L HEURE DES REPAS
L’heure des repas au treizième et au quatorzième siècle. — Le quinzième siècle. — Louis XII. — Le seizième siècle.
— Doit-on manger le matin? — Origine de l’expression tuer le ver. — Régime recommandé à Henri III par son médecin. — Henri IV. — Plan de vie dressé par le médecin Héroard pour Louis XIII. — Le règne de Louis XIV.
— Les chercheurs de midi. — La Régence. — Le dîner retardé jusqu’à trois heures. — L’heure du théâtre. — Proposition faite par Panckoucke. — Le dîner retardé jusqu’à cinq heures. — Le dix-neuvième siècle reprend les heures de repas du dix-septième.
Je lis partout que, jusqu’au commencement du seizième siècle, on dînait à dix heures et l’on soupait à quatre heures. Je ne sais par qui cette assertion a été émise pour la première fois, mais je ne crois pas qu’elle soit bien vieille, car il y a peu de temps que l’histoire daigne aborder, même en passant, des questions aussi futiles. Quoi qu’il en soit, son succès a été très grand, et il dure encore. En général , il faut se défier de l’exactitude des
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faits que I on voit passer ainsi dans la circulation et s’accréditer sans preuves. C’est ce que j’ai fait, et voici tout ce que j’ai pu trouver sur ce sujet.
A la fin du treizième siècle, les ouvriers foulons se mettaient au travail dès le point du jour. Ils déjeunaient chez leur maître à six heures du matin. Ils allaient dîner au dehors à une heure qui n’est point fixée. Enfin, ils quittaient l’atelier à six heures en hiver et à neuf heures en été, et ne pouvaient par conséquent souper plus tôt 1 .
En 1342, on attendait en hiver pour souper que le couvre-feu eût sonné :
Adonc alèrent Soing et Cure Tost la chandelle appareillier Pour jusqu’à cueuvre-feu veillier,
Car d’hiver estoit la saison,
Qu’on ne souppe pas, par raison,
Jusqu’à tant que l’oie2 sonner3.
Ordinairement, les cloches des églises sonnaient le couvre-feu à sept heures en hiver et à huit heures en été, mais l’usage d’éteindre
1 Et. Boileau, Livre des métiers [1268], titre LUI, art. 8, 11 et 19.
2 Qu’on l’entende.
1 Jean Bruyant, Le chemin de povreté et richesse, publié dans Le mcnagier de Paris, t. II, p. 39.
h ce signal le feu et la lumière, n’était plus observé que dans les couvents.
Nous savons, par Christine de Pisan *, que Charles Y se levait entre six et sept heures, allait entendre la messe à huit, déjeunait à dix, et soupait « d’assez bonne heure. »
Vers 1370, le chevalier de La Tour Landry enseignait à ses filles qu’après avoir entendu à jeun le plus de messes possible, il leur fallait prendre le premier repas entre six et neuf heures du matin 1 2.
Les statuts accordés en décembre 1384 aux tondeurs de drap, stipulent que les ouvriers arriveront à l’atelier « à l’heure de soleil levant. » Ils allaient déjeuner à neuf heures, dîner à une heure, et ils n’abandonnaient le travail qu’ « à heure de soleil couchant. » Mais, au milieu de la journée, on leur accordait une demi-heure de liberté, « demi-heure pour boire, » dit l’ordonnance : c’était donc une sorte de goûter entre le dîner et le souper 3.
Enfin, Le ménagier de Paris composé vers
1 Collection Michaud, t. I, p. 610 et 611.
2 « Entour prime et tierce, et souper à heure convenable selon le temps. » Édit, elzévir., p. 14.
! Ordonnances royales, t. VII, p. 100, art. 12.
1 oo
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1393, prescrit à toute personne ayant sens et discrétion de ne pas manger « trop matin, avant qu elle ait dit ses heures ou avant qu’elle ait été au moustier; » car, ajoute l’auteur, « créature ne doit pas mengier avant l’heure de tierce1, si ce n’est pour cause de maladie ou de foiblesse 2. » Get austère moraliste aurait même volontiers supprimé les repas suivants : « Mengier une fois le jour, dit-il, est vie d’ange, et mengier deux fois le jour est vie humaine, et trois fois ou quatre ou plusieurs est vie de beste et non pas de créature humaine. 5)
De tout ceci, il faudrait conclure que, du treizième au quinzième siècle, on se mettait à table :
Pour déjeuner, entre six et dix heures.
Pour dîner, vers une heure.
Pour souper, entre sept et huit heures.
Au quinzième et au seizième siècle , les documents concernant cet intéressant problème ne sont pas beaucoup plus abondants et présentent encore bien des contradictions.
Un passage du Petit Jehan de Saintré, roman
' Neuf heures.
2 Tome I, p. 49. — Les domestiques dînaient alors à midi, voy. t. II, p. 70
écrit vers 1460, semble indiquer que l’on dinait alors aux environs de midi 1 .
Le Fidèle serviteur nous apprend que Louis XII dînait le matin à huit heures et se couchait le soir à six heures2. Cela dura jusqu’à son mariage avec Marie d’Angleterre, « jeune guilledine 3 qui, comme dit Brantôme, le mena en paradis tout droit et plus tost qu’il n’eust voulu L » De fait, les deux seules préoccupations de la belle Anglaise étaient de se divertir, et de s’assurer un héritier « pour vivre et régner reyne mère après la mort du roy son mary5. 55 Celui-ci 11e s’associa que trop à ces désirs. Oubliant son âge et sa goutte, il voulut « faire du gentil compagnon avecques sa femme0; » afin de lui plaire, il accepta de dîner à midi au lieu de huit heures, et de se coucher à minuit au lieu de six heures. Tout cela, sans compter le reste. En sorte que deux mois de cette vie nouvelle le conduisirent au tombeau , et Marie fut renvoyée
1 Édit. Guichard, p. 229.
2 Histoire du bon chevalier sans paour, coll. Michaud, t. IV, p. 592.
3 Haquenée.
4 Grands capitaines, édit. Lalanne, t. II, p. 369. — Voy. aussi t. VII, p. 330.
6 Brantôme, Des dames, t. IX, p. 641.
0 Fleurange, Mémoires, collection Michaud, t. V, p. 45.
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dans son pays , qu’elle aurait bien du ne jamais quitter.
A l’époque où ce bon roi dînait h huit heures, il soupait le soir entre quatre et cinq1. Mais le dîner se vit tout naturellement reculé à mesure que, se couchant plus tard, on en vint à se lever de moins bonne heure. Rabelais cite le vieux proverbe :
Lever à cinq, dipner à neuf,
Soupper à cinq, coucher à neuf Fait vivre l’homme dix fois neuf2;
qui ne tarda pas à être modifié ainsi :
Lever à six, disner à dix,
Souper à six, coucher à dix Fait vivre l’homme dix fois dix3.
Du moment où il fut établi que l’on gagnait dix ans de vie en se levant et en dînant une heure plus tard, personne n’hésita plus. On peut donc admettre que, sous François Ier, l’usage à la cour fut de dîner vers dix heures et de souper vers six heures. C’est ainsi, au
1 Voy. une lettre adressée en 1510 à Marguerite d’Autriche par Jean Gaulier, dans les Lettres du roy Louis XII , t. II, p. 43.
2 Pantagruel, liv. IV, cliap. 64. — Rabelais ne donne pas le dernier vers, que l’on écrit parfois ainsi :
Fait vivre d’ans nonante neuf.
3 Voy P. Gontier, Exercitationes hygiasticœ, p. 454.
reste, que devait vivre Marguerite d’Angoulème 1 .
Le peuple imitait-il la cour? Je ne le crois pas. Des occupations toutes différentes exigeaient aussi un autre genre de vie. Les Parisiens semblent, en outre, avoir toujours conservé sur ce point une grande indépendance.
Il était de principe de ne pas manger le matin avant d’avoir fait quelque exercice. Jean Sulpice , dans sa Civilité 2 publiée en 1483, s’exprime ainsi : « Je n’approuve pas commencer à manger et boire dès incontinent que tu es hors du lict. Selon mon jugement, on doit ordonner une heure pour prendre ses repas, comme à six ou sept heures après qu’on est levé et après qu’on a faict suffisant exercice du corps et de l’esprit. » Ponocrates, pénétré de cette doctrine, l’enseignait à Gargantua, qui proteste par la plume de Rabelais, et répond sagement « que le desjeuner fait bonne mémoire , et qu’on n’en disne que
1 « Si tost que le matin fut venu, s’en allèrent en la chambre de madame Oisille, laquelle trouvèrent desjà en ses oraisons, et quand ilz eurent oy une bonne heure sa leçon et puis dévotement la messe, s’en allèrent disner à dix heures. « Heptameron, prologue, édit. Le Iloux deLincy, t. I, p. 248
i Libellus de moribus in mensa servandis. Je cite la traduction donnée par Guillaume Durand en 1545.