‹ Varietes bibliographiquesChapitre 29 sur 36 · DIOGÈNE · texte numérisé non relu

DIOGÈNE

« Je pense reconnaître l’air. C’est sur le chant de Toinon la belle jardinière. »

Et Boileau ajoute en note : « Chanson du Savoyard, alors à la mode. »

Mais toutes les chansons du Savoyard n’étaient pas consacrées à la muse cynique : quelquesunes (qui le croirait?) peignent l’amour d’un ton langoureux et presque sentimental; d’autres rapportent des faits historiques et célèbrent les exploits de Gaston et du grand Condé; d’autres enfin (et c’est le plus grand nombre) chantent Bacchus et le jus de la treille. C’est là que le Savoyard triomphe ; c’est là qu’il est dans sou élément. Écoutez cette chanson bachique :

Bannissons ces fous Qui plaignent la vie ;

Itesjouissons-nous,

Beuvons, je vous prie.

Brauslons le menton,

Branslons la mâchoire, lia! qu’il fait bon boire Quand on a du bon !

Je ne trouve rien De si délectable,

Que d’avoir du vin Pour goinfrer à table.

Branslons, etc.

Bacchus tient mon cœur :

C’est lui qui m’enflamme;

Sa douce liqueur Resjouit mon âme.

Branslons, etc.

Qui ne branslera De la bonne sorte,

Et qui ne boira,

Le diable l’emporte 1 Branslons, etc.

Citons encore la chanson suivante adressée à Saint-Amant, qui était, comme on sait, poêle, musicien, et surtout buveur :

Ça, beuvons, c’est assez chanté,

Il faut songer à nos bouteilles;

J’ayme mieux boire une santé Que laisser charmer mes oreilles.

Il est vray qu’un bel air est bien délicieux,

Mais quand on chante des merveilles Je trouve que du vin vaut mieux.

Ne te fasche point, Saint-Amant,

Si je parois 1 un peu critique,

1 Le texte du Savoyard (édition de 1665) porte à tort : Si tu parois.

Et blasme trop sévèrement Un si bel art dont tu te picque.

Dis ce que tu voudras, mais alors que je boy,

Bien que j’ignore la musique,

J’entonne pourtant mieux que loy.

Vint la prise de Gravelines par Gaston, duc d’Orléans (1G44), qui excita la verve des rimeurs du temps. Le Savoyard ne fut pas le dernier à adresser ses félicitations au vainqueur; il composa à ce sujet deux chansons intitulées : La Graveline et les Affections portées à la demoiselle Gravelines , dans lesquelles il compare la ville flamande à une femme que le prince poursuit de ses assiduités.

Saint-Amant, de son côté, rimait son Epistre héroï-comique à monseigneur le duc d’Orléans, lorsque Son Altesse estoit au siège de Gravelines, et chantait à l’avance la victoire de Gaston. Dans son enthousiasme anticipé, il lui disait :

Tout l’univers ne parle d’autre chose Que des exploits où ton bras se dispose.

Nostre Pont-Neuf, qui pourtant a de l'âge, Et sous qui gronde, au déniaient du Tage, La riche Seine agréable en son cours, .

De tes vertus s’entretient tous les jours.

Là son aveugle à gueule ouverte et torte, A voix hautaine et de toute sa force,

Se gorgiase à dire des chansons Où ton bonheur trotte en mille façons.

Là sa moitié, qui n’est pas moins pourveue D’habits, d’attraits, de grâce ny de veue,

Le secondant, plantée auprès de luy,

Verse au badaud de la joye à plein muy ; bref ce beau couple, en rimant sainte Barbe,

Dit que dans peu tu prendras, à la barbe De l’Espagnol et du brave Siénois,

Ce qui t’oblige à porter le harnois *.

Cet aveugle du Pont-Neuf, que Saint-Amant ne croit point devoir désigner par son nom, tant cela lui semble inutile, n’était autre que notre Savoyard. Saint-Amant, dans ses vers, nous apprend que le Savoyard avait une compagne, aveugle comme lui ; c’est là un fait qu’il est bon de noter, car on ne le retrouve pas ailleurs, et Dassoucy, qui entre dans des détails assez circonstanciés sur l’illustre chanteur, ne parle aucunement de cette femme qui, on peut le supposer sans faire injure aux mœurs du Savoyard, ne devait pas être son épouse, mais bien sa concubine.

Quelquefois le Savoyard se chantait lui-même, * et se mettait en scène dans les chansons qu’il faisait entendre aux flâneurs du Pont-Neuf. Voici

1 Voir les Œuvres de Saint-Amant, édition Livet, t. I, p. 301-362.

deux chansons qui méritent d’être citées, car elles complètent d’une manière utile les renseignements que nous essayons de donner sur la vie de Philippot. Dans la première, le poêle nous fait connaître la cause qui l’a privé de la vue :

Je suis ce fameux Savoyard,

Qui, par l’adresse de mou art,

Surmonte la mélancolie.

Je ne suis jamais si content Qu’alors qu’en bonne compagnie Je trouve à bien passer mou temps.

N’oubliez pas le Savoyard Avec ses chansons dissolues :

S’il n’eust pas esté si paillard,

Il n’auroit pas perdu la veue.

Malgré la perte de mes yeux,

Mon nom esclatte en divers lieux Sous ce titre d’incomparable :

Si je passe pour débauché,

Je n’en suis pas moins estimable,

Moins heureux ny moins recherché.

N’oubliez pas, etc.

Je vous veux donner desadvis 1 Qui sont dignes d’eslre suivis,

Gravez-les dans vostre mémoire :

Messieurs, c’est que, pour vivre heureux,

1 L’imprimé porte : Je ne veux donner des advis, ce qui est an contre-sens.

Il faut rire chanter et boire,

Parmy les débats 1 amoureux.

N’oubliez pas, etc.

Quand j’ay praliqué mon conseil, Je suis dispos, frais et vermeil.

Je coule heureusement ma vie,

Je fréquente les cabarets,

Les plaisirs de la comédie,

Les jeux, la dance et les ballets.

N’oubliez pas, etc.

L’autre chanson nous apprend une particularité qu’on ne trouve ni dans Saint- Amant, ni dans Dassoucy. Le Savoyard, étant aveugle, ne pouvait sediriger lui-même; il avait, en conséquence, besoin d’un guide, et ce guide était un soldat, sans doute un soldat estropié, un invalide du temps, qui devait distribuer les chansons de sou maître et recevoir en échange les sous des acheteurs :

Je suis l’illustre Savoyard,

Des chantres le grand capitaine,

Je ne meine pas mon soldat,

Mais c’est mon soldat qui me meine.

Accourez, filles et garçons,

Escoutcz bien nostre musique; L’esprit le plus mélancholique Se resjouit à mes chansons.

’ I! vaudrait mieux lire : ébats.

Je suis l’Orphée du Pont-Neuf;

Voici les bestes que j’attire :

Vous y voyez l’asne et le bœuf,

Et la nymphe avec le satyre.

Accourez, etc.

J’ay chanté Dacchus et l’Amour,

Car je voy que chacun les ayme; Maintenant je veux, à mon tour, Devant vous me chanter moy-mesme.

Accourez, etc.

J’ay signalé tous les lauriers De nos vaillans foudres de guerre, Comme de ceux qui les premiers Et derniers combattent au verre.

Accourez, etc.

Moy-mesme, j’ay tant combattu Dans le champ do la bonne chère, Que pour marque de ma vertu Mes yeux ont perdu leur lumière.

Accourez, etc.

Mais ce vin dont je suis charmé, Malgré cette offense reçeue,

Pour estre toujours bien aymé,

M’oste le regret de la voue.

Accourez, etc.

Homère, ce chantre divin,

Comme moy digne de mémoire,

Eut tant d’amour pour le bon vin Qu'il perdit les yeux de trop boire.

Accourez, etc.

Les courlisans du grand Henry *,

Les enfans de la gibecière,

Me tiennent pour leur favory Et m’en font tous le pied derrière.

Accourez, etc.

Nos voisins les opérateurs Disent que dans leurs boetelettes Ils n’ont pour resjouir leurs cœurs Rien si bon que mes chansonnettes.

Accourez, etc,

Ces menteurs arracheurs de dents En ma faveur sont véritables.

Quand ils disent à tous venans Que mes chansons sont délectables.

Accourez, etc.

L’honneste homme, en passant chemin, Ne croit pas en estro moins sage, D’escouter le chant tout divin D’un si ravissant personnage.

Accourez, etc.

N’ayez peur, chantant devant vous,

Que vostre bourse soit coupée;

Je ne vois point autour de nous De nobles à la courte espée.

Accourez, etc.

1 C’est-à-dire les voleurs du Pont-Neuf. « On appelle à Paris les courtisans du cheval de bronze les filous et les personnes de mauvaise vie qui fréquentent le Pont-Neuf pour y attrapper quelqu’un.» Dictionnaire comique do Le Roux, édition de 1750, première partie, p. 120.

Enfin, si vous n’estes esraeus De mes aymables gentillesses.

Je voudrois vous voir tous pendus Au col de vos chères maîtresses.

Accourez, tilles et garçons,

Venez ouyr nostre musique,

Et que chacun de vous se picque De bien achepter mes chansons.

Rapportons maintenant les curieux détails que donne Dassoucy sur notre personnage. L’Empereur du burlesque avait quitté Paris en 1653, pour se rendre à Turin auprès de Leurs Altesses de Savoie. Dassoucy, qui s’embarrasse peu de donner des dates exactes, dit ne savoir si ce fut en 1654 ou 1655 qu’il entreprit ce voyage; mais ce fut en 1653, comme le remarque fort bien M. Émile Colombey, dans une note de son excellente édition de Dassgucy *. Dassoucy s'était embarqué sur la Saône et se dirigeait vers Chàlonssur-Saône, pour se rendre de là à Lyon. Ce fut pendant ce trajet qu’il fit la connaissance du Savoyard. Mais, avant de transcrire la curieuse page de Dassoucy relative au Savoyard, il est utile d’expliquer dans quelles circonstances eut lieu la rencontre du pauvre poète avec l’illustre chantre du Pont-Neuf.

1 Voir les Aventures burlesques de Dassoucy ; nouvelle

Dassoucy continuait son voyage, qui devait être si plein de péripéties diverses. Il s’était embarqué sur la Saône et, pour tuer le temps, jouait au piquet avec un honnête gentilhomme qui était au nombre des passagers, sans se douter des ruses que tramait contre lui pendant ce temps un cuistre du nom de Triboulet. Ce pédant, plein d’hypocrisie et de cagotisme, avait pris à partie Pierrotin, le page de musique de Dassoucy, et l’interrogeait sur les mœurs et la religion de son maître. Le malin page répondait d’un air narquois aux questions insidieuses du cagot. Irrité, le cagot se précipite contre l’infortuné Pierrotin et l’aurait mis en pièces, sans la prompte intervention du gentilhomme et de deux Pères capucins. Le cuistre, peu satisfait de ce qu’on lui a arraché sa proie, se retourne contre Dassoucy et l’accable d’injures; il le traite de parpaillot, de juif, de réprouvé. Le cas était grave pour Dassoucy; car la foule s’attroupait, et était disposée à prendre fait et cause pour le pédant. Heureusement Dassoucy prouva qu’il était bon catholique, et cela d’une manière péremptoire, en tirant de sa poche un livre d’heures et en montrant une petite croix d’or qu’il portait au cou. Il ajoula

édition, avec préface et notes, par Émile Colombey ; Paris, Delahays, 1858, in-12.

qu’il avait été élevé par les Pères jésuites, et qu’il avait si bien appris son catéchisme qu’il aurait pu le réciter à rebours; et sur-le-champ il en débite trente pages, sans hésiter aucunement , ni manquer d’aucune syllabe. Cette preuve convaincante de la dévotion de Dassoucy lui concilie l’estime générale. Il raconte ensuite la vie de Triboulet, qu’il avait connu à Paris, et couvre le cuistre de confusion et de honte. Le gentilhomme et les religieux qui l’avaient assisté dans sa querelle avec le pédant le prièrent alors de vouloir bien leur chanter quelques airs. Dassoucy ne se le fit pas dire deux fois, et se mit en devoir de satisfaire à leur désir. Mais laissons parler Dassoucy : «... Je fis apporter mon téorbe, sur le- (i quel ayant fait dire à mes pages de musique « plusieurs chansons touchantes et passionnées, « j’attiray un auditeur qui fera bien voir le pro- « grès que j’ay faict dans l’empire des Muses, a puisque celuy qui attiroit plus de bestes en un * jour qu’Orphée n’en eust attiré en dix ans, me « reconnut pour son Apollon et pour son maître. « Celuy-cyestoit un homme qui avoit beaucoup de « sujet de se plaindre de la nature, qui ne lui avoit « pas accordé, comme au reste des animaux, la fa- « cultédediscerûerles objets, puisque, faute d’une « paire d’yeux, il estoit contraint d’en prendre à « louage du tiers et du quart, et se laisser con-

a (luire comme la plupart des grands, qui ne a voyent le plus souvent que par les yeux d’au- « truy. Mais, en récompense, il n’avoit rien à « reprocher à cette bonne mère touchant la dis- « position de ses oreilles, dont il avoit, de chaque a costé des mandibules, pour le moins un bon « quartier; mais si belles et si vermeilles que, « bien que son nez ne fust pas moins haut en « couleur, on avoit de la peine à juger qui em- « portoit le prix, ou la pourpre de son nez ou le « cinabre de ses oreilles... » Dassoucy, surpris de se voir aborder par cet aveugle qui le comble de louanges, lui demande qui il est. « Je suis, « dit-il, de la race des Amphions et des descen- « dants d’Homère, et j’ose dire que j’ay encore « quelque avantage sur ce divin personnage :

« car, bien qu’il fust aveugle comme je suis, et « qu’il chantast ses vers publiquement par les « portes comme je chante les miens, il n’avoit « que la jambe velue, et moi je suis velu comme a un ours par tout le corps. Tel que vous me « voyez, monsieur, apprenez que je suis un en- « fant des Muses des plus célèbres et des plus « chéris, poète et chantre fameux ; mais un chan- « tre doué d’un organe si puissant et d’une voix « si éclatante et si forte que, pourveu que j’aye « pris seulement deux doigts d’eau-de-vie, si je « chantois sur le quai desAugustins, leroy m’en-

« tendroit des fenestres de son Louvre. Cela dit, « sans attendre d’estre prié, il tira de sa poche « un petit livre couvert de papier bleu, et, l’ayant « donné à un jeune garçon qui luy servoit de « guide, ils unirent tous deux leurs voix, et, tous a deux, le chapeau sur l’oreille, ils chantèrent « ces agréables chansons :

« Hélas ! mon amy doux, etc.

« et celte autre, que chantoit autrefois Gautier « Garguille :

« Baisez- moy, Julienne ;

« Jean Julien, je ne puis.

« Après celle-cy, il en chanta une de sa façon « toute nouvellement fabriquée, dont le litre « estoit celuy-cy : Chanson pitoyable et récréa- « tive sur la mort d’un cordonnier qui se coupa « la gorge avec son tranchet, pour se venger de « l’infidélité de sa femme*. »

Cette chanson plut infiniment à Dassoucy, qui continua d’interroger le Savoyard. « Je m’appelle, « dit-il, Phiüppot, à vostre service, autrement le t Savoyard, et, si vous passez jamais surlePont- « Neuf, c’est sur les degrés de ce pont que vous

1 Cette chanson ne se trouve pas dans l’édition du Savoyard de 1665.

« verrez mon Parnasse ; le cheval de bronze est « mon Pégase et la Samaritaine la fontaine de « mon Hélicon... »

Après ces paroles, il donna à Dassoucy un de ses livres de chansons. Dassoucy, pour ne pas être en reste de politesse avec lui, lui offrit un volume des siennes ; mais le chantre <lu Pont- Neuf refusa, en disant qu’elles étaient trop belles pour les habitués delà Samaritaine. Alors Dassoucy tira un écu de ses chausses et le remit entre les mains du Savoyard, qui accepta la pièce de monnaie avec joie et empressement.

Nos voyageurs arrivent à Chùlons-sür-Saône, et se mettent à la recherche d’un gîte pour passer la nuit. On trouve une hôtellerie qui parait convenable. Dassoucy quin’oubliejaraaisles droits de son estomac, n’a rien de plus pressé que de fureter dans la cuisine pour donner ordre aux sauces. Pendant qu’il se livre à cette agréable occupation, on entend tout à coup un grand bruit: c’étaient le Savoyard et le pédant Triboulet qui s’escrimaient à coups de poing. Quelle était la cause de ce combat? Une épaule de mouton. 11 faut lire dans Dassoucy le récit épique de cette bataille bouffonne. Le Savoyard prétendait que l’épaule de mouton lui appartenait, « d’autant « qu’il en avoit desjà arresté le marché avec le « maître du logis. Le pédant, d’autre part, qui

« s’en estoit déjà saisi, disoit en jurant que jureajurando l’épaule lui appartenoit, et, la prenant « par le manclie, se targuoit sur le droit des « gens, et crioit de toute sa force : « Qui tenet, « possessio valet. » La lutte fut vive : le Savoyard, pour ôter l’avantage du jour à son adversaire, éteignit la chandelle de la cuisine, et se rua sur Triboule t . Ce dernier, prévoyan t celte attaque, fît un pas en arrière et appliqua de toute la force de son bras un vaillant coup de l’épaule de mouton sur la mâchoire du Sovoyard. Irrité de cet outrage, le Savoyard saisit une broche armée d’une éclanche de mouton, qui rôtissait devant le feu, et, s’en escrimant à tort et à travers, la dirigea contre le ventre de son ennemi, qu’il eût percé de part en part si on ne lui eût arraché des mains cette arme redoutable. Le marmiton et le cuisinier enlèvent donc la broche au Savoyard ; « mais ils ne purent si bien faire que le juste ciel, « qui ne vouloit pas que ces deux valeureux « champions se battissent avec désarmés inégales, a ne luy fist miraculeusement rester le gigot dans a ses mains. Adonc commença la furieuse bâti taille

« Entre l’épaule et le gigot,

« Le Savoyard et le cagot. »

Le Savoyard reste vainqueur dans cette lutte

mémorable. En récompense de sa bravoure, on le mène triomphalement dans la salle du souper, t où pendant qu’assis à nostre table, il serécom- « pensoit de ses fatigues sur une autre épaule, « qui, jointe à un gros dindon, faisoit le prix de « ses conquestes, je fis ces vers à sa gloire, que « je luy donnay pour son dessert :

« Savoyard, je t’apreste à boire a Et le rends grâces, Philippot,

« D’avoir, à grands coups de gigot,

« Vengé les filles de Mémoire,

« Et de ce docteur ostrogot,

« Démantibulé la mâchoire »

Le surlendemain, Dassoucy était à Lyon, où il rencontroit Molière et les Béjart.

Depuis cette fameuse lutte avec Triboulet, on perd de vue le Savoyard, et les détails manquent absolument sur ses faits et gestes. Toutefois il est certain pour nous qu’il revint à Paris, et continua de chanter sur le Pont-Neuf, théâtre de ses premiers exploits. Il devait encore exister en 1667, lorsque Boileau écrivait ces vers de la satire IX :

Vous vous flattez pcut-cstre, en vostre vanité, D’aller comme un Horace à l’immortalité.

Mais combien d’écrivains, d’abord si bien reçeus, Sont de ce fol espoir honteusement déçeus I

Combien pour quelques mois ont veu fleurit leur Dont les vers en paquet se vendent à la livre! [livre Vous pourrez voir un temps vos escrils estimés, Courir de main en main par la ville semés,

Puis de là tout poudreux, ignorés sur la terre. Suivre chez l’épicier Neuf-Germain et la Serre, Ou, de trente feuillets réduits peut-estre à neuf, Parer demi-rongés les rebords du Pont-Neuf.

Le bel honneur pour vous en voyant vos ouvrages Occuper le loisir des laquais et des pages.

Et, souvent dans un coin renvoyés à l’écart.

Servir de second tome aux airs du Savoyard!

Il nous reste, pour terminer cet article, à donner quelques indications bibliographiques sur les * chansons du Savoyard. Le recueil de ses chansons est très -rare; bien qu’il ait eu les honneurs de plusieurs réimpressions. Au surplus, rien d’étonnant à cela ; car les exemplaires de ce livre ont passé par les mains peu conservatrices des • x^pages et des laquais. Le Manuel du libraire du savant M. Brunet indique, au mot Recueil (Voy. la 4' édit., t. 1Y, p. 46), des éditions de 1645, de 1656 et de 1661. Quant à nous, nous n’avons vu que la suivante : Recueil nouveau des chansons du Savoyard, par luy seul chantées dans Paris. A Paris, chez la vefve Jean Promé, demeurant rue de la Bouderie, au bout du pont Saint-Michel, mdclxv (1665), in-12 de 129 pages (la dernière, numérotée par erreur 139), plus la

table. Cette édition est peu correcte et pleine de fautes : des mots, des vers entiers ont été omis par l’imprimeur, ce qui rend le texte souvent peu intelligible. Quelques-unes de ces chansons se retrouvent dans deux volumes très-rares et trèscurieux, surtout le second, et dont voici les titres exacts : Les Orgies de Bacchus, ou Chansons à boire , contenant plusieurs beaux airs de cour et chansons bachiques avec celles du Savoyart. A Paris, chez Nicolas Boisset, imprimeur et libraire, place Maubert, à, l’image Saint-Estienne, sans date ; in-12 de 4 feuillets liminaires et 132 pages (quoi qu’en dise le titre, il y a dans ce recueil fort peu de chansons du Savoyard), et La Caribarye des artisans , ou Recueil nouveau des plus agréables chansons vieilles et nouvelles , propres pour les gens de métier et autres, contenant plusieurs airs de cour , chansons musicales, à boire, dancer, pastorales, de guerre, de batailles et victoires obtenues par les François ou leurs alliés, de prises de places et autres, nommément de la mort du feu roy d’heureuse mémoire, Louis XIII, et du baptesme du roy Louis XIV, à présent régnant, et mort d’autres personnes illustres. Paris, Nicolas Boisset, sans date (après 1643) ; in-12 de 200 pages.

Avril 1862 .

CLAUDE LE PETIT

CLAUDE LE PETIT

On s’est beaucoup occupé, dans ces derniers temps, de Claude Le Petit et de sa fin tragique en place de Grève; mais bien des erreurs ont été répandues au sujet de ce malheureux poète, et nous allons essayer de les rectifier dans cette notice.

Boileau, qui avait pu voir de ses yeux le supplice de Le Petit, a dit au deuxième chant de Y Art poétique :

Toutefois n’allez pas, goguenard dangereux,

Faire dieu le sujet d’un badinage affreux :

A la fin tous ces jeux que l’athéisme élève Conduisent tristement le plaisant à la Grève.

Et les commentateurs de Boileau sont tous d’accord que le poète a fait allusion dans ces vers à la mort de Lo Petit. Brossette s’explique en ces termes dans son commentaire : « Quelques an- « nées avant la publication de ce poème (Y Art « poétique ), un jeune homme fort bien fait, « nommé Petit, fut surpris faisant imprimer des « chansons impies et libertines de sa façon. On

« lui fit son procès, -et il fut condamné à être « pendu et brûlé nonobstant de puissantes solli- « citations qu’on fit agir en sa faveur. »

La note de Lefebvre de Saint-Marc, sur ces vers de Boileau, doit être aussi rapportée, car elle ajoute quelques nouveaux détails à ceux qu’a donnés Brossette. « Les deux vers qui don- « nent occasion à cette remarque (dit Saint-Marc) « ont trait à la triste fin de Petit, auteur du Paris « ridicule, poeme d’un burlesque très ingénieux « et fort supérieur à la Rome ridicule de Saint- « Amant dont il est une imitation. Petit fut déo couvert assez singulièrement pour l’auteur de a quelques chansons impies et libertines qui cou- « roient dans Paris. Un jour qu’il etoit hors de « chez lui, le vent enleva de dessus une table « placée sous la fenêtre de sa chambre quelques « carrés de papiers qui tombèrent dans la rue. « Un prêtre qui passoit par là les ramasse, et « voyant que c’étoient des vers impies, il va sur- « le-champ les remettre entre les mains du pro- « cureurdu roy. Aumoyendesmesuresqui furent « prises, Petit fut arrêté dans le moment qu’il « rentroit, et l’on trouva dans ses papiers les « brouillons des chansons qui couroient alors. « Malgré tout ce que purent faire des personnes « du premier rang que sa jeunesse interessoit « pour lui, il fut condamné à estre pendu et

CLAUDE LE PETIT

« bruslé. Ce poete, très bien fait de sa personne, « etoit fils d’un tailleur de Paris et très en état « de se faire un grand nom par un meilleur usage « de ses 'talents. Je tiens ce detail de quelqu’un « qui l’avoit connu lui et sa famille. »

On ne saurait rien de plus sur Claude Le Petit, si M. Francis Waddington n’avait publié il y a quelques années (en 1857) les Mémoires de Jean Rou *, écrivain protestant et ami du malheureux poète. Le chapitre curieux et plein de détails nouveaux que Jean Rou consacre à Le Petit, a été reproduit en entier par M. Paul Lacroix en tète de son excellente édition du Paris ridicule; mais il est trop long pour que nous le citions à notre tour, et nous renverrons le lecteur à la préface du savant bibliophile.

Il semblait que tout fût dit sur Claude Le Petit, surtout après la publication des Mémoires de Jean Rou , mais il restait encore deux points importants à éclaircir : la date de la condamnation du poète et la cause de son supplice. La lecture

1 Voici le titre de cet ouvrage : Mémoires inédits et opuscules de Jean Rou, avocat au Parlement de Paris (1659), secrétaire-interprète des états généraux de Hollande depuis P année 1689 jusqu’à sa mort (1711), publies pour la Société de l'histoire du protestantisme français d’après le manuscrit conservé aux archives de l'État à La Haye, par Francis Waddington. Paria, 1857, 2 vol. in-8°, plus un supplément de 17 pages qui ne se trouve que dans quelques exemplaires.

3X0 VARIÉTÉS bibliographiques.

(le l'arrêt de condamnation, qu'on verra plus loin, répondra d’une manière complète à cette double question.

Mais avant de parler du procès qui coûta la vie à Le Petit, il est utile de dire quelques mots de la biographie du poète. Nous résumons ici le plus brièvement qu’il nous est possible les renseignements que nous fournissent Jean Hou et les pièces du procès.

Claude Le Petit naquit à Beuvron, près de Forges en Normandie, vers 1638 ou 1639. 11 fut élevé chez une de ses tantes et ensuite aux Jésuites, où il fit sa philosophie. Jean Rou dit qu’il quitta tout à coup le collège et les études par suite d’une correction un peu forte qui ne lui avait été que trop justement infligée. Cette assertion doit être inexacte, car Claude Le Petit avoit fait sa philosophie (comme il le déclare lui-même dans l’interrogatoire subi devant le Parlement) et devait, en conséquence, avoir terminé ses études. Quoi qu’il en soit, à sa sortie de collège il se lia avec un frère du couvent des Augustins. A la suite d’une querelle (Jean Rou ne nous en dit pas les motifs), il tua par surprise le jeune novice d’un coup de poignard dans l’église même du couvent. Pour éviter les conséquences de ce meurtre. Le Petit quitta Paris et la France et se mit à voyager en divers pays, notamment en Ita-

CLAUDE LE PETIT

lie et en Espagne. Ces voyages durèrent plusieurs années. Lorsqu'il crut que le souvenir du meurtre par lui commis était effacé, il revint en France, et c’est à cette époque que Jean Itou fit la connaissance de notre poète.

Dans son séjour à Rome et à Madrid, Claude Le Petit s’était plongé dans toutes sortes de débauches et avait contracté un malheureux penchant à l’impiété. Il avait déjà composé quelques vers, où la morale pas plus que la décence n’étaient respectées. De retour en France il continua le même genre de vie, rimant de jour en jour de nouvelles ordures, malgré les sages remontrances de son ami Jean Rou. Claude Le Petit s’était fait sur ces entrefaites recevoir avocat au Parlement de Paris, mais il est permis de croire qu’il suivit peu assidûment le barreau. Il préférait vivre dans la paresse et dans la débauche. La misère vint bien vite, et, pour tirer quelque argent de sa plume, il se mit en relations avec un libraire pour l’impression de son Paris ridicule : il devait recevoir pour ce poème une somme de cent écus. Jean Rou, à qui le poète avait demandé avis sur le traité qu’il voulait conclure, lui conseilla sagement de rompre le marché, et lui dit que ce livre lui attirerait sûrement quelque méchante affaire. Claude Le Petit convint que son ami avait raison, mais il s’excusa

en disant que son nom ne paraîtrait pas sur le frontispice du poème; il ajouta qu’étant dans la misère il avait cru devoir accepter l’offre des cent écus à lui faite par le libraire, et que sur cette somme il avait touché par avance vingt écus qui déjà étaient ricassés.

Les craintes qu’avait manifestées Jean Rou n’étaient malheureusement que trop fondées. Un mois après cet entretien, Claude Le Petit était arrêté et plongé dans les cachots du Châtelet, sous le coup d’une accusation capitale. Mais laissons ici parler les Mémoires de Jean Rou : « Je viens « présentement au dernier période de la vie du « malheureux Petit. Un mois ne se passa pas de- « puis cet avis trop tardif qu’il m’éloit venu de- * mander, qu’une brouillerie survenue entre le « libraire avec qui il avoit traité et l’imprimeur « qui devoit travailler à l’ouvrage, porta ce der- « nier à deceler tout le dessein de cette édition, « alléguant en justice que cette piece etoit pleine « d’impieté. Aussitost on se saisit de la personne « du libraire qui, interrogé touchant l’auteur, ne « put se defendre de nommer Le Petit. Il -est en a même temps mis en prison et tous ses papiers « enlevés. On trouva là dedans des choses abo- « minables, et il fut bientost condamné au feu « dans lequel il périt, mais en affectant la pre- « tendue constance qu’il avoit si mal à propos

CLAUDE LE PETIT

o admirée dans le supplice de cet autre misérable a qui Ta voit précédé *. J’appris cela au bout de a huit jours dans la province où j’estois allé faire « voyage, comme j’ai dit, pour le mariage de ma « sœur, et je ne pus m’empesclier de deplo- « rer le sort de ce misérable. S’il eust esté ap- « puyé de la moindre recommandation, il auroit « pu estre sauvé parce que plusieurs de ses juges, et et principalement les jeunes, lesquels ont d’or- <t dinaire assez de penchant à l’indulgence quand « il s’agit d’ouvrage où il paroit de l’esprit, rea présentaient en sa faveur que toutes ces pièces « prises avec lui, quelque condamnables qu’elles a fussent dans le fond, n’etant que de vieille « date, pou voient estre pardonnées à une jeu- « nesse imprudente que le feu de l’imagina- «tion avoit emportée, sans bien savoir ce « qu’elle faisoit. Mais tous ces beaux discours « ne purent trouver grâce auprès des vieux bar- « bons, et comme Le Petit estoit d’une naissance « trop obscure, et que ses parents mesme, aussi « dénués que lui de tout crédit et support, n’a- « voient pas l’assurance de se présenter pour tà- « cher d’obtenir sa grâce, il fut abandonné à son

• L’auteur veut parler d’un nommé Chauison qui fut brûlé en place de Grève pour sodomie. Claude Le Petit' a fait sur la mort de ce malheureux un sonnet qu’on peut lire dans les Mémoires de Jean Rou.

« mauvais destin et périt de la manière que j’ai « fait voir*. »

Ces lignes de J. Rou sont curieuses, mais renferment quelques inexactitudes que nous croyons devoir relever dès à présent : 1° il n’est pas exact de dire que l’imprimeur a dénoncé à la justice l’impression du livre intitulé : Paris ridicule, car l’imprimeur lui-même est condamné en même temps que Cl. Le Petit et pour le même fait, ainsi qu’on le verra ci-après; 2° il ne s’agit pas ici de l’impression de Paris ridicule ,

mais d’un autre ouvrage : Le B des Muses,

ou les neuf pucelles putains ; 3° ce ne fut pas le

poème de Paris ridicule , mais bien le B des

Muses qui fut cause de la condamnation de Cl. Le Petit.

Claude Le Petit ne fut pas seul arrêté ; les deux frères Eustaehe et Pierre Rebuffé, compagnons imprimeurs, qui avaient aidé à l’impression du B des Muses , furent également mis

en prison. Le prévôt de Paris jugea les coupables, et, par une sentence du Châtelet du 26 août 1662, Claude Le Petit, déclaré atteint et convaincu du

' Jean Rou dit en note que le supplice de Le Petit eut lieu en 1664. « Je ne saurois dire (écrit-il) si ce fut en 1664 ou 5 ou 6, car je fis un séjour de près de trois ans h Châteaudun, savoir en ces trois années ; je penche plus pour 1664. » J- Rou se trompe, car l’exécution de Claude Le Petit eut lieu en 1662, comme on le verra plus loin»

CLAUDE LE PETIT. 325

crime de lèse-majesté divine et humaine pour

avoir composé le livre intitulé : Le B des

Muses et autres écrits contre l’honneur de Dieu et de ses saints, fut condamné à avoir le poing droit coupé et à être brûlé vif en place de Grève. Par la même sentence Eustache Rebuffé était condamné à être fustigé et banni pour neuf ans de la ville de Paris. Pierre Rebuffé en fut quitte pour être admonesté en la chambre du conseil, avec défense de récidiver sous peine de punition.

Sur l’appel interjeté par les condamnés, intervint un arrêt du Parlement, en date du 31 août 1662, qui confirma purement et simplement la sentence des premiers juges ; la seule grâce qu’obtint Claude Le Petit fut qu’il serait étranglé secrètement au poteau avant d’être brûlé.

Voici, au surplus, l’arrêt du Parlement :

« Veu par la Cour les procès criminels faits a par le prevost de Paris ou son lieutenant civil « à la requeste du substitut du procureur general a du roy contre Claude Le Petit, natif de Beua vron, Eustache et Pierre Rebuffé, compagnons « imprimeurs, defendeurs, prisonniers à la Con- « ciergerie du Palais, ledit Le Petit, accusé « d’avoir fait le libelle intitulé : Le Bordel des * Muses, ou les neuf pucelles putains , plusieurs « feuilles escriptes de sa main faites contre i’hon-

« neur de Dieu et de ses saints, lesdits accusés a appelants des sentences contre eux rendues a les 26 et 29 aoust présent mois ; ladite sentence a du 26 aoust, par laquelle ledit Le Petit auroit « esté déclaré duement atteint et convaincu du « crime de leze majesté divine et humaine pour a avoir composé, escrit et fait imprimer les escrits « impies, détestables et abominables contre l’hon- « neur de Dieu et de ses saints, pour réparation « de quoy ledit Le Petit seroit mené, conduit nud « en chbmise, la corde au col par l’executeur de « la haute justice, dans un tombereau au devant « de la principale porte de l’eglise de Nostre Dame « de Paris où estant à genoux, declareroit à haute « et intelligible voix que meschamment et impie- « ment il auroit composé, escrit et fait imprimer « les escrits et libelles par luy recognus men- « tionnés au procès, dont il demanderoit pardon « à Dieu, au roy et à justice ; ce faict, seroit con- « duit et mené en la place de Grève où il auroit « le poing droit couppé, puis attaché à un poteau a et bruslé vif avec son poeme, et les cendres a jettees au vent, ses biens acquis et confisqués a au roy ou à qui il appartiendroit, sur iceulx « préalablement pris la somme de 400 livres « parisis d’amende en cas que confiscation aye a lieu au profit du roy ; et à l’esgard de Pierre et a Eustacbe Rebuffé, imprimeurs, seroient gardés

CLAUDE LE PETIT

a jusqu es après l’execution ; seroit le nommé a Chabot *, pris au corps pour estre ouy et inter- « rogé sur les faits résultants du procès ; mesmes a seroient les exemplaires et les escrits imprimés o estans en sa possession saisis; ladite sentence « du 29 aoust, par laquelle, pour les causes re- « sultans du procès, ledit Eustaehe Rebuffé au- « roit esté condamné assister à l’amende lionoo rable dudit Petit; ce faict, seroit mené attaché a au tombereau dans lequel seroit ledit Le Petit, « dans la place de Greve, où il seroit battu et « fustigé nud de verges et encore au devant du o collège royal de l’Université, et banny pour « neuf ans de la ville, paroisse et vicomté de Pa- » ris, et à l’esgard dudit Pierre Rebuffé, qu’il se- <x roit mandé et admonesté en la chambre du « conseil de la faute par luy commise, defenses « à luy de récidiver sous peine de punition ; ouïs « et interrogés lesdits accusés sur les causes d’apa pel et cas à eux imposés, tout considéré.

1 Ce Chabot"(ou Cliabat) était un ami de Cl. Le Petit, et ce fut lui qui causa la perte du poëtc. Dans son interrogatoire devant le Parlement, Cl. Le Petit dit que c’est à son retour de Hongrie qu’il a fait les écrits incriminés; il ajoute que Chabot l’a rencontré, il y a trois mois, à l’abbaye de Saint-Germain des Prés, et lui demanda s’il était vrai, comme le bruit en courait, qu’il voulût se faire moine et brûler ses écrits satiriques. Chabot détourna Le Petit de celte idée et lui offrit cinquante pistoles pour ’impres* sion de son livre.

JS8 VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES.

« Il sera diet que la Cour, en tant que touche « l’appel dudit Le Petit, dict qu’il a esté bien a jugé, mal et sans grief appelé par ledit Le Petit « et l’amendera; et sur l’appel desdits Rebufifé a « mis et met ladite appellation au néant ; or- « donne que la sentence de laquelle a esté appelé et sortira son effect ; les condamne à l’amende « ordinaire de douze livres, et pour l’exécution « du présent arrest, ladite Cour a renvoyé etren- « voye lesdits Le Petit, Eustache et Pierre Re- « buffé, prisonniers, par-devant le prevost de « Paris ou son lieutenant civil.

<r De Mesmes.

* Du Tillet.

« A esté arresté qu’avant que ledit Le Petit a expirera par le feu, iceluy Le Petit sera secre- « tement estranglé au poteau .

« De Mesmes.

« Du Tillet.

« XXXI Aoust MDCLXII. »

L’arrêt fut exécuté le lendemain, 1 er septembre, et Claude Le Petit mourut avec courage et fermeté. Pierre du Pelletier, un des amis du poète, et poète lui-même, qui avait été témoin du supplice, écrivit sur la mort de Le Petit un sonnet que nous croyons devoir reproduire :

CLAUDE LE PETIT

A l'A. du L«.

SONNET

De ton lugubre sort l'objet épouvantable Se présente à mes yeux et m’emplit de fureur; Aux clartés de ce feu qui fait voir ton erreur Ton repentir aussi n’est pas moins remarquable.

Des hauts secrets des cieux le secret redoutable Fait qu’à chaque moment je frémis de terreur : Quoique pour tou péché mon cœur soit plein d’hor- Le genre de ta mort me semble insupportable, [reur

J’ay leu dedans ton cœur de pieux sentimens.

J’en ay veu quelquefois les plus purs mouvemens, Et ces divins escrits peuvent mieux nous le dire.

La vertu fut souvent ton objet le plus cher.

Miracle surprenant et qu’il faut qu’on admire, Que le chemin au ciel pour toy soit un bûcher i

François Colletet, qui connaissait aussi Cl. Le Petit, a consigné la note suivante sur son malheureux ami dans un manuscrit conservé à la bibliothèque du Louvre, et intitulé : Mémoires des choses arrivées de nostre temps, particula-

1 C’est-à-dire à Fauteur du livre. Ce sonnet se trouve dans les feuillets liminaires du volume intitulé : Les plus belles pensées de saint Augustin, prince et docteur de l’Église , mises en vers françois par C ■ Le Petit. Paris, J. -Baptiste Loyson, 1666, in-12.

rités et autres galanteries recueillies pour servir à l’histoire et pour en garder le souvenir dans le cabinet, 1669, in-4° de 174 feuillets. Ce passage se trouve au feuillet 26 : « Ce jourd’hui, o premier jour de septembre (1662), fut bruslé « dans la place de Greve, à Paris, après avoir eu « le poing couppé, fait amende honorable devant * Nostre-Dame de Paris et esté estranglé Claude « Petit (sic), advocat en Parlement, auteur de « L’Heure du Berger et de L’Eschole de l’inte- « rest, pour avoir fait un livre intitulé : Le Bor- « del des Muses, escrit Y Apologie de Chausson, « le Moyne renié et autres compositions de vers a et de prose pleines d’impietés et de blasphémés « contre l’honneur de Dieu, de la Vierge et de « l’Estat. Il estoit âgé de 23 ans *, et fut fort re- « gretté des honnestes gens à cause de son bel « esprit qu’il eust peu employer à des choses « plus dignes de lecture. »

Loret, enfin, dans sa Muse historique (lettre du 2 septembre 1662) a dit quelques mots du supplice de Claude Le Petit, mais sans prononcer le nom du poète. Après avoir parlé du commandant de Boulogne-sur-Mer, qui venait d’ètre roué pour crime de rébellion, il ajoute :

• Dans son interrogatoire, Claude Le Petit dit être âgé de vingt-trois à vingt-quatre ans.

CLAUDE LE PETIT. 381

Un autre execrable vaurien Odieux à tous gens de bien,

Un fol, un impie, un infâme Doit Gnir ses jours par la flamme Aujourd’hui dans cette cité.

Mais pour le trop d’énormité De son abominable offense.

Je la sacrifie au silence.

Et pourtant, Claude Le Petit, malgré ses habitudes de débauche et son penchant trop vif à l’impiété, n'était pas complètement irréligieux ! Ce qui le prouve, c'est son ouvrage intitulé : Les plus belles Pensées de S. A ugustin qui ne parut qu'en 1666, c’est-à-dire quatre ans après sa mort. Du Pelletier, éditeur de ce livre, a joint à l'ouvrage une lettre en forme de préface à monsieur l’abbé de la S..., datée de Paris, le 27 février 1666, dans laquelle on trouve des détails curieux qui doivent trouver place dans cette notice, car ils complètent les renseignements que nous donnons sur Le Petit. Dans cette lettre il prend la défense de son ami et cherche à établir que Cl. Le Petit n’était pas foncièrement corrompu et qu'il croyait aux sublimes vérités du christianisme. Voici quelques extraits de cette préface :

« Monsieur (dit Du Pelletier à l'abbé de la S.. .),

« la foiblesse humaine ne juge des choses que « selon les apparences, parce qu'elle n’a des yeux

a que pour en voir le dehors, et tout ce qu’il y a « de secret se desrobe à sa veue. Si l’on considéré « le genre de mort du traducteur de cet ouvrage,

« on aura peine à le défendre, et ceux qui ont eu

* part à quelques-uns de ses secrets passeront « pour coupables. Mais je connois la solidité de « vostre jugement et je sçais que la fumée de son

* buscher ne vous a point offusqué les yeux, et « mesme j’ose dire que ce mort qui, en quelques- « unes de ses actions, s’est rendu criminel, ne « l’a pas été en toutes; et, certes, cet ouvrage le « tesmoigue assez puissamment sans qu’il soit « besoin que je le justifie... Et véritablement si « je ne sçavois fort bien que vous avez l’art d’un t parfait discernement, je veux dire que vous ne «jugez pas à la façon du vulgaire,’ je n’aurois « garde de vous asseurer que ce coupable m’a « quelquefois permis de lire au fond de son « cœur... Les belles allées du jardin de Saint-

* Victor où l’on peut voir les traces d’un grand

* nombre d’excellens personnages, ont souvent « esté les témoins de quelques pieux entretiens « que nous y avons eus ensemble : c’est là qu’il « m’a fait connoistre que parmy les emportemens « et la licence d’une jeunesse mal conduite, il « se trouve de certains momens où ia grâce com- « bat avec le libertinage dans le cœur inquiet du « pécheur, et qu’elle n’en est pas toujours victo-

CLAUDE LE PETIT. 333

« rieuse. Ces vers, qu’il m’a voit confiés et que je « vous donne, parleront mieux que moy de cette

* vérité : ils vous diront que ses pensées n’ont « pas toujours esté criminelles. Au reste, mon- € sieur, ce trespas funeste dont je ne puis parler t sans quelque atteinte de douleur et sans laisser « choir des larmes sur le papier, nous doit tenir « lieu de leçon salutaire en nous avertissant de « ce que dit le grand S. Augustin, que nostre a confiance ne doit point estre sans crainte et t nostre joye sans inquiétude, puisque l’avenir t nous est inconnu... Je voy bien qu’il faut plus

* tost chercher du feu dans le sanctuaire pour t nous enflammer de l’amour divin, que des t lumières pour l’esprit dans l’escole de Platon

* ou dans le superbe Lycée des philosophes. Le « feu qui brusle dans la leste ne descend pas

* jusqu’au cœur. Les plus éclairés ne sont pas « toujours les plus dévots. La simplicité doit estre « nostre partage, et le ciel sera la récompense du « chreslien qui, s’humiliant au pied des autels, « vient y soumettre l'orgueilleuse sublimité de « ses pensées pour en faire autant de victimes. « Les mystères de Rome la sainte ne sont pas de

* la juridiction de nos académies ny du Par- < nasse... »

Il nous reste maintenant, pour terminer notre

travail, à donner la bibliographie des œuvres de Cl. Le Petit. Voici la liste des ouvrages de ce malheureux écrivain, et nous croyons cette liste bien complète :

I. La Chronique scandaleuse, ou Paris ridicule, de Cl. Le Petit (à la Sphère). Cologne, chez Pierre de La Place, 1668, in-12 de -47 pages. Il y a une édition, sous le même titre et sous la même date, qui contient 50 pages : elle est omise parM. Brunet.

Ce poème satirique et plein de verve est le plus connu de tous les ouvrages de l’auteur. Il a reparu avec quelques retranchements sous le titre de : Paris ridicule, par Petit (sic), où il y a cent vingt-six dizains, c’est-à-dire 1260 vers, pièce satyrique, mdclxxii (1672), in-12 de 70 pages. Il en existe une aulre édition intitulée : La Chronique critique et scandaleuse de Paris et de son oppresseur, avec l’éloge des jésuites, traduit de l’espagnol en françois pour l’utilité du public. A Carthagène, par Ignace de Loyala (sic), imprimeur de la sainte inquisition, à l’enseigne de la Madona, 4702, in-12 de 43 pages. Cette édition contient 152 dizains; on y a ajouté quelques strophes contre Louis XIV.

Il a, en outre, été réimprimé dans Le Tableau de la vie et du gouvernement de messieurs les cardinaux Richelieu et Mazarin, et de M. Col -

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