LES MAITRESSES DES POÈTES AU XVI* SIÈCLE
çois Jacquin, 4613, in-12de 254 pages), et Robert Angot, l’ami de Courval-Sonnet, Erice.
Quant aux poètes soldats, on pense bien qu’ils ne furent pas les derniers à composer des sonnets en l’honneur de leurs maîtresses. Malheureusement, les sonnets de ces poètes sont loin d’être aussi chastes que ceux de l’amant de Laure : ils rappellent trop souvent les licences de la vie de ' garnison et de corps de garde. La Motte-Messemé écrivit les Amours d’Adrastie ; Claude de Trellon, le ligueur, chanta Silvie, Felice et Coraline ; Nie. Le Digne, Blanche ; La Roque, Phyllis, Caritée et Narsize ; le capitaine Lasphrise, enfin, le plus hardi de tous, oublia toute pudeur et toute retenue dans les vers brûlants qu’il adressa à Théophile et à Noémie.
Nous nous proposons, dans cet article, de donner quelques listes de livres que nous avons trouvées dans différents ouvrages de poésie. • Ces listes, dans lesquelles on remarque bon nombre de livrets et de plaquettes aujourd’hui introuvables, présentent, croyons-nous, un certain intérêt en nous faisant connaître les lectures qui avaient le privilège de charmer nos pères à différentes époques de notre histoire. Pour ne pas allonger outre mesure cette note, nous nous bornerons à citer purement et simplement le texte de ces listes rimées, sans donner aucun détail sur les livres et ouvrages y désignés.
Et d’abord commençons par la Farce du vendeur de livres. (Voir le tome III du Recueil de \ farces , moralités et semons joyeux, publiés d’après le manuscrit de la Bibliothèque royale par Le Roux de Lincy et Francisque Michel.
Paris, Tecbener, 1837; 4 vol. in-8.) Cette farce est à trois personnages : le vendeur de livres, la
première femme et la seconde femme. Le vendeur de livres paraît sur la scène et annonce sa marchandise : « Achetez-moi des livres, dit-il ; j’ai des chansons, des ballades et des rondeaux. *
La farce Jenin, aux ciseaux, »
Le testament maistre Mymin,
Et maistre Pierre Patelin,
Et les Cent nouvelles nouvelles Pour dames et pour damoyselles Qui ayment à passer le temps.
L’estât de ceux qui ne font rien.
Le gouvernement des nourriches.
LA PREMIÈRE FEMME
Voilà des traités beaux et riches De quoy n’ouys jamais parler.
LA DEUXIÈME FEMME
Y le faut laisser estaller
Puis en prendrons ce qui nous faut.
l’homme.
Le trespassement sainct Bidault,
La vie saincte Perenelle,
La chanson de la Peronnelle,
La vie monsieur sainct François,
Le Confiteor des Anglois,
Le trespassemeht de la royne Avec la Gesine de Saine Et l’obstination des Suisses.
La propriété des rubis Avec la nature des pierres,
Le devis des mers et des terres Ayecque le dict des pays.
Une des femmes lui demande s’il a le Roman de la Rose : a Oui, répond-il, mais il est enfermé au fond de ma balle. »
LA DEUXIÈME FEMME
Monstrez-nous le trespassement De quelque bon sainct glorieux.
l’homme.
Dame, je vous baillerai mieux :
Vous aurez la mort sainct Bidault.
LA PREMIÈRE FEMME
Fy, fy 1 ostez, y ne nous faut A lire qu’à Vita patrum.
Le colporteur continue l’énumération des livres qu’il a à vendre :
. . *. J’ay la grant farce
Des femmes qui ont la langue arse
Quand ils blasonnent leurs maris.
LA PREMIÈRE FEMME
Monstrez les regrets des maris Si vous les avez : ils sont beaux.
l’homme.
Je n’ay que livres tous nouveaux,
Composés tout nouvellement.
LA DEUXIÈME FEMME
Monstrez-nous le Vieil Testament Comm’ la propbeti’ de Balam,
Le sacrifice d’ Abraham,
Le jugement de Salomon.
l’homme.
. Hé, tous les aurez au sermon Que l’on fera tout ce karesme.
LA PREMIÈRE FEMME
Hé venez çà, c’est tout de mesme ;
Et les beaux dicts de tous les saincts Les a-vous point entre vos maiDs?
Les portez-vous point imprimés?
Ici le vendeur de livres fait passer en revue sous nos yeux une foule de petits livrets quelque peu facétieux et obscènes (c’était tout un au bon vieux temps), et les deux femmes de s’écrier en forme de refrain : Fy I ostez, cela est infait. Ce qui justifie quelque peu leur colère, c’est que ces livrets n’étaient nullement louangeurs à l’égard du beau sexe.
l’homme.
Non, mais j’ay les dicts rimés De mariage qui se plaint De ce qu’il y a coqu maint.
J'ai le devis des grands habits
Des chaisnes, carquans et rubis
Que vous portez et des grands manches.
Des patenostres sur vos hanches,
Des petits souliers trop ouverts,
Et vos grands tetins descouverts Avec votre cul contrefait.
LA PREMIÈRE FEMME
Fy, ostezl cela est infait!
l’homme.
J’ay le voyage des femelles Qui s’en vont à Bonnes-Nouvelles Feignant d’humblement prier Dieu ; Lors se retirent audict lieu Où l’on vuide flacons, bouteilles,
En faisant choses nompareilles Desquelles Dindo rien ne sçait.
LA DEUXIÈME FEMME
Fy ! ostez, cela est infait.
Et on fait des facteurs nouveaux Qui ne sçavent non plus que veaux, Et ne sçauroient trouver matière De rimer selon leur manière S’ils ne blasonnent nos estais.
l’uomme.
Voyez la Gesine de Saine :
Est-ell’ pas bien faicte et rimée?
LA DEUXIÈME FEMME
Et qui deable l’a imprimée?
Il n’y a rime ne raison.
l’homme.
Voicy la farce Jean Loyson Et le testament Pierre Maistre.
QUELQUES LISTES EN VERS DE LIVRES RARES. Il
LA PREMIÈRE FEMME
Oh t nous n’en voulons rien cognoistre,
Car il n’y a passe-temps nul.
l’homme.
De ceux qui ont le feu au cul Voilà la farce.
LA DEUXIÈME FEMME
Paix, vilain.
l’homme.
Je vous la vends avant 1 la main,
Et la chanson du petit chien.
LA PREMIÈRE FEMME
Et tu sçais bien qu’el ne vaut rien Et qu’elle est orde et très infaicle.
Que maudit soit-il qui l’a faicte Ainsi au déshonneur des dames !
l’homme.
Voicy le roman de ces femmes Qui sont deux ou trois jours perdues,
Et semble à voir que soient fondues Et sont en quelque lieu en mue Où que souvent, etc
LA DEUXIÈME FEMME
Nous ne voulons point ce roman.
l’homme.
Quoy donc ?
1 H vaudrait mieux lire avec.
LA PREMIÈRE FEMME
La vie saincte Agnès.
l'homme.
Voicy l’acte des Jehannes Qui font plaisir à leur maîtresse, Sans que personne le coguoisse.
Tandis que leur maistre est dehors.
LA DEUXIÈME FEMME
Par le grand dieu miséricors Tu ne vaux rien qu’à dire mal.
l’homme.
Voulez-vous point le Doctrinal Des cbamberieres ou meschines Qui vont cheux d’aucunes voisines, Faignant aller à la fontaine,
Et sont perdues une semaine Ou trois ou quatre nuits du moins?
LA PREMIÈRE FEMME
Tant il y a d’hommes vilains Et deshonnestes de leur bouche !
l’homme.
Voicy le livre sans reprouche De ceux qui se vont estaller A Nostre-Dame pour parler A quelqu’un ou qui baille signe Le jour, l’heure ou qu’il détermine De se trouver au lieu prédit.
LA DEUXIÈME FEMME
Tu es un homme bien maudit.
l’homme.
Tenez, voilà le contredit
De la chamberiere et du prebstre.
LA PREMIÈRE FEMME
Oh ! nous n’en voulons rien cognoistre.
Le colporteur continue :
De Tournay le depucelage.
LA DEUXIÈME FEMME
Faux bagoulart, faites un saut.
Ou vous viendrez tost au partage Des coups.
l’homme.
La dame et le dimage, Les femmes qui ont le filet.
Ceux qui renouvellent leur laict.
LA PREMIÈRE FEMME
Te tairas-tu î
l’homme.
Les mal contentes.
LA DEUXIÈME FEMME
lray-je à toy?
l’homme.
Les fieulx et rentes Des filles nouvclment rendus,
La farce des nouveaux pondus, Le depuceleur des nourrices.
LA l'REMIÈKE FEMME.
Ma commère, nous sommes fiches De l’empoigner.
LA DEUXIÈME FEMME
Ce sommes, mon.
Prenons-le sans plus de sermon,
L’une à cheveux, l’autre à la gorge.
l’homme.
Et qu’est-ce icy? Vertu sainct George J’auray icy beaucoup à faire.
Le pauvre diable est attaqué et roué de coups par nos deux femmes vertueuses. Pendant qu’on le frappe, il chante quelques refrains obscènes, ce qui augmente la colère des matrones, et propose encore deux livrets facétieux :
Le trespassement des nonnains.
Le blason du marché aux fesses.
Les femmes, de guerre lasse, cessent de battre le colporteur. Ainsi finit la curieuse pièce du Vendeur de livres.
Citons maintenant quelques vers de la Ballade aux lysans , mise en tète de la Légende de maislre Pierre Faifeu , de Charles Bourdigné, et dont M. Paul Lacroix nous promet une nouvelle
édition. L’auteur s’adresse aux bons compagnons et les invite à lire les Faits de maistre Pierre Faifeu, de préférence à tous autres livres.
De Pathelin n’oyez plus les cantiques,
De Jean de Meun la grant joliveté.
Ne de Villon les subtilles trafficques.
Car pour tout vray ils n’ont que nacqueté.
Robert le Diable a la teste abolye Bacchus s’endort et ronfle sur la lye ;
Laissez ester Caillette le folastre.
Les quatre fils Aymon veslus de bleu, Gargantua qui a cheveux de piastre;
Voyez les faits maistre Pierre Faifeu.
Vos mots dorés garderont les bouticques,
Et Peregrin qui tant a muguelté ;
Les douze pairs sont devenus eticques,
Artus est mort et Lancelot gasté ;
Merlin, Tristan, Fierabras de Hongrye Avec Ponthus sont allés en fayrie Et Valentin, Orson l’opiniastre;
Matheolus a perdu son adveu :
A brief parler il faut que l’on les chasire .
Voyez les faits maistre Pierre Faifeu.
ENVOÏ.
Le prince Ovide a deschiffré Barathre Du roy Pluton tout l’énorme théâtre,
Ce n’est rien dit, mettez tout dans le feu, Mesme Virgile en plaignant sa marastre :
Voyez les faits maistre Pierre Faifeu,
Ici trouverait naturellement sa place une liste de livres qu’on rencontre dans l'Esperon de discipline, d’Antoine du Saix (1532). Nous ne la donnons pas, quelque curieuse qu’elle soit, car on peut la lire dans la Bibliothèque françoise de l’abbé Goujet, t. XI, p. 378-379, et dans la Bibliothèque poétique de Viollet Le Duc, p. 257-
Dans un petit volume peu commun, intitulé La Climène, tragi-comédie pastorale par le sieur de La Croix , avec plusieurs autres œuvres du mesme autheur , à Paris, chez Jean Corrozet, au Palais, sur le perron de la Sainte -Chapelle, jfrcxxxvn (1637), avec priv. du roy, in-8 de 131 pages (le privilège est du 24 novembre 1628), on lit une pièce portant le titre de Satyre (p. 100- 107) qui contient quelques vers que nous ne devons pas omettre. Dans cette pièce, le poète exhale sa colère contre une vieille qui l’a desservi auprès de Climène. C’est le même sujet, on le voit, que le sujet déjà traité par Régnier dans sa Macette. En voici quelques vers :
Je vis dedans sa chambre un lit sans couverture. Sans rideaux et sans draps, confit en pourriture ; Tout auprès des cotrets et des fagots meslés Des bouchons de cheveux estoient entortillés.
Un escabeau tout seul près de la cheminée Achevoit à trois pieds sa dure destinée.
A un clou pendilloit un sac rapetassé.
Plusieurs fers de collet, mais tous du temps passé. Sept masques tous rompus, un panier plein de sive, Des chapelets d’iris pour mettre à la lessive,
Un soufflet tout bruslé, un escheveau de fil,
Un paquet d’allumette avec un vieux fusil.
Au dessous on voyoit quelques barils sans cercle, Deuxtonneaux enfoncés, trois boîtes sans couvercle: Dans l’une estoient des gans, mais tous despariés.
De la toille cirée avec des pois triés,
Des feuilles de lierre à panser des cautères.
Une grande seringue à donner des clisteres.
Une autre plus petite aux maux particuliers.
De la chandelle propre à noircir les souliers, Plusieurs morceaux d’alun, quelque reste d’un cierge Serré bien proprement dans du parchemin vierge, Force peignes rompus, une gaine à couteaux,
La moitié d’un miroir, un estuy sans ciseaux.
Un fust de pistolet, deux vieilles escritoires.
Un peu de vert-de-gris avec des décrottoires.
Dans l’autre elle avoil mis plusieurs médicamens, Des emplastres de gomme et divers oignemens, De la peau de serpent, des mouches cantharides. De toutes sortes d’eaux pour empescher les rides. Pour nettoyer la face et teindre les cheveux,
Pour donner quelquefois un breuvage amoureux,
Pour endurcir le sein ou l’empescher de croistre. Pour composer un fard qui ne puisse paroistre, Pour faire choir le poil, pour le faire tenir,
Ou bien pour le haster lorsqu’il ne peut venir; De l’eau pour resserrer et l’autre pour dissoudre, Onze petits sachets pleins de diverse poudre.
Des potions pour le soir, d’autres pour le matin, De l’encens, du corail, de l’essence de tin,
Treize grains d’arsenic, des febves en farine.
De l’huile de genest, de lis, de camomine
Vient ensuite la liste des volumes que lisait pour se distraire la vieille entremetteuse :
Dans une boite à part des livres ramassés Estoient confusément l’un sur l’autre entassés : L’histoire des vertus de saint François de Paule Y joignoit le dix-neuf des Amadis de Gaule ;
Un livre d’oraison pour le soir et malin Avoit choisi sa place avecque l’Aretin;
Le triste du Bandel et le second d’Astrée Retenoient entre eux deux la Légende dorée.
Le Marchand converty, Rabelais, Tabarin,
Un recueil de sermons de Garasse et Guérin,
Les Fidèles amours de la bergère Aminte,
Le Devoir du chrestien en la semaine sainte, L’Ariostc, Marot, le Roman des romans,
Les Heures de Cotton, les Volages amants,
La Guide des pécheurs, les Amours de Nerveze, La Canonisation de la mere Tereze,
1 Pour camomille.
Le Vray repos de l’ame en la vie à venir.
Le Moyen de Verville afin de parvenir, Artemidore, Ovide, et Lisandre et Caliste ;
Bref, je croy qu’en voilà quasi toute la liste.
Discret, dans sa comédie d ’Alizon, dont la première édition est de 1632 et dont il y a une seconde de 1664 (c’est l’édition reproduite dans l’Ancien Théâtre françois publié par Jannet, t. VIII, p. 393-495), introduit un colporteur (acte I, scène n) qui s’exprime en ces termes :
J’ay toujours quelquechoseavecquequelque chose, J’ay des livres icy tant en rime qu’en prose :
Le Duel de deux gueux dedans le Pré-aux- Clercs; J’ay les noms des filoux, la Misere des clercs,
J’ay les nouveaux edicts, les nouvelles gazettes, J’ay la commodité des bottes et garsettes,
J’ay le remede aussi pour les pasles couleurs,
J’ay l’Amour des sergens, la Pitié des voleurs ; J’ay tous les complimens de la langue, françoîse, La perte depuis peu d’une jeune bourgeoise Au quartier que chacun nomme des Gravilliers; J’ay le contract passé dedans Aubervilliers Entre Guillot Grand-Jean et Gillette Ventrue;
J'ay le cruel combat d’un singe et d’une grue,
J’ay grande quantité de bons livres nouveaux,
J’ay la maniéré aussi comme on sevre les veaux
to VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES.
Avec le testament du bon Gautier Garguille ;
J’ay le galand qu’il faut à une belle fille;
Voicy l’invention pour prendre à toutes mains Utile aux procureurs ainsy qu’aux médecins;
J’ay le pouvoir qu’on donne à chacune servante De coucberau grandlictquandmadameestabsente J’ay les perfections de la dame Alizon Pour captiver chacun dans sa belle prison;
Dans un petit cahier j’ay la Bonté des femmes, J’ay toute leur malice en trois ou quatre rames, J’ay la méthode aussi pour gaigner force escus, J’ay les listes icy des garces et cocus,
Et l’art de les trouver jour et nuit sans lanternes; J’ay comme il faut sortir sans payer aux tavernes, J’ay quelque chose enfin pour tous les beaux esprits 1 .
1 Quoique notre intention ne soit que de donner des listes en vers, on nous permettra de citer ici un curieux fragment de la pièce de Scuderjr : La Comédie des comédiens, poème de nouvelle invention par M. de Scudery. A Paris, chez Augustin Courbé, au Palais, dans la petite salle, à la Palme, mdcxxxv (1635), avec priv. du roy. In-8 de 6 feuillets liminaires y compris le titre et le frontisp. et 108 pages (le privilège est du 20 avril 1635). Nous prenons ce fragment, important pour l’histoire du théâtre, dans l’acte II, scène l r * (p. 29-31). M. de Blandimare interroge les comédiens sur les pièces qu’ils jouent : a M. de Blandimabe. — Quelles pièces avez-vous? a Belle-Flecr. — Toutes celles de feu Hardy.
« M. de Bundimake. — Il faut donner cet adveu à la « mémoire de cet autheur qu’il avoit un puissant génie et « une veine prodigieusement abondante (comme 800 « poèmes de sa façon en font foy), et certes à luy seul ap- « partieot la gloire d’avoir le premier relevé le théâtre « françois, tombé depuis tant d’années : il estoit plein de « facilité et de doctrine, et quoy qu’en veuillent dire ses
Dans le bizarre poëme intitulé la Ville de Paris en vers burlesques , dont l’auteur est le sieur Berthaud, et qui a été écrit vers 1650, on trouve quelques détails curieux sur les livres que
« envieux, il est certain que c’estoit un grand homme, et a s’il eust aussi bien travaillé par divertissement que par « nécessité, ses ouvrages auroient sans doute esté inimi- « tables ; mais il avoit trop de part à la pauvreté de ceux « de sa profession, et c’est ce que produit l’ignorance de « notre siècle et le mespris de la vertu.
« Beau-Soleil. — Nous avons encore tout ce jeu im- « primé : Le Pirame de Théophile, poëme qui n’est mau- « vais qu’en ce qu’il a esté trop bon, car, excepté ceux qui « n’ont pas de mémoire, il ne se trouve personne qui ne « le sçachepar cœur, de sorte que ses raretés empeschent « qu’il ne soit rare. Nous avons aussi la Silvie, la Chri- « séide et la Silvanire, les Follies de Cardenio, l'Infi- « delle confidente et la Philis de Scire ; les Bergeries de « M. de Racan, le Ligdamon, le Trompeur puny ; Afelite, a Clüandre, la Vefve, la Bague de l’oubly, et tout ce a qu’ont mis en lumière les plus beaux esprits du temps ; « mais pour maintenant il suffira que nous vous fassions « ouyr une églogue pastorale de l’autheur du Trompeur « puny : nous l’avons apprise parce qu’elle est bonne, et « sans dessein de nous en servir au théâtre, pour lequel o elle n’a pas esté composée. Prenez la peine de l’en- « tendre.
a M. de Blardimare. — Vous n’avez pas mal choisi pour a rencontrer moD approbation ; car ce gentilhomme dont a vous parlez est, à mon gré, un de ceux qui portent une a épée qui s'aide le mieux d’une plume. Mais commencez a quand il vous plaira. »
La Silvie, la Chriséideet la Silvanire soQt de Mairet; les
îî VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES.
vendaient à cette époque les belles librairesses de la galerie du Palais. On remarquera dans la liste que nous citons, à côté d’ouvrages sérieux et de pièces de théâtre, les trois ouvrages suivants qui étaient prohibés et qui se vendaient en cachette : les Œuvres de Rabelais, le Livre d’Agrippa (M. Paul Lacroix 1 pense qu’il est ici question des Aventures du baron de Fœneste d’ Agrippa d’Aubigné ; mais ne s’agirait-il pas plutôt de la traduction du curieux livre de Corneille Agrippa : De incertitudine et vanitate omnium scientiarum?) et le fameux pamphlet du père Garasse dirigé contre Théophile : La Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps. Voici les vers de Berthaud ; c’est la marchande qui parle :
Ça monseu, qu’achepterez-vous ?
Dit une belle librairesse.
Venez voir une belle pièce :
Les Héroïnes de Du Bosc.
J’ay les Œuvres de Parabosc.
Follies de Cardenio, l’Infidelle confidente et la Philis de Scire sont de Picliou ; Ligdamon et le Trompeur puny ont pour auteur Scudery qui, on le voit, ne se gêne pas pour se louer lui-même; Melite, Clitandre et la Vefvesont de Corneille ; la Bague de l’oubly, enfin, est de Rotrou.
1 Voir Paris ridicule et burlesque au dix-septième siècle. Paris, Delahays, 1859, In-12, p. 100.
Tenez, voicy l’honneste femme :
Venez icy, tenez, madame,
Voilà les Œuvres de Caussin.
J’ay des Heures de papier fin :
Elles sont à la cbancelière.
J’ay la Cassandre tout entière.
Voulez-vous les Œuvres d’Arnaud ?
J’ay bien icy ce qu’il vous faut.
Monseu, cherchez-vous quelque chose?
J’ay les pièces que Bellerose Conservoit le plus chèrement :
Je les ay eu secrettement Depuis qu’il est hors du theatre.
Avez-vous veu sa Cleopatre?
C’est une pièce qui ravit Surtout quand Antoine la suit.
Voulez-vous voir la Galatée,
La Niobé, la Pasitée,
La mort de César, Jodelet,
Le Cinna, le Maistre valet;
Tout le recueil des comédies?
Voicy de belles tragédies Qu’on a faites depuis deux jours.
J’ay bien encore les Amours Du prince de la Grand Bretagne.
Voicy les Essais de Montagne.
'J’ay bien quelque chose de beau :
C’est Davila couvert de veau,
En beau papier, beau caractère, Monseu, voicy bien vostre affaire :
J’ay tout Rablais et l’Agrippa Sans qu’il y manque un iota;
C’est pour porter à la pochette,
Hais je vous le vends en cachette.
J’ay Charron, non pas des nouveaux :
Le mien est de ceux de Bordeaux ; J’ay céans l’histoire secrette :
C’est une pièce fort bien faite.
J’ay bien quelque chose de prix :
La Doctrine des beaux esprits.
Uonseu, si vous estiez un homme Pour y mettre une bonne somme Je pourrois vous en faire part :
Je l’ay dans un coin à l’escart.
C’est bien une pièce fort bonne;
C’est pour cela que la Sorbonne A tretous nous a défendu,
Sous la peine d’étre pendu,
D’en imprimer aucune chose.
Ainsi, personne de nous n’ose Dire qu’il a ce livre icy;
Mais pour ce lu y-là que voicy,
C’est l’original, sur mon âme.
Vit
L’ouvrage de Le Jolie : Description de la ville d’Amsterdam en vers burlesques , selon la visite de six jours d'une semaine , par Pierre Le Jolie, à Amsterdam, chés Jaques Le Curieux, l’an mdclxvi (1666), in-12 de 8 feuillets liminaires et 317 pages, renferme (p. 128-137) une liste de livres assez curieuse; mais elle est trop longue
QUELQUES LISTES EN VERS DE LIVRES RARES. 25 pour être citée en entier. Nous en donnons seulement quelques fragments :
Montons en haut pour voir les livres.
Voyez à la première ligne Un auteur estimé insigne :
C’est celui qui fit les romans Qui sont estimés si charmans,
Dont l’un est Pierre de Provence,
Et la Fontaine de Jovence,
Plus les Chansons du Savoyart,
Regnaut et le cheval Bayarl :
L’histoire en est très-véritable.
Tenez, voici Robert le Diable,
Valentin et son frere Orson,
Qui fut assez joli garçon.
Ici paroît Jean de Nivelle In-folio, et la Pucelle D’Orléans de même grandeur.
Dans l’autre se voit la candeur,
Les faits généreux et la vie De la grand mere de Silvie ;
L’autre que vous voyez ouvert,
C’est le grand mareschal expert.
Voilà Guillaume de Palerne
Qui, sans mentir, n’est pas moderne;
Après se voit Gargantua Suivi de celui qui tua Tant de Sarrasins en Espagne.
Voilà les faits de Charlemagne Et la vie de Pacolet Jointe à celle du fol Roi et;
Après les vertus de Dom Sanche, Et Dom Guichotte de la Manche ; Les visions de Quevedo,
L’ordre de la Quasimodo,
Olivier, Gusman d’Alfarache, Rodomont qui fit le bravache Contre trois autres fanfarons.
Voyez l’histoire des larrons In quarto, avec un couverte De velin, et la Decouverte Du pot aux roses de jadis;
De plus, les Œuvres d’Amadis De Gaule
Voilà encor l’œuvre jolie Du tombeau de Mélancolie, Avec les Jeux de l’inconnu.
Et la these qu’a soutenu Jean Guérin étant philosophe, Couverte de tres-belle étoffé. J’aperçois Huon de Bourdeaux, Et un livre plein de rondeaux De la façon de trois poetes Aussi subtils que des chouettes; L’antiquité de Perpignan Sur Guillaume de Lusignan, L’histoire de Merelusine Avec l’ordre de la cuisine Du deffunt friand Lucullus; L’ancien decri des Carolus, Indagine en sa Chiromance,
Un abrégé de l’ignorance D’un quidam qui tout un esté Si chaud qu’il fût, n’auroit esté
Vuider une seule bouteille,
Lui dût-on arracher l’oreille.
Voilà, couvert d’un velin neuf Un almanach de trente-neuf;
Plus haut, un recueil des gazettes Dont la couverte est de rosettes Parsemée assez proprement.
Voyez, messieurs, tout bellement Ce livre : jarni, qu’il est rarel Lisez-le : ho, ho, je m’esgare :
C’est l’Alcoran de Mahomet.
Au premier, le jeu du picquet Suit la deffence de Foucquet;
Les amours diverses des Gaules,
Un ballet dancé sous des saules Au son merveilleux du hautbois,
Un œuvre qui, dans quatre mois, Sera tiré hors de la presse;
Tous les noms des sorciers de Bresse, La Confession de Sanci,
La fin d’un amoureux transi,
Le secret pour jouer aux quilles Joint avec l’escole des filles;
Le fragment de monsieur Colbert,
Le blason d’un fief de haubert.
Voici une œuvre poétique Jointe au Divorce satirique.
Après suit La Rochefoucaut Et celui qui vole si haut :
C’est messire René Descartes.
Voyez encor ce que les Partes
Ont Tait étant en garnison.
Voici les contes d’Alison,
Le grand Cyrus et l’Ariane, Endimion avec Diane,
Les satires du sieur Auvrai ;
Je crois bien aussi qu’il est vrai Qu’on y trouveroit à la file Le Parnasse de Théophile 1
4 Garasse, dans la Doctrine curieuse des beaux-esprits de ce temps , 1623, in-4 de 1025 pages, s’exprime ainsi au sujet du Parnasse satyrique (L. VI, section xviu, p. 780- 783). L’auteur vient de parler des œuvres do Luther, de Beze et dePasquier, qu’il trouve obscènes : « ... Mais je « voy que je me suis trompé, car depuis trois ou quatre « mois est sorty un livre en deux parties, sous le nom do « Parnasse satyrique et de Quintessence satyrique, le plus « horrible que les siècles les plus payons et les plus déabordés enfantèrent jamais. Les principaux auteurs qui « s’y nomment sont Théophile, Frenide et Colletet. Pour « moy je pense avec raison pouvoir delüer les diables de « luxure, de fornication, de sodomie et de brutalité de faire « pis qu’ont fait ces trois gosiers de Cerbère, quand ils ra- « mèneroient dans le christianisme toutes les Florides et « Priapées de l’antiquité et toutes les vilenies des Carpo- « cratiens, toutes les hontes des Turlupins, toutes les bes- « tialités des Condormans, toutes les peintures de l’Are- « tin, tous les maquerelagesdeBeze et toutes les brutalités « de Gomorrhe.
« Or en ce livre abominable et qui passe au delà de « l’impudence, j’y remarque trois ou quatre choses : la « première, que les presses et les formes ont eu honte des « impudicités horribles qui se sonttrouvéesdanslacoppie, « en ce que l’imprimeur a rayé son nom et fait ce qu’il a « peu après l'édition pour ne comparoistre au front d’un « ouvrage si infâme, et que les caractères mesmes n’ont « pas voulu prendre ès paroles plus débordées, comme « jadis la plume de cet empereur malheureux refusa de « prendre sur le papier et marquer un arrest très-injuste
Si l’on vouloit avec loisir Le chercher. Ça prenez plaisir
a qu’il luy vouloit faire signer contre le grand saint Basile : « ainsi les lettres estant touchées par la balle et gesnées « sous la presse ont refusé de marquer les mots les plus « impudiques qui ne se disent que parmi des bélistres o et gens de néant.
« La seconde chose que je remarque en l’édition de ce « livre, c’est que le diable, qui en est le premier autheur, « n’a pas été fin, et ses trois secrétaires sont trois pauvres « ignorants en matière de malice, car il faut qu’un poison, « pour passer aisément, soit bien appresté et corrigé deu- <i ment; il faut qu’une impudicité soit couverte de quelque « honorable prétexte pour s’attacher aux esprits, qu’elle « soit accompagnée de quelque pointe et subtilité d’esprit, « telles que sont les impudicités de Térence, de Martial, u de Catulle, qui glissent doucement à la faveur de leurs « belles inventions ; mais dire crûment des impudicités <( horribles et les coucher sottement sur le papier, il n’ap- « partient qu’à Théophile, à Frenide, et les autheurs du « Parnasse , c’est-à-dire à des garçons d’estable, qui n’ont « ni honneur ni esprit, ni civilité autre que celle de leur « naissance.
a La troisième chose que je remarque en ce livre, c’est « que jadis, lorsqu’il y avoit encore un peu de sentiment « et de piété dans les &me3 des bons vieux François, au a seul nom de sodomie on ne parloit que de brusler tout « vif celuy qui en eust esté seulement soupçonné, et au- « jourd’huy on verra un livre qui se vend publiquement « dans les galeries du Palais qui porte en front un sonnet « exécrable par lequel l’auteur, qui se dit le sieur Théo- « phile, se repentant, à ce qu'il dit, d’avoir eu et contracté « une maladie infâme avec une prostituée, fait vœu à Dieu « d’être sodomite tout le reste de ses jours, et ce par des « paroles les plus exécrables qui soient jamais sorties do « la bouche du plus abominable sodomite qui ait esté en- « veloppé dans les cendres de Gomorrhe.
« Hélas ! flammes de Sodome, où êtes-vous î Puisque les « hommes ferment les yeux, que ne fondez-vous sur cette
De voir dans Louis de Montale Si le sieur Arnaut seroit sale Aux cinq points qui sont en deffaut.
Voilà les Œuvres de Senaut, Saint-Amant, Boisrobert, Desportes,
De Pecquet qui par raisons fortes Prouve que le sang vient du cœur.
Voici l’histoire du vainqueur Qui sçcut si bien chapitrer Rome ; L’autre est l’histoire d’un saint homme Qui fut assez civilement Canonisé dernièrement :
C’est saint François de Ville-Neuve.
Ici me paroît toute neuve
« abomioation ? que ne vengez-vous les querelles de Dieu « vostre maistre, duquel on profane le nom? que ne con- « suraez-vous en cendres ces livres plus impudiques que « ne furent jamais les maisons et les murailles de Seboîm, „ d’Adama, de Sodome et de Gomorrhe? Vous ne pardon- « oastes pas aux pierres et cailloux, vous calcinastes tout, « vous réduisistes en poudre les instrumens et les tesmoins « innocens de vostre vilainie, vous brulastes les pierres et « pardonnez maintenant au papier? Quoi, flammes, estes- « vous impuissantes ou moins zélées que vous ne fustes « jadis?
« Dicitur attracto nubes sodomitica nymbo « Guttatim sparsum fudisse ad crimina fulmen,
« Cum plùeret nox atra focos cœloque caduco « Aéra per calidum stillarent undique mortes.
« Dieu veuille que le mesme cliastiment n’arrive et ne « fonde sur la ville de Paris pour expier les sodomies et « brutalités d’une centaine de vilains qui sont capables « d’attirer sur nous le feu du ciel et envelopper dans leur « chastiment l’innocence de cent mille bonnes âmes. Obse- « cro ne irascalur furor tuus, Domine. »
La couverte du haut recueil D’un écrivain qui n’eut qu’un œil,
Après d’un vertcouleur de lierre Se couvre ce que Bassompierre En ses Mémoires nous fait voir.
Proche desquelles le sçavoir Du reverend Pere Gazée Nous vomit comme une fusée La fougade de son esprit.
A côté, le travail d’esprit,
La crainte, la ferveur, le zele Qu’eut jadis une damoiselle Pour un libraire du Palais Est sur le bout du prochain ais.
Et moi-méme l’autre semaine Ainsi que jeprenois la peine De chercher le nouveau tarif,
Je trouvai par bonheur l’estrif De deux insensés astrologues Dans deux beaux petits catalogues Où j’appris qu’au nombre prefix De mil six cent soixante et six L'univers, comme un pot de terre Doit estre brisé du tonnerre Selon qu’en dit le plus rôveus.
Suit une liste d'écrivains de l’antiquité qui nous a paru offrir peu d’intérêt, et que, pour ce motif, il est inutile de transcrire.
S St VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES.
L’auteur du rare volume intitulé : Relation du voiage de Brême en vers burlesques , dédiée à M. Besson, chef de la troupe de musiciens et de violons de Sa Majesté le roy de Danemarck, de Norvège, etc., à Leyde, chez Charles de Pecker, anno 1677, in-12 de 68 pages, Clément, qui comptait au nombre de ses amis le fameux Corneille Blessebois, nous introduit dans la boutique d’un libraire de Brème qui vendait des livres français et nous montre quels étaient les livres en vogue en 1677, presque à la fin du xvn e siècle. Les vers que nous citons sont tirés du troisième chant (p. 57-59).
Plus avant je vis un libraire Qui sans cesse ne fait que braire.
Je lui demandai par trois fois S’il avoit des livres françois.
Oui, me dit-il, belle demande !
11 m’en est arrivé d’Hollande Ces jours passés plein deux tonneaux Que je pense estre tout nouveaux.
Après ce petit dialogue Il regarda son catalogue Et commença de la façon :
Primo l’Aventurier Buscon
Secundo les Contes d’Ouville,
Le Parnasse de Théophile,
Et le Petit reveil matin Joint aux Farces de Turlupin,
Tombeau de la mélancolie;
Une autre pièce fort jolie Qui se nomme Jean de Paris,
Et le Trésor de Saint-Denis Avec l’histoire véritable Du chevalier Robert le Diable ;
Deux almanachs faits à Paris L’an mil trois cent soixante-six,
Le Courtisan de Barcelonne,
L’Incomparable Maguelonne,
Roland et l’Huon de Bordeaux Qui couroit par monts et par vaux;
Richard sans Peur de Normandie,
Marion Stuard, comedie.
Et quantité d’autres encor Qui valent tous leur pesant d’or.
Comme il alloit encor poursuivre,
Je vis un joli petit livre Couvert d’un beau papier marbré Qui paroissoit fort à mon gré :
C’estoit juste une comedie,
Ou, pour mieux dire, tragédie Qu’on appelle le Theodat,
Dont l’auteur n’est, je crois, point fat, Puisque c’est le jeune Corneille l ,
Qui sçait composer à merveille.
Six sols marqués je l’acheptai Qu’en mesme temps je luy donnai,
1 Thomas Corneille.
Et minutant quelque rubrique Pour m’eschapper de sa boutique,
Je luy dis qu'en passant chemin Je reviendrois demain matin,
Qu’à présent j’avois quelque affaire :
Ainsi je quittai mon libraire. . . .
Terminons par quelques vers extraits de la Ville de Lyon en vers burlesques. Voici le titre exact de ce poème en vers de huit syllabes, presque tous boiteux et mal rimés : La ville de Lyon en vers burlesques. Première journée, contenant la harangue des merciers, le débat des fruitières, l’inventaire de la loge, la chicane des plaideurs, l’éloquence des bateliers et plusieurs entretiens facétieux, corrigés et augmentés par le sieur P. D. A Lyon, chez Pierre Bouchard, rue Tomasin, au Chapeau d’or, mdclxxxiii (1683); in-12 de 45 et 36 pages. Ce petit volume, assez peu connu, est sans doute l’œuvre de Pierre Bouchard le libraire. Nous l’avons dit, les vers sont pitoyables et écrits en dehors des règles les plus élémentaires de la prosodie. Pierre et Benoist vont dans la boutique d’une librairesse qui leur offre tour à tour les œuvres de Scarron, les satires de Boileau, Paris ridicule de Claude Le
QUELQUES LISTES EN VERS DE LIVRES RARES. 35 Petit, les Amours de Catulle, Pierre de Provence, les Douze Pairs de France, le Grand aventurier Buscon, les quatre fils Aymon, Tiel l'espiègle, la belle Hélène, Gargantua de Rabelais, Polichinelle et le Tombeau de la Mélancolie. Mais nos gaillards ne veulent pas de ces livres pour divers motifs. La librairesse leur offre alors du Bruscambille :
Prenez les songe et vision De Bruscambille le bouffon Qui vous feront pisser de rire En contemplant ses rêveries.
PIERRE
Que nous ferez-vous ce beau livre?
LA LIBRAIRESSE.
Vous m’en donnerez quatre livres.
PIERRE
Si je vous en donnois vingt sous,
Vous me prendriez pour un grand fou.
Voyez qu’il est mal relié.
Tout gasté, tout embarbouillé;
Me prenez-vous pour votre dupe?
LA LIBRAIRESSE.
Tout beau, monsieur, apaisez-vous, Que vous estes tendre en courroux !
La mort seule doit nous fascher, Non pas un sujet si leger.
Voyons, donnez-moy un escu,
Voilà vingt sols de rabattu :
Ce que vous allez rehausser Nous fera possible accorder.
PIERRE
Regardons enfin ce beau livre :
Je crois qu’il nous feroit revivre Si nous devenions assez sots Pour laisser souliers et sabots.
LA LIBRAIRESSE.
Du moins s’il vous faisoit mourir,
Ce serait à force de rire.
Voyez seulement son portrait :
Il n’est pas jusqu’au moindre trait Qui ne donne plus de plaisir Que boire, manger et dormir ;
Enfin de l'un et l’autre bout Vous le verrez plaisant partout.
11 a pour casque une marmite.
Pour plastron une lichefrite Ornée d’andouille et saucisson :
N’a-t-il pas bien bonne façon?
Une broche pour hallebarde Pleine de chapons et poulardes,
A cheval dessus un tonneau,
Voilà pas un beau jouvenceau Qui le pot et le verre en main Se moque parbleu du chagrin?...
Les deux amis donnent du volume 46 sous 6 deniers, mais la marchande refuse ce prix comme insuffisant.
Qui a vu le portrait de Bruscambille dont la femme du libraire fait une description fort peu poétique, mais qui, du moins, doit être exacte et véridique à cause des détails dans lesquels elle entre, et dans quelle édition des œuvres du facétieux comédien le trouve-t-on? C'est une question que nous soumettons en toute confiance aux bibliophiles amateurs de facéties.
Jacques G revin, l'auteur des sonnets qu’on va lire, naquit à Clermont en Beauvoisis en 1538 (et non pas en 1540, comme le disent par erreur Niceron et la Biographie Michaud), et mourut à Turin le 5 novembre 1570, à l'âge de trentedeux ans. Il élait à la fois poète et médecin. Jeune encore et à peine âgé de vingt ans, il jouissait d’une immense réputation et méritait les éloges de Ronsard. Il comptait au nombre de ses amis Ronsard lui-même et les principaux poètes de l’époque. Nicolas Ellain, dans deux sonnets adressés à Grevin, donne quelques détails pleins d’intérêt sur la vie du poète, qui passait son temps à étudier la médecine et à rimer des sonnets en l’honneur A’Olimpe. Ces sonnets étant peu connus, on nous permettra de les citer ici :
SONNET
Voicy, Grevin, l’ardente canicule Qui maintenant nous rameine le chault;
Desjà Phœbus nous darde de là-haut Une chaleur qui nous cuit et nous brusle.
Mais Cupidon, plus fort qu’un autre Hercule, Ce dieu d’amour si bravement m’assault .
Que de chaleur ny de froid ne me chault,
Mais dedans moy sa seule ardeur pullule.
A gouverner cependant tu te plais Ta belle Olimpe ou bien tu te repais A contempler des herbes la nature.
Or viens, Grevin, viens à mon saint Marceau Avec Ronsard, Utenhove et Belleau Pour nous venger d'une saison si dure. '
SONNET
Là les matins nous aurons le murmure Du doux zéphir qui durant le séjour Nous vengera de la chaleur du jour Qui nous serait à supporter trop dure.
Puis nous irons, Grevin, par adventure A Gentilly pour disner alentour De la foutaine, et estant de retour Nous soupperons dessous quelque verdure.
Par dessus tout nous aurons du vin frais Pour endormir et alléger le fais Du grief ennuv qui si fort nous martyre :
Tu pourras là si tu veux aysement Arboriser, et là commodément Ronsard pourra charpenter sa navire 1 .
1 Voir Les Sonnets de Nicolas Ellain , Parisien. A Paris pour Vincent Sertenas, libraire, demeurant en la rue Neuve NostreDame, à l’image saint Jean l’évangéliste, et en sa boutique au Palais, en la gallerie par où on va à la
Cette Olympe que chantait Grevin dans ses vers
amoureux n'était autre que Nicole Estienne, fille
de l’imprimeur Charles Estienne. C’est en l'honneur de cette belle qu’il avait pris pour devise ces mots grecs : où$b 'OXopito;. Il dési-
rait s’unir en mariage à cette savante fille; mais elle le refusa, nous ne savons pour quels motifs, et lui préféra le médecin Jean Liébaut 1 . Ce fut un événement fâcheux pour le pofîte : tant de sonnets avaient été écrits en pure perte! Mais ce chagrin fut sans doute de courte durée, car il épousa quelque temps après une autre femme
chancellerie, mdlxi (1561), avecpriv.; in-8 de 32 feuillets. Ce petit volume est fort rare. Le dernier vers du sonnet d’Ellain : Ronsard pourra charpente)' sa navire , fait, croyons-nous, allusion à un passage de la Franciade que composait alors Ronsard , passage relatif à la construction d’un navire. (Voir le liv. I tr de la Franciade , dans l’édition donnée par M. Blanchemain, t III, p. 61-62.) Les poésies d’Ellain viennent d’être réimprimées par M. Achille Genty. Paris, Poulet-Malassis. 1861 ; in-16 de 91 pages.
1 M n >® Liébaut, dont du Verdier parle en ces termes : « C’est une dame bien accomplie, tant en gaillardise « d’esprit que grâce de bien dire, à ce que j’en ay vu devi- « sant une fois avec elle, » a écrit, en réponse aux Stances du mariage de Desportes, les Misères de la femme mariée. Ce petit poème a été réimprimé dans les Variétés littéraires de M. Edouard Fournier, t. III, p. 321-331. Liébaut ne fut pas la seule à relever le gant jeté par le poëte de Chartres : Joachim Blanchon, Martin jSpifame, Pierre le Gaygnard, Jean de Boyssièrcs et Yves Rouspeau, prirent la défense des femmes et du mariage; mais leur apologie du beau sexe est loin de valoir, comme mérite poétique, la vigoureuse satire de Desportes.
SONNETS INÉDITS DE GREVIN SUR ROME. U dont il eut une fille que Marguerite de France, femme d’Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, tint sur les fonts du baptême, et à qui elle donna les noms de Marguerite-Emmanuelle.
Grevin était protestant, et dans la querelle des calvinistes contre Ronsard, il prit parti pour ces derniers et lança contre son ancien ami une violente satire intitulée : Le Temple de Ronsard où la légende de sa vie est briefvement décrût e 1 ; cette satire est trop curieuse pour que nous n’en citions pas quelques vers.
Le poète commence par reprocher à Ronsard la manière dont il a parlé de la divinité dans son Discours des misères de ce temps , puis il ajoute :
Je n’ay pas toutefois en ces vers entrepris D’escrimer contre toy pour emporter le pris,
Je veux tant seulement (puisque tu as envie D’estre congneu de tous) discourir de ta vie,
Afin qu’après ta mort on presche ton renom Au jour que l’on fera feste de ton sainct nom;
Car tu mérites bien que le pape te donne Place au calendrier et que pour toy l’on sonne Le plus haut carillon, t’estant mis en pourpoint Pour défendre le pape en qui tu ne crois point.
1 Le Temple de Ronsard fait partie du volume intitulé : Seconde responce de F. de la Baronie (Florent Chrostien) à messire Pierre de Ronsard , prestre, gentilhomme vendomois, évesque futur, plus le Temple de Ronsard où la légende de sa vie est briefvement descritte. mdlxiii (1563), in-4° de 36 feuillets nou chiffrés.
kî VARIÉTÉS BIBLIOGRAPHIQUES.
Ceux là qui à ce jour feront pèlerinage En ton temple sacré verront un grand image Au plus haut de l’autel et au dessous à part Escrit en lettres d’or : Monseigneur saind Ronsard.
L'image qui de toy portera la semblance Aura dessus le chef la mitre d’inconstance :
Sous elle apparoistra un grand front eshonté,
Un nez un peu tortu et un peu rabotté,
Une bouche retorce, une levre flcstrie,
Une dent toute noire et à demy pourrie.
Ta barbe sera claire en mémoire qu’un jour Le vent te la souffla quand tu faisois l’amour, Dont tu auras pouvoir de guérir le malade Qui te demandera secours pour la pelade.
La chape, qui sera esparse sur ton dos.
Sera bordée autour de verres et de pots Et de flacons aussy, le tout en souvenance Que vivant tu auras fait un dieu de ta pance,
Et pour nous advertir qu’il faut que ton tombeau Soit orné quelque jour pour urne d’un tonneau.
Par dessous on verra la blancheur alléchante De ton beau surpelis en façon ondoyante Où en beaux points luisans sera cousu le nom De ton laquais mignard ou de ton Corydon.
L’on pourra voir encor ta chausse découppée Et passer à costé le bout de ton espée.
Bref il sera tout tel que tu auras esté En ce monde vivant en ton impiété.
Suit la description de sept tableaux en tapisserie qui ornent les murs du temple et qui retra-
cent divers épisodes de la vie de Ronsard. On pense bien que le grand poète n’est nullement ménagé; Grevin l’accuse d’avoir des mœurs infâmes et de honteuses maladies (voir à ce sujet une curieuse satire en vers latins rimés dans le Recueil de Maurepas, t. 1 er , p. 133-141), d’adorer les démons et de faire gras en carême.
Dans la seconde tapisserie, il est question d’un livre de Ronsard qui aurait été saisi et condamné au feu par arrêt du parlement de Paris :
En l’autre pièce aussi apparoistra comment Le livre qu’il avoit escrit follastrement Apprenant comme il dit, la vertu dans l’estude, Reçeut du parlement une sentence rude,
Comme estant averti et pour n’estre point veu Fut condamné dés lors d’estre mis dans le feu : Dont depuis ce temps-là sa vertu desolée N’apparut dans Paris où elle fut bruslée.
Pourtant demeura il en sa première foy,
Et ne se souvenant d’une si juste loy Il poursuivit depuis sa follastre entreprise,
Car l’etude luy a cette vertu apprise.
De quel ouvrage Grevin veut-il parler? Quel est le livre de Ronsard escrit follastrement, pour employer les expressions du poète lui-même?
Nous pensons que ce livre n’est autre que l’ouvrage intitulé : Livret de folastries à Janot , Parisien, plus quelques épigrammes grecs et des
ditthyrambes chantés au bouc de E. Jodelle, poète tragiq, avec privilège. A Paris, chez la veufve Maurice de La Porte, 1553; petit in -8 de 69 pages, plus un feuillet non chiffré pour le privilège. Ce livre est bien réellement de Ronsard, bien qu’il n’ait pas jugé à propos d’y mettre son nom ; et la nature des pièces contenues dans ce volume explique suffisamment cette précaution du poète. Un second motif vient à l’appui de notre opinion : c'est que Ronsard, dans sa réponse aux pamphlets protestants, ne dit rien au sujet de ce livre, condamné au feu parle parlement, et garde à cet égard" le silence le plus absolu. Si Grevin avait avancé un fait matériellement faux, Ronsard n’aurait certes pas manqué de protester avec énergie contre une imputation calomnieuse, et aurait cherché à convaincre son adversaire de mensonge. Il n’en fit rien, parce que Grevin ne disait que la vérité. Nous croyons donc que l’ouvrage auquel Grevin fait allusion dans les vers que nous venons de citer est bien le livre qui porte le titre de Livret de Folastries.
Quoique mort jeune, Grevin a laissé beaucoup d’ouvrages : Niceron en indique quatorze. Nous ne citerons que les trois suivants, renvoyant pour la liste complète aux Mémoires de Niceron, t. XXVI, p. 339-345; à la Bibliothèque française de Goujet, t. XII, p. 152-167 et 459-460;
et à la dernière édition du Manuel de M. Brunet.
I. Les Regrets de Charles d’Austriche empereur , cinquiesme de ce nom, ensemble la description du Beauvaisis et autres œuvres, par Jacques Grevin, de Clermont, dédiés à madame Magdaleine de Suze, dame de Warty. A Paris, chez Martin L’homme, imprimeur, demourant à la rue du Meurier près la rue Saint-Victor, 1358, avec privilège ; in-8 de 22 feuillets non chiffrés.
II. L'Olimpe de Jacques Grevin, de Clermont en Beauvaisis, ensemble les autres œuvres poétiques dudit auteur, à Gérard L’Escuyer, prothenotaire de Boulin. A Paris, de l’imprimerie de Robert Estienne, mdlx (1360), avec privilège; in-8 de 216 pages.
III. Le Théâtre de Jaques Grevin, de Clermont en Beauvaisis, à très-illustre et très haute princesse madame Claude de France, duchesse de Lorraine; ensemble la seconde partie de rOlimpe et de la Gelodacrye. A Paris, pour Vincent Sertenas, demeurant en la rue Neuve- Nostre-Dame, à l’enseigne Sainct-Jehan-Baptiste, et en sa boutique, au Palais, en la gallerie par où on va à la Chancellerie, et pour Guillaume Barbé, rue Sainct-Jehan de Beauvais, devant le Bellerophon, üdlxi (1561), avec privilège. In-8 de 12 feuillets liminaires et 328 pages. (Portrait de Grevin, âgé de 23 ans, et daté de 1561.)
Trois pièces sont contenues dans ce volume :
César , tragédie ; la Trésorière , comédie (reproduite dans le recueil d’Auguis, les Poètes français depuis le xii' siècle jusqu’à Malherbe, t. V, p. 203-276), et les Esbahis, comédie (reproduite dans le tome IV de Y Ancien Théâtre françois, publié par Jannet).
Quant aux sonnets sur Rome, c’est, à notre avis, une des œuvres les plus remarquables de Grevin. Le spectacle des ruines de la ville éternelle lui inspire de beaux vers pleins de vigueur et d’énergie, et qui peuvent lutter sans trop de désavantage avec ceux que Du Bellay écrivait à Rome quelques années auparavant. Ces sonnets sont au nombre de vingt-quatre et sont dédiés à Marguerite de Savoie, la protectrice du poète. Ils occupent les feuillets 166 à 17-4 d’un curieux manuscrit de Lestoile conservé à la Bibliothèque impériale (fonds Bouhier, n° 413), et intitulé : Recueils divers bigarrés du grave et du facétieux , du bon et du mauvais, selon le temps, avec cette épigraphe : Legendo et scribendo vitam producito ; in-4 de 237 feuillets.
Janvier 1861.