‹ Varietes bibliographiquesChapitre 28 sur 36 · SATYRE DU TEMPS, A THÉOPHILE · texte numérisé non relu

SATYRE DU TEMPS, A THÉOPHILE

La réputation que ta veine fécondé Sur l’aile de tes vers a porté par le monde,

Le bruit de ton humeur qui plaist au plus censeur, Ta conversation qui n’est rien que douceur,

1 ld., feuillets 242-244.

* Les œuvres de Théophile ont été récemment publiées par M. Alleaume ; mais dans cette édition, d’ailleurs si savante et si recommandable, plusieurs pièces ont été omises. Nous ne citeronsqueles suivantes : Au sieur Hardy , ode, en tète du t. I« ,r du Théâtre d'Alexandre Hardy. Paris, Quesnel, 1624, in-8 ; Sur la mort de Durand et des deux Siti frères , sonnet dans les Délices de la poésie fi-ançoise de Baudoin, 1620, in-8, p. 333; Sonnet : Je songeais que Philis, des enfers revenue, id., p. 340 (reproduit dans la Quintessense satyrique, p. 206-207); Sonnet sur le saint sacrement, et deux épigramm:s dans le Jardin des Muses, Paris, Sommaville, 1643, in-12, p. 7, 5è et 63 ; Satyre de feu Théophile sur la diverse humeur et fortune des hommes, dans le Recueil de Sercy , t. I er , p. 80-97. Théophile, comme la plupart des poètes illustres, a vu ses vers

LA SATYRE DU TEMPS

Ta façon de parler, ta franchise et l'emphase Que ton style divin fait paroistre en sa phrase, Ton esprit qui de tout parle indifféremment, Esprit accompagné du plus beau jugement Et du sens le plus net dont jamais la nature Prodigue à t’enrichir, orna sa créature;

Esprit hermaphrodite, esprit qui se fait voir Dans ses doctes escrits, vray démon de* sçavoir, Cette discrétion qui fait que l’on t’estime De la faveur des grands possesseur légitimé,

Et mille autres vertus dont un decret fatal Força pour toy le ciel de t’estre liberal,

Enfin m’oDt obligé de t’adresser ces lignes Encor que de tes yeux je les cognoisse indignes * Et qu’il soit malséant à mov, petit rimeur De te représenter en ces vers mon humeur.

Mais forcé du despit que j’av de voir la trace Qu’un tas de rimasseurs a frayé sur Parnasse, Champignons avortés des humeurs d’une nuit Que Morne et l’ignorance accouplés ont produit; Honteux, dis je, de voir son onde diaphane Assouvir les chaleurs de leur gosier i profane De remarquer leurs pas en sa poudre imprimés Qui de çà, qui de là, confusément semés,

J’ay pris l’occasion et le temps de t’escrire Contre ces rimailleurs pour nous donner à rire, El bien que je te sois un auteur incognu Te faire voir ma veine et mon esprit à nu,

parodiés; nous connaissons en ce genre, V Aurore du sieur Théophile travestie, stances par Boissiere (même recueil, t. IV, p. 138-140). Né en 1590, mort en 1626.

1 Variante : du.

- Id. gouffre.

Te monstrer qu’en mon cœurjen’ay point de reserve, Et que je suis sans plus mon caprice et ma verve, Parle à ma fantaisie, et tasche seulement Que le sens de mes vers soit pris facilement;

Que mes conceptions de chacun soient reçeues Comme je les cognois 1 facilement conçeues Et sans rien emprunter de grec ny de latin, D’hebrieu ny d’espagnol et moins de florentin,

Sans desrober d’autruy figure ny méthode.

Suivant mon sens commun, je travaille à ma mode. Je ne blâme personne et laisse en t’imitant Chacun libre à parler du sujet qu’il entend;

Non que je sois si fol, surpris de l’apparence 2 Que je ne sache bien discerner l’ignorance,

Mais comme je voudrois n’estre jamais repris, Ainsi 3 ne crois je rien digne de mon mespris.

Je treuvc tout bien fait et seulement j’accuse Celuy là qui ne treuve aucun digne d’excuse Qui mesdit sans mesgard 4 et croit en mesdisant Mesdire estre une loy qui l’aille aulhorisant :

Ainsi sa vanité d’un bon vers ne fait conte,

Ainsi les bons esprits rougissent de sa honte,

Et souvent obligés par la discrétion,

Sont contraints de forcer leur indignation,

Pire tout autrement que leur esprit ne pense, Esclaves du devoir et de la recompense.

Mais rnoy qui ne censure et ne m’attache à rien, Eunemy des flatteurs, qui ne soit mal ou bien, Libre je te dirav, conservant ma coutume,

1 Id. conçois.

* ld. Non que je sois si fort surpris de l’appurence.

* Id. aussi.

* Id. esgard.

LA SATYRE DU TEMPS

Quel venin maintenant enfle mon apostume;

Et soulageant un peu les maux qu’elle m’a faits,

De mon allégement produiray les effets.

Je te rapporteray ce qu’on dit de la Muse,

De la veue 1 * et du sens où chaque esprit s’amuse, La gloire ou le mespris'qu’un jugement divers Donne les yeux fermés aux plus aimables vers,

Et comme ces rimeurs, bastards de la fortune Se rendent odieux à leur voix importune.

Et puis t’ayant fait voir comme ils parlent de tout Je les ferny tomber autrement que debout.

J’abhorre leur esprit, et ne puis, Théophile,

Du style de la mode accommoder mon style.

Leur façon me deplaist, leur jargon m’estourdit, Car de parler françois ils n’ont pas le crédit.

Us n’ont jamais succé la moelle d’un livre Pour en orner faconds le papier ou le cuivre;

Bref ne savent, sinon de lambeaux ramassés,

Faire en quatre ou cinq ans des * vers rapetassés. S’il advient que quelqu’un leur fasse voir une ode, Us diront : Ces vers là ne sont pas à la mode;

Cette phrase est trop lasche, et plus communément : Je ne treuve cela 3 propre à mon jugement;

Ce vers a mauvais son, cette cacophonie De sa juste cadence estouffe l'harmonie ;

Et s’en void de ceux là qui souvent estonnés Comme des jeunes ours sont conduits par le nez, S’en retournent honteux en 4 leur ame confuse,

1 Id. veine.

* Id. cent.

5 Id. Je n’ay treuvé cela.

4 Id. : et.

Maudissant mille fois le mestier de la muse,

Et sans espelucher qui les aura repris, Applaudissent encore un injuste mespris, [nent Leur diront grand mercy des leçons qu’ils appren- Quovqu’ils en sachent plus que ceux qui les repren- Si qu’enfin vous verrez en leur suasion [nent Qu’il faudra que nos vers sentent l’occasion, Imitant les rabats dont le temps s’accommode,

On crie dans Paris des chansons à la mode,

Et conclus qu’attendant encore deux hivers Les esprits sembleront les rabats et les vers. ,

Ils disent que Malherbe emperle * trop son style, Supplément coustumier d’une muse infertile*,

Et qu’ayant travaillé deux mois pour un sonnet,

Il en demeure quatre à le remettre au net 3 ;

Que ses vers ne sont pleins que de paroles vaines El de la vanité qui bout dedans ses veines;

Qu’il est plat pour le sens et la conception,

Et pour le faire court, pauvre d’invention.

1 Id. ampoule.

1 Id. fertile.

3 Ce reproche a également été fait à Malherbe (1555- 1628) par Bertbelot, dans un couplet de chanson :

Estre six ans à faire une ode,

Et faire des lois à sa mode,

Cela se peut facilement;

Mais de nous charmer les oreilles Par sa merveille des merveilles,

Cela ne se peut nullement.

Le réformateur se vengea en faisant donner des coups de bâton au poète par un gentilhomme de Caen, nommé La Boulardière. Cette chanson était une parodie d’une chanson faite par Malherbe en 1606, et qui commence

LA SATYRE DU TEMPS

Us blasaient degoustés l’Iris de de Lingendes 1 Disant 2 qu’il estoit bon pour faire des legendes Et que trop familier, vulgaire et complaisant Pour se rendre plus doux 3 il parle en paysant; Disent que Saint-Amant 4 ressemble le tonnerre, Tantost voisin du ciel et lanlost de la terre;

Que les vers de Hardy 5 n’ont point d’egalitt 1 ;

ainsi : Qu’autres que vous soient désirées, etc. — Voir aussi les lettres de Balzac à Conrart, livre II, lettre XI.

* Jean de Lingendes, né à Moulins, mort très-jeunè en lt>16. Viollet Le Duc le fait naître en 1586, mais nous ne savons sur quels documents il s’appuie pour établir cette date. Les chanqemens de lu bergère Iris sont un poème en 5 livres (strophes de 6 vers de 8 syllabes); il est dédié à la princesse de Conty. Nous en connaissons deux éditions, toutes deux de Paris, Toussaint du Bray 1614 et 1618, in-12 (le privilège est du 15 octobre 1605). Quant à ses autres œuvres, elles se trouvent dans les recueils suivants : Nouveau recueil des plus beaux Vers de ce temps , Paris, Toussaint du Bray, 1609, in-8°, p. 335-385; idem , 1615, in-12; Delices de la poesie française de Rosset, 1615, in-8®, p. 699-768 ; Recueil des plus excellents vers satyriques, 1617; Parnasse des phs excellens poetes de ce temps , Lyon, Ancelin, 1618, 2 vol. in-12; Cabinet des muses, 1619; Séjour des muses ou la cresme des bons vers, 1626; idem, 1630; Recueil des plus beaux vers de Malherbe, Racan, May nard, etc., Paris, Toussaint du Bray, 1627; idem, 1630; idem, Paris, Mettayer, 1638. — Voir sur ce poète, Goujet, t. XIV, p. 286-287 ; Viollet Le Duc, Bibliothèque poétique , 1843, p. 375-380.

* Variante : Disent.

* Id. Dur.

4 L’imprimé porte Saint-Amour ; ce doit être une faute d'impression et nous pensons qu’il faut lire Saint-Amant. Saint-Amant naquit en 1594 et mourut en 1661. — Voir l'excellente édition do ce poète publiée par M. Livet en 1855 chez Jannet, en 2 volumes in-12.

* Alexandre Hardy, né à Paris vers 1560, mort vers 1631.

Que le nombre luy plaist plus que la qualité;

Ce fécond auteur dramatique avait, dit-on, composé huit cents pièces, mais il ne nous en reste que trente-trois (dont quatorze tragédies, quatorze tragi-comédies et cinq pastorales) sans compter les Chastes et loyales amours de Théagène et Chariclée en huit parties, ou comme dit l’auteur, en huit poemes dramatiques ou théâtres consecutifs. Ses œuvres ont été publiées en si* volumes in-8°, Paris, Quesnel, 1023-1628. Le vers de Hardy est trivial et incorrect au delà de toute expression, mais parfois plein de vigueur et d’énergie. Dans le Ravissement de Proserpine et dans la Gigantomachie il y a d’étranges licences de langage, mais elles sont mises sur le compte de Morne. Dans la première de ces pièces Pluton cherche à fléchir Proserpine et lui adresse les vers suivants (acte III, scène II) :

Farouche, apaise toy, belle nymphe et rebelle,

Cesse de reclamer Jupiter et Cybelle,

Désisté de plomber l’albastre de ce sein Où volète d amours un idolastre essein ;

Ne desnigre l’espoux que ta frayeur ignore.

Qu’à faute de scavoir ton imprudence abhorre.

Celuy qui t’a ravie et te tient possesseur A Jupiter pour frère et Junon pour sa sœur.

Je suis né de Saturne à qui seul obtempère Du chaos débrouillé la semence première.

Et comme la jeune vierge résiste et implore le secours de sa mère, le dieu lui répond par une description assez vive des plaisirs du mariage :

Une mere t’amuse à de fades douceurs Diane]

De je ne sçais quel vœu stérile de deux sœurs [Pallas et Mats au sein d’un mari dans leur source tu puises: L’epreuve t'apprendra que ce ne sont feintises.

Tu te repentiras de l’avoir crue, alors Que dans le lit nopcier nous ne ferons qu’un corps, Que nous nous tirerons les âmes par la bouche. Transis d’aise pendant l’amoureuse escarmouche Que j’espère attaquer aussi vif et dispos....

PROSERPIJtB.

Ah! ne me polluez de si sales propos.

Encore une citation : nous la prenons dans la Giganto-

LA SATYRE DU TEMPS

Qu’il est capricieux eu diable, et que Lestoile 1 Prend un peu trop de vent qui enfle trop sa voile ; Qu’il se hasarde trop et que mauvais nocher Il ne cognoist en mer ny coste ny rocher.

Ils disent quant à moy que je n’ay point d’estude, Que tantost je suis doux et tantost je suis rude;

machie (acte IV). La Terre déplore la défaite des géants vaincus par Jupiter :

O suprême desastre! helas! mon Encelade Tombe dernier surpris de la mesme embuscade.

Mimante l'a suivi et nul des miens là haut N’ose plus que de loin continuer l’assaut,

Ne pense intimidé sinon de sa retraite;

Bref mon oeil ne voit moins qu’une entière deffaite.

Les chefs occis, que doit le surplus espérer? Commence, pauvre mère, à te défigurer,

Arrache à pleines mains ta perruque chenue,

Deffie l’inhumain qui tonne daps la nue.

Inique ravisseur du droit de mon espbux,

Espuise dessur moy ton forcené courroux.

Embrase inexorable, extermine la terre Sur qui tu te prévaux d’un perfide tonnerre :

Aussi bien prolongeant la trame de mes jours Ce sein renourrira mesme ennethy toujours.

Tu régneras en peur parmy l’incertitude,

Régné qui te sera pire qu’une servitude.

Et ne présumé pas que les siècles suivans A ton occasion je souffre les vivans :

Stérile devenue, ains marastre commune J’espancheray sur eux le fiel de ma rancune;

Mes presens nourriciers leur deviendront mortels.

Afin qu’aucun ne puisse honorer tes autels.

1 Claude de Lestoile, sieur du Saussay, mort en 1652 âgé d’environ 50 ans suivant Goujet. On trouve des vers de ce poète dans le Recueil des plus beaux vers de Malherbe, Racan , etc,, 1627; idem, 1630 (p. 871-918); idem, 1638; Les nouvelles Muses des sieurs Godeau, Chapelain , etc., Paris, Robert Bertault, 1633, in-8°; Les Muses illustres de Malherbe , Théophile , etc. (recueil publié par Colletet fils), 1658, in-12.

Que Ronsard 1 est pédant, et que tous les autheurs Qui furent de son temps n’estoient qu’imitateurs; Qu’ils ont tous desrobé d’Homere et de Virgile,

Et n’ont pas seulement espargné l’Evangile.

Mesme ils disent de toy que ton esprit malsain S’extravague souvent au cours de son dessein; Que Garnier * sent le grain reclus, et que Porchère

1 Né en 1524, mort en 1585. M. Blanchemain publie en ce moment une édition complète de Ronsard.

s Besançon ne veut sans doute pas parler de Robert Garnier le poète tragique, mais de Claude Garnier, gentilhomme parisien, le poëtede cour qui chanta la naissance du dauphin (Louis XIII) et la mort de Henri IV. Il vivait encore en 1633. C’était un ami de Desportes et de Vau- • qnelin des Yveteaux. Il avait pris pour devise ces mots grecs : Sjiixpô; èv upapoï;, peya? èv peyaXoï; ( parvus in parvis, magnus in magnis). Nous connaissons de lui les ouvrages suivants : Poeme des miseres de ce temps exhortant les François à se maintenir en l'obeissance de Sa Majesté, Paris, Sevestre, 1602, in-4°; Les royales couches ou les naissances de Monsieur le Dauphin et de Madame, Paris, Abel l’Angelier, 1604, in-8°; Le portrait de monseigneur le Daufin âgé de 4 uns 3 mois, dédié en estraines à la royne Marguerite, Paris, 1606, in-8°; Discours en vers à M. le baron de Champier sur l'accident de Saint- Germain, 1606, in-8° ; L'amour victorieux de Claude Garnier gentilhomme parisien divisé en 4 livres... plus quelques poésies tirées des œuvres de l'auteur, Paris, Gilles Robinot, 1609, in- 12 ; Tombeau de très haut, très auguste et très invincible prince Henry le Grand roy de France et de Navarre, Paris, Jean Libert, 1610, in-8°; Mausolée du grand roy dédié au très chrestien Louis XIII son fils, Paris, Jean de Bordeaux, 1611,in-8°; La muse infortunée contre les froids amis du temps, 1624, in-8° (réimprimé dans les Variétés historiques et littéraires de M. Edouard Fournier, t. II, p. 247-256). Il y a de beaux vers dans son ode à M. Mardi, lecteur du roy (Henri IV;. Garnier se déchaîne contre l’envie et fait un grand éloge de Ronsard :

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LA SATYRE DU TEMPS. 203

Mercenaire au profit met sa muse à l’enchere 1 ;

Comme un cygne qui vole entre mille corneilles Pressé de leurs rumeurs, -,

Je vay parmy la France accomply de merveilles Entre mille rimeurs.

De bec, d’aile, de griffe et de voix continue Ces monstres jour et nuit Combattent ma louange en tous lieux reconnue En dépit de leur bruit.

Je suis comme une roche en despit des orages Contre leur vain discours.

Et tel qu’un beau soleil entouré de nuages Quand il refait son cours.

Je desdaigne leur fougue et ris de leur audace, J’ay les muses pour moy,

J’ay ceux qui par aveu sur le mont de Parnasse Ont dormi comme toy.

Flecliirois je aux corbeaux, avoué par les cygnes?

Le chantre des lys d’or A des chantres divins entre le peuple insignes Flechiroit il encor?

Non, non je veux leur blâme, et ne veux d’autre gloire En faveur de mon art

Pour estre un jour assis au temple de mémoire Compagnon de Ronsard.

Car si de leur aboy j’ay ressenti l’atteinte Cet Homere françois

A toute heure, à tous coups voit sa louange teinte Au poison de leur voix.

Et tous ces beaux esprits de la sainte pleiade Qui brave de renom

Célébra comme un dieu pour une bonne œillade Henri second du nom.

Que fait un Jupiter qu'il ne darde son foudre Maintenant sur leur chef,

Et qu’il ne les renverse estendus sur la poudre Accablés de mechef?...

1 Le poète doit faire allusion ici non pas A Porchères

Que Sigogne s 1 , Regnier 2 et l’a66é de Tyron 3 Firent à leur trespas comme le bon larron :

d’Arbaud, mais à Laugier de Porchères, mort en octobre 1653 à l’âge de 92 ans. Les vers de ce poète sont épars dans les recueils suivants : l’Academie des modernes poetes françois, à M. de Nerveze , Paris, Antoine du Brueil, 1599, in-12; le Temple d’Apollon , 1611, 2 vol. in-12; le Cabinet des Muses, 1619, in-12, et le Séjour des Muses , 1626.

1 Sigogne n’a fait, à notre connaissance, que des vers licencieux. On les trouve dans le Recueil des plus excellent vers satyriques de ce temps , Paris, Estoc, 1617, in-12 de 222 feuillets; le Cabinet satyrique; les Delices satyriques ou suite du Cabinet des vert satyriques de ce temps , Paris, Antoine de Sommaville, 1620, in-12 de 472 pages, et le Parnasse satyrique. Mort en avril 1611 gouverneur de Dieppe. Voir sur ce poète peu connu une très-curieuse note de M. Paulin Paris dans son édition de Tallemant, t. I er , p. 191-195.

* Né à Chartres en 1573 et mort en 1613. Mathurin Regnier était neveu de Desportes ; il était de taille élevée et de forte stature (voir le Combat de Regnier et de Berthelot dans le Cabinet satyrique). La première édition de ce poète parut en 1608 sous ce titre : Les premières œuvres de M. Regnier au Roy, à Paris, chez Toussaint du Bray, rue Saint-Jacques, aux Espics meurs, et en sa boutique au Palais en la gallerie des prisonniers, mdcviii (1608), avec privilège du Roy, in-4° de 45 feuillets. La dernière et la plus complète est celle de Viollet Le Duc, Paris, Jannet, 1853; mais elle est loin de contenir toutes les œuvres de Regnier. On trouve des pièces du poète chartrain et signées de son nom (elles ne sont pas reproduites par Viollet Le Duc) dans le Recueil des plus excellens vers satyriques, 1617 ; les Delices satyriques, 1620, et le Parnasse satyrique (voir l’édition originale qui seule porte le nom des auteurs).

3 Desportes né en 1546, mort en 1606. Ni l’édition de Rouen, Raphaël du Petit Val, 1611, ni celle donnée par M. Alfred Michiels ne comprennent tons les vers de Desportes. On trouve des pièces de ce poète qui manquent à

LA SATYRE DU TEMPS. ' 265

Ils se sont repentis ne pouvant plus mal faire, Impuissans aux effets de l’amoureux mystère, Semblables à celuy qui sur un eschaffaut Avec un cœur contrit leve les yeux en haut,

Et promet que s’il peut eschapper au supplice,

De la sainte vertu il reprendra la lice.

Fera mieux que jamais, visitera l’autel [tel

Du bienheureux saint Jacque, honneur de Compos- Bref ils glosent sur tous, disent qu’un secrétaire Doit faire sa missive et du surplus se taire,

Ne parler point en vers et sa plume au talon, Causeur suivre plustost Mercure qu’Apollon; Disent que Malleville 1 avecques sa Clvtie Divin métamorphosé une rose en ortie,

Jappent après Racan 2 , envient son renom,

ces deux éditions dans le Cabinet satyrique, dans le Parnasse des plus excellens pactes de ce temps , Lyon, 1618, 2 vol. in-12, et dans le Recueil de Sercy , t. II. Desportes a écrit bon nombre de vers élogieux en l’honneur des poôtes ses contemporains. Us sont insérés selon l’usage d’alors en tête de leurs œuvres (voir les poésies de Du Peyrat, 1593; Timothée de Chillac, 1599 ; Christophe de Gamon, 1600; Passerat, 1606, etc.).

1 Claude de Malleville, Parisien, mort en 1647 âgé de 50 aus. Voir sur lui Pellisson et d’Oüvet, t. I er , p. 209- 212; Goujet, t. XVI, p. 70-81. Ses poésies parurent sous ce titre : Poésies du sieur de Malleville , Paris, Courbé, 1649, in-4° de 370 pages; id., Nicolas Bessin, 1659, in-12 de 352 pages; Diverses poésies de l'Academie contenant la belle voix , l'impatience amoureuse , la beauté malade, etc., et autres sujets d’amour contenus en divers sonnets, stances, elegies , chansons , madrigaux, epigrammes et rondeaux par M. de Malleville , Paris, Estienne Loyson, 1664, in-12 (même édition que la précédente; le titre seul est changé).

* Né en 1589, mort en 1670.

Trouvant* son versbarbare au tant comme son nom ; Que Gombauld * embrassant la façon d’Italie Par 3 son Endvmion* a délaissé Thalie,

Que Nasse 5 est un censeur et qu’il n’est satisfait, Tant il est plein de vent, que de ce qu’il a fait,

Vit comme un philosophe et savant se repute Capable de résoudre une docte dispute.

Rien n’evite leurs coups; ils disent que Bartas 6 La terre avec le ciel amoncelle en un tas,

Qu’il veut parler de tout, et que sa poesie Est aujourd’huy sans plus toute rance et moisie.

1 Variante: Trouvent.

* Jean Ogier de Gombauld était huguenot. Mort en 1666 dans un âge très-avancé.

* Variante : Pour.

* Le roman d’Endymion ne parut qu’en 1624. Il est en cinq livres ; en voici le titre exact : L'Endimion de Gombauld , à Paris, avec privilège du Roy, mdcxxiui (1624), chez Nicolas Buon, rue Saint-Jacques, à l’enseigne Saint- Claude et de l’Homme sauvage, in-8° de 12 feuillets liminaires et 351 pages (frontispice et 16 figures de Crispin de Pas).

5 Cet écrivain, très-peu connu, a dû certainement composer des vers, mais toutes les recherches que nous avons faites pour les découvrir n’ont abouti à aucun résultat, Nous n’avons vu de lui que l’ouvrage suivant : L'Art d'aimer d'Ovide , divisé en trois livres, fidèlement traduit en françois par le sieur Nasse , iidcxxii (1621). A Lyon, chez Jean Lautret, avec privilège du Roy, in-12 (le privilège est du 7 avril 1622). Cette traduction est en prose et renferme à la fin des vers élogieux de François Tavernier, jurisconsulte lyonnais, et de Henry Fagot. Il en existe une autre édition qui contient en plus le Remede d'amour, traduit par Nicolas Renouard. (Rouen, veuve Du Bosc, 1634, in-12.)

* Du Bartas, né en 1544, mort en 1590. Voir sur ce poète Goujet, t. XIII, p. 304-320; Viollet Le Duc, Bibliothèque poétique , 1. 1«, p. 301-304 ; Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au XVI « siècle, p. 387-414.

LA SATYRE DU TEMPS

Bref que diray je plus ? Il faut dire : il allet,

Je cré, froncés, angles, il diset, il parlet 1 ; [rime : Qu’un vers soit bien tourné, qu’il soit double en sa Autrement au près d’eux vous n’aurez point d’estime. Ils inventent des mots, des réglés, des leçons.

Et ne font que baver comme des limaçons I Si quelqu’un tant soit peu s’esgare de cet ordre,

Il est un ignorant, ils treuvent où le mordre, Etfust il tout esprit, tout feu, tout éloquent,

S’il ne fait ainsi qu’eux, il est pris quant et quant : On s’en joue, on s’en rit, et comme une pelote,

Il est leur passetemps, il leur sert de marotte.

Ils veulent qu’un berger s’explique ainsi qu’un Roy, En termes bien conçeus, maximes de leur loy ; Qu’on ne change jamais la fureur de leur style, Qu’on parle d’un grand feu comme d’une scintille,

' Auvray s’exprime d’une façon identique dans sa belle satire : Les Nompareils; il s’adresse à la France :

Ta noblesse n’a plus d’apiour pour la vertu.

Esclater en clinquant gorrièrement vestu.

Piaffer en un bal, gausser, dire sornettes,

Se faire chicaner tous les jours pour ses dettes; Savoir guarir la galle à quelques chiens courans, Mener levrette en laisse, assommer paysans, Gourmetter un cheval, monter un mors de bride,

Lire Ronsard, le Bembe et les amours d’Armide,

Dire chouse pour chose et courtez pour courtois, Paresse pour paroisse, et francez pour françois ; Estre toujours botté, en casaque, en roupille,

Battre du pied la terre en roussin qu’on estrille, Marcher en domp Rodrigue, et sous gorge rouler Quelques airs de Guedron, mentir, dissimuler.

Faire du Simonet h la porte du Louvre,

Sont les perfections dont aujourd’huy se couvre La noblesse françoise....

(Aevray, Banquet des Muses, Rouen, David Ferrand, 1623, in-8®, p. 159).

Et sans considérer le sens ny le projet.

Qu’on suyve un mesme train 1 de sujet en sujet. En mon particulier je dis de ce qu’ils disent. Reprouvant cette loy que les sots authorisent : Chaque sorte de vers demande un style à part. Selon la gravité qu’un sujet luy despari ;

Sot le musicien dont la note est pareille.

Puisqu’un son varié contente mieux l’oreille : Tantost la fleute est propre et tantost le hautbois. Le cerf du premier coup ne rend pas les abois ;

11 court, il se repose : ainsi la poesie Diverse esgaye* mieux l’humaine phantasie.

Se contraindre par trop, c’est trahir le mestier,

Et pour plaire à des fols sortir du bon sentier, Emmaillotter ses vers, leur donner des entraves, Enchaisner nos esprits avec eux comme esclaves, Estropier le sens d’une conception,

Et croistre à nos despens leur réputation.

Jamais un bon esprit ne suyvra leur manie,

Et ne tendra 3 le col dessous leur tyrannie.

Voilà ce qu’il m’en semble, et voilà les propos Dont ces corbeaux parlans troublent nostre repos. Je sçav qu’ils blasmeront ma louable entreprise, Mais je me riray d’eux si quelque autre la prise j Et puis, ayant parlé de Malherbe et de toy,

Dois je trouver mauvais s’ils mesdisent de moy? Non, non, je les attends : c’est où je les demande, Certain que de leur faute ils payeront l’amende.

Et qu’avant que le jeu se puisse despartir

1 Variante : Ton.

* Id. Esgare.

1 Id. Tiendra.

LA SATYRE DU TEMPS

Par armes ils n’auront que le seul repentir.

J’ay parlé de la sorte afin que tu descouvre Que tous les bons esprits ne sont pas dans le Louvre. Que s’il se trouve icy quelque mot répété, Pardonne, je te prie, à la nécessité,

Embrasse ma defense, espouse ma querelle :

Faillir légèrement, c’est chose naturelle.

Reçois discrettement le fruit de mon pouvoir,

Et ne m’accuse point avant que de me voir.

Reçois le, Théophile, attendant que ma plume D’un plus noble travail enrichisse un volume.

Besançon.

Les trois poètes dont le nom se lit en tête de cette note ont vécu chacun à une époque différente (aux xvi®, xvn' et xvin° siècles), et ont chanté en beaux vers la France, leur patrie. Ces vers (sauf ceux d’André Chénier) sont peu connus, et c’est là un motif pour que nous les reproduisions dans cette revue. Ils peignent d’une manière fidèle et animée à la fois l’état des esprits à ces diverses époques, et montrent en même temps les progrès accomplis par la langue du xvi* au xviii* siècle.

Du Bartas, le Gascon, qui servit de sa plume et de son épée le roi de Navarre, depuis Henri IV, exprime bien dans le passage suivant la douleur que ressentait la France au milieu des guerres civiles qui déchiraient le pays. Ces vers sont tirés de la seconde semaine ( les Colonies, 3 e partie du second jour, à la lin).

Mais serav je toujours le jouet de Borée,

L’ohjet de la fureur du tempesteux Nérée?

Verray je point jamais mon Itaque fumer?

Ma chalupe fait eau, je ne puis plus ramer,

C’est fait, c’est fait de moy si quelque humain rivage Ne reçoit promptement les aix de mon naufrage.

Ha France, je te voy, tu me tends jà les bras :

Tu m’ouvres ton giron, et mère ne veux pas Qu’en estrange pays vagabond je vieillisse,

Tu ne veux qu’un Brésil de mes os s’orgueillisse,

Un Catay de ma gloire, un Peru de mes vers :

Tu veux estre ma tombe aussi bien que mon bers.

O mille et mille fois terre heureuse et féconde,

O perle de l’Europe, ô paradis du monde,

France, je te salue, ô mère des guerriers Qui jadis ont planté leurs triomphans lauriers Sur les rives d’Euphrate et sanglanté leur glaive Où la torche du jour et se couche et se lève ;

Mère de tant d’ouvriers qui d’un hardi bonheur Taschent comme obscurcir de Nature l’honneur,

Mère de tant d’esprits qui de sçavoir espuisent Egypte, Grèce, Rome, et sur les doctes luisent Comme un jaune esclattant sur les pasles couleurs. Sur les astres Phœbuset sa sœur sur les fleurs!

Tes fleuves sont des mers, des provinces tes villes Orgueilleuses en murs non moins qu’en mœurs civiles Ton terroir est fertil et tempérés tes airs ;

Tu as pour bastions et deux monts et deux mers.

Le crocodile fier tes rivages n’infeste :

Des piolés serpents la race porte-peste

Sur le verd de tes fleurs à rompu-dos rampant

N’aune de sa longueur la longueur d’un arpent.

Le tigre au pied volant ne fait ses brigandages Dans tes monts caverneux, le lyon ses carnages Dans tes bruslans deserts, et le cheval de l’eau Ne traîne tes enfans sous un vagueux tombeau.

Que si le riche flot de tes fleuves ne roule L’or avec ses cailloux, si de tes monts ne coule Un argent espuré, si nous n’y trouvons pas Le grenat, le ruby, la perle à chaque pas :

Tes toiles, ton pastel, tes laines, tes salines,

Ton froment et ton vin sont d’assez riches mines Pour te faire nommer Reine de l’univers.

La seule Paix te manque. O Dieu, qui tiens ou vers Toujours les yeux sur nous, de l’eau de ta clémence Amortis le brasier qui consume la France,

Balaye nostre ciel, remets, ô Père doux,

Remets dans ton carquois les traits de ton courroux.

Voici maintenant les vers de Rob. Angot, l’ami de Courval Sonnet. Ils se trouvent dans le rare volume intitulé : Les nouveaux satires et exercices gaillards de ce temps, divisé (sic) en neuf satires auxquels est adjouté l’Uranie ou Muse celeste dédié à Monsieur des Hameaux conseiller du Roy, premier President en sa cour des aydes de Normandie par R. Angot sieur de VEperonière. A Rouen, chez Michel I/Allemant près le Portail des libraires, vis à vis du four chapistre, mdcxxxvii (1637), in-12 de 238 pages. Le poète s’adresse à Louis XIII (voir la Muse héroïque, discours à Sa Majesté, pages 51-53).

Sire, vous possédez un si puissant empire Qu’on y peut remarquer tout ce qui se désire : L’etranger tous les jours y vient de tous côtés Emprunter librement mille commodités.

Tout ce que de plus rare enfantent les Espaignes, La France le produit en ses larges campaignes; Tout ce que l’Angleterre eut jamais de plus cher, La France le fait voir sans l’aller rechercher;

Ce que l’Inde eut jamais de plus riche et d’utile, La France le possède en sa terre fertile.

Bref ce que le Ponant a de plus précieux,

La France le rapporte en son plan gracieux.

Si bien que dansla France on peut voir, cerne semble Non tant de régions, mais tout le monde ensemble.

Son air est agréable et son terroir fécond.

Son séjour en beauté n’eut jamais de second :

Le blé, le vin, les eaux, le bois, l’agriculture Foisonnent en ce lieu, l’honneur de la nature ;

La mer qui l’enrichit de son riche trésor Lui donne le commerce et le trafic encor, L’Ecosse, l’Allemaigne et toute l’Italie Ont de ses ornemens leur dépouillé embellie.

Les Muses pour y vivre ont quitté leur séjour. Mars, Amour et Pallas y font leur belle cour.

Ses universités jadis se veirent telles ■

Qu’il ne s’en trouvoit pas au monde de plus belles Si l’injure du temps contraire à la vertu N’eut démoli leur force et leur nom abattu,

Si de ce siècle encore les asnes sacrilèges N’eussent souillé l’honneur de nos fameux collèges. Elle abonde en noblesse autant riche de biens Que d’armes, que d’habits, de chevaux et de chiens, Moyennant que le ciel dispose son envie Pour servir Dieu, le Roi, l’honneur de la Patrie. L’on y voit des esprits de toute sorte d’arts Autant qu’il s’en peut voir en toutes autres parts, Esprits qui sont si fins en tout ce qu’ils conçoivent

Qu’en leur propre artifice eux même se déçoivent. Des Prêtres on y void d’un singulier sçavoir,

Si de servir l’Eglise ils font bien leur devoir,

Bref tant d’heur et de gloire en ce Royaume abonde Qu’on le peut bien nommer le Paradis du monde.

Son repos est fondé sur sept beaux Parlemens Qui rendent à toute heure et font voir en tous temps Plus de justes effets et de clartés plus nettes Que ne font dans les cieux les sept belles planètes; Par leurs arrêts sacrés un usurier malin Laisse la veuve en paix, en repos l’orphelin,

Par eux nous résistons à tout plein de harpies Qui notre peu de bien agassent comme pies.

Par leur juste justice ils corrigent sans plus Le desordre qui naist de mille esprits perclus,

Qui jugeant de nos mœurs s’adjugent des epices, Non selon l’equité, mais selon leurs caprices,

Et de qui la plupart vend son peu de moyens Pour avoir des Etats aux dépens de nos biens.

Mais, sire, ainsi qu’en vain une jeune pucelle Paraitroit à nos yeux du monde la plus belle Si la pudicité qui loge dans son cœur Ne lui sert de rempart pour garder son honneur, Ainsi pour conserver la France bien avmée Contre tant de matins dont elle est abboyée Le ciel qui la chérit, lui donna pour donjon Un roi si valeureux, si prudent et si bon.

Nature a de ses mains ses clôtures bornées Des Alpes, de la mer, du Rhin, des Pyrénées ;

Rien ne manque à sa gloire et son sol est rempli De tout ce qui peut rendre un royaume accompli.

Terminons par l'Hymne à la France, d’A.

Chénier j nous n’en citons que quelques fragments, renvoyant pour la pièce entière au volume que tout le monde a dans sa bibliothèque.

France, ô belle contrée, 0 terre généreuse [reusc, Que les Dieux complaisans formaient pour être heu- Tu ne sens point du nord les glaçantes horreurs, Le midi de ses feux t’épargne les fureurs.

Tes arbres innocens n’ont point d’ombres mortelles. Ni des poisons épars dans tes herbes nouvelles Ne trompent une main crédule, ni tes bois Des tigres frémissans ne redoutent la voix,

Ni les vastes serpens ne traînent sur tes plantes En longs cercles hideux leurs écailles sonnantes.

Les chênes, les sapins et les ormes épais En utiles rameaux ombragent tes sommets;

Et de Beaune et d’Aï les rives fortunées.

Et la riche Aquitaine et les monts Pyrénées,

Sous leurs bruyants pressoirs fontcouler en ruisseaux Des vins délicieux mûris sur leurs coteaux;

La Provence odorante et de Zéphyre aimée Respire sur les mers une haleine embaumée.

Ton peuple industrieux est né pour les combats : Le glaive, le mousquet n’accablent point ses bras. Il s’élance aux assauts et son fer intrépide Chassa l’impie Anglais, usurpateur avide.

Le ciel les fit humains, hospitaliers et bons,

Amis des doux plaisirs, des festins, des chansons; Mais faibles, opprimés, la tristesse inquiète Glace ces chants joyeux sur leur bouche muette,

Pour les jeux, pour la danse appesantit leurs pas, Renverse devant eux les tables des repas,

Flétrit de longs soucis, empreinte douloureuse,

Et leur front et leur âme. O France, trop heureuse Si tu voyais tes biens, si tu profitais mieux Des dons que tu reçus de la bonté des cieux !

Puis André parle des misères du peuple, de la rigueur des impôts, des réformes de Malesherbes et Turgot qui malheureusement ne sont plus au pouvoir. Il finit par ces vers où la belle âme du poète se révèle tout entière :

Non, je ne veux plus vivre en ce séjour servile ; J’irai, j’irai bien loin me chercher un asile.

Un asile à ma vie en son paisible cours.

Une tombe à ma cendre à la fin de mes jours,

Où d’un grand au cœur dur l’opulence homicide Du sang d’un peuple entier ne sera point avide.

Et ne me dira point avec un rire affreux :

Qu’ilsseplaignentsanscesse et qu’ils sont trop licu- Où loin des ravisseurs, la main cultivatrice [reu\ Recueillera les dons d’une terre propice,

Où mon cœur respirant sous un ciel étranger Ne verra plus des maux qu’il ne peut soulager, Où mes yeux éloignés des publiques misères Ne verront plus partout les larmes de mes frères, Et la pâle indigence à la mourante voix.

Et les crimes puissants qui font trembler les lois. Toi donc, Equité sainte, ô toi vierge adorée,

De nos tristes climats pour longtemps ignorée, Daigne du haut des cieux goûter le noble encens D’unelyre au cœur chaste, aux transports innocens,

Qui ne saura jamais par des vœux arbitraires Flatter à prix d’argent des faveurs mercenaires. Mais qui rendra toujours par amour et par choix Un noble et pur hommage aux appuis de tes lois.

De vœux pour les humains tousses chants retentissent La vérité l’enflamme, et ses cordes frémissent Quand l’air qui l’environne auprès d’elle a porté Le doux nom des vertus et de la liberté.

Juin 1860 .

LA PAUVRETÉ DES MUSES

Il est rare de voir les poètes arriver à la fortune, et trop souvent, hélas ! celui qui cultive la Muse passe ses jours dans le deuil et dans la misère. Pas plus à notre époque que dans le vieux temps, la richesse n’a été le lot du poète, et la satire qu’on va lire confirmerait, s’il en était besoin, cette triste vérité. Cette pièce, pleine de renseignements curieux sur un certain nombre de poètes du commencement du dix-septième siècle, ne porte malheureusement pas de nom d’auteur. Elle est intitulée : la Pauvreté des Muses, satyre sans venin, et se trouve à la page 87-89 d’un volume peu commun, dont il est utile de donner le titre en entier malgré sa longueur : Nouveau Recueil des plus belles poésies, contenant le Triomphe d’Aminte ; la Belle Invincible; la Belle Mendiante ; l’Occasion perdue; le Temple de l’Amour; l'Andromède ; l’Amant discret; Sarabandes ; Airs de cour ; le Temple de la débauche, ou Alexandre beuveur; le Goinfre irrésolu ; le Ballet des bouteilles; le Banquet des poètes; Chansons à boire; le Pé-

LA PAUVRETÉ DES MUSES. 279

dant parasite; te Portrait de Voiture, et autres pièces curieuses . A Paris, chez la vefve G. Loyson, au Palais, à l’entrée de la galerie des Prisonniers, au nom de Jésus, mdcliv (1654), avec privilège du Roy, in-12 de 404 et 38 pages, avec un frontispice gravé.

Cette satire est sans date ; mais, bien que faisant partie d’un recueil de vers imprimé en 1654, elle a certainement été écrite avant cette époque. Si, ce qui est très-probable, l’auteur de cette pièce l’a composée du vivant même des poètes dont il est question, on peut la reculer jusqu’à l’année 1628, date de la mort de Malherbe. Mais elle nous parait encore antérieure à cette époque, et nous pensons qu’on peut donner comme date à cette satire, mais toutefois d’une manière approximative, soit l’année 1622, soit l’année 1623, c’est-à-dire cinq ou six ans avant la mort du célèbre réformateur.

Septembre 1862.

LA PAUVRETÉ DES MUSES

Satyre sans venin.

Philandre, prends congé des Muses,

N’attends plus pour ces pauvres buses Des accueils doux et gracieux De la faveur de Pisieux *.

1 Pierre Bruslart, marquis de Sillery et vicomte de Pui-

Chez luy ces nymphes de Parnasse Ont joint la lyre à la besace.

Et ne gagnent qu’un pied de dénis A la porte des intendants.

Là Malherbe *, qui toujours resve Après la longue, après labrefve,

Et qui ne fut jamais content D’un sonnet qui luy couste tant, Fait voir en son maigre ordinaire Que les réglés de la grammaire Et l’art de faire des chansons Ne donnent à leurs nourrissons, Après des veilles éternelles.

Rien à manger que des voyelles.

Là Saint-Amant 2 dans ce rebut,

• Le ventre creux comme son lut, Pense vivre de la fumée Du tabac de sa renommée,

sieux, était fils du chancelier Sillery. Ministre d’Etat sous Louis XIII, il fut disgracié en 1624 et mourut en 1640 & l’àgc de 59 ans.

1 Né en 1555, mort en 1628. Avant d’être réunies en volume, les poésies de Malherbe avaient paru dans les recueils de son temps. Voir sur lui : la Vie de Malherbe , par Racan ( Œuvres de Racan , édition de 1857, t. I« r , p. 252- 289); les Historiettes de Tallemant des Réaux, édition Paulin Paris, t. I« r , p. 270-306; Niceron, Mémoires pour servir à l’histoire des hommes illustres , t. VII j Goujet, Bibliothèque françoise, t. XV, p. 173-203, et Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au seizième siècle , édition de 1843, p. 149-163.

2 Né en 1594, mort en 1661. Une excellente édition de ce poète a été donnée en 1855, par M. Charles Livet, pour la Bibliothèque elzévirienne de Jannet. Voir Goujet, t. XVI, p. 329-352.

LA PAUVRETÉ DES MUSES

Et du maigre et sobre Faret 1 * Fait le dieu de son cabaret.

Là Lestoile * à jeun se console Avec les estoilles du pôle,

A qui Junon ne permet pas D’assister jamais bu repas Que les astres prennent dans l’onde Lorsqu’ils ont fait le tour du monde.

Là Croisille 3 * * * * * * * Il , pour un teston.

Se fie en l’or de son menton.

Mais, las ! il ressemble à Tantale,

A qui le ciel prodigue étale Près de ses lèvres un trésor.

Dont il n’a pu jouir encor.

Là Ménard *, de qui la satyre

1 Nicolas Faret, ami de Saint-Amant, né à Bourg-en-

Bresse en 1596 et mort à Paris le 21 novembre 1646. Voir Niceron, t. XXIII, et Goujet, t. XVI, p. 53-56.

3 Claude de Lestoile, sieur du Saussay, mort en 1652,

suivant Goujet (le père Niceron le fait mourir en 1651). Il

était fils de Pierre de Lestoile, dont nous avons de si cu-

rieux mémoires sur les règnes de Henri III et de Henri IV.

Voir Pellisson et d’Olivet, Histoire de l'Académie fran-

çaise , édition Livet, t. I er , p. 245-250; Tallemant, t. V,

p. 88-91 ; Niceron, t. XLII, et Goujet, t. XVI, p. 150-155.

3 Ce poète peu connu, et qui avait des cheveux rouges, se nommait Jean-Baptiste Croisilles, abbé de La Couture.

Il mourut en 1651. On peut lire sa lamentable histoire dans Tallemant, t. III, p. 27-36. Voy. aussi Goujet, t. XVI, p. 144-148.

* François Maynard, né à Toulouse en 1582, mort en décembre 1646 à l’âge do 64 ans. Voir Pellisson, édition Livet, 1. 1”, p. 194-208 ; Goujet, t. XVI, p. 56-70, et Labouisse-Rochefort, Lettres biographiques sur François de Maynard , poète toulousain du seizième siècle, 1846, in-32

Si gentiment taille et déchiré,

En si beau champ de se vgnger, Trouve à mordre et non à manger.

Là Gombaut *, qui lime et relime, N’a rien de riche que la rime.

Là Phœbus babille Maillet 2 En décembre comme en juillet.

Là les peluches de Porchères 3 Chez les fripiers sont aux enchères,

de 363 pages. Je ne sais pourquoi M. Brunet a omis de citer, dans la dernière édition du Manuel, l’ouvrage suivant de Maynard, qui est du reste fort rare : les Œuvres de François Ménard , dédiées à Monseigneur le marquis d’ Ancre , à Paris, chez François Jacquin, demeurant rue des Massons, au tenant du collège du Trésorier, mdcxih (1613), avec privilège du Roy, in-12 de 254 pages. Dans ce volume de vers l’auteur chante une maîtresse à qui il donne le nom de Cléande. Le privilège, en date du 17 février 1613, est accordé à François Ménard, docteur ès droits et advocat en nostre cour de parlement de Tholose et du présidial de Nismes.

1 Jean Ogier de Gombauld, mort en 1666 dans un âge très-avancé. Il était huguenot. Voir sur lui Pellisson et d’OIivet, t. I er , p. 261-262; t. II, p. 99-104; Tailemant, t. III, p. 237-256; le Dictionnaire de Bayle; Niceron, t. XXXIV, et Goujet, t. XVH, p. 123-133.

* Marc de Mailliet, né à Bordeaux en 1568, mort en 1628 à l’âge de 60 ans. Scs épigrammes, dont il y a plusieurs éditions, sont généralement obscènes. On peut consulter sur ce pauvre poëte la notice de François Colletet, insérée â la suite du manuscrit des Vies des Poètes françois de Guillaume Colletet, son père; Goujet, t. XIV, p. 268-272; Viollet Le Duc, Bibliothèque poétique , t. I er , p. 414-415, et deux curieuses notes de M. Livet, dans son édition de Saint-Amant, t. I« r , p. 139-140 et p. 211.

* Honorât Laugier de Porchères, né à Forcalquier, et mort en octobre 1653, à l’âge de 92 ans, selon la Muse his-

LA PAUVRETÉ DES MUSES

Et le velours plein de Racan *, Plus ras que mon vieux bouracan, Ne treuve filou qui l’aborde Qu’il ne menasse de la corde.

Là voit-on aussi les Bordiers *,

torique de Loret. D’Artigny le fait mourir également en 1653, mais à l’âge de 9 4 ans ; Pellisson et Goujet donnent l’année 1654 comme date de sa mort, mais nous préférons la date donnée par Loret, car il écrivait très-peu de jours après la mort du poète et devait en conséquence être bien informé. Laugier de Porchères a publié quelques ouvrages en prose, mais nous ne nous occupons ici que de ses poésies. Ses vers n’ont jamais été réunis en volume et sont disséminés dans les recueils. Il est encore l’auteur d’un opuscule en vers fort rare : le Coq à l'asne envoyé de la court , mdcxxii (1622), in-8® do 12 pages, opuscule non signé, mais qui est de lui, car il so nomme à la page 7. On peut consulter sur ce poète : Pellisson et d’Olivet, Histoire de l’Académie , t. I er , p. 268-269; Tellement, t. IV, p. 321-324 ; d’Artigny, Nouveaux mémoires d’histoire , de critique et de littérature , t. V, p. 235-241, et Goujet, t. XVI, p. 167-174.

1 Né en 1589, mort en 1670. Voir Pellisson et d’Olivet, t. II, p. 111-114; Tallemant, t. II, p. 355-366; Niceron, t. XXIV; Goujet, t. XVII, p. 205-218. Une bonne édition des œuvres de Racan a été donnée par M. Tenant de Latour, chez Jannet, Paris, 1857, 2 vol. in-16.

s Bordier était un poète de ballets: on peut en voir les titres dans le catalogue Soleiuno, t. III. Il a écrit en outre plusieurs ouvrages en vers non cités dans le Manuel de Brunet : Le combat de Paris et de Lucidor , à madame la princesse de Conty, sans date, in-4° de 23 pages; Poemes sur la levée du siégé de Cazal et réduction en V obéissance du Roy de toutes les villes rebelles de son royaume par le sieur Bordier ayant charge de la poesie près de Sa Majesté, sans date, in-4* ; la Cour royale par le sieur Bordier , mdcxxxui (1633), in-4* de 60 pages; Stances sur le saint sacrement de l'Eucharistie , 1640, in-4®, etc.

Les Daudiguiers *, les du Verdiers *, Autheurs d’une troisième bande, Non compris en cette légende,

Qui, des poux dont ils sont couverts, Sont appelés pères des vers.

Bref [tous] ces mignons de l’Aurore 3

i Vital Daudiguier (ou d’Audiguier, car son nom se trouve aussi écrit de cette manière), sieur de la Mcnor dans le Rouergue, né en 1565, suivant Le Clerc, et mort assassiné vers 1624, selon la notice manuscrite que lui consacre Colletet; Goujet le fait mourir en 1624 ou 1625. M. Brunet ne cite de lui que son roman de Lysandre et Calisle, et semble oublier que Daudiguier était poète. Nous n’avons vu de ce poète soldat que l’ouvrage suivant : les Œuvres poétiques du sieur Daudiguier , à Paris, chez Toussaint du Bray, rue Saint-Jacques, aux Espics meurs, et au Palais, à l’entrée de la galerie des prisonniers, 1614, 2 vol. in-8° de 40 et 63 feuillets, avec deux frontispices gravés par Léonard Gaultier. Le premier volume est dédié à Louise de Lorraine, princesse de Conti, et le second à la reine Marguerite. Mais il avait déjà publié (voyez Goujet, t. XIV, p. 495) : la Défaite d’amour et autres œuvres poétiques de V. D. S. de la Menor, à Madame, princesse de Conty, Paris, Toussaint du Bray, 1606, in-12. On trouve aussi des vers de Daudiguier dans divers recueils : le Parnasse des plus excellens poètes de ce temps, Paris, 1607, 2 vol. in-12 ; idem, Lyon, 1618, 2 vol. in-12 ; Nouveau recueil des plus beaux vers de ce temps, Paris, Toussaint du Bray, 1609, in-8», p. 469-487; idem, 1615, Lyon, Barthélemy Ancelin, in-12, et les Délices de la poésie française, 1615, in-8° (recueil publié par Rosset).

* II s’agit sans doute ici de Claude du Verdier, le Dis de l’auteur de la Bibliothèque françoise, né vers 1563, et mort en 1649 & l’àge de 86 ans. On lit deux petits poèmes de lui, intitulés le Luth et Rien, dans la Bibliothèque de son père. (Voir l’édition de Rigoley de Juvigny, t. I« r , p. 380-392.)

* Le texte porte : Bref ces mignons de l’Aurore, ce qui est un vers faux.

LA PAUVRETÉ DES MUSES

A la cour n’ont pu faire encore Que leur misérable sçavoir Rimast avec un peu d’avoir, lit que, toujours mal reconnues, Les Muses ne soient toujours nues.

UNE SATIRE DE DU LORENS

Jacques du Lorens 1 , né à Châteauneuf en Tbimerais vers 1583, et mort en 1658 à l’âge d’environ 75 ans, après avoir exercé pendant près de 40 ans les fonctions de président au bailliage de sa ville natale, est assurément un des poètes les plus remarquables de son temps, et il y a lieu de s’étonner de ce que personne n’ait encore songé à nous donner une édition de son curieux recueil de satires. Ce poète trop peu connu, et qui nous parait supérieur à Courval Sonnet, à Desternod et à Robert Angot (nous exceptons toutefois Auvray), s’adonna presque exclusivement au genre satirique et marcha dignement sur les traces de Vauquelin de La Fresnaye et deRegnier. Ses satires, pleines de verve et de bon sens à la fois, furent bien accueillies de ses contemporains et lui valurent le surnom de second Regnier , surnom qu’il mérita à juste titre. Il avait connu ce dernier et le nomme en plusieurs

1 Colletet lui donne le prénom de Jean à la page 63 de son Traité de la poésie morale et sentenlieuse , Paris, Antoine de Sommaville, 1658, in-12.

ad bv

UNE SATIRE DE DU LORENS

endroits de ses œuvres. Voici deux passages de Du Lorens relatifs à Regnier et qu’il nous a semblé utile de reproduire, car on ne les trouve cités dans, aucune édition du poète Chartrain, pas même dans les deux dernières, celles de M. Prosper Poitevin et de M. Edouard de Barthélemy. Le premier passage est tiré de la satire XI du livre II (édition de 1624, in-8) :

C’est un bon médecin qu’un poete satyric Lorsque sans passion par voye légitimé A la mode d’Horace il sçait toucher un crime. Juvenal est trop aspre, et si nomme les gens ; Perse fait plus de peur que quatorze sergens; Renier coule assez bien si les eaux estoient pures ; Sigognes est parfait à dire des injures, Adeschiffrerdesnez,des yeux, des vieux manteaux, Et ses vers en tel cas sont des coups de marteaux Sur le dos malautru de ceux qu’il veut maudire : Il a laissé le bon et a choisi le pire.

Les vers qui suivent se lisent dans la satire XX, édition de 1646, in-4 :

Je ne dispute point la gloire de Regnier :

On sçait bien que je suis en date le dernier.

Plus un pocle est vieux, et plus il est habile.

Mille ans donnent la palme à l’autre sur Virgile. Macettc me revient, l 'Importun luy plaisoit :

C’est ce qu’en devisant un jour il me disoit.

Cette satire de l’Importun que Regnier préférait à ses autres satires est la 8 e dans les éditions du poète : elle a été vivement louée par le père Garasse dans son curieux livre : les Recherches des recherches et autres œuvres de maistre Estienne Pasquier pour la defense de nos roys contre les outrages, calomnies et autres impertinences dudit autheur. A Paris, chez Sébastien Chappelet, rue Saint-Jacques à rOlivier mdcxxii (4G22) avec privilège du roy, in-8 de 48 feuillets liminaires et 985 pages (voir le livre III section V, pages 525-529).

Il est inutile de donner ici la liste des diverses éditions des satires de Du Lorens, car M. Brunet les a décrites avec son exactitude ordinaire dans la cinquième édition du Manuel du Libraire, t. H, col. 875-876, et nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur à cet excellent livre. M. Brunet a également cité d’après la Bibliothèque poétique de Viollet Le Duc un autre ouvrage en vers de Du Lorens : le Pecheur au pied de la Croix, Paris, Jean Martin, 4630, in-8 ; mais il a omis d’indiquer les deux pièces suivantes : la Moustache des filous arrachée , par le sieur Du Laurens, sans date, in-8 ( poème reproduit dans les Variétés historiques et littéraires de M. Edouard Fournier, t. II, p. 4 51-1 57), et la Calotte par le sieur Du Laurens, sans

UNE SATIRE DE DU LORENS. 289

date, in-8 de 8 pages sous la signature A.-Aj., poème burlesque en vers de huit syllabes.

Quant à la satire Contre les demy-sçavants que nous réimprimons, et qui manque à. toutes les éditions des satires de Du Lorens, elle est adressée à Guillaume Colletet, le père de François, avec qui Du Lorens était fort lié ; nous l’avons trouvée à la page 112-116 d’un volume peu commun intitulé : Nouveau Recueil des plus belles poésies contenant le triomphe d’Aminte, la Belle Invincible, la Belle Mendiante , l’Occasion perdue , le Temple de l’Amour, l' Andromède, l’Amant discret , Sarabandes , Airs de Cour, le Temple de la débauché ou Alexandre beuveur, le Goinfre irrésolu, le Ballet des bouteilles, le Banquet des poetes, Chansons à boire, le Pédant parasite, le Portrait de Voiture et autres Pièces curieuses. A Paris, chez la vefve G. Loyson, au Palais à l’entrée de la galerie des Prisonniers au nom de Jésus, mdcliv (1654) avec privilège du roy, in-12 de 404 pages et 38 pages ( le Triomphe d’Aminté) avec un frontispice gravé.

On peut consulter sur Du Lorens le livre de Dreux du Radier intitulé : Eloges historiques des hommes illustres du Thimcrais, édition donnée par M. Doublet de Boislhibault ; Chartres 1859, in-12, pages 15-38; Bibliothèque françoise de

Î90 VARIÉTÉS B1BU0GRAPHIQUËS.

l’abbé Goujet, t. XYI, pages 231-252 ; la Bibliothèque poétique de Viollet Le Duc, pages 485- 489, et un spirituel article de M. le marquis de Gaillon inséré dans le Bulletin du Bibliophile , de 1861, numéro de juillet-août.

Août 1862 .

A M. COI.LETET.

Satyre contre les demy-sçavans.

Colletet, lis ces vers si tu n’as rien à faire.

Qui, fussent-ils meschans, ne te pourront desplaire ; Pour toy qui m’es amy, c’est un doux hameçon A gagner ton esprit, qu’ils soient de ma façon.

Tu connois ce sçavant, sçavant à la douzaine.

Qui n’entretient aucun sans donner la migraine Et qu’on devroit fuir comme un pestiféré,

Ce que j’ay toujours fait et ce que je ferav.

11 se prise si fort, il se fait tant à croire Qu’à tout ce qu’il nous dit il faut respondre voire, Cestmon, ou pourle moins se taire, mais comment? Il parle sans raison comme sans jugement,

Il cite saint Ambroise, il cite saint Hierosme, Parfois saint Augustin en son dixiesme tome, Platon, Lucrèce, Horace, Ovide, Cicéron,

Et se fait appeler par quelques sots baron.

Il se pique d'honneur, de sçavoir, de noblesse, Jamais il ne se bat tant il craint qu’on le blesse, Et n’avoir pas le temps de pleurer son délit :

Il n’est, dit-il, rien tel que mourir dans son lit. En homme studieux il y resve et compose Une engeance de vers qui valent peu de chose,

UNE SATIRE DE DU LORENS

Oupourmieux les priser, voire en homme de bien Et qui ne peut mentir, ne valent du tout rien ;

Que dessus le Pont-Neuf un avare libraire Ne sçauroit ny donner ni vendre, il a beau braire. Mais qu’il compare à ceux qu’Apollon t’inspira Dans ce sacré Banquet 1 que toujours on lira,

Que la Postérité, jalouse de ta gloire,

Se fera reciter, beuvant à ta mémoire A longs traits et souvent, huit coups à verre net Pour immortaliser le nom de Collelet 2 ,

Dont le travail plaisant, utile et raisonnable,

Se rend sur tous sujets aux doctes agréable.

11 croit que ce qu’il fait a de charmants appas.

Et les a selon luy qui ne les connoit pas.

Chacun l’estime fou, mais luy s’estime sage,

11 ne manque jamais de lieu ny de passage Pour monstrerqu’il en sçait plus qu’on ne croit encor De toute sa lecture il a fait un trésor

1 Du Lorens fait allusion nu Banquet des poètes de Guillaume Collctet qui parut aussi sous le titre de : Le tresbuchement de l’ivrogne , à Paris, mdcxxvii (1627), in -8° (reproduit dans les Variétés historiques et littéraires de M. Edouard Fournier, t. III, p. 125-139) et sous celui de: L’illustre banquet, dernière édition revue par l'autheur, à Paris, chez la veuve Jean Camusat, rue Saint-Jacques, à la Toison d’or, mdcxlli (1642), in-i° de 16 pages (p. 3-10).

* Cette idée de boire huit fois à la santé de Colletet (dont le nom se compose de huit lettres) est prise de l’épigrnmtne de Martial que voici (liv. 1", ép. 72) :

Ad Somnum.

Nævia sox cyathis, septem Justina bibatur,

Quinque Lycas, Lyde quattuor, Ida tribus.

' Omnis ab infuso numeretur arnica falerno.

Et quia nulla venit, tu mihi, Somne, veni.

Qui le rend copieux de ferrailles lalines,

C’est d’où Magnificat vient souvent à Matines.

S’il allégué à propos l’impcrlinent Basar *,

S’il met la pièce au trou, c’est un coup de hasard, Et comment seroit-il capable de l’y mettre 1 2 S’il 3 n’entend des auteurs ny le sens ny la lettre? Il est en ses escrits eslrangement confus.

Et tout asne qu’il est, si hardy que rien plus.

Il ne sçait discerner ny les temps ny les âges.

Et lorsqu’il vient au point, cen'est que par ambages ; Des livres espagnols il ne hait que Gusman 4 5 : Comment, dit-il, peut-onfaire estât d’un queman? Il baille, raisonnant en curé de village,

Aussitost sur le nez comme sur le visage.

Il prend à contre-sens ce qu’il cite et prétend Que chacun d’avec luy s’en retourne content ;

Il s’escarte d’abord, tant s’en faut qu’il applique Le passage à son lieu, luy qui fait le critique Et le judicieux, et croit en alléguant Qu’il doit entre les bons passer pour élégant, Qu’il suffît d’alleguer, avoir beaucoup de livres,

Et se faire chez soy louer par des gens yvres.

O qu’il est malaysé qu’on ne soit ennemy Aussitost qu’on le voit, d’un sçavant à demy,

1 Je n’ai pu, malgré mes recherches, savoir de qui Du Lorens a voulu parler ; je ne connais aucun écrivain du nom de Basar.

* L’imprimé porte à tort s'y.

8 Imprimé : Qu’il.

* C’est le célèbre roman de Gusman d’Alfarache, dont l’auteur est Mateo Aleman. Voir le Manuel du libraire,

5 e édition, t. I er , col. 157-158.

UNE SATIRE DE DU LORENS. 293

Qui nous fait un grand plat d’une petite chose,

Et puis va d’un plein sault à la metempsicose! Après d’un ton plus bas, il nous soutient qu’Hector, Fils aisnè de Priam, estoit fils de Nestor.

Il sçait bien où naquit la nourrice d’Enée Qui passoit neuf vingts ans et s’appeloit Renée; Puis de fil en aiguille, en propos décousus Brouille je ne sçay quoy des chevaux de Resus.

Il met à la balance Homere avec Virgile,

Sans pourtant adjuger la palme au plus habile ;

Il excuse Didon de s’estre fait mourir,

Ne pouvant autrement sa passion guérir.

11 tient que Rabelais eust esté meschant homme Quand mesme iln’eust point fait le voyage de Rome; Poùr Marot, ce n’esloit qu’un petit rimailleur,

Et que Ronsard depuis ne fut guère meilleur.

Malherbe estoit trop doux, mais ce qu’il a fait dure Qu’on pourroit corriger avec une rature.

Je l’aime, et ce qu’il dit n’a rime ny raison,

C’est du bœuf ou du lard qu’il prend pour venaison; Outre que le disant, il grimasse de sorte Qu’il semble qu’il se noyé ou qu’une chevre avorte. C’est le plus grand falot tant en prose qu’en vers, Et le plus malheureux qui soit en l’univers;

Tout ce qu’il a de bon, c’est que parfois il traitte Assez honnestement : il est vray qu’on l’achette,

A l’ouïr reciter après qu’il a presché Durant tout le repas, aussi cher qu’au marché.

Car tout ce qu’il nous dit, tant il paroist vulgaire, Outre qu’il le dit mal, n’est que ce qu’il faut taire.

On feroit beaucoup mieux de payer son escot A la Pomme de pin que d’escouter ce sot, Cesçavanl à demy qui les bons importune,

Î9i VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES.

Et leur fait des ragousts d’une chose commune. L’ignorant ne produit que ce qu’il trouve beau :

Toutefois ses c pendent au eu d’un veau.

J’excuserois pourtant ses fautes ordinaires Que l’ignorance peut rendre non volontaires,

Mais vertu de ma vie, il est persécutant.

On le supporteroit s’il ne l’estoit pas tant,

Et s’il le faisoif court, sans user de préfacé Comme après Agimus un enfant dit : prou face.

Qu’il a de compagnons à Paris ce fascheux !

On est tout esbahy qu’on se trouve avec eux.

Ils commencent toujours à parler de la Muse Qui tant de beaux esprits en son mestier amuse, Qu’eux jusques à présent n’ont travaillé qu’en vain Et qu’encor leur Phœbus n’a pas rimé du pain, Qu’ils ont fait depuis peu quelque piece nouvelle Qu’ils te veulent monstrer et que l’on trouve belle. Mais fais-en, disent-ils, un autre jugement Comme estant le plus sain nous croirons autrement. Or toy qui les connois et ce qu’ils sçavent faire.

Tu ne cherches alors que jour à t’en défaire.

On est persécuté de plus d’une façon :

J’ayme autant qu’il se peut la diverse leçon.

Mais j’ay cela de bon que je fais conscience Qu’on sente à mon discours que j’ay de la science, Comme de relancer un modeste sçavant,

Et s’il veut m’eviler, de gagner le devant Pour luy parler d’histoire et tomber sur Tacite, Luy demander s’il faut dire Grâce ou Carite,

Si c’est un médecin Galon ou Galien,

Et puis se quereller s’il dit : Je n’en sçay rien, Comme s’il sçavoit tout et que de toute chose

UNE SATIRE DE DU LORENS

II dût rendre raison sitost qu’on luy propose.

Dans les communs devis il faut estre discret Sans ergoter, fust-on bachelier en decret :

Toujours philosopher et toujours parler livre.

C’est vrayment tesmoigner que l’on ne sçait pas vivre.

J’estime le sçavoir autant qu’homme qui soit :

Aux livres que j’ay faits chacun s’en apperçoit. Non que j’en crove avoir assez pour oser dire Qu’il me faut acheter et qu’on me doive lire,

Mais le sçavcir à part, si dans ma liberté A reprendre les mœurs je t’avois contenté Ainsi qu’il apparoist par ta * docte missive Qui peut en m’approuvant faire que mon nom vive. Mon ouvrage est heureux, et je tiens pour le seur. Après toy qui le dis, que je suis bon censeur.

Du Lorens.

1 Imprimé : La.

Les seuls renseignements que l’on ait sur le Savoyard, dont le nom est arrivé jusqu’à nous grâce à un vers de Boileau, nous ont été donnés par Saint-Amant et Dassoucy, et nous ne pouvons mieux faire que de les consigner dans cette notice. Ce fameux chantre du Pont-Neuf était fils d’un père qui avait chanté en son temps les vieux airs de Guedron et de Boesset : le Savoyard, en chantant ses couplets pour charmer les oreilles du populaire, ne faisait donc que suivre l’exemr pie paternel. Il se nommait Philippot; mais il était plus connu par le surnom de Savoyard.

Devait-il ce surnom à la guerre qu’il avait faite en Savoie? ou bien avait-il vu le jour dans ce pays? Question difficile à résoudre, et qui n’a pas encore été élucidée. Nous serions toutefois disposé à admettre la première de ces opinions. A quelle époque commença-t-il à apparaître sur le Pont- Neuf? C’est encore là un point assez obscur. Il nous parait cependant hors de doute que ce fut dans les dernières années du règne de Louis XIII, et non pas seulement au commencement du règne

de Louis XIV : nous trouvons, en effet, dans le petit nombre de ses chansons historiques, un couplet qui fait allusion à la prise d'Arras (1640), et c’est la plus ancienne date que nous fournissent les poésies du Savoyard : mais il a dû certainement écrire et chanter avant cette époque. Quoi qu’il en soit, sa popularité n’est dans tout son éclat que sous le ministère de Mazarin. Une des plus rares et des plus violentes mazarinades, qui parut lors du siège de Paris par l’armée royale (1649), parle du Savoyard en ces termes (page 11):

Neuf-Germain ne dit pas un mot,

Les Muses ne l’ont plus pour Mome ;

Le Savoyard plaint chaque escot ;

’ L’Orviétan est pris pour un sol.

Il n’a ny théâtre ny baume;

Et Cousin, Saumur et Sercot Ne gaignent plus rien à la paume

Le vers où il est question du Savoyard fait allusion à sa goinfrerie et à son amour de la table, ce qui nous est confirmé par les chansons

1 Voici le titre de cotte «marinade : Le Ministre <V Estât flambé , en vers burlesques. A Paris, chez Jean Brunet, rue Neuve-Saint-Louys, au Canon royal, proche le Palais, Mncxux (1649), iu-4° de 16 pagns. Elle est signée à la fin des lettres D. B. — M. Paul Lacroix l’a réimprimée dans le t. II de son édition de Cyrano de Bergerac, p. 208-224.

du poète ; car notre héros n’était pas un de ces chanteurs vulgaires qui se contentent de répéter les couplets d’autrui : il composait lui-même les paroles de ses airs, et les chantait d’une voix de stentor.

Ses chansons, qu’il débitait avec verve et entrain, avaient le privilège d’attirer la foule : c’était, le plus souvent, des gaillardises et des folâtreries dans le genre de Gaultier Garguille. Les équivoques les plus hardies et les plus gauloises ne le rebutaient pas, il s’y plaisait au contraire. Qu’on veuille bien lire ses chansons des Bouts rimés, du Concombre, des Dames de trente et quarante , etc., et l’on verra combien grande était la licence du langage sous Louis XIII et dans les premières années du règne de Louis XIV. Une des plus célèbres chansons en ce genre était le Jardinage d'amour, dont le premier vers est : Toinon la belle jardinière. .. Elle se chante encore aujourd’hui dans quelques provinces, s’il faut en croire M. Édouard Fournier (voir sa curieuse Histoire du Pont-Neuf ; Paris, Dentu, 1862, in-12, p. 215). Boileau lui-même, le pudique Boileau, la connaissait bien ; car il la cite dans son dialogue en prose : Les Héros de roman (1665), dialogue dirigé contre les romans de mademoiselle de Scudéri. Voici le passage de Despréaux :

a Horatius Codés, chantant la reprise de la chanson qu’il chante dans Clélie :

« Et Phœnisse mesrne publie « Qu’il n’est rien si beau que Cldie.

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