de son sang liberale...
Les royales ombres à l'heureuse mémoire du très chrestien, très auguste , très invincible et très clément Henry le Grand , roy de France et de Navarre , par N. Chrestien, sieur des Croix. A Rouen, chez Jean Petit, tenant sa boutique dans la court du Palais, 1611, in-8° de 30 pages (la dernière numérotée par erreur 26). C’est un dialogue entre Henry le Grand, Jules César, Clion, Orphée et l’auteur lui-même. Alexandre et César louent leurs exploits guerriers et racontent leur histoire en alexandrins assez médiocres. Henri fait de même. Clion et Orphée chantent la gloire du feu roi. Le poème est terminé par une ode en l’honneur de Henri, dont le premier vers de chaque strophe commence par Grand Henry.
Voici au surplus la dernière strophe :
Grand Henry, père de la France,
A jamais sur mon luth doré Je dirai ton los honoré,
Puisqu’au ciel lu fais résidence,
Et qu’il n’y eut jamais de Roy Si vaillant et si doux que toy,
Ny qui plus ayt fait de merveilles :
Tes conqucsles et tes combats Estoient des œuvres nompareilles Que des mortels ne peuvent pas.
Le sieur des Croix, vrai poète de cour, avait, ainsi qu’il nous l’apprend lui-mème, déjà chanté la naissance et le baptême de Louis XIII.
L’apothéose de Henry le Grand contenant l'histoire de ses guerres et paix , par Charles Bérault , valet de chambre ordinaire de la royne. A Paris, chez Jehan Lacquehey, rue Judas, 1613, avec privilège du roy, in-12 de 6 feuillets liminaires et 146 pages avec titre gravé. Poème ennuyeux et plein de mythologie. Clio chante les louanges de Henri : la vie du roi est décrite avec minutie; c’est une espèce de pendant aux Vigilles de Charles VII , de Martial d’Auvergne, mais avec un peu plus de poésie. On voit que l’auteur est plein de la lecture d’Homère et de Virgile : comme eux il décrit longuement l’armure de son héros (description de la cuirasse que portait le Béarnais à la bataille d’fvry), mais qu’il est loin de la poésie divine de ses modèles ! On trouve néanmoins, dans ce long poème, quelques vers énergiques, ceux-ci, par exemple, tirés du discours de Jupiter, discours renfermant les louanges emphatiques du roi :
C’est Henry quidevot nous donnoit tant d’offrandes, C’est Henry qui très-grand a fait des choses grandes. C’est Henry qui n’avoit de pareil en sa foy,
En piété, justice, armes dignes d’un Roy;
C’est Henry dont le nom, porté par ses victoires, A gravé dans le ciel comme en terre ses gloires.
Deuil sur la mort de Henry le Grand , roy de France et de Navarre, mis en vers françois, par Timothée Le Mercier , escuyer, sieur de la Herodiere , conseiller et secrétaire du roy, tirés de la prose du sieur de L’Hostal , vice-chancelier de Navarre. A Sedan, de l’imprimerie de Jean Jannon, mdcxvi (1616), in-12 de 92 feuillets.
Les poètes que nous venons de citer sont complètement oubliés. Les noms de ceux qui écrivirent dans le Recueil de Du Peyrat, vrai monument funéraire en l’honneur de Henri IV, ne sont guère plus connus. Parmi tous ces noms plus ou moins obscurs (nous omettons volontairement les poètes grecs, latins, italiens, espagnols), nous remarquons : Anne de Rohan, auteur de stances dont nous parlerons plus loin; Habert, Bouteroue *, G. du Peyrat, le collecteur • du recueil, de Sonan, gentilhomme de la maison du roi, Nicolas Le Digne, du Bois du Pincé, maître d’hôtel du roi, du Mayne (le même à qui Malherbe a adressé un sonnet), Sébastian Hardy,
' C’est l’auteur du Petit Olympe d'Issy, adressé à la reine Marguerite. Ce poème, en strophes de huit vers de huit syllabes, parut d’abord en 1600; on le retrouve dans le Cabinet des Muses, 1619, p. 537-547.
Nicolas Fardoil, Nerveze, J. Prévost du Dorai, Champflour, prieur de Saint-Robert de Montferrand ; Jérôme de Benevent *, trésorier général de France en Berry (ces trois derniers, traducteurs de la pièce latine de Nicolas Bourbon); J. de la Vallée, Le Blanc -, Eslienne Molinier, docteur en théologie, auteur d’une pièce fort longue : Regrets funèbres sur le trespas de Henry le Grand, en strophes de quatre vers d’un mètre différent ; Robert Estienne enfin, de l’illustre famille des Estienne.
Un double caractère signale toutes ces poésies : d’un côté, la mort du roi est retracée en strophes louchantes ; ses vertus, ses qualités, ses victoires sont louées à l’excès ; de l’autre, une haine ardente, implacable, écho des vers de Nie. Bourbon, se fait entendre contre l’assassin, contre les Jésuites et l’Espagnol, qui, selon la rumeur pu-
* Jérôme de Benevent était neveu de Lestoiie, dont nous avons de si curieux mémoires sur les règnes de Henri III et Henri IV.
* Jean Le Blanc a écrit quelques satires qu’on peut lire dans son curieux volume : La N eotcmachie poétique du. Blanc. A Paris, par François Julliot, rue du Paon, au Soleil d'or, près la porte Saint-Victor, mdcx (1610), aveepriv. du roy, 2 parties in -4. Voir sur ce poète : Goujet, Bibliothèque française, t. XIV, p. 94-97; Auguis, les Poêles f conçois depuis le XII* siècle jusqu’à Malherbes, t. V, p. 477-488; et Viollet le Duc, Bibliothèque poétique, t. I«,p. 356.
blique d’alors, avaient armé le bras de Ravaillac.
Pour terminer ce travail nous allons donner quelques vers d’Anne de Rohan et de Bertaut relatifs à la mort du roi (remarquons ici que les vers de Bertaut ne se trouvent pas dans le recueil de Du Peyrat), et quelques strophes d’un poète inconnu qui ret race avec énergie et cruauté à la fois le supplice de Ravaillac, dans des vers brûlants et colorés, vrais modèles de ces ïambes qu’imiteront plus tard André Chenier et Barbier.
Anne de Rohan composa sur l’attentat de Ravaillac des stances remarquables ; mais sa pièce trop longue (elle a 25 strophes), au milieu de quelques idées bien rendues, est trop souvent gâlée par des antithèses. Néanmoins la pièce nous parait fort belle pour le temps. Le début est noble et exprime bien l’état des esprits que consterna le meurtre du roi :
Quov! faut il que Henry, ce redouté monarque, Ce donateur des humains soit douilé par ia Parque, Que l’œil qui veit sa gloire, ores voye sa fin?
Que le noslre pour luv incessamment dégoutté,
Et que si peu de terre enferme dans son sein Celuy qui meritoit de la posséder foule?
Q.ioy ! faut il qu’à jamais nosjoves soient esleintes, Que nos chants et nos ris soient convertis en plaintes? Qu'au lieu de nosfre rov le deuil régné en ces lieux? Que la douleur nous poigne et le regret nous serre,
18 ï VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES.
Que sans fin nos soupirs montent dedans les cieux, Que sans espoir nos pleurs descendent sur la terre?
Il le faut, on le doit : et que pouvons nous rendre Que des pleurs assidus à celle auguste cendre ? Arrosons à jamais son triste marbre blanc.
Non, non, plustost quittons ces inutiles armes.
Mais puisqu’il fut pour nous prodigue de son sang, Serions nous bien pour luy avares de nos larmes?
Puis vient l’éloge du roi :
Plaignons, pleurons sans fiu cet esprit admirable, Ce jugement parfait, celte humeur agréable,
Cet Hercule sans pair aussi bien que sans peur, Tant de perfections qu’en louant on soupire,
Qui pouvoient asservir le monde à sa valeur,
Si sa rare équité n’eust borné son empire.
Regrettons, soupirons cette sage prudence,
Cette extresme bonté, cette rare vaillance,
Ce cœur qui se pouvoit fléchir et non domter. Vertus de qui la perte est à nous tant amcre Et que je puis plus tost admirer que chanter, Puisqu’à ce grand Achille il faudroit un Homère.
Mais parmy ces vertus par mes vers publiées Lairrons nous sa clemence au rang des oubliées, Qui seulement avoit le pardon pour objet,
Pardon qui rarement au cœur des Rois se treuve? En parle i’ennemy, non le loyal subjet,
En fasse le récit qui en a fait l’espreuve.
Ce Mars dont les vertus furent jadis sans nombre Et que nul n’esgaloit, est esgal à une ombre.
Le fort a ressenti d’Atropos les efforts;
Le vainqueur est gisant dessous la froide lame.
Et le fer infernal qui luy perça le corps [l’ame. Fait qu’une aspre douleur nous perce à jamais
Jadis pour ses beaux faits nous eslevionsnos testes; L’ombre de ses lauriers nous gardoit des tempestes ; La fin de ses combats finissoit nostre effroy ;
Nous nous prisions tous seuls, nous mesprisions les Estans plus glorieux d’estre subjets du Roy [autres, Que si les autres Rovs eussent esté les nostres.
Maintenant nostre gloire est à jamais ternie. Maintenant nostre joye est pour jamais finie,
Les lys sont atterrés et nous avecques eux :
Daphné baisse chetive en terre son visage.
Et semble parce geste, humble autant que piteux, Ou couronner sa tombe ou bien luy faire hommage.
France, pleure ton Roy qu’un noir cachot enserre, Roy florissant en paix, victorieux en guerre,
Qui des tiens conservoit les biens, les libertés. Jette sans fin des cris et des larmes non feintes Jusques au bout du monde ; aux lieux plus escarlés Où resonnoient ses faits, fais resonner tes plaintes.
La fin de la pièce contient l’éloge de la reine mère. Puis, s’adressant à la noblesse, Anne de Rohan l’invite à prendre les armes, à punir ceux qui ont poussé Ravaillac au crime, et à venger e meurtre de Henri IV qu’elle appelle nostre Alcide. Elle revient ensuite à l’idée développée au commencement de ses stances et termine ainsi :
Maisquoy! sans fin, sans fruit nos humides paupières Feront elles couler des piteuses rivières?
Les ans n’en pourront-ils faire arrester le cours?
Nos bouches à l’envy plaindront elles sans cesse,
Et nos cœurs sangloltans sei ont ils pour toujours Esclaves du malheur, hosles de la tristesse ?
Ouy,nous plaindrons sans fin. Hé ! quefScythe desnie A des maux infinis une plainte infinie.
Monstrons d’un rare prince un regret non commun ;
Ou vivons pour le plaindre, ou mourons pour le suivre Soitvivans, soit mourans, tesmoignons à chacun Qu’en cessant de pleurer, nous cesserons de vivre.
Telles sont les stances célèbres d’Anne de Rohan : elles sont citées, mais pas en entier cependant, dans Vllistoire universelle de d’Aubigné. Cette pièce, trop pleine d’antithèses, n’en est pas moins belle et énergique : la douleur de la France est exprimée en strophes graves et gémissantes. C’était bien là l’épitaphe que méritait Henri IV, une épitaphe pleine de larmes et de sanglots.
Dans les stances de Bertaut Sur la mort du feu roy, nous trouvons de bien beaux vers, mais la pièce est également trop longue. Bertaut avait été comblé de bienfaits par Henri III et Henri IV ; témoin de l’assassinat du premier par Jacques Clément, il fit sur ce tragique événement une pièce fort belle. Celle qu’il écrivit sur la mort de Henri IV est aussi fort remarquable. U
était déjà avancé en âge lors de l’attentat de Ravaillac : il avait 58 ans. Les grandes douleurs sont muettes, dit-il au commencement de ses stances; il vaut mieux ne pas plcurerja mort du roi que la mal pleurer. Du reste, il approche de la vieillesse, et la muse ne le voit plus d’un œil favorable. Après ee début, il continue en ces termes ;
O grand Roy, le support des lettres et des armes, Reste plus tost non plaint que plaint d’indignes lar- Dontun nom si fameux ne puisse estre honoré, [mes Soit demandé plus tost pourquov louant ta vie,
Je ne t’ay point pleuré quand on te l’a ravie.
Que pourquov mal heureux je t’ay si mal ploré.
Aussi bien Apollon n’anime plus ma veine Comme il faisoit du temps que la docte neufvainc Donnoil vol à ma plume en un âge plus doux :
Ou pleurons ce malheur en meilleurs Hcracliles, Ou fuyons de donner aux François Democrites Un sujet en nos pleurs de se rire de nous.
Ainsy, dis je, semblable à cet archer antique Qui craignant de souiller d’une honte publique Le renom de sa main par l’age s’empirant Ayma mieux (tant l’honneur possedoit son envie!) Perdre en ne tirant point sa franchise et sa vie Que de perdre d’un coup sa gloire en mal tirant '.
1 Allusion à l’athlète Timanthe de Cleones, qui, ne pouvant plus bander son arc, se jeta de douleur dans un bù-
Cette comparaison est belle et selon nous à noter. Malgré les glaces de l’âge, on sent encore dans les vers du poète palpiter le cœur du bon serviteur et du bon citoyen. Les strophes suivantes ne manquent ni de poésie ni d’énergie :
O France, ingrate France, et cruelle à toy mesme D’avoir osé tremper ton propre diadesme Jà deux fois dans le sang des Vallois et Bourbons, Mérités tu pas bien que des loups te commandent Etquedemeschanlsrovssanspiliéte gourmandent, Puisque si meschamment tu gourmandes les bons?
Que maudit soit le jour où cette infâme Dire Rendit presque la France une pauvre navire De qui déjà la mer engloutit le tillac;
Que la fureur du ciel en extirpe la race,
El que par une horreur de sa brutale audace, L’effroy mesme d’enfer ayt pour nom Ravaillac !...
La fin est remplie par des louanges données à Marie de Médicis et au jeune Louis XIII. Les vers sont mieux frappés et véritablement beaux. On ne connaît guère de Bertaut que des vers érotiques et langoureux j en voici de fermes, de graves et de sévères. Bertaut, en écrivant cette
cher allumé de ses propres mains. Voir Pausanias, livre II des Eliaques , p. 830 de l'édition latine de Francfort, 1624, in-8.
POÉSIES SUR LA MORT DE HENRI IV. pièce, était réellement ému : il perdait dans Henri un bienfaiteur. D’un autre côté, son titre d’évêque, la vieillesse qui avançait à grands pas avaient chassé de son esprit les images voluprtieuses qui avaient charmé sa jeunesse. Aussi ces vers, sur le trépas de Henri IV et surtout les derniers, révèlent dans le poète une touche vigoureuse et ferme jusque là inconnue. Cette pièce est le Chant du Cygne de Bertaut.
Cessez de vous lamenter, dit-il, à la reine mère, vivez pour Louis XIII.
Vivez tant seulement, ou soit pour la vengeance, Ou soit pour estoufîer la maudite esperance Du fruit que de sa mort l’etranger s’est promis : Vivez, vainquez, regnez de tous biens assouvie,
Et que l’heur eternel de vostre longue vie,
Soit l’eternelle mort des desseins ennemis.
L’ennemy tout despit de voir nos troubles calmes Voulant que nos cyprès luy produisent des palmes (Quoiqu’un juste remords luy serve de bourreau) Peut estre entreles pleurs dont la France est trempée Enflé d’un vain espoir fera luire l’espée Que la seule frayeur colloit son fourreau.
Mais il n’y gaignera contre vostre conduite Rien que perte ès combats, rien que honte en la Car il recevra lors comme Cvre autrefois [fuite, Un plus honteux sujet d’avoir la vie en haine D’estre en guerre battu par les mains d’une Reyne Que par celles d’un Roy qui battoit les grands Roys.
Cependant préservez des coups de tout orage Ce sacré lys royal, fleuron de son courage,
Le couvrant d’oliviers grands et plantés épais,
Et pour le voir bien tost fameux dans les histoires, Semez luy d’une main préparée aux victoires Des graines de laurier dans le cbau.p de la paix.
Car les sages conseils en sont les vives graines Avec ces ornemens des fortunes humaines,
La valeur, l’équité, la prudence et la foy;
C’est de ces vertus là qu’il faut qu’on le renomme : 11 doit bien posséder lesautres comme un homme, Mais il luy fàut avoir celles là comme un Roy.
Puissiez vous le nourrir aux palmes asseurées Et malgré les fureurs contre luy conjurées Le mener jusqu’au temps par les astres promis, Où suivant à grands pas la valeur paternelle,
La guerre estant sa gloire et prospérant eu elle, La paix soit désirable à ses seuls ennemis.
Alors on s’cscrira d’un aise incomparable :
L’aiglon surpasse l’aigle en ce vol admirable Que de voir esgaller nul jamais n’eust pensé :
Le vainqueur est vaincu, mais telle est la victoire Que si c’est heur à l’un de surpasser en gloire, C’est joye à l’autre ès deux de se voir surpassé !
Un autre caractère des poésies sur la mort de Henri IV est, avons-nous dit, la fureur contre son assassin. Cette fureur, cette haine, percent pour ainsi dire à chaque vers des pièces composées à ce sujet. Ravaillac est maudit : les supplices ordonnés par l’arrêt du parlement sont relatés
POÉSIES SUa IA MORT DE HENRI IV.
avec une joie sauvage. Nicolas Bourbon fait sa pièce latine Dirœ in parricidam , pièce cruelle et sanglante, et dans laquelle le poète ne craint pas de faire naître le Rousseau d’Angoulême de l'inceste de sa mère avec un incube. 11 était impossible que la haine allât plus loin ! Citons ici quelques vers de Champflour,un des traducteurs du poète latin :
Un incube abusant du ventre de sa mere Fraya dedans son flanc en façon de vipère,
Et d’un soufle infernal, d’un sifle serpentin Forma le corps maudit de cet affreux lutin,
Au pays angoulmois, dans une maisonnette.
Dès lors on n’a vu croistre en celle orde maison Que crime, que forfait, que peste, que poison ;
Et les plus innocens de cette race infâme Ont souillé leur renom, prostitué leur ame, Prodigué leur honneur à toute cruauté,
Et terminé le jour de leur fatalité Ou dessus un gibet, ou la roue inhumaine A finy la douleur de leur dernière peine;
Son frere, son ayeul et ses cruelles sœurs N’ont engendré depuis que meurtres et malheurs.
Et pour achever le tableau, donnons quelques vers signés F. D. S. P. d'un mètre serré et énergique qui rappelle les vers vigoureux et hardis de la Curée :
Quelle horrible fureur a dedans la poitrine, Monstre des enfers inhumain,
Couvé l’esprit malin, enfant de Proserpine Qui t’a mis le fer à la main,
Monstre enyvré de sang, qui rends toute la France Ses lys à bas, la larme à l’œil,
Couverte jusqu’aux pieds par ta cruelle ofTense D’un funeste manteau de deuil?
Tu l'as, monstre cruel, d’un glaive parricide Si vivement atteinte au cœur Qu’ostant la vie au Roy, son redoutable Alcide Tu la fais mourir de langueur.
Quel charme, quel démon, quelle huile, quelle pou* T’a les sens de sorts fascinés [dre
Que tu ne vois, cruel, d’en haut fondre la foudre Sur tes os au feu destinés?
Ne vois-tu pas, meschant, que pour ce maléfice Digne de tourments inhumains,
On te va recherchant le plus cruel supplice Dont ce puissent lasser nos mains
Pour venger dessus toy l’outrage inexpiable De ton sacrilege attentat ,
Sacrilege, qui vois la perte lamentable Que tu causes à cet Estât ?
Faut-il donc que toujours cette tache demeure Au nom glorieux des François,
Que sans eux désormais un de nos Roys ne meure, Qu’ils soient les meurtriers 1 de nos Roys?
1 Meurtriers dissyllabique.
Mais quel aspre tourment, quel taureau dePhalare Peut dignement venger ce tort.
Si pour punir assez un acte si barbare.
C’est toujours trop peu d’une mort?
Suit la description du supplice exactement conforme aux termes de l’arrêt ; c’est une vraie poésie de bourreau et de cannibale : nous l’omettons ici. Rien n’est oublié dans ces vers brûlants comme un fer chaud : ni la main du criminel consumée par le soufre, ni l’huile et le plomb fondus versés sur la chair vive et saignante du supplicié, ni la tenaille ardente, ni les quatre chevaux tirant et démembrant le corps du criminel. L’auteur finit par les strophes suivantes :
Car quoy quapour punir un si cruel outrage On puisse à ta peine adjouter.
Il ne sera jamais que toujours davantage On ne t’en doive souhaiter
Que tu ne sois là bas, ombre affreuse et maudite, Le plus bourrelé des enfers Dedans le puits bouillant du plus profond Cocyte, Toujours au feu, toujours aux fers.
Tu sçauras lors, bruslant en la gesne eternelle Que c’est de massacrer des Roys Qui sont de Dieu sur nous le cœur et la prunelle Et l’image vif de ses loix.
Le 27 mai le supplice horrible de Ravaillac eut lieu, en place de Grève, devant les princes et les seigneurs de la cour accoudés au balcon de rHôtei de ville : l'attentat du 14 était vengé !
Août 1859.
Les pièces de vers composées sur la mort de Henri IV sont très-nombreuses et généralement rares. Parmi ces pièces, les unes furent publiées à part ; les autres parurent dans un recueil donné par Du Peyrat, sous ce titre : Recueil de diverses poésies sur le trespas de Henry le Grand, très chreslien roy de France et de Navarre et sur le sacre et couronnement de Louis XIII son successeur , dédié à la roynemère du royregente en France par G. Du Peyrat aumosnier servant du roy. A Paris, chez Robert Estienne, rue Sainct Jean de Beauvais et chez P. Chevalier, au mont Sainct Hilaire, mdcxi (1611) avec privilège de Sa Majesté, in-4 de 150 et 17 feuillets.
Nous n’avons pas l’intention de donner la liste de tous les vers qu’inspira la mort du roi ; cela nous entraînerait trop loin. Nous nous bornerons à citer ici les deux pièces les plus remarquables qui aient été écrites à l’occasion de ce lugubre événement, celles d’Anne de Rohan et de Jean Bertaut, évêque de Séez.
La première se trouve dans le recueil de Du Peyrat, feuillets 1-4 ; et la seconde, pages 623-
630 du volume intitulé : Les œuvres poétiques de M. Berlaut, evesque de Sees , abbé d’Aunay , premier aumosnier de la royne, dernière édition , augmentées de plus de moitié , outre les precedentes impressions. A Paris, chez Toussainct du Bray, rue Sainct Jacques, aux Espics meurs, et en sa boutique au Palais en la galerie des Prisonniers, mdcxx (1620), in-8 de 8 feuillets liminaires et 672 pages.
Février 1861.