‹ Variétés chirurgicalesChapitre 38 sur 51 · A LA FIN DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

A LA FIN DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE

Le chirurgien Tenon calculait, en 1786, que les hôpitaux et hospices de Paris secouraient chaque jour 35,3 41 personnes, savoir : 6,236 malades, 1-4,105 valides et 15,000 enfants trouvés L II ne nous dit pas que la maladie et la misère pouvaient encore compter sur bien d’autres appuis. J’aurais voulu tracer Ici un tableau complet de l’assistance publique et de la charité privée à la fin du dlx-hultlème siècle. Mais bien que la matière fût assez Intéressante pour me constituer une excuse et rendre facile mon pardon, on m’eût accusé avec raison d’être Ici hors de mon sujet.

SI je n’eusse craint ce reproche, j’aurais pris plaisir à raconter l’origine de nos éta-

* Mémoires sur les hôpitaux, préface, p. xiv.

LA VIE PRIVEE D’AUTREFOIS

blissements hospitaliers , à rappeler le but poursuivi par leurs premiers bienfaiteurs. J’eusse montré suivant quelles règles étaient administrés ces asiles ouverts à la souffrance, énuméré les pieuses fondations qui leur avaient peu à peu permis de s’agrandir, les avaient rendus plus riches et plus utiles.

Il m’eût fallu décrire d’abord l’organisation du Grand bureau des pauvres, où se centralisaient les dons faits en faveur de l’indigence. L’État lui avait concédé le droit de lever annuellement une taxe des pauvres. Princes, seigneurs, financiers, magistrats, ecclésiastiques, bourgeois, artisans étaient soumis à cet impôt; personne, sauf les mendiants, ne pouvait s’y soustraire, pas même les communautés religieuses fondées pour le soulagement des malheureux. Le Bureau des pauvres avait pour chef le procureur général du Parlement*. C’est par lui que les récalcitrants ou les retardataires étaient contraints de s’acquitter; c’est lui qui désignait les commis-

* Secondé dans chaque paroisse par le curé et par les membres des bureaux de cbarilé, il était, en outre, assisté d’un conseil ordinairement composé comme suit : 6 conseillers au Parlement, 6 avocats, 1 conseiller à la Cour des comptes, 2 cbanoines, 3 curés, 4 procureurs, 16 bourgeois désignés par les marguilliers de leur paroisse.

VARIlhÉS CHIRURGICALES.

saires des pauvres, cliargés d’assurer le recouviement de la taxe, fonctions pénibles qu’il était interdit de décliner.

La charité privée s’exercait déjà avec autant d’intelligence que d’activité. J’ai parlé ailleurs des écoles gratuites établies dans chaque paroisse mais il existait encore une foule d associations destinées à secourir, sous mille formes, toutes les infortunes.

La j)aioisse Saint-Eustachc, par exemple, était divisée en vingt sections de charité, et une dame déléguée pour chacune d’elles avait accepté la tâche d y visiter les malheureux, de constater leurs besoins, de leur venir en aide, soit par des aumônes en argent, soit par le don de linge ou de vêtements. Ceux-ci provenaient de deux magasins, qu’entretenaient toujours remplis les offrandes et même le travail de dames riches.

Une autre association s’imposait le devoir de rechercher les pauvres honteux. L’on désignait ainsi les artisans à qui manquait un outillage suffisant, les marchands qui luttaient avec courage pour payer leurs dettes et relever leur crédit compromis par la faute d’au-

' Voy. Ecoles et collèges.

LA VIE PRIVEE D’AUTREFOIS

trui , les familles aisées , tombées dans la misère, et qui reculaient devant la nécessité de tendre la main.

La Comj)agnie de Bon-Secours , toujours sur la même paroisse, soignait les malades à domicile, leur envoyait des médecins, des chirurgiens , des sœurs de la Charité , leur fournissait des médicaments pendant qu’ils souffraient et des aliments lorsque la convalescence commençait.

Chacune des paroisses de Paris possédait des associations à peu près identiques et dont j’eusse aimé à faire revivre le souvenir.

Parmi celles qui ne limitaient pas ainsi leur action, l’une des plus importantes à signaler était la triple association qui s’efforcait d’adoucir le sort des prisonniers. A cette époque encore, ils couchaient sur la paille, vivaient de pain et d’eau» Trente dames, dites Ty'ésorières des pauvres, portaient à beaucoup d’entre eux une nourriture plus substantielle, donnaient du linge aux malades. De leur côté, les hommes, également au nombre de trente, prenaient en main les intérêts des détenus pour dettes, intervenaient auprès des créanciers , parvenaient presque toujours à obtenir d’eux des concessions, les désintéres-

saient quand cela était possible. Une vingtaine d autres personnes associées répandaient leurs bienfaits sur les trois prisons les plus peuplées, le Grand et le Petit-Châtelet et le For-l’Évéque. Par leurs soins, les si.\ cents pensionnaires de ces abominables geôles recevaient, deux fois la semaine, une soupe chaude avec une portion de viande; tous les dimanches, on remettait à chacun d’eux une chemise propre en échange de la leur, qui était blanchie aux frais de l’État. Car ces sociétés, reconnues et soutenues par lui, avaient pour protecteur le procureur général, et participaient aux largesses de la cassette royale.

Parlerai-je des distributions de pain et de soupes qui avaient lieu le matin aux portes des couvents? Les Chartreux, les Lazaristes et les Celestins passaient pour les plus généreux; ces derniers donnaient ainsi jusqu’à cinq cent cinquante livres de pain par semaine.

Mme de Genlis nous a révélé que a plusieurs dames dans la société faisolent des quêtes pour les pauvres dans les maisons où elles soupoient; entre autres la maréchale de Luxembourg mettoit à contribution toutes les personnes qu elle rencontroit L »

> Dictionnaire des étiquettes, t. II, p. 168.

LA VIK FRIVKL D’AUTREFOIS

Dans cet ordre d’ide'es, il ne faudrait pas né{;liger non plus les quêtes que la reine et la Dauphine faisaient chaque dimanche de carême après leur jeu. Ces jours-là, les pièces blanches étaient refusées, l’on n’acceptait que l’or.

On voit, par cette rapide esquisse, que le sujet ne manque ni d’ampleur, ni d’intérêt; je le réserve donc pour un autre volume. Je vais me borner aujourd’hui à dresser la liste des hôpitaux et des hospices alors ouverts aux malheureux, .le rappelle en passant que, jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, ces deux mots, issus de la même racine, avaient le même sens, étaient pris indifféremment l’un pour l’autre.

Page 1