I.A VIK l'UlVKK 1)'AI:TKI:F()IS
riiunianilé soüHraiite, (jiiérissaiciit « les soldats piir courtoisie, les ])auvres j)our riioiiueur de Dieu et les riches marcliauds pour de l’ar- {jeuL; 1) mais leur politesse naturelle leur faisait coiisid(‘rer tout client comme un riche marchand. Aussi le désintéressement (|u’ils ariichalent n’empêcha-t-il pas le rè^jlement de police du 30 mars IG35 ' de C(ni(biuli‘e dans le même article « les vendeni’S de ihériacjne, ari’aclienrs de dents, joueurs de tournicpiel, maiâonnettes et chanteurs de chansons. « lueurs hâbleries étaient depuis lonjjlemps célèlnes au seizième siècle; Aoèl du Fail ■ et Guillaume Bouchet ^ citent déjà le proverbe : Meilleur comme un arracheur de dents.
Si l’on A'eut savoir comment opéraient ces hal)iles j)ersonna{]es, il suHit d’ouvrir Vl/istoire de Francion (|ui, venu à Paris vers 1530, assista un jour à ce spectacle :
Un ji)ur, me j)romenant sur le Ponl-Aeut’, je vis ari'iver un homme à cheval vers les Au(;iistiiis^, ipii avoil une casaque lourrée, un manteau de lall'elas par dessus, une épée pendue au coté droit, et
' Oans 1 tolamarrc, Traite de la police, l. ], |). 122.
- Conte.'! d Eiitrapel , l'ilit. cl/.évir., t. I, p. 328.
•’ He.<! barhiers et du mal de dents, 27° séréc, t. III, p. 1 18.
^ Le louvriit (les Graiuls- Aii^fiislins, sinu* sur le quai aciucl (les (îrauds-.V iqfusliiis.
Lo I’ünt->«'euf, d’après Pérclle. — Dix-scptièmc siècle.
VARIETKS CHIllURGICALES,
im cordon de chapeau foit avec des dents enfilées ensemble. Sa mine étoit (grotesque comme son habit, si bien que je me mis à re{jarder.
Il s’arrêta au bout du pont. Et, encore que personne ne fût autour de lui, il se mit à parler ainsi, interrogeant son cheval à foute d’autre compagnie : « Viens çà, dis, mon cheval, pourquoi est-ce que nous venons on cette place? Si tu savois parler, tu me répondrois que c’est pour foire service aux honnêtes gens. Mais, ce me dira quelqu’un : — Gentilhomme italien, à quoi est-ce que tu nous peux servir? — A vous arracher les dents, messieurs, sans vous foire aucune douleur, et à vous en remettre d’autres, avec lesquelles vous pourrez manger comme avec les naturelles. — Et avec quoi les ôtez-vous? Avec la pointe d’une épée? — Non, messieurs, cela est trop vieil; c’est avec ce que je tiens dans ma main. — Et que tiens-tu dans ta main, seigneur italien? — La bride de mon cheval » .
Cet arracheur do dents n’eût pas sitôt commencé cette belle harangue, qu’un crocheteur, un laquais, une vendeuse de cerises, trois maquereaux, deux filous, une garce et un vendeur d’almanachs s’arrêtèrent pour l’ouïr.
Pour moi, faisant semblant de regarder do ces vieux bouquins de livres que les libraires mettent là ordinairement à l’étalage, j’écoutai aussi bien comme les autres.
Ayant tant de vénérables auditeurs, il renforça
son bien dire, et continua ainsi : « Qui est-ce qui arrache les dents aux princes et aux rois? Est-ce Carmeline? Est-ce l’Anglois à la fraise jaune?
LA VIE PRIVEE D’AUTREFOIS
Esl-cc maître Arnaut, qui, pour faire croire qu’il arrache les dents aux potentats, a fait peindre autour de son j)ortrait le Pape et tout le consistoire des cardinaux, avec chacun un emplâtre noir sur la temple', montrant qu’ils ne sont pas exempts du mal de dents? — Non, ce n’est pas lui. — Qui est-ce donc qui arrache les dents à ces (jcands princes? — C’est le (gentilhomme italien que vous voyez, messieurs, moi, moi, ma personne. »
Il disoit ceci en se montrant et se frappant la poitrine, et il enfila après beaucoup d’autres sottises, s’intcrro(jeant toujours soi-même et tâchant à parler italien écorché, encore qu’il fût un franc Normand. A l’ouïr dire, si l’on l’eût cru, personne n’eût plus voulu avoir aucune dent en bouche. Aussi se présenta-t-il un (jueux auquel il en ôta plus de six, car il les lui avoit mises auparavant; et, tenant un peu de peinture rou(je dans sa bouche, il sembloit qu’il crachoit du sau(>'.
« Messieurs, dit après le charlatan, je (juéris les soldats par courtoisie, les pauvres pour l’honneur de Dieu, et les riches marchands pour de l’ar(jent. Voyez que c’est d’avoir une dent gâtée, viciée et corrompue, et à quoi cela nuit. Vous irez recommander un procès chez un sénateur; penserez-vous parler à lui, il se détournera et dira : « Ah ! la putréfaction! 'firez-vous de là, mon ami, que vous sentez mauvais! » Ainsi, il ne vous entendra point, et voilà votre cause perdue.
IMais vous me direz ; n’as-tii point quelque autre
' Sur la tempe.
VARIETKS CHIRURGICALES.
remède? — Oui-dà ! j’ai d’une pommade pour l)lanchir le teint; elle est blanche comme neige, odoriférante comme baume et comme musc; voilà les boîtes : la grande vaut huit sols, la petite cinq avec l’écrit. J’ai encore d’un onguent excellent pour les plaies; si quelqu’un est blessé, je le guérirai. Je ne suis ni médecin, ni docteur, ni philosophe, mais mon onguent fait autant que les philosophes, les docteurs et les médecins. L’e.xpérience vaut mieux que la science, et la pratique vaut mieux que la théorie ' . »
L’histoire n’a pas conservé le nom de maître Arnaiit et ne nous a pas révélé celui de 1 xVnglais a la fraise jaune; mais Carmeline partage avec Cardclin, Cormier et Dupas l’honneur d’avoir beaucoup occupé pendant la Fronde les faiseurs de Mazariuades. Ils figurent dans Le médecin politique^ et, au dixhuitième siècle encore, le poète DesForges- Maillard, voulant adresser un compliment aux dentistes de son temps, célèbre :
Les Caperons, les Carmelines,
Réparateurs des perles fines De.s belles bouches de Paplios ”*.
Ce dernier paraît avoir été le plus occupé de tous :
' Édit. Ém. Coloinl)ey, p. 427.
5 1652, in-4", p. 4.
^ OEuvres, édit, de 1888, t. I, p. 90.
LA VIE PRIVEE D’AUTREFOIS
Carineline en son coin reclus Voit ses policans superflus,
dit l’auteur du Ministre d’État fiarnhé^. V agréable récit de ce qui s’est passé aux dernières barricades de Paris^ a pris la peine de nous décrire en vers de huit pieds son costume et la décoration des tréteaux sur lesquels il paradait :
Carineline l’opérateur,
Vestu d’un colet de senteur.
Chausses de damas à rama(je,
La (grosse fraize à double esta{je,
Ibas d’attache^ et le brodequin De vacbe noire ou maroquin.
Le sabre pendant sur la hanche Et sur tout l’escbarpe blancbe**;
Tenant en main bec de corbin IMonté sur un cheval aubin®,
' iRVO, in-4'’, p. 11.
2 IGW, iu-4“, p. i:b
® Bas d’attache, bas de bottes ou bas a bottes, {jrancis bas qui se cliaussaicnt sur les bas ordinaires. Ils s’attachaient par (les aifjuillcttcs à la ceinture du baut-dc-chausses, et leur cxtiauuitc, eu line dentelle, {jarnissait le haut des bottes. Ils n’avaient pas de pied, mais seulement une lan{;[uettc (jui les retenait; d’où leur autre nom de bas à étrier. Voy. Tallcmant des lléaux, l. IX, p. 389,
* Sic.
® Hcc de corbin ou de corbeau, instrument destiné à arracher les morceaux de dents restes dans la {jencive.
® Cheval d’allure défectueuse.
VARIKTÉS CHIEIURGICALES.
Gardolt avec six cens et onze '
J.e poste du cheval de bronze,
Et lit assez diligeniinent Un bizarre retranchement.
De cette belle architecture A peu près voicy la peinture :
De l’un jusqu’à l’autre pillier On mit des dents, un râtelier;
Sur les dents on mit des mâchoires,
Des brayers^, des suppositoires.
Des pellicans, des bistoris^.
Des boëtes de poudre d’iris.
Des châlits, des portes, des cruches.
Des coquemars, des œufs d’autruche.
Quelques saloirs remplis de lard.
Et sur ce solide rempart
On fit un parapel de grilles
Par où guignoient deux crocodilles :
Il est vray qu’ils ne vivoient pas.
Mais chacun ne le sçavoit pas.
Le Chevræana nous apprend en outre que Carmeline avait exposé, « à la fenestre de sa chambre qui regarde le cheval de bronze, son portrait et le mot de Virgile sur le rameau d’or du sixième livre de VÉnéide :
Uno avulso non déficit alter*. »
' Sic.
^ Des bandages.
* Des pélicans, des l)istouris.
* Chevræana.^ édit, de 1697, t. I, p. 142.
L’idée était ingénieuse, mais je dois rappeler que Virgile avait écrit et non uno Carmeline eut pour successeur son oncle « M. Quarante, » qui prit la suite de ses affaires. M. Quarante demeurait sur le quai de la Mégisserie, au bout du Pont-Neuf^.
liO sieur Cormier faisait concurrence à Carmeline, non seulement sur le Pont-Neuf, mais aussi dans les Mazarinades. Le yninistre (l’État Jïamhe a&socie ses doléanees à celles de son confrère. Dans les Entretiens du sieur Cormier avec le sieur la Fleur dit le Poictevin rinfortimé charlatan se répand en plaintes amères sur les misères du temps : « Pour moy, dit-il, il y a pour le moins trois mois que je n’ai arraché dent, ny vendu aucune de mes poudres; je croy (pie mes pauvres outils sont tout enrouillez. » On verra tout à l’heure que Cormier débitait une poudre merveilleuse destinée à changer l’eau en vin.
Permettez-moi maintenant de vous présenter le poète Sihus, tvpe de nombreux poétereaux du dix-septième siècle. Comme Panurge, il vivait le moins possible à ses dépens
* Enéide, 111». VI, v. 1V3.
- Le livre commode pour 1692, t. I, p. 161. ^ 1649, in-4», p. 4.
et le plus possible aux dépens d’autrui. Par économie, il écrivait avec sou ongle, toujours maintenu fort long et taillé en forme de plume. De la suie délayée lui servait d’encre. Un trou percé dans la muraille de sa chambre lui permettait d’utiliser le soir la lumière qui éclairait son voisin. 11 se chauffait en hiver aux tas de lumier élevés dans certaines cours, et se nourrissait de la fumée des viandes exposées à l’étalage des rôtisseurs. Un jour maigre, cette chère peu substantielle lui ayant manqué, il alla sur le Pont-Neuf et offrit à Cormier de se laisser arracher deux dents en public, s’engageant à protester tout haut devant les assistants qu’il n’avait ressenti aucune douleur. Cormier accepta, et le marché fut conclu moyennant 10 sols, que le poète devait toucher après l’opération. Mais je laisse parler le biographe de Sibus :
L’heure dont ils avoient convenu ensemble estant donc venue, Sibus ne manqua pas, ainsi qu’ils avoient arresté, de venir trouver son homme, qu’il rencontra au bout du Pont-Neuf qui regarde la rue Dauphine, divertissant les laquais et les badauts par ses huées, ses tours de passe-passe et ses grimaces. Il tenoit un verre plein d’eau d’une main, et de l’autre un papier qui avoit la vertu de teindre l'eau en rouge.
LA VIE PRIVEE D’AUTREFOIS
— « Ilorça, Goriiiier, ce disoit ce charlatan en s’inteiTompant et se répondant luy-inesine, qu’estce que tu veux faire de ce verre et de cette yeau?
— lié! je veux chan^jer cette yeau en vin pour donner du divertissement à ces messieurs.
— Hé! comment est-ce que tu chan^jeras cette yeau en vin pour donner du divertissement à ccs messieurs ?
— Hé ! en y mettant de cette poudre dedans.
— Mais, en y mettant de cette poudre dedans, si tu changes cette yeau en vin, il faut donc qu’il y ait là de la ma(jie?
— Il n’y a point de ma(jie.
— Il n’y a point de mayie? 11 n’y a point do sorcellerie?
— 11 n’y a point de sorcellerie. Non, non.
— Il y a donc de l’enchanterie?
— Il n’y a point d’enchanterie. Non, iMossieurs, il n’y a ny magie, ny sorcellerie, ny enchanterio, ny guianterie; mais il est bien vrai qu’il y a un peu de guiablerie... »
Le charlatan ayant ainsi expliqué l’utilité de sa poudre, on croyoit qu’il en alloit faire l’expérience, quand il changea tout d’un coup de discours pour tenir tousjours son monde d’autant plus en haleine, et se mit à faire une longue digression sur l’expérience qu’il avait acquise par ses voyages, tant par la France qu’autre part, à tirer les dents sans faire aucune douleur. Il n’eust pas plutost achevé la parole, qu’on ouït sortir du milieu de la foule la voix d’un homme qui disoit : « Pardieu ! je voudrois qu’il m’eust cousté dix pistoles et que ce qu’il
dit fût vray ! Il y a plus d’un mois que je ne dors ny nuit, ny jour, non plus qu’une âme damnée ! >» Cette voix estoit celle du poëte, qui prenoit cette occasion de paroître, ainsi qu’il avoit esté accordé entr’eux. Le charlatan luy dit qu’il falloit donc qu’il oust quelque dent gastée, et qu’il s’approchast. Et pource que Sibus feignoit d’en faire quelque difficulté : « Approchez, vous dis-je, réitéra le fin matois; nostre vend ne vous coustera rien. Je ne sommes pas si guiable que je sommes noir; s’il n’y a point de mal, je n’y en mettrons pas. » Nostre petit homme s’avança donc, et l’autre, luy ayant fait ouvrir la bouche et luy ayant longtemps farfouillé dedans, luy dit qu’il ne s’étonnoit pas s’il ne pouvoit dormir; qu’il avoit deu.x dents gastées, et que, s’il n’y prenoit garde de bonne heure, il couroit fortune de les perdre toutes. Après plusieurs cérémonies que je passeray sous silence, Sibus le pria de les luy arracher. i\Iais quand ce fut tout de bon, et que des paroles on en fût venu à l’exécution, quelque propos qu’il eust fait de gagner ses dix sols de bonne grâce, la douleur qu’il sentoit estoit si forte qu’elle luy faisoit à tous momens oublier sa résolution. Il se roidissoit contre son charlatan, il s’écrioit, reculant la teste en arrière; puis, quand l’autre avoit esté contraint de le lascher : « Ouf! continuoit-il, portant la main à sa joue et crachant le sang, ouf! il ne m’a point fait de mal ! »
G’ estoit donc un spectacle assez extraordinaire de voir un homme, les larmes aux yeux, vomissant le sang par la bouche, s’écriant comme un perdu,
LA VIE PRIVEE D’AUTREFOIS
protester néantmoins en niesnie temps que celuy (jiii le meltoit en cet estât et le faisoit plaindre de la sorte ne Iny faisoit ancnne douleur. Aussi, (pioy (jii’il en dit, y avoit-il si peu d’aj)parence, que le charlatan Iny-mesine, au lieu de deux dents qn’il avoit mises en son marché, ne luy en voulut arracher qu’une.
Il ne faut pas demander si le poëte fut aise de s’en voir quitte à si bon compte. IMais ce fut bien à déchanter quand, estant allé le soir chez son homme pour toucher son salaire, l’autre le luy refusa, alléguant qu’il avoit tant crié qu’il luy avoit plus nuy que servy; qu’il ne luy avoit rien promis qu’à condition qn’il souffriroit sans se plaindre qu’on luy estât deux dents, et qu’il n’avoit pas osé les luy arracher, de peur que par ses cris il ne le déchalandast pour jamais. Il ne faut pas demander s’il y eust là-dessus une grande querelle entre ces deux personnages. Le poëte, faute d’autres armes, a recours aux injures, et, pour tâcher d’attirer quelqu’un en sa faveur, se plaint que l’autre luy a arraché une gencive et appelle le charlatan bourreau. Celuy-ci s’en moque, et dit en riant qu’il a de bons témoins qui luy ont entendu dire à luy-mesme qu’il ne luy avoit fait aucun mal '.
La réponse était impertinente, et jamais procédé aussi indélicat ne put être reproché
‘ Histoire du poète Sibus. Dans Recueil de pièces en p>-ose les plus aqréables de ce temps. Paris, Gli. de Scrcy, 1659- 166:3, 5 vol. in-12, t. II, p. 202.