ÉCLAIRCISSEMENTS
I. Extrait des Erreurs populaires , par Laurent Jouberl, XVI® siècle. — II. Extrait des statuts des cliirurjfiens, année i6!)9. — III. Extrait des statuts des cliirurgiens, année 1708. — IV. Rè^lemens généraux pour la compagnie de charité de la paroisse Saint-Eustache , année
Extr.\it des Erreurs populaires^ par Laurent JouBERT. XVI® siècle'.
Chapitre XIII. Contre ceux qui craignetit par trop la saignée, et ont opinion qtte la première sauve la vie.
D’autant que le saiigf est le thrésor de nature, aliment des esprits et le subject delà chaleur naturelle (qui gouverne le corps en toutes ses opérations), on fait bien de l’avoir cher et le garder soigneusement, comme estant nécessaire à l’entretien de noz forces et conservation de santé : dont il ne le faut laisser perdre facilement, en faisant peu de conte. Mais aussi on doit observer deux choses principa-
‘ Voy. ci-dc8sus, p. 9.
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leruent : l’une, qu’il soit bien pur et net de toutes immondices; l’autre, qu’il n’abonde rien trop, encor qu’il soit bon en toute perfection. Parce que s’il est débravé. Immonde et laid, il nuit plus qu’il ne profHte; s’il est démesuré, il met ses vaisseaux en daiqjer de crever et la cbaleur de s’estaindre. Parquov il ne faut rien craindre, quand il est si copieux, d’en viiider une partie, pour faire place au nouveau qui s’eufjendre incessamment. Aussi, quand il est escbauffé et bouillant à cause de la fièvre, si on ne luy faict ouverture pour expirer (comme on donne vent au vin nouveau), il met la personne en {jrand danger, et la tourmente estrangement. (Juand il est corrompu des mauvaises humeurs et en yrand’quantité, avant qu’il soit du tout gaslé on en vuide quelque portion, afin de nettoyer plus aysément le reste par médecines : lesquelles séparent et trient de parmy le sanjj lesdites bumcurs et les chassent dehors : dequoy elles méritent le nom de pur^jatives.
Il ne faut donc pas décrier simplement la saig^née comme ennemie de nature, et l’avoir en telle horreur que plusieurs l’ont (suyvans lirasistrate, qui appelloit sanguinaires et estimoit meurtriers ceux qui la conseilloyent), puisque un grand nombre de maladies qui procèdent des susdites causes ne peut estre aboly sans recourir à ce remède. Quand la fièvre est fort véhémente, le visage entlammé et les veines enflées, la saignée n’est elle pas requise? Si on est estranglé d’une sqiiinance ou suffoqué d’une inflammation de poulmon ou d’une vraye pleurésie, il n’y a rien qui secoure plustost et inter-
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rompe si promptement le mal que la prompte saignée : laquelle généralement convient à tous désordres fais d’abondance et surcharge de sang quel qu’il soit, bon ou mauvais.
Je m’esbaby de quelques-uns, qui prendront plus volontiers vingt médecines que d’endurer une saignée leur estant nécessaire, ven sa grande commodité et non moindre facilité. Car on y peut observer justement la mesure qu’il nous plaist de vuider : on l’arreste quand on veut, et elle peut estre réitérée, pour n’affoiblir le malade aune fois. La médecine n’est pas de mesme. Car bien souvent elle vuide plus qu’on ne voudroit, et il n’est pas à nostre puissance de la faire cesser quand il nous plaist. Ce sont de grandes incommoditez, outre le mal de cœur, l’angoisse d’estomach et les grandes extorsions de ventre, qu’elles donnent le plus souvent. Or, quand on est pblébotomé, si on voit sortir du mauvais sang, il se faut persuader que le meilleur demeure dans le corps et se resjouyt de telle vuidange. Si le vuidé est beau, croyez que le demeurant est encore plus louable, et que celayestoit de superflu.
Quelqu’un pourroit juger que ce moyen de curation est contre le devoir de Nature, laquelle a soin de conserver le sang comme un sien tbrésor. Auquel nous respondrons que c’est elle mesme qui nous a enseigné qu’il faut en plusieurs maux user de ce remède. Car le flus de sang menstrual aux femelles nous monstre évidemment que l’abondance peut estre dommageable si elle n’est tantost évacuée. Et pourtant Nature mesme luy ordonne passage, non
LA VIL PIUVLE D’AUTREFOIS
pas une fois l’an, mais tons les mois. Et si pour quelque empeschement ce sang est retenu , la femme s’en trouve mal. C’est une resverie de penser qu’il doit estre vuidé comme estant du tout inutile, mauvais et venimeux, veu qu’un enfant en est fort bien nourry dedans le ventre de sa mère. Autrement, poiirquoy seroit-il supprimé durant la groisseÇ pouvant bien estre mis dehors sans toucher à l’enfant? C’est par les veines dn cou de l’amarry par où se purgent celles qui ont encore plus de sang que leur fruit n’en peut consumer. Pline raconte que les herbes touchées de tel sang meurent, et le fruict tombe des arbres sur lesquels monte la femme menstrneuse, que l’yvoire en perd sa lueur et le fer son tranchant, que les chiens pour en avoir gousté deviennent enragés, et s’ils mordent quelqu’un après, il n’en guérira jamais. Les autres disent que le sang des ladres n’est pas pire que cestuy-là. Je ne croy rien de tout cela, car il faudroitque les femelles eussent de plus estranges maux qu’elles n’endurent par la suppression de leurs menstrues, outre ce que l’enfant en seroit mal nourry. 11 est doncques plus superflu de quantité que de mauvaise qualité, si ce n’est d’estre cru et plilegmatique. Celuy qui sort par les liémorrhoïdes est souvent plus mauvais que le sang menstrual, car c’est de la mélancholie, le pire des humeurs, et qui versé à terre la fait bouillir comme le fort vinaigre. Mais il est rarement syncère et pur. Car
' La {jrossessc.
* ]^a matrice.
VARIETKS CHIRURGICALES.
tout le plus gros sang aborde aux veines hémorrhoïdales, pour estre mis dehors quand IN’ature l’a ainsi ordonné, au grand profit de tout le corps. Voilà deux sortes de vnidange de sang faictes par Nature, qui monstre bien évidemment ce que nous devons faire quand nous cognoissons le besoing et que Nature n’y peut pas advenir. Et si on dit que, és cas proposez, le sang est vuidé à l’aison de son vice tant seulement, on accorde par là que la saignée est profitable quand le sang est ensemblement vicieux et en grand abondance. Car s’il n’est que vicieux, il est retenu au corps pour la provision de sa nourriture, et n’est point rejetté. Mais que direzvous de ce que bien souvent, le sang n’estant pas corrompu. Nature en met dehors une portion pour soulager les veines qu’il enlie outre mesure et alléger le corps d’une griefve pesanteur? C’est le profit que plusieurs sentent de saigner par le nez. Dont si nous voulons empescber et désaccoustumer Natui'e de ce passage là, il luy faut donner autre issue par certains laps de temps, ainsi que nous le voyons abonder. Car autrement, d’avoir clos le passage, s’ensuyvroyent plusieurs maux : comme des veines qui se creveroyent dans l’estomac, au poulmon, ou ailleurs : dequoy procèdent le cracher et vomir de sang à quelques uns. Quoy ? plusicui’s maladies, autrement dangereuses, guérissent par grande effusion de sang au jour critique, et le mal de teste souvent se perd après qu’on a saigné du nez. Tous ces exemples monstrent bien que, siiyvant l’œuvre de Nature, les médecins (qui ne sont que ses ministres) doyvent quelquefois amoindrir la
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quantité du sany qui menace divers maux ou les cause de faict. Serons-nous moins dociles que les bestes desraisonnables, lesquelles, aprises dénaturé, co{*noissent l’iililité de la saignée? Pline escritque l’liippotame, se sentant fort replet, cercbe des cannes taillées l’raiscbement, et trouvant une bonne pointe, il la presse contre sa cuisse pour ouvrir la veine : par ce moyen allégeant son corps, qui sans cela deviendroit tost malade. La cbièvre aussi, ayant la veuë trouble, se blesse en l’œil d’un jonc poinclu, voulant descbarger ceste partie d’une portion de sang : ainsi que le mesme auteur récite.
Il y a beaucoup de personnes qui ne reprennent la saignée, sinon pour autant qu’ils ont veu mourir des gens après qu’on lesavoit saignés. 3Iais leur argument semblera fort légier (ou plustost ridicule) si nous sommes persuadés (comme il est vray) que toutes maladies ne sont pas guérissables, pour le regard du subject, et que celles qui sont nécessairement mortelles mesprisent tous remèdes : dont la saignée, bien qu’elle soitsagcment ordonnée, n’y peut de rien servir, commel’effect tesmoigne. Maisqui veut néantmoins attribuer l’occasion de mort à la pblébotomie pource que la mort l’a suivy, on luy pourra dire par semblable raison, que les gens meurent pour avoir disné, souppé ou dormy, d’autant qu’ils meurent quebjue temps après. Si on voyoit mourir un bomme cependant qu’on le saigne, il y auroit grand apparence que tel remède n’y convenoit pas ou qu’on l’a mal administré. Toutefois, il faut tousjours prendre en la meilbeure partie ce que nous est incertain, et n’accuser légièrement de faute le mé-
decin qui a ordonné la saignée, bien que le mal n’ayt prins fin à l’advantage du patient, et penser que la malice et [jrandeur de la maladie, et non pas le remède, anichilant les forces, l’a précipité à la mort. J accorde bien que plusieurs fois on saigne mal à propos, et que les médecins ignares y commettent de lourdes fautes; toutesfois le vulgaire n en peut et n’en doit juger, ou il fera souvent grand tort au.x plus sçavans, car de tous indifféremment il en dira autant.
J’en ay ouy d’autres ejui disent ne se vouloir accoustumer ci ceste façon de remède, le réservant a quel(|ue grand et extrême besoin, comme pour 1 imminent danger de mort. Car ils ont ferme opinion que la première saignée sauve la vie infailliblement. 11 est bien vray (il faut ainsi parler) qu’on ne meurt jamais de la première, car si on mouroit ceste fois-là, on ne seroit plus saigné, et par conséquent telle saignée ne seroit proprement dicte première, ains unique : d’autant que premier est relatif au second et aux autres ensiiyvans. Mais que la première sauve la vie, comme ayant plus de propriété, c’est un erreur desja fort descouvert par longue expérience ([ui enseigne le conlraire. Caton en voit tous les jours mourir de divers accidens, ausquels la première saignée n’a peu remédier, et mille personnes guérissent de fort estranges maladies par la pblébotomie, qui ont souvent usé de ce remède. Ceste opinion est par trop dangereuse et préjudiciable, d’autant que les maux sont petits à leur commencement et pour lors peu de malades se desfient de la guérison. Or ceux quisuyvent telle
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fantaisie, refusent la saignée aux premiers jours, la voulans réserver à plus grande maladie et à l’extrême nécessité. Cependant l’occasion (que Ilippocras à bon droit appelle soudaine et prompte) nous eschappe; et puis, quand le patient, sentant l’extrémité, commence de s’y accorder, il n’est plus à propos. Touchant à l’accoustumance, tant s’en faut qu’elle puisse porter dommage, que plus tost elle nous y sert de beaucoup. Car celuy qui est coustumier à se faire tirer du sang (pourveu que la force n’en soit évidemment diminuée), il l’endurera plus gayement qu’un autre : tout ainsi que les maux ordinaires et jà accoustumé sont moins fascbeux, suyvant l’aphorisme d’IIippocras : que ceux qui n’ont accoustumé des travaux, combien qu’ils soyent foibles et vieux, ils les portent mieux que les robustes et jeunes. Doncques il ne faut pas tant priser la première saignée, et la saignée en général ne doit estre ainsi suspecte au peuple quand un sçavant et sage médecin l’ordonne, puis que ce l'emède nous est enseigné de Nature, et est fort aysé, seur et profitable à plusieurs sortes de maux.
Chapitre xiv. Qu'on peut sanjner Les femmes grosses, les enfans et les vieux.
Le peuple a sçeu quelque fois des médecins qu’il est dangereux de saigner les femmes enceintes, les enfans et les vieux. Maintenant, si le médecin le veut faire, on estime que ce soit un acte nouveau, téméraire et bazardeux; et s’il advient que le malade meure, ce remède sera non seulement réprouvé.
ains reproché bien 'aigrement : nonobstant que le mal, et non pas le remède, ait fait mourir le malade. Si on s’en trouve bien, c’est, à leur dire, plus de cas fortuit que de bonne conduite. Dequoy il ne se faut esbayr, puisque noz pères ont eu ceste mesme opinion et l’ont persuadé au peuple. Je dis, noz pères les médecins qui ont esté depuis deux ou trois cens ans. Us enlendoyent que Hippocras et les auti’es anciens avoyent enseigné que c’estoit une grand’faute; et combien que souvent la saignée leur semblast nécessaire, ils ne l’osoyent pas ordonner. Mais s’ils eussent bien leu les livres de ceux qui ont de plus près suivy les premiers médecins, et sont presque au milieu d’Hippocras et de nous (quant au temps de leur vie), grecs et latins, gens rares en sçavoir et consommés en méthodique expérience, ils eussent mieux entendu l’advis de noz bons autbeurs, qui souloyent en peu de parolles creuëment escrire leurs reigles. Car pour signifier que la force du patient est sur tout requise au faict de la saignée, ils ont dit que les viellards et les enfi^ns ne doyventestre esgaux; et ont encor de plus près limité l’âge qui la peut endurer de quatorze jusques à soixante ans, pource que ceux qui demeurent dessous ce terme, ou qui le surpassent, communément n’ont pas conditions que y sont requises. L’ordonnance estant générale, de laquelle on peut dispenser et disposer particulièrement sans contrevenir à l’intention de ses autbeurs : comme si on rencontre (ce qui advient bien souvent) un enfant de bonne cbarnure, ferme et espaisse, estant fort et vigoureux, ou un viellard robuste, lesquels ayent grand
IG
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besoin de sai(|fnée,à cause de leur mal. Galen * nous a fait entendre qu’il ne se faut tant arrester au nombre des années qu’à la vertu : laquelle on peut comprendre du port esgal, véhément et (jrand, comme d’un si(jne très véritable, et qui ne finit ® jamais de tesmoiqner asseurement la force. Et pourtant aux septua(>énaires qui ont semblables ports, il permet la sai^jnée si le mal le requiert, pource (dit il) qu’il y en a d’aucuns fort sanyuins et robustes en l’aajje de septante ans, comme il y en a d’autres à soixante qui ne la pourroyent supporter. Ouand aux enfans, il n’a jamais permis qu’on les phlébotomast; non pas crai(>nant de leur foiblesse (car ils ont plus de force vitale et naturelle qu’ils n’auront à vin^jt ou à trente ans), ains pour l’aisée dissipation de leur substance, rare et fort résoluble. Toutesfois on a esprouvé que souvent la saijjnée leur est profitable, voire aux moindres de six ans, comme plusieurs tesmoi(jnent , et nous l’avons quelquesfois heureusement esprouvé. Avenzoar escrit avoir fait saigner son fils qui n’avoit pas trois ans, dont il se trouva bien. Et pourquoy en seroyent-ils du tout forclos, si mesmes estant en la mammelle quelquesfois ils saignent fort du nez, sans qu’il leur en prenne mal? Si Nature, de son mouvement, se descharge quelquesfois du sang aux enfans, le médecin, qui n’est que son ministre et imitateur, ne l’osera il entreprendre? Un jeune enfant saignera plus d’un coup de poing au nez que nous n’en tirerons du
* Galien.
® Qui ne manque.
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bras à une fois : car il faut avoir es(jard sur tout à la quantité et aclviser de ne leur en oster beaucoup. Dont à bon droit on pourra excuser nostre Galen, qui ne leur permet la saignée pource que de son temps ils la faisoyent fort grande : car pour un jour on cust tiré quatre livres de san{; ; et il dit en avoir veu sortir jusques à six livres au profit du malade. Aujourd’liuy c’est beaucoup d’en avoir trois ou quatre palettes (qui font dix ou douze onces) d’un jeune bomme qui soit robuste, et des enfans en proportion. Encor entendons-nous que tels enfans soyent habitués de la cbarnure dessus mentionnée, outre ce que leur mal en doit faire instance.
Touchant aux femmes grosses, Mippocras a escrit que la saignée les met en danger, non pas de leur personne, ains d’avortissement ‘, mesmes si l’enfant est grandet, pource qu’il est frustré de sa nourriture. Ainsi dit-il estre impossible que le fruicl soit bien sain quand la mère a ses fleurs en bonne quantité durant la groisse. Mais quand on volt que la réplétion outrée, causée de grand’oisiveté, avec abondance de vivres et bonté de nature, menace d’estouffer l’enfant, pourquoy n’ostera-t-on du sang qui est trop abondant et dommageable? Si la mesme abondance, ou bien moindre, par une fièvre ardente est esebauffée outre mesure et commence à bouillir, faisant presque rompre les veines, n’oserons-nous (pour respect de la groisse) vuider un peu de sang et esventer la veine, quand la femme
* D’avortement.
LA VIE PRIVEE D’AUTREFOIS
(grosse brusle tic fièvre?... Et comment pourroit cstre sain l’enfant dans le brasier de sa mère? Onel aliment Iny donnera le sang- qui boult? Il faut par tous moyens cstaindre ce p,rand feu pour soulager la mère et l’enfanl. llippocras nous jiermet de purger une femme grosse, depuis le quart mois jusqu'au septiesme, à quoy tous nos docteurs consentent. Si donc la femme enceinte peut, sans aucun dommage, endurer la purgation, laquelle agite, trouble et esbranle le corps sans comparaison plus que la phlébotomie, pourquoy n’oserons-nous user de la saignée quand il en sera de besoin. Mesmes considéré que c’est un des remèdes le plus seur et aisé? Caron sort tant de sang qu’on veut, et non plus, comme estant en nostre puissance de l’arrester à cbasque [jouttc, ce que ne pouvons pas des médecines quand elles vuident plus que nous ne voulons...
Celse (qui fut du temps d’Auguste, il y a plus de mille et cinq cens ans) a fort bien remonstré qu’il ne fout rien plus considérer que la vertu de ceux qu’on doit saigner, disant : De tirer du sang aux femmes qui ne sont pas enceinctes et aux jeunes personnes, cela est vieux ; d’esprouver le mesme aux enfons, aux vieillards et aux femmes grosses, il est nouveau. Car les anciens ont estimé que le premier et dernier aage ne pouvoit endurer tel remède, et s’estoyent persuadez que la femme avorteroit d’est re ainsi traictée durant sa groisse. Depuis, l’usage a démonstré que ces reigles ne sont générales et sans exception, ains qu’il y faut adjouster quelques meilleures observations, ans-
VARIÉTKS CHIRURG ICALES.
quelles soit acklressé le jugement du guérisseur. Car il ne se faut pas arrester à l’aage, ni à ce qu’on porte, mais aux forces tant seulement. Donc, si la personne jeune se treuve foible ou la femme qui n est pas grosse a peu de force, on faict mal de leur tirer du sang, parce que la vertu qui reste en languit et se meurt. Mais un enfant bien ferme, un \ieillard fort robuste et la gaillarde femme enceincte en peuvent seuremeut guérir...
Chapitre xv. Contre ceux qui Uhnérairement et trop souvent usent de la saùjnce.
Ce que je viens de remonstrer au précédent chapitre pourroit entretenir l’erreur de ceux qui trop volontiers usent de la saignée sans aucune discrétion. J’en voy plusieurs qui, pour peu de mal qu ils se sentent, soudain veulent estre saignez; et il y a des barbiers outrecuidez qui, sans advis de médecin, usurpent ce remède à tout propos. Il est fort singulier quand on le sçait accommoder, mais le seul médecin (comprenant soubs ce nom le docte chirurgien) en doit avoir la charge, car il faut estimer la force du malade et la grandeur du mal présent ou advenir, qui sont les deux conditions concluantes a la saignée. Or c’est un grand dommage de saigner indiscrettement et sans besoing, parce qu’à la nécessité on n’y peut recourir, le corps estant plus espuisé qu’il ne devroit et affoibly par le gast des esprits : lesquels se perdent et veisent en quantité notable quand on vuide beaucoup de sang. Dont il advient que le corps estant refroidy, les opérations naturelles sont mal
LA VIlî PRIVEE D’AUTREFOIS.
exécutées. Parquoy Galen disoit bien qu’il n’est expédient de saigner plusieurs fois l’année. Celse parlant en général donne ce conseil, qu’on doit estre advisé de ne consumer en santé les remèdes qui appartiennent aux Jiialadies. Ainsi en temps de paix il ne faut gaster les provisions et munitions de guerre, de peur d’en avoir faute au besoing. Le sang est thrésor de Nature, lequel on ne doit jetter hors que pour sauver le demeurant : comme quand le mal est si grand et impétueux qu’il peut tout faire perdre. Ainsi les marchands, en l’extrême fureur de la tempeste et des orages sumergeant, ne font pas difficulté de perdre leurs richesses pour alléger la nef et sauver leurs personnes. 11 n’est pas permis de saigner que la grandeur du mal présent ou advenir (comme nous avons dit) ne le suade, et que la force y consente, estant suffisante à soustenir le corps après la phlébotomie. Si l’un des deux y manque, c’est mal faict de saigner : veu mesmement que la seule replectiou et abondance de sang (sinon qu’elle menassast de quelque fasebeux accident) ne suffit à persuader ce remède...
11 faut diligemment observer de ne tirer du sang indiscrettement à toutes personnes, en toutes régions et en toute saison, ce que le peuple n’entend pas. Les gens maigres à grosses veines ont beaucoup plus de sang que les gras, qui par conséquent ne supportent si aysément la saignée. Es pays froids, les gens sont grands mangeurs et beuveurs (mesmement de chair et de vin), abondent en nourriture, dont il advient qu’ils engendrent beaucoup de sang, et peuvent supporter la saignée plus
que ceux des régions contraires. Car la chaleur dissoult l’union de noz forces et alanguit le corps, outre ce qu’elle dissipe nostre substance, et ne permet faire provision de beaucoup d’humeur. \oilà pourquoy les gens sont fort petits et graisles ez régions plus chaudes, et ne peuvent (sans préjudice de leur santé) endurer la saignée ny beaucoup, ni souvent.
Touchant à la saison, si c’est pour provenir les maux, Ilippocras nous enseigne qu’on doit saigner au printemps : parce qu’adonc le sang abonde et la force est plus grande, à cause de l’air tempéré. , Mais si en autre temps on a besoing de saignée, il n’en faut faire difficulté, pourvcu qu’on ait ce respect d’y estre plus chiche, et surtout en esté. En quoy se taillent lourdement les empiriques, qui sans discrétion saignent prodigalement ez fièvres ardentes qui régnent sous la canicule. .le diray encor cela pour conclusion, qu’il ne faut moins de jugement et suffisance à bien ordonner la saignée que la purgation : veu inesmemcnt que la purgation affoiblit moins le corps quand la vertu de la médecine et la force du patient sont cognues et les humeurs bien préparez. Car les fautes qui en peuvent advenir ne sont de telle importance que celles de la saignée. Aussi faut-il qu’elle soit diligemment observée et prudemment dispensée, comme plus grand remède que la purgation. Car Galen en prive les enfans, ausquels toutefois il permet les médecines. Doneques il n’en faut user si familièrement comme j’en voy plusieurs, qui se font saigner comme par gayeté de cœur; et le
LA VIE PRIVEE D’AUTREFOIS
ma(>istrat clevroit interdire aux barbiers d’exécuter cela sans l’ordonnance des médecins.