‹ Variétés littéraires (volume 2)Chapitre 28 sur 48 · novembre · texte numérisé non relu

novembre

Nous aurions bien d'autres endroits neufs et piquants à citer dans cette inépuisable correspondance, particulièrement toute une théorie assez sceptique sur Téducation et le jugement sur l'ouvrage de Mme d'Épinay [Les Convermtions d'Emilie) , relatif à CPlte question que J.-J. Rousseau avait mise à la mode*. Mais il est temps de prendre congé de notre abbé qui est bien plutôt, en toute chose de ce genre, un humoriste et un fantaisiste qu'un philosophe. Et ce serait exagérer le peu qu'il a eu de doctrine que d'insister davantage sur ces lueurs de bon sens, sur ces clartés de raison, mêlés à ces feux follets d'une imagination que la plus légère amorce allume et qui se consument en un instant.

Les dernières années de sa vie furent tristes, malgré ce fond de gaieté excentrique qui reparaissait de temps en temps à travers les circonstances les plus sérieuses et mome les plus tragiques. La mort de son frère en 1774, en laissant toute une famille à sa charge, avait aggravé singulièrement ses devoirs de famille, subis de très mauvaise humeur, mais enfin acceptés. Voici sur quel ton burlesque il parlait de ces aubaines de charité obligatoire que lui envoyait la Providence : « Vous parlez de chagrins que vous causent les absents. Ah! si je commençais à vous parler de ceux que me causent les présents! 11 me faudrait vous parler de cinq sœurs, trois nièces, un neveu, la femme et les enfants de ce neveu, une tante maternelle et sa famille, les maris de mes deux nièces, ma belle-sœur, son mari, sa mère, et puis à peu près trente cousins et une centaine de parents plus éloignés. Il est vrai, au pied de la lettre et sans exagération, que tout ce monde est sur mes bras; tous ont recours à moi; tous me pèsent; tous, à mon neveu près, sont dé-

1. Voir surtout au 1*"" vol. les pages 210, 552; au 2" vol., les pages 577, 579, G20, 022, 051, etc.

vols à brûler, et tous, y compris mon neveu, sont ennuyeux à périr. Ils m*ôtent la solitude sans me donner la compagnie*. » A mesure que sa maison se remplissait, le vide se faisait d*une autre manière autour de lui, ce vide que font les amis en disparaissant tour à tour. Bien qu'il ne fût pas très avancé en âge (il mourut à cinquante-huit ans), il se voyait abandonné successivement par ses plus chers compagnons de route. Depuis quelque temps, Mme d'Épinay, rudement^ éprouvée par la maladie, par la pauvreté, par des chagrins de toiit genre, ne lui écrivait que rarement. Un jour, on lui annonce de Paris qu'elle est morte. La lettre qu'il écrivait à Mme du Bocage n'est qu'un cri de douleur. (( Mme d'Épinay n'est plus! J'ai donc aussi cessé d'être! Vous m'aviez proposé de continuer avec vous la correspondance que j'eus l'honneur d'entretenir avec elle; je sens tout le prix du sacrifice que vous m'offrez; mais comment pourrais-je y répondre? Mon cœur n'est plus parmi les vivants, il est tout entier dans un tombeau". » Et résumant toute sa vie qu'il ramasse d'un seul trait sous son regard : a J'ai vécu, dit-il, j'ai donné de sages conseils, j'ai servi l'État et mon maître, j'ai tenu lieu de père à une famille nombreuse, j'ai écrit pour le bonheur de mes semblables, et, dans cet âge où l'amitié devient plus nécessaire, j'ai perdu tous mes amis! J'ai tout perdu ! On ne survit point à ses amis ! »

11 survécut quatre ans, mais malade et accablé. Au printemps de l'année 1787, sur le conseil des médecins, il fit un voyage en Italie, visita Venise, Modène, Padoue. Il se sentait frappé, et, à son retour, il disait : « Les morts s'ennuient à périr ; ils m'ont envoyé une lettre d'invitation

i. 20 juillet 1776.

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