AUX VOYAGEURS QUI FUMENT, UNE REMAR- QUE EN PASSANT
Emportez votre provision de tabac ; le nôtre vaut infiniment mieux pour nous que celui de l'Europe. Toutefois, les droits de douane étant de 36 francs par kilogramme, c'est-à-dire par 2 Ibs, sur les cigares et les
cigarettes ; de 25 francs sur les tabacs du Levant et de 15 francs sur les autres, ayez soin de réduire la quantité, si vous tenez à l'épargne.
Pourquoi ce tarif? Parce que le gouvernement français s'est réservé le monopole de la culture et de la manufacture des tabacs. Une seule de ses fabriques, le Gros Caillou, près l'Esplanade des Idt valides à Paris, occupe 2,200 personnes, dont 1,900 femmes, et produit 11,300,000 Ibs de tabac par année. Les diverses fabriques de l'Etat réunies en produisent 90, 000,000, avec un bénifice net de 75,000,000 de francs.
C'est bien le moins que vous ayez tout ce qu'il faut pour traverser à l'aise, car si grandiose qu'il soit, le panorama du ciel et de l'eau finit par devenir monotone, et ce qui vous intéresse le plus après quelques jours de mer, c'est la terre, c'est l'émeraude d'Irlande, c'est le gai sourire des côtes de Bretagne, c'est Cherbourg, c'est St- Malo, beau port de mer oîi nous allons
nous promener, St-Malo dont le nom est si indissolublement uni à celui de Jacques- Cartier dans notre histoire, que d'ici même, il suffit à maintenir dans une perpétuelle activité la douce et poétique évocation de la patrie française ; c'est enfin le Havre, sentinelle avancée de la famille normande, qui vous apparaît, se dessine, se rapproche et vous tend les bras. Vous vous y jetez.
Plus forts qu'un siècle de cette vie nationale interlope qui exige que les Français du Canada ne soient ni tout à fait esclaves, ni tout à fait libres, ni tout à fait anglais, ni tout à fait français, ni tout à fait chenilles, ni tout à fait papillons, le cœur, la pensée, le sang, le naturel reprennent comme par enchantement,possession d'eux- -mêmes, et mal habitué à tant d'émotions à la fois, votre être qui se sent revenir d'un lointain exil, ne sait plus traduire que par des larmes la joie de revoir sa véritable patrie. Le toit paternel, le voilà : vous êtes chez vous. Plus rien de la physionomie, des mœurs, de la langue étrangères ; jusque dans les moindres . détails, tout a changé.
Vous êtes autant charmé de voir le petit
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commissionnaire enlever sa tourmaline d*un air correct en vous disant : " patron, auraije rhonneur de porter vos malles," que d'entendre, au lieu du glacial ail aboard, les conducteurs de train express vous dire:
" messieurs les voyageurs pour Paris, en voiture, s'il vous plaît, en voiture."
Le Havre est la patrie de Casimir De*lavigne. Rouen, que vous traversez ensuite, en route pour Paris, fut le théâtre de l'exécution de Jeanne d'Arc, le pays natal de Pierre et de Thomas Corneille, et le diocèse de Rouen, le principal berceau des Canadiens-français.
Par malheur, le cadre de cet entretien, déjà trop petit pour une description de Paris lui-même, défend que je m'attarde à l'appréciation de l'histoire, de la topographie ou de l'ethnographie de ces endroits.
Et désirant, avant tout, que mes aperçus vous soient de quelque utilité pratique en cas de voyage, il m'incombe même de taire bien des choses intéressantes au point de vue esthétique, pour vous prévenir de certaines autres qui le sont moinsf mais que le fait et les conséquences de leur inévitable rencontre mettent naturellement en relîef.
Tout d'abord, les wagons à compartiments qui vous amènent à Paris et qui, au demeurant, régnent seuls comme espèce sur tous les chemins de fer de l'Europe, sont tout à fait incommodes. Pas de communications d'un compartiment à l'autre, pas de feu : votre unique ressource contre le froid, c'est de louer, pour i franc, une couverture à la station de départ. De lumière, à peine ; par compartiment, une porte vitrée d'un côté du wagon, une vasista de l'autre; c'est tout. Vienne une maladie quelconque à vous surprendre, il vous faut rester là, cloué quand même à votre siège, sur lequel on a refermé la porte pour tout le trajet, sauf le relai de 3 minutes à quelques-unes des plus importantes stations.
A Paris, pas d'éclairage public à l'électricité, pas de tramways comme ici; des tramways à chevaux et des omnibus à 6 sous en bas, à 3 sous là-haut, sur l'impériale.
Par esprit d'économie, les corridors des hôtels ne sont, en règle générale, ni chauffés ni éclairés. Quant à votre chambre, elle ne Test que sur demande expresse et ce que ça
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peut coûter, on rajoute comme un extra à votre loyer. On vous éclaire à la bougie, on vous réchauffe au feu de grille ; il se fait avec des petits fagots et des tablettes de coke.
Dans les hôtels, pas de pension régulière ; vous mangez au restaurant, vous buvez au
café.
Avec cela, il y a pour tout le monde T ennui de certains règlements, de la taxe et du fatal pourboire. Taxe pour débarquer en France, taxe pour en repartir, déclaration de séjour et identification de votre personne à la préfecture de police dans la quinzaine de votre arrivée, taxe pour déposer votre argent à la banque, taxe pour l'en retirer, taxe pour votre livret de chèques, pourboires à la femme de chambre, à Touvreuse qui vous désigne votre place au théâtre, à la petite blanchisseuse qui vient chercher votre linge, à Tautre petite qui vient le rapporter, au cocher qui vous mène, au barbier qui vous rase, au garçon qui vous enveloppe une marchandise, à Tautre garçon qui la rend chez vous, à celui-ci qui a servi les consommations de-
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mandées, à celui-là, parce qu'il a mis de quoi manger sur la table. Décidément,c'est à n'en plus finir.
Inconnus ici et tout au rebours des nôtres, ces divers us et coutumes vous donnent tellement sur les nerfs pendant les premiers jours, que vous restez, pour le moins, insensible aux attraits' de la vie parisienne et que, repassant dans votre mémoire les récits merveilleux qu'on vous en avait faits, vous vous croyez tout simplement victime d'une mystification.
Mais cet enchevêtrement d'habitudes et de pratiques ayant sa raison d'être, dès que vous l'avez saisie, force vous est de trouver même des charmes à ce qui, tout d'abord, avait le don de vous déplaire. Le diable bleu avec son cortège de nuages a disparu, l'acclimatation s'est faite, la gaieté a repris son empire, et tout pleins de la lumière qui se dégage de Paris comme d'un soleil, vos yeux s'oublient dans la contemplation de cette incomparable cité.
Si en temps ordinaire, Paris ne manque pas d'enchanter et de séduire, imaginez quelle puissance de fascination il peut dé-
velopper dans une fête où îl a mis tout son cœur et tout son génie. C'est ce que j'aî pu voir Tautomne dernier, à Toccasion de la vîsite du Tsar et de la Tsarine de Russie.
Quand le couple impérial est arrivé de Cherbourg, où 35 navires de la marine française avait salué son retour d'Angleterre, Paris avait l'air d'une ruche frémissante, acclamant la reine qui porte sur sa tête les destins de la république ailée. Les rues avaient été envahies par la multitude, comme par un torrent qui a rompu ses digues, les arbres des boulevards s'étaient transformés en bouquets de fleurs, les édifices disparaissaient sous les inscriptions et les drapeaux, les spahis algériens, les chasseurs d'Afrique, les dragons de l'armée française, la musique de la garde républicaine, tout cela faisait figure dans la mise en scène de la réception nationale.
Le soir, la cité entière s'illuminait ; ce n'était plus qu'un océan de flamme à la lueur de laquelle le peuple dansait sur les
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places publiques au son de la musique des orchestres loués à cet effet par le gouvernementy ou trinquait, au chant de la marseillaise et de rhymne russe, dans les cafés remplis des jeunes amours et des jeunes espoirs de la patrie.
Le lendemain, on sortait du musée de Versailles le carosse qui servit au sacre de Napoléon 1er, on y installait les visiteurs impériaux et on les traînait à l'Opéra à travers la foule en délire de patriotisme et de revanche. Enfin, digne couronnement de cette inoubliable fête, à Châlons-sur-Mame, devant 300,000 spectateurs, Paris et la France faisaient évoluer 70,000 hommes de troupe et charger 25,000 cavaliers, Télite de toute TEurope. Unique sujet de toutes ces démonstrations qui coûtèrent cinq millions, la Russie, par la bouche de son souverain, se déclara tout simplement émerveillée. La capitale reprit ensuite son train de vie ordinaire, et comme une infinité d'autres, je poursuivis mon pèlerinage à travers les musées et les grands monuments, dont les autorités avaient interdit l'accès pendant ces jours de particulière allégresse.
Sî c'est un plaisir, c'est aussi un ouvrage que de visiter Paris. Pour rendre l'un et l'autre profitables, il importe de bien classifier les objets auxquels on désire consacrer de l'attention, de grouper dans une même série ceux qui offrent quelque point de ressemblance ou de rapprochement, et de ne pas attaquer la seconde partie du programme avant d'avoir exécuté la première. C'est le moyen d'éviter les démarches inutiles et la confusion des idées.
Voici un plan que je m'étais tracé et que j'oserai recommander au visiteur sérieux :
voir d'abord les ponts, les portes, les statues, les monuments, les squar-es, les places, les jardins et les parcs publics, 2o les musées ; 3o les édifices et curiosités de haut intérêt qui ne sont ni des musées, ni des édifices religieux, comme la Tour Eiffel, les magasins du Bon Marché, du Printemps et du Louvre, la Bibliothèque, les Hôpitaux, les Lycées, les Catacombes, les Egoûts, la Bourse, l'Hôtel-de- Ville, le Palais de Justice, le Panthéon, le Palais- Bourbon, l'Elysée;
4o les édifices purement religieux et les cimetières. Chaque soir, se reposer des fatigues du jour à un nouveau théâtre ou à un nouveau café. Le dimanche, assister aux grands concerts du Rond- Point ou du Châtelet,' faire des visites à domicile ou une promenade en dehors de la ville, notamment à Versailles et à Fontainebleau.
Il y a autour de Paris six grandes portes :
la porte St-Denis érigée en 1672, en commémoration des triomphes de Louis XIV sur la Hollande et l'Allemagne ; la porte St-Martin, bâtie deux ans plus tard en rhonneur du même roi, pour rappeler la prise de Besançon, de Limbourg et la dissolution de la triple Alliance ; la porte Maillot, avenue de la Grande Armée, près le Jardin d'Acclimatation; la porte Dauphine, avenuje du Bois de Boulogne ; la porte de la Muette, voisine du grand lac de ce Bois, et la porte de Madrid, aux limites de Neuilly.
On a jeté plusieurs ponts considérables sur la Seine, afin de relier Paris à lui-mê-
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me, car vous le savez, ce fleuve traverse la capitale et la divise en deux parties vulgairement appelées, Tune la rive droite et Tautre la rive gauche, en raison de leur situation par rapport au fleuve.
Je vous mentionnerai le pont au Change, le plus vieux de tous, vis-à-vis la place du Châtelet ; le pont Sully, vis-à-vis le boulevard St-Germain ; il est décoré du monument de Bory e, le grand sculpteur animalier ; le pont d'AusterlitZf près le Jardin des Plantes; le pont St-Michel, le pont de Bercy, le pont Royal devant le Pavillon de Flore, aile gauche des Tuileries ; à l'extrémité ouest de l'île de la cité, le pont Neuf au milieu duquel s'élève la Statue équestre de Henri IV ; le pont NationaL le pont Mirabeau, les ponts de Flandre, op. Tolbiac, de Solferino, des Invalides, devant l'esplanade de ce nom, des Arts, entre le vieux Louvre et l'Institut, de la Concorde, entre la place de ce nom et la Chambre des députés, en partie construit avec les pierres de la Bastille ; au quai de la Conférence, le pont de l'Aima, souvenir de la campagne de Crimée ; à l'île des Cygnes, le pont de
Grenelle; devant la Tour Eiffel, le pont d'Iéna, décoré d*aigles et de quatre groupes de dimensions colossales ; près le quai Voltaire, le pont du Carrousel, le plus élégant de tous, orné des statues de Tlndustrie, de TAbondance, de la Seine et de la Ville de Paris.
On ne penserait peut-être pas tout d'abord que des portes et des ponts fussent à ce point susceptibles d'intérêt, car enfin, tout ce qu'on a coutume d'exiger d'une porte, c'est qu'elle garantisse de l'invasion, d'un pont, qu'il soit solide et suffise au besoin de la circulation et du trafic; mais à Paris, on veut, en outre, que les matériaux de ces œuvres s'animent, vous parlent et chantent, sous l'inspiration du génie des arts, l'éternelle ballade de la gloire, du souvenir et de l'espérance.
Les statues et monuments élevés dans Paris aux gloires de l'humanité, il serait trop long de les décrire; je me contenterai d'en nommer quelques-uns. Ce sont : près la place de la République, le monunient de
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Robillot, mort pour la patrie au Tonkin ; rue de Rivoli, près TOratoire, celui de Tamiral Coligny, célèbre victime de la St- Barthélemy; le monument de la République^ place de la Nation, celui de la Défense de Paris, celui d'Emile Augiei^, place de rOdéon ; de Murger, au Jardin de Lu;xembourg ; de Lafontaine, au Ranelagh ; de Washington & Lafayette, place des Etats- Unis; de Gambetta, au square du Carrousel ; les statues du Prince Eugène, au Jardin des Invalides ; de Dante et de Claude Bernard, en face du collège de France ; du chancelier d'Aguesseau, rua d'Auteuil ; de Béranger, au Square du Temple ; de Charlemagne, place du Parvis Notre-Dame; de Bossuet, Fléchier, Massillon et Bourdaloue, place St-Sulpice ; d'Etienne Dolet, place Maubert, où Dolet fut brûlé en 1546 pour ses idées trop favorables à la Renaissance ; de Voltaire et de Condorcet, à Touest et à Test de l'Institut; de Broca et de Danton, au boulevard St-Germain, près l'Ecole de médecine; de Sedaîne et de Diderot, au square d'Anvers ; d'Alexandre Dumas père, place Malesherbes ; de Shakespeare, à la
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bifurcation de raveniie de Messine et du boulevard Haussemann ; de Pascal, dans la voûte du rez-de-chaussée de la Tour St- Jacques; de Jean-Jacques Rousseau, place du Panthéon ; de Lamartine, au square du Puits de Passy; de Jeanne d'Arc, place de Rivoli ; de la Liberté, sur Tîle des Cygnes ; de la République, place de la République ; ^e Louis XIII, place des Vosges ; de Louis :XÎ V, dans la cour du musée Carnavalet ; 4u Maréchal Ney, au carrefour de TOb- 5ervatoire, en face de Tendroit où il fut fusillé le 7 décembre, 1815 ; enfin, la statue <le Napoléon 1er, au sommet de la Colonne Vendôme, monument de la campagne de 1805, dont le bronze prpvient des i,2CX) canons enlevés aux Autrichiens et aux Russes, à cette période de Timmortelle épopée militaire de la France. • - :
Parmi les, parcs et jardins publîcis : le Parc Mont-Souris, au sud de Paris ; le Parc Monceaux, au nord-ouest, et le Parc des Buttes Chaumont, au nord-est; le Jardin des Plantes et d'Acclimatation, situés,
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l'un, près le pont d'Austerlîtz, l'autre, au Bois de Boulogne. Il y a là toutes les variétés de la flore et des spécimens vivants de toute la faune. Le Jardin des Plantes compte, en outre, une bibliothèque de 80, 000 volumes, une école spéciale de botanique et un amphithéâtre où 1,200 auditeurs à la fois peuvent suivre les cours publics d'histoire naturelle et d'anthropologie qui s'y donnent. Quant aux Jardins des Tuileries et du Luxembourg, ce qui en fait l'intérêt, ce sont les bassins, les places disposées pour les jeux, les pelouses, les parterres, les arbres, puis l'histoire, la bible et la mythologie représentées là par toutes sortes de statues.
Des 1 1 squares et des 33 grandes places publiques de Paris, je signalerai particulièrement les squares Montholon, des A?ts et Métiers, de la Trinité, dii 'Temple et des Batignolles î les places Wagram, Vauban,Vendôme, Malesherbes,Gambetta, du Carrousel, de rOpéra,.d'Italie, des Etats- Unis, de. la République et de l'Europe; la
place dû Châtelet>où s'élevaît jadis la prison de ce nom; la place de T Hôtel de Ville, où furent exécutés Ravaillac, assassin :de Henri IV, les chefs Huguenots Briquemont et Cavagnes, les comtes de .Montmorency et Lally-Tollendal ; la place de la Bastille, autrefois occupée par la fameuse prison de ce nom qui fut rasée dans :1a tourmente populaire, le 14 juillet 1789.
La Colonne de Juillet qui décore cette place est couronnée d'un génie de la liberté en bronze doré ; debout sur un seul pied, il tient d'une main le flambeau de la civilisation, de l'autre, les chaînes brisées de l'esclavage ; la place du Palais-Royal, près le Palais et le Jardin de ce même nom qui furent le théâtre des royales orgies de Philippe d'Orléans et du rendez-vous où Camille Desmoulins appela le peuple aux armes le 12 juillet 1789, deux jours avant de le lancer à Tassaut de la Bastille ; la tplace de l'Etoile, d'où rayonnent les splendides avenues Friedland, Wagram, Hoche, MacMahon,Marceau,Kléber,Carnot, Victor Hugo, du Bois de Boulogne, dés Champs- Elysées, d'Iéna et de la Grande Arméct
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Au centre de cette place, s'élève TArc dé Triomphe, glorieuse et impérissable symphonie de pierre destinée à chanter à travers les âges le nom d'Austerlitz, astre brillant entre tous ceux qui composent l'auréole de la France immortelle ; enfin, la place de la Concorde, la plus spacieuse, la plus imposante de tout Paris.
Là, entre des fontaines agrémentées de statues symboliques, s'élève un bloc de granit rose de 70 pieds de hauteur et du poids de 500,000 Ibs. C'est l'Obélisque, donné à Louis XVIII par Mehemet-Ali, pascha d'Egypte. Là aussi se dresse devant vous le souvenir ému de l'exécution de Louis XVI, de Madame Elizabeth, de Marie- Antoinette,de Brissot, chef des Girondins; de Charlotte Corday,de Danton, de Robespierre, de Camille Desmoulins et des 2,800 victimes auxquelles, de 1 793 à 1 795, la guillotine fit expier, en cet endroit même, les inénarra^ blés débauches de leurs ancêtres couronnés^ ou leur trop grand amour de la liberté naissante. Là enfin, entre le Palais-Bourbon et la Madeleine, expressions majestueuses de deux pouvoirs qui se sont porté tant
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de coups gigantesques, se croisent et serecroîsent, en des équipages de la plus éblouissante somptuosité, lés fils de la royauté détrônée et ceux de la roture parvenue, les ambassadeurs, les célébrités étrangères, avec les gloires françaises de la politique, de l'armée, des sciences, des arts et du million.
A voir, avant tout, ce que Je viens de signaler, il y a pour le visiteur cet avantage particulier, qu'il 5e familiarise tout de suite avec autant de points de repère très utiles à la coordination de ses courses dans Paris. Or, bien distribuer les courses à faire, c'est en assurer l'agrément et aussi le bon résultat. La négligence de ces détails ne saurait, en effet, se concilier avec le désir sincère de voir, d'étudier et de comprendre en peu de jours les merveilles de Paris et celles des siècles pour ainsi dire ressuscites et vivants dans la plupart de ses institutions, y compris naturellement ses cinquante et quelques musées.
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Parmi ces tabernacles où la solidarité du cœur et du génie a recueilli, pour Tédiiication de Tavenir, la mémoire des hommes et des choses qui ont plus particulièrement marqué le rayonnement de Tétincelle divine sur cette planète, je vous citerai au hasard les musées Grévin, 011er et de la porte St- Denis, galeries de figures représentant des personnages célèbres ; les musées de Cluny et des Thermes, comprenant plus de ii,ooo exhibits des arts et industries d'autrefois ; les musées des Colonies et des Arts Décoratifs, au Palais de l'Industrie où se tient tous les ans, du 1er mai au 30 juin, l'exposition de peintures et de sculptures qu'on appelle le Salon ; les musées Guimet, Galliéra, Carnavalet, Dupuytren, Orfila, des Gobelins, du Garde- Meuble, de l'Opéra, des Archives, du Trocadéro, de l'Observatoire, des Antiquités Nationales, du Luxembourg et de Versailles ; le Louvre, qui à lui seul renferme les musées des Bronzes et des Marbres Antiques, des curiosités de l'Egypte et de
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TAsîe, des sculptures et objets d'art du moyen-âge, de la renaissance et des temps modernes, le musée chinois, le musée de la marine, à peine contenu dans 2 galeries et 16 salles immenses, le musée de peinture avec ses 2,500 tableaux, le musée des dessins, avec ses 37,000 productions de tous les temps, de toutes les écoles et de tous les maîtres ; aux Invalides, le musée d'artillçrie avec ses 10,500 pièces d'armes diverses, ses innombrables spécimens d'hommes de guerre armés et équipés selon le rite de tousJes pays et de toutes les époques. On dirait d'une . garde d'honneur choisie parmi l'élite d'une armée universelle, pour veiller près du tombeau de Napoléon.
Là, en effet, sous le dôme des Invalides, éclairé d'une lumière d'or qui synibolise l'immortalité ; là, entre Joseph et Jérôme Bonaparte, entre Duroc et Bertrand, entre Vauban et Turenne, entre des drapeaux et des figures de victoires, repose depuis 1840, la cendre de ce glorieux soldat qui, par la vertu de son épée, mit un jour sur sa tête la couronne de France»
et sur la tête de la France, la couronne de reine de l'univers.
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Versailles ! A la simple mention que je viens de faire de son musée en passant, car il faut passer vite, j'ajouterai quelques notes qui aideront à vous former certaine idée de son féerique château, une des œuvres de Louis XIV.
Aux travaux de terrassement, on a employé, à la fois, jusqu'à 36,000 hommes et 6,000 chevaux. La combinaison de jets d'eau compte 600 jets et peut épuiser en quelques heures 36,000 pieds cubes d'eau.
Le jeu de cette merveille, destinée au seul plaisir des yeux, ne coûte pas moins de 8,000 à 10,000 francs par heure. La façade du château qui donne sur le. jardin, a 1,500 pieds de long, et du temps des rois, il se logeait régulièrement dans Tédifice une cour dé 10,000 personnes.
Pourquoi ^voîr bâti Versailles ? Ah !.• . , raison de roi. Sa Majesté ne pouvait plus habiter St-Germain. Pourquoi encore?
Parce que, de là, elle apercevait trop souvent Tabbaye de S,t-Denis où dormaient sçs ancêtres. Ce spectacle, voyez- vous, lui
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imposait la pensée de la nlort, et pour une majesté, il est trçs désagréable de songer que la mort va enfin la désenfler et la réduire à ses justes proportions.
Singulier retour des choses d'ici-bas ! Ce même peuple qui avait tout souffert de la part des rois sans oser se plaindre, commença un jour par dépouiller leurs propres tombeaux du plomb et du bronze qui les ornaient, et choisissant surtout parmi ces matériaux, ceux qui, encore tout humides des sueurs et du sang du prolétaire, venaient d'être appliqués à la glorification des deux derniers monarques disparus, il s'en fabriqua des ^rmes pour tirer au hasard de sa fureur parfois extravagante dans la forme, niais juste dans le principe, sur les continuateurs officiels ou officieux quand même, d un régime peut-être assez bon en soi, mais devenu intolérable par les plus gigantesques abus de pouvoir, les plus renversantes prodigalités, les plus scandaleuses audaces et les plus sales prgies qui eussent encore souillé Thonheur d'un diadème.
Singulier retour des choses ! Dernier espoir d'une monarchie qui avait pu dire par
la bouche de Louis XIV: *TEtat, c'est moi," et par celle de Louis XV:** après nous te déluge," le duc d*Orléans se voit refuser par le peuple français hier esclave, aujourd'hui souverain, jusqu'à Thonneur de porter les armes pour la patrie et de manger à la gamelle du soldat.
Il est vrai cependant, qu'un certain calme, successeur inévitable de toute tempête, a permis la reconstitution des monuments des rois à St-Denis et que désormais, la conservation de leur mémoire, importante à bien des points de vue, y est tout aussi assurée que peut l'être au Panthéon celle de Soufflot, Malesherbes, Laplace, Cuvier, Rousseau, Lafayette, Fénelon, Mirabeau, la Tour d'Auvergne, Carnot ou Victor Hugo.
J'ai nommé le Panthéon. J'aurais voulu décrire ce chef-d'œuvre et tous ceux qui, aux mêmes titres ou à d'autres, ont une place marquée dans la troisième partie du plan exposé plus haut.
Vu l'exiguTté du cadre de cet ouvrage, on me pardonnera de n'insister que sur les Egoûts et les Catacombes de Paris, et
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malgré mon invincible amour du droit, de passer sous silence même le Palais de Justice.
Les Egoûts!.... Appellation certes peu attrayante, mais qui n'en désigne pas nupins. un miracle de Tart et un lieu de promenade des plus recherché.
On y pénètre par deux principales ouvertures situées, Tune, à la place de la Madeleine, l'autre, à celle du Châtdet.
Les plus petits égoûts ont 7} pds de haut sur 3J de large ; les plus grands, i6 pds de haut sur 1 9 de large.
Les deux plus grands de tous sont ceux des boulevards St-Michd et Sébastopol.
Ils aboutissent à 8 autres appelés collecteurs et ont pour affluent une quinzaine de galeries secondaires. De la rive droite à la rive gauche, le tout est relié par d'immenses siphons qui passent sous la Seine.
Entre les galeries et les égoûts, il y à des trottoirs et des nies comme dans une ville. ...
La canalisation souterraine de Paris a
1,250 kilomètres, c'est-à-dîre 1,200,000 mètres ou 4,500,000 pieds de long, et die a coûté 100 francs le mètre, c'est-à-dire environ 33 J francs le pied, ou en tout : 125,000, 000 de francs.
En quelques mots, les Egoûts de Paris, c'est cela.
Les Catacombes !.... On y entre par le pavillon de droite de la Place Denfert-Rochereau, on y circule avec une bougie, on en sort par la rue Dareau.
Ce sont d'anciennes carrières de pierre dabord exploitées par les Romains, puis transformées par lesFrançais en un immense caveau oii Ton peut voir, entr autres curio-sites, la "fontaine delà Samaritaine," la " lampe sépulcrale," le tombeau de Gilbert, et parfaitement rangés, les ossements de 6,000,000 de personnes exhumées des vieux cimetières ou jetées là après avoir expiré sous les coups de la Révolution.
Je n'en finirais pas si j 'entreprenais de vous peindre les institutions et les œuvres
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diverses par lesquelles Paris s'évertue à rappeler le passé, à embellir le présent, à consolider l'avenir ; les bals publics, les concerts, les cafés, les cafés-concerts, les 24 grands théâtres où il s'amuse, les 73 églises où il s'agenouille et prie, les grands cimetières où il va pleurer, dans toutes les attitudes de la douleur, avec les anges de pierre et de bronze que l'art, inspiré par des sentiments d'amour ou des souvenirs de gloire,
a placés là, près des tombeaux.
Il est»toutefoïs,une merveille devant laquelle il faut que je m'arrête : c'est l'auteur de toutes les autres, c'est le peuple même de Paris. La musique de son langage, la grâce de ses manières, la noblesse de son attitude, l'incomparable charme de son accueil et de sa franche gaieté, l'opiniâtreté de son travail, la transcendance de ses succès dans toutes les branches de l'activité humaine, la constance de sa sobriété, la ferveur de son patriotisme, la sincérité de sa religion, la générosité de sa nature, l'indépendance et là proverbiale finesse de son esprit, la profonde culture de son intelligence, la perfection achevée de son éduca-
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tîon, voilà ce qui compose au peuple parisien cette incroyable force magnétique par laquelle il fait graviter autour de lui la si légitime admiration du monde entier.
De tout cela, vous, Canadien-français, vous êtes non-seulement ébloui, mais fier, car cette reine des cités du globe, c'est la tête, c'est le cœur de la France, reine des nations et votre mère. Et de même que les premiers martyrs de la religion que vous pratiquez, disaient: "je respecte César, mais avant tout, je suis chrétien," ainsi vous dites, dans un double élan d'amour pour le devoir et pour le sang qui coule dans vos veines : à l'Angleterre, puisque ma condition m'y oblige, je veux être fidèle, mais avant tout, je suis. • • • français I
,.:.fr.jâilLiak~, Il lâi MiârM »
|ii|i|i|^.
^i^j^^^Éjh^«^Ô^ perdu
^i|[Ë:lË||¥^t, sans Kië^|tgravi-
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Pour contempler quelques chétifs lambeaux de nos corps et de nos monuments, le savant de Tavenir devra creuser à d'étonnantes profondeurs, comme font aujourd'hui ceux qui veulent trouver en Amérique la trace des mount-buUders ou, dans le Vieux Monde, les pâles reflets des civilisations disparues.
Pourtant, ce perpétuel effacement de choses n'est qu'une apparence. !L'économie de l'univers a pour principe fondamental la transsubstantiation, en vertu de quoi, loin de se perdre, la matière renaît de sa propre décomposition, sous une forme ou sous une autre. Ainsi, par l'action du feu, la désagrégation des éléments constitutifs du bois équivaut à la production de la cendre. Le bois disparaît, mais du même coup, une substance nouvelle voit le jour.
Issue du corps de l'arbre sous les baisers de la flamme, combien la cendre diffère de sa provenance ! L'arbre pouvait brûler et elle est incombustible, il était dur et elle est friable, il épuisait le sol pour se nourrir et elle est un principe actif de la fécondité du sol.
Fruit de la destruction, la cendre, à son tour, se désorganisera. Vous la verrez disparaître dans rhumus, pour y constituer les sucs vivifiants qui permettront à un nouvel arbre de germer, de grandir, de se couronner d'un feuillage glorieux, à Tendroit même où le prédécesseur aura vécu ; puis, ambitieuse de voyager par pores et canaux dans toute letendue de ce jeune sujet de la flore, elle finira par s'incorporer à celuici en se retransformant. Voilà comment la terre elle-même se recompose, pour ainsi dire, de la poussière des êtres qu'elle a produits.
L'homme, qui par la supériorité de sa nature, semblerait devoir échapper aux exigences de cette immuable loi, en est, au contraire, une victime toute spéciale. C'est de lui et de lui seul, en effet, qu'il est écrit : " vous mangerez votre pain à la sueur de " votre visage jusqu'à ce que vous retourniez en la terre d'où vous avez été tiré, car vous êtes poudre et vous retournerez " en poudre." Genèse, ch. III, v. lo, traduction littérale du texte hébreu par Saci. > La mort, ce lamentable dénouement de
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notre vîe tragi-comique, est la plus haute expression de la justice ici-bas, en ce qu'elle démontre Fégalité du cadavre devant le cadavre, quelles qu'aient pu être les inégalités conventionnelles que nous faisons dépendre de la naissance, de la fortune, des emplois, de Thabit, de la couleur de la peau, de la conformation du visage et de mille autres accidents.
Il est singulier qu'étant si semblables, nous osions nous croire si différents. Il est singulier qu'étant tous frères par leur communauté d'origine première, lès hommes se soient mis dans un état de guerre éternelle par leur division en races, les races, par leur subdivision en nations, les nations, par leur ramification en classe, les classes par leur redistribution en familles — sens hiérarchique — et celles-ci, enfin, par leur culture de l'antagonisme individuel.
Faiit-il, néanmoins, s'étonner de ces faits, SI l'on songe que les mêmes hommes ont pu abuser de leur raison jusqu'à s'entr'égorger pour un point de controverse ou ce qui est pire, jusqu'à faire couler le sang humain sur les autels, en guise de prière !
Hommes stupîdes ! direz-yous.
—Mais, quoi ! vous qui vous plaignez de la brièveté de la vie et qui, cependant, n'avez pas de plus grand plaisir que de tuer le temps, si vous êtes moins cruel, êtes- vous plus logique !
Oh !.... la logique ! Pratiquement, il n'y en a qu'une sorte dans le monde - et elle pourrait être plus consolante ; c'est celle de la force. Les puissants sont faits pour avoir raison, les faibles pour avoir tort. Le droit des grands, c'est de manger les petits ; le seul droit des petits, c'est de se laisser manger, comme leur seule gloire est de servir les grands qui leur commandent par droit de naissance ou par droit de conquête.
Mais la gloire des petits étant de servir les grands, et les grands, de même que les petits, n'étant rien vis-à-vis de Dieu, il s'ensuit que la gloire de tous consiste à bien servir celui-ci, le seul être, d'ailleurs, dont la perfection doive réellement nous attirer.
Cette modeste pensée, elle a dû vous frôler bien souvent de son aile, ô pieux visiteurs des fosses où dorment de leur dernier sommeil les trop fugitifs objets de vos plus
jrjS VARIÉTÉS CANADIENNES
douces illusions, ces êtres pour vous si chers et dont il ne reste plus, hélas ! que ce qui restera bientôt de vous-mêmes :.... un éphémère souvenir !
Oh! pourquoi faut-il que dissipant nos jours à la poursuite de vains fantômes, nous n'apprenions qu'à la tardive école de la mort la vraie signification de la vie 1