AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
(Extrait des Mémoires de Marmontel1.)
Deux heures après, les ver roux des deux portes qui m’enfermoient me tirent par leur bruit de ma profonde rêverie, et deux geôliers chargés d’un dîner que je crois le mien, viennent le servir en silence. L’un dépose devant le feu trois petits plats couverts d’assiettes de faïence commune; l’autre déploie sur celle des deux tables qui étoit vacante un linge un peu grossier, mais blanc. Je. lui vois mettre sur cette table un couvert assez propre, cuiller et fourchette d’étain, du bon pain de ménage et une bouteille de vin. Leur service fait, les geôliers se retirent, et les deux portes se referment avec le même bruit des serrures et des verroux.
1 Tome II, p. IGG. ' .
Alors Bury 1 m’invite à me mettre à table, et il me sert la soupe. G’étoit un vendredi. Cette soupe eu maigre étoit une purée de fèves blanches au beurre le plus frais, et un plat de ces mêmes fèves fut le premier que Bury me servit. Je trouvai tout cela très bon. Le plat de morue qu’il m’apporta pour le second service étoit meilleur encore. La petite pointe d’ail l’assaisonnoit, avec une finesse de saveur et d’odeur qui auroit flatté le goût du plus friand gascon. Le vin n’étoit pas excellent, mais il étoit passable. Point de dessert. Il falloit bien être privé de quelque chose. Au surplus, je trouvai qu’on dînoit fort bien en prison.
Comme je me levois de table, et que Bury alloit s’y mettre (car il y avoit encore à dîner pour lui dans ce qui restoit), voilà mes deux geôliers qui rentrent avec des pyramides de nouveaux plats dans les mains. A l’appareil de ce service en beau linge, en belle faïence, cuiller et fourchette d’argent, nous reconnûmes notre méprise; mais nous ne fîmes semblant de rien, et lorsque nos geôliers, ayant déposé tout cela , se furent retirés : « Monsieur, me dit Bury, vous venez de manger mon dîner; vous trouverez bon qu’à mon tour je mange le vôtre. — Cela est jnste, lui répondis-je, et les murs de ma chambre furent, je crois, bien étonnés d’entendre rire.»
Ce dîner étoit gras, en voici le détail : Un excellent potage, une tranche de bœuf succulent, une cuisse de chapon bouilli ruisselant de graisse et
1 Domestique de Marmontel.
LA VIE PRIVEE D’AUTREFOIS
fondant, un petit plat d’artichauds frits en marinade, un d’épinars, une très belle poire de crésanne, du raisin frais, une bouteille de vin vieux de Bourgogne, et du meilleur café de Moka. Ce fut le dîner de Bury, à l’exception du café et du fruit qu’il voulut bien me réserver.