‹ Varietes bibliographiquesChapitre 4 sur 36 · VINGT-Q0ATRE SONNETS DR GREVIN SUR ROME · texte numérisé non relu

VINGT-Q0ATRE SONNETS DR GREVIN SUR ROME

A madame de Savoye.

Je ne veux imiter la fureur de Pétrarque 1 Lorsqu’espris justement d’une juste douleur Jadis il escrivoit la ruine et malheur Dont toute Rome encor porte la juste marque.

Je ne veux contrefaire un sçavant Aristarque Ny masquer mes escripts d’une belle couleur,

Mais bien je veux monstrer que la grandeur et heur Furent assujettis au temps et à la Parque.

Comme un grand pin feuillu, plus gros et plus puissant Faict un bruit plus hautain alors que périssant Le foui dre a deterré sa racine profonde,

Ainsy Rome qui feut le chef de l’univers,

Par son bruit ruineux porté dedans mes vers De merveille et d’effroy remplira tout le monde.

Madame, vous verrez en ce papier descritte Et peinte de couleurs cette grande cité Dont le nom est plus grand que n’est sa vérité,

Cité qui maintenant est en poudre réduitle.

1 Voir les trois sonnets de Pétrarque qui commencent .par ces mots : Fiamma del ciel su le lue treccie piova; — L'avara Babilonia ha colmo’l sacco ; — Fontana di dolore, albergo d’ira.

C’est celle qui tenoit et captive et seduite La mondaine grandeur par sa principauté.

C’est Rome qui feut grande en pompe et majesté Et ores n’est plus rien qu’une ville deslruite.

Puisque Rome n’est rien, le vers que je compose Ne peut représenter à vos yeux autre chose Que ce rien descendu d’un grand tout ancien,

Et toutefois ce rien à qui bien le contemple Monstre soudainement un merveilleux exemple Que la grandeur plus grande enfin ne sera rien.

Je portois le porlraict de cette grand cité Maistresse de l’Europe et d’Afrique et d’Asie,

Qui tenant des humains la puissance saisie Fit de tout l’univers une principauté.

Ce portraicl feut semblable à son antiquité,

Tel que me le monstra mainte histoire choisie,

Et si bien feut tiré dedans ma fantasie Que soudain j’eus désir d’en voir la vérité.

Je passay l’Apennin, je vis Rome deserle Ains je vis seulement une ruine aperte Qui me saisit d’ennuy, de douleur et de deuil :

Car Rome n’est plus Rome, et de cette grand Rome Ne reste que le nom en la bouche de l’homme, L’image dans l’esprit et le regret dans l’œil.

Arrivé dedans Rome, en Rome je cherchois Rome qui feut jadis la merveille du monde j

Ne voyant cette Rome à nulle autre seconde.

D’avoir perdu mes pas honteux je me faschois.

Du matin jusqu’au soir çà et là je marchois Ores au Colizee et ore à la Rotonde 1 ,

Ores monté bien haut, regardant à la ronde, r De voir celte grand Rome en Rome je taschois.

Mais enfin je cognus que c’estoit grand folie.

Car Rome est dès longtemps en Rome ensevelie, Et Rome n’est sinon un sepulchre apparent.

Qui va donc dedans Rome et chercheen cette sorte, Ressemble au chevaucheur qui toujours va courant Et cherche en tous endroits le cheval qui le porte.

Le Ciel juste et puissant, le feu qui tout consomme L’air qui entre partout, l’eau qui court de roideur, La terre qui met tout dedans sa profondeur, Sepulchre de cela qui procède de l’homme,

Ces cinq pleins de desdain s’emerveillerent comme Une ville eslevée en sublime grandeur Faisoit craindre à chacun son sceptre commandeur Et jurèrent enfin la ruine de Rome.

Le Ciel la foudroya, le feu la consomma,

L’air pestilentieux souvent l’envenima.

Le Tybre desbordé la noya de son onde.

La terre peu à peu s’esleva tellement

Que pour mieux achever la vengeance du monde

Elle a mis toute Rome où feut son fondement.

1 Le Panthéon.

so

O palais enterrés dessoubs vos profondeurs.

Tombeaux ensevelis en voslre propre cendre, Colonnes que le temps en pouldre faict espandre. Théâtres affaissés soubs vos propres haulteurs;

Arcs vaincus et rompus, et vous temples menteurs, Colosses empoudrés comme pierre plus tendre, Thermes que peu à peu la vieillesse desmembre Portiques ruinés avecque vos autheurs.

Vous portez ces beaux noms, bien que dans vos ma- II n’y ait chapiteaux ny corniches entières, [tières Bases ny piédestal, ny ouvrage ancien :

Ainsy le beau portraict d’une femme ou d’un homme

Représenté au vif en un miroir se nomme

Une femme ou un homme, et toutefois n’est rien.

Cependant que la France en France mutinée Appeloit au butin le Flamand et Germain,

Pendant qu’elle tenoit le glaive dans la main,

De mort et d’ennemis partout environnée,

J’allav voir des Romains la ville infortunée :

Je vis le grand tombeau de l’empire romain,

Je vis comme le temps cruel et inhumain Avoit piteusement la ville ruinée.

Je voulus voir les arcs, les théâtres prisés,

Les colonnes aussy et portiques brisés,

Car puisque j’estoy né en saison malheureuse,

J’aimay mieux aller voir les ruines d’aulruy Et m’en esmerveiller que toujours plein d’ennuy Voir de mes propres yeux la France ruineuse.

Soit que le ciel vainqueur ou soit que la nature Par le vouloir de Dieu la cause en ait esté,

Du monde universel la plus grande cité,

Est faicte maintenant sa propre sépulture.

Des grands arcs triomphaux la belle architecture

Des théâtres doublés la somptuosité

Des colonnes encor l'orgueil et majesté

N’est rien pour le jourd’huy que poudre et pourriture.

Sénat, peuple romain, et vous, grands empereurs,

Qui de ces bastiments fustes premiers autheurs, Confessez que le temps tout ruine et consomme;

Car au lieu d’envoyer par un ouvrage tel A la postérité vostre nom immortel,

Vous fistes seulement le sepulchre de Rome.

Comme on voit d’un torrent la course vagabonde Descendre des rochers impétueusement,

Alors que le soleil plus vigoureusement Touche le dos neigeux de la terre fécondé :

Il bruit et si remplit la vallée profonde.

Il ravage et ruine ; il paroist seulement , .

Rome ainsy se monstra quand orgueilleusement L’empire la rendit première de ce monde.

Mais lorsque le soleil se retire en hyver,

Le torrent perd son bruit et ne se peut trouver. Mais laisse seulement la campaigne pierreuse.'

L’empire qui estoitun soleil redoubté Alors qu’il s’esloigna de cette grand cité Fist que Rome perdit sa grandeur orgueilleuse.

Rome ne pouvant plus au monde estre première, Dieu l’ordonnant ainsy par juste volonté.

Voyant par les Germains l’empire transporté,

Ains plustost parvenu à sa ruine entière.

Ne devint pour cela moins orgueilleuse et fière, Car elle se forgea une principauté.

Changeant le temporel en spiritualité Pour se faire soudain des âmes l’emperière.

Mais ne pouvant fuir le malheur inhumain Qui doibt anéantir tout l’empire romain,

Elle voit son pouvoir qui ruine et empire,

Car le premier qui feut à ruine ordonné Fera qu’à la parfin il sera ruiné.

Puisqu’il feut le soutien de ce second empire.

Porphyres entaillés, et vous marbres escripts.

Qui tesmoignez encor, bien que soyez de pierre, La gloire et la grandeur de maint chef en la guerre Et le sage conseil de maints sages esprits;

Arcs, théâtres et baings et colosses destruits,

Si ceux qui autrefois vous ont tiré de terre,

Si ceux qui vous ont faicts au plomb et à l’équerre, Si ceux qui vous ont mis sont en pouldre réduits,

Si vous-mesmes encor périssez d’heure en heure, Je n’ay point de regret qu’il faille que je meure, Moy qui ne suis que rien en esprit et grandeurs,

Mais je me resjouis qu’en mourant je seconde Les sages advisés, les guerriers commandeurs.

Et cette grand cité qui feut le chef du monde.

Tout ainsy qu’au lion plein de cœur et d’ardeur, L’effroy plus redoubté de la plaine libyque.

Se nourrit et se paît de la perte publique De maints troupeaux qui ont essuyé sa fureur,

Rome ainsy quelquefois esleva sa grandeur Par le sacagement et la rapine inique De maint prince vaincu et mainte république Réduite sous le joug de son bras commandeur.

Le lion estant mort n’est rien que pourriture :

A ceux qui le craignoient il donne nourriture,

Et le champ est couvert de ses os descharnés.

En Rome par les siens à la fin saccagée Se voit tant seulement la terre estre chargée De porphyres rompus et marbres ruinés.

Deux frères successeurs du Troyen ruiné Ayans jà ruiné toute leur race antique

Firent le fondement de cette ville unique, Fondement & ruine et malheur destiné.

Le plus malicieux ruina son aisné;

Des Albains et Sabins la ruine publique Donna accroissement à cette république,

Qui après ruina le Grec infortuné.

N’ayant que ruiner elle s’est ruinée,

Ruinant quant et quant l’Italie infortunée,

Et si a ruiné maint règne florissant,

Bref, Rome tellement en ruines abonde,

Que si le ciel n’estoit plus fort et plus puissant Rome en la fin seroit la ruine du monde.

Cette grande cité, Rome qui tout pouvoit,

Est maintenant semblable & la pierre brisée; Celle que Rome on nomme est Rome desguisée, Qui porte seulement le nom que l’autre avoit.

Le théâtre où jadis le peuple se trouvoit N’est qu’un mur ruiné nommé le Colizée,

Home n’a rien d’entier que l’aiguille prisée Où encor de Cæsar le sepulchre se voit.

Car le temps ennetny de la grandeur humaine Taschant d’anéantir la puissance romaine,

Ne voulut ruiner ce grand sepulchre, afin

Que dedans Rome mesme estant la cause entière Qui jadis luy causa sa ruine première,

Sa ruine jamais ne puisse prendre fin.

Le grand Vespasien et Tite le vainqueur Qui jadis contraignans le juif opiniastre Dessoubs le joug cruel du Romain idolâtre Abaissèrent l’orgueil de ce peuple moqueur.

Ont basti, dédié 1 la superbe grandeur,

Et l’ouvrage admiré du grand amphithéâtre Où Rome vit souvent la fortune marâtre Guerdonner les vivants et d’heur et de malheur.

Mais ce feut seulement par feinte tragédie :

La fortune aujourd’huy, plus puissante et hardie, Faict voir en vérité la misère tragique.

Le monde est son theatre et Rome est au milieu, Qui crie, en déclarant sa ruine publique,

Que rien n’est éternel que la grandeur de Dieu.

Rome qui feut le chef et la source profonde De guerre et de travail, de ruine et de mort, Rome qui par surprise et par cruel effort Troubla diversement toute la terre et l’onde;

Rome en désordre et guerre à nulle autre seconde Fit bastir à la Paix un temple grand et fort.

1 Le manuscrit porte : Bastit et dédia. Vespasien commença la construction du grand amphithéâtre connu sous le nom de Colisée (Suetone, Vie de Vespasien, chap. IX) ; Titus en fit la dédicace (id., Vie de Titus, chap. VII).

Voulant par ce moyeu que le mal et discord Feut faict tant seulement pour le reste du monde.

Mais tout incontinent que ces braves Romains Afin de se meurdrir prirent le glaive aux mains, La paix se départit, et la discorde esmeue

Les ayant ruinés, ruina leurs palays,

Et si bien ruina ce grand temple de Paix, Qu’oncques depuis ce temps la paix n’est revenue.

Vous qui venez à Rome et qui soigneusement La cause recherchez de sa grande ruine.

Voyez des deux Venus la sculpture divine Au jardin où le pape entre secrettement.

Voyez la Cleopâtre et le vieil bastiment Du temple de Venus, de Flore et de Faustine, Sachez qu’Enée estoit fils d’une concubine Ainsy que Romulus qui fit son fondement.

Une seule Venus, une Heleine ravie Firent perdre aux Troyens l’estât avec la vie, Et firent ruiner ce que Priam avoit.

Ne vousestonnez donc si ces rues sont pleines De palais ruinés, puisque dans Rome on voit Presque une infinité de Venus et d’Heleines.

Tu te dois contenter, ô grand roine d’Egypte, Cleopâtre, excellente en richesse et beauté,

Tu te dois contenter de voir cette cité Du chef au fondement piteusement destruite.

Tu la vois aujourd'hui et chetive et reduitte En un malheur si grand que sa principauté Se couvre du manteau de froide paureté,

Qui a quitté le ciel et la terre seduitte.

Or contente-toy donc, bien qu’Auguste jadis, T’aye arraché des mains le sceptre que perdis Pour avoir trop aimé le valeureux Antoine :

Car le temps plus puissant que ne sont les humains Afin de se venger 1 te fait voir les Romains Réduits piteusement sous le pouvoir d’un moine.

Le grand Laocoon, prophète infortuné, Cognoissant des Gregeois la nature traistresse Frappa, tenant au poing la lance vengeresse,

Le cheval qui portoit le malheur soubçonné.

Pallas ou le Destin, contre luy mutiné,

Fit misérablement devorer sa vieillesse

Par deux serpens tortus, et soudain par la Grece,

Troye feut mise en cendre et Priam ruiné.

La mort de ce vieillard incontinent suivie Par le sac des Troyens et de toute l'Asie,

Monstre assez combien peut ce signe ruineux.

Les Romains ruinés se ruinent encore,

Car ils ont retenu toujours au milieu d’eux Un vieil Laocoon que le serpent dévoré.

1 II vaudrait mieux lire : te venger.

Hercule, ainsi qu’on dit, feut juste punisseur Des serpens punisseurs et du voleur Antée,

De Cacus le brigand, de l’hydre surmontée,

Du traistre Gervon, du lion meurtrisseur.

Il vainquist près le ciel l’escadron agresseur,

Et des mutins géants la grande troupe athée ;

Du larron Diomede encores feut domptée L’horrible cruauté et l’esprit ravisseur.

En quelque lieu qu’il feut, il surmonta le vice. L’orgueil, la cruauté, l’audace et l’injustice ;

Ne sois donc esbahv de voir ces murs vaincus.

Hercule est au milieu : Rome est l’hydre feronde, Les geans, les serpens, un Antée, un Cacus, Geryon, Diomede et un lion au monde.

Apollon, s’il est vray ce qu’escrivent les poetes, Espris, comme l’on dit, de tes saintes fureurs, Quelque part que tu sois, tu portes les malheurs, Lss froides pauvretés, ruines et disettes.

Eux pour estre advoués tes prebstres et prophètes N’emportent à la fin que travaux et douleurs,

Du plaisir incertain mille sanglots et pleurs.

Mille maux apparens de leurs peines secrettes.

Ne t’esmerveille donc, 6 ville ruinée!

Qui gardes d’Apollon l’image infortunée,

Si lu es maintenant destruite par le temps.

Appollon feut pour Troye et Rhodes, sa sujette: L’une et l’autre a esté piteusement desfaite.

L’une par les Gregeois, l’autre par les Sultans.

O fleuve égyptien, et toy, Tibre mutin,

Qui d’un bras recourbé sur la cruche profonde Versez à flots ondés vostre source fécondé,

Voyez, voyez les maux de ce peuple latin.

Regardez combien peut le Temps et le Destin : Rome qui en grandeur n’a point eu sa seconde. Est faicte la risée et la fable du monde;

Elle s’est ruinée et vous estes sans fin.

Vous versez et poussez les ondes montanières Qui renaissent toujours en vos sources premières, Pour paroistre au défaut de celle qui se perd.

Rome sans fin poursuit sa course périssante,

Mais sa naissance helas I comme à vous ne luy sert, Car elle est de ruine une source abondante.

Aqueducs eslevés et vous cirques courriers, Colosses monstrueux et cislernes humides.

Obélisques pointus, marchés amples et vuides, Trophées somptueux, du monde les premiers ;

Asyle authorisé, chevaux, braves guerriers,

Fils d’A pelle et Phidie; antiques piramides, Braves ponts estendus sur les ondes liquides Que le Tibre conduit des grands lacs montaniers.

Catnpidole 1 honoré, basiliques plaideuses, Naumachies jadis pleines d’eaux fluctueuses, Vous qui feustes alors ce que Rome on nommoit,

Vous estes aujourd’hui ce que Rome l’on nomme ; Vous n’estes rien que cendre, et quiconque vous A la cendre et à rien compare toute Rome, [voit

Braves costaux et vous ruines glorieuses,

Qui de Rome le nom seulement retenez,

Las! quel reste avez-vous de tant d’hommes bien De tant d’âmes jadis rares et précieuses? [nés,

Théâtres mi-brisés, colonnes ruineuses, Thiomphes somptueux de gloire environnés ; Colosses qui en poudre estes ja retournés,

Vous servez à chacun de fables otieuses.

Car bien que pour un temps l’ouvrage renommé Encontre le temps mesme enlrepreigne la guerre, Si doibt il estre enfin par le temps consommé.

Je vivray donc content entre tant de malheurs : Que si le temps met fin à ce qui est en terre, Possible mettra-t-il la fin à mes douleurs.

* Le Capitole de l’italien Campidoylio,

LE VOYAGE DU PRINTEMPS

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