‹ Variétés littéraires (volume 2)Chapitre 30 sur 48 · PENDANT LA RÉVOLUTION ET L'ÉMIGRATION · texte numérisé non relu

PENDANT LA RÉVOLUTION ET L'ÉMIGRATION

II se fait depuis quelque temps une sorte de renouveau autour du nom de Rivarol. On ne peut pas dire que ce nom fût oublié ; on le citait couramment avec quelques autres, soit en compagnie de Ghamfort quand on voulait rappeler quelques anecdotes célèbres de la fin du dernier siècle ou caractériser Tesprit de mots, soit avec Ghampcenetz, ((uand il s'agissait de pamphlets ; mais c'était tout. Quelques épithètes faisaient l'affaire ; on se croyait quitte envers lui et depuis plus de trente années que Sainte- Deuve avait tenté de le remettre en lumière, l'ombre s'était refaite sur cette célébrité toujours quelque peu équivoque. Un érudit et abondant historiographe du dixhuitième siècle littéraire, M. de Lescure, a entrepris de restituer à Rivarol ses titres à un renom plus solide et plus durable. Il y a trois ans il publiait les Œuvres choisies^ avec une notice intéressante. Aujourd'hui il reprend sur une plus grande échelle la biographie de son personnage dans ses rapports avec la société du temps. De ce nouvel effort il est résulté une étude complète, puisée à

i . Librairie des Bibliophiles.

dos sources en partie nouvelles, et qui, sans rien changer d'essentiel à ce que l'on connaissait de l'homme, répand la lumière sur un grand nombre de détails jusqu'ici ignorés ou inaperçus. C'est là tout à fait une monographie dans le goût du jour; elle est ample, copieuse, non sans prolixité : les épisodes et les digressions s'y donnent pleine carrière. Le portefeuille de l'auteur s'y verse au hasard avec une prodigalité qui semble s'amuser d'ellemême et dont le public devient le complice, puisqu'il s'y plaît. Et qui de nous n'appartient un peu à ce public tout moderne? Les fermes traditions sur l'art de la composition, sur riiarmonie et la juste distribution des détails, semblent bien compromises aujourd'hui. M. de Lescure ne les respecte pas suffisamment; qu'il me pardonne l'expression de ce regret. La recherche des documents, la passion de l'inédit, la connaissance approfondie de cette société dont il est moins un juge qu'un contemporain, voilà où il excelle. Mais il a dans sa dernière œuvre quelque peu gâté ces heureuses qualités par une rapidité excessive d'exécution. L'auteur est un travailleur, dilettante à ses heures, écrivain châtié quand il le veut, comme dans sa récente étude sur Marivaux, couronnée par l'Académie française. Pourquoi cette fois ne s'esl-il pas tenu mieux en garde contre les entraînements d'un style qui semble lutter de vitesse avec la parole et qui en reproduit trop fidèlement la diffusion, les inégalités et les hasards? Cela aussi est un trait de l'époque où nous sommes. Sous l'influence du journal et de la tribune, on s'iiabitue à écrire comme on parle. Parmi les écrivains des nouvelles générations, combien peu connaissent ces méfiances ou ces repentirs littéraires, si visiblement marqués sur les manuscrits d'un Pascal, d'un Bossuet, de tant d'autres, par des remaniements nombreux, par des retouches, des corrections infatigables, des substitutions

do mots qui serrent de plus en plus près la pensée, par des suppressions surtout 1 Un travail de ce genre n'est d'ailleurs ingrat qu'en apparence ; il procure à l'écrivain un plaisir discret et délicat, la satisfaction d'une conscience littéraire toujours en quête et en souci du mieux et qui se récompense elle-même par cette inquiétude de de la perfection dont le sentiment n'est ni sans joie ni sans honneur^

Il n'est guère probable que l'on recommence le travail de M. de Lescure pour tout ce qui toucbe à la biographie de son personnage. La famille, M. Edouard de Rivaroi, fils du général, mort en 1870, et ses héritiers ont mis à la disposition de l'auteur les papiers du célèbre écrivain, sa correspondance avec la famille pendant l'émigration, le carnet de notes qu'il tenait pendant son séjour à Londres, le texte même de son traité avec le célèbre libraire de Hambourg, Fauche, enfin le beau portrait peint par Wyrsh en 1784. Un amateur a communiqué la correspondance avec le banquier Cappadoce Pereira, l'hôte de Rivarol pendant une partie de son séjour hors de France. 11 y a de plus, nous assure-t-on, une petite secte d'admirateurs fervents, de rivarolisants^ qui ont conservé la tradition de quelques anecdotes, de quelques particularités de vie ou de caractère, et qui se sont empressés de les placer sous les yeux de l'historien nouveau. La moisson a donc été abondante et aussi complète qu'il est possible ou désirable en pareille matière.

Nous indiquerons aujourd'hui les principaux résultats du travail deM.de Lescure. Une autre fois, nous essayerons de le compléter sur certains points, non de biographie, mais de critique philosophique ou littéraire, où il nous a semblé qu'il restait quelque chose à faire. Je parlerai avec plaisir de ce psychologue et de ce moraliste, trop dissimule sous réclat supcrjiciel du merveilleux

conteur ou de rimplacable pamphlétaire, et qu'il est juste de remettre en pleine lumière, à sa vraie place. Attiré d'abord de ce côté par la curiosité, je Tavoue, plus que par la sympathie, j*ai été surpris de rencontrer, dans nombre de pages oubliées, un penseur d une subtilité et parfois d'une vigueur rares, supérieur à ce que nous avions pressenti, même d'après les indications de Sainte-Beuve. Ce n'a été pour nous ni un profit ni un plaisir médiocre que d'être invité, à l'occasion du livre de M. de Lescure, à relire, le crayon en main, les œuvres complètes d'un écrivain qui a payé de la meilleure part de sa gloire, injustement sacrifiée, l'avantage contestable d'avoir eu trop d'esprit et le tort incontestable d'en avoir fait un mauvais usage.

Ouvrons la Correspondance littéraire de Grimm, la première fois qu'il y fait mention de Rivarol, c'est dans Tannée 1782, au mois d'août, probablement sous la plume de Meister. La note qui lui est consacrée et qui révèle ce nom à un public spécial, à l'occasion d'un poème de Delille qui vient de paraître est ainsi conçue : (( De toutes les critiques du poème des Jardins^ la plus umère, la plus injuste peut-être, mais aussi la plus piquante, est une Lettre de M. le Président de *** ù M, le Comte de**\ Elle est d'un jeune « homme qui s'est fait appeler longtemps M. de Parcieux, et qui n'ayant pu prouver le droit qu'il avait de porter ce nom, s'en est vengé fort noblement en prenant celui de chevalier de Hivarol, lequel, dit-on, ne lui appartient pas mieux, mais dont il faut espérer qu'il voudra bien se contenter, tant qu'on ne l'obligera pas à en chercher un autre. »

Rivarol avait alors vingt-neuf ans, étant né, selon des documents désormais irrécusables, le 26 juin 1755 à Bagnols sur la Gèze, à quelque distance de Nîmes. 11 y a eu longtemps incertitude sur la date de sa naissance, comme il y en a eu d*abord sur son véritable nom. Tous les aventuriers, les aventuriers de lettres comme les autres, ont soin d'embrouiller ou de dissimuler leur état civil. C'est donc dans sa trentième année que le nom do Rivarol émerge de Tombre et c'est à l'âge de quarantesept ans qu'il devait mourir. On est tout surpris de voir par le rapprochement des dates combien fut court l'intervalle de temps qu'il remplit de sa célébrité orageuse et qui appartient vraiment à l'histoire littéraire : dixsept années à peine I

Comment s'était passée cette première partie de la vie de Rivarol, où il avait lutté obscurément moins pour la gloire que pour l'existence? Nous ne nous arrêterons pas à la question de sa prétendue noblesse, à laquelle son biographe consacre un chapitre entier, tout en déclarant qu'il lui est, au fond, assez indifférent que son héros soit né d'un père aubergiste, quoique noble, ou aubergiste seulement. A nous assurément, cela est encore plus indifférent qu'à lui. Ces prétentions nobiliaires, médiocrement justifiées par de vagues traditions et des analogies de nom avec une grande famille italienne, intéressaient les contemporains plus qu'elles ne nous touchent, et d'ailleurs elles desservirent plutôt Rivarol soit par les cruelles railleries qu'elles lui valurent de la part de Chamfort, de Cérutti et de Joseph Chénier, soit par les épigranunes de quelques grands seigneurs, tels que le marquis de Crèqui et d'autres qui se plaisaient à rabattre sur ce point sa fatuité quelque peu imprudente*, l^e

i. < Nous aulrcs gentilhoinmes, disait un jour Rivarol. — Voilà

seul argument un peu sérieux qu*on puisse fournir en faveur de la noblesse de Rivarol, c*est la fortune militaire de son frère François, le futur général de la Restauration, reçu garde du corps du roi en 1786, après avoir fourni les preuves nécessaires, sans que l'on sache si l'examen des pièces produites était bien rigoureux et quelle était la valeur à celte époque du certificat signé par le capitaine de la compagnie. Ce qu'il y a d'incontesté c'est l'absence de toute qualification nobiliaire dans les actes qui constatent le baptême des seize enfants, c'est aussi la profession du brave père de famille qui faisait successivement ou en même temps bien des métiers pour élever cette nombreuse postérité, fabricant de soie, maître d'école, aubergiste à l'enseigne des Trois-Pigeons. Si le cabaretier de Bagnols était vraiment le descendant des Rivarol de Lombardie et d'Espagne, il est certain qu'il avait encouru, en exerçant une profession pareille, ce qui s'appelait alors la dérogeance. — On disait à Dufresny pour le consoler d'un accident pareil : « Pauvreté n'est point vice. — C'est bien pis », répondit-il. Il semble avoir dérobé d'avance le mot à Rivarol.

Les commencements de cette vie besoigneuse furent difficiles et livrés à bien des hasards. On n'a d'ailleurs à ce sujet que des informations très incomplètes et qui, réduites à l'essentiel, en dehors des commentaires de biographes complaisants ou des commérages d'ennemis, se bornent à peu de chose. Le jeune Antoine est élevé chez les Joséphistes de Bagnols, puis chez les Sulpiciens à Bourg-Saint-Andéol ; il entre au séminaire de Sainte- Garde à Avignon, grâce à la protection de l'évêqued'Uzès, qui se promettait merveille d'un pareil sujet ; mais la

un pluriel qui me semble singulier », s'écria le malicieux marquis ; ce mot a bien souvent servi depuis ce jour-là, et nous sommes heureux de le restituer à son auteur.

vocation ne dura pas, si jamais elle avait commencé. Le jeune abbé s*arrêta aux ordres mineurs et entra dans le monde avec le petit manteau et le collet qu'il ne quitta pas de sitôt. Ce qu'il fit pendant quelques années, en province, on ne le sait guère, sauf qu'il y fut précepteur; il se dirige vers Paris en 1777, laissant derrière lui une traînée de dettes, de bons mots et de succès de médiocre aloi. 11 y arrive comme solliciteur en quête d'une place ou peut-être même de quelque abbaye, prêt à tout, comptant sur sa belle figure pour plaire aux femmes, sur son esprit pour séduire les libraires, sur sa causticité pour réduire les sots au silence, sur sa verve pour captiver les salons dès qu'il pourrait y entrer. Il fallut peiner d'abord et lutter beaucoup. Il essaya de toutes les façons et même sous divers noms : abbé de Longchamps d'abord, de Parcieux ensuite, pour s'appeler enfin Rivarol, se faisant de son autorité privée chevalier, avant de se promouvoir lui-même au titre de comte; s'il s'en contenta, il faut lui en savoir gré ; il aurait pu aussi bien se donner du marquisat ou même de quelque duché. Pourquoi pas?

C'est sous ce nom de Parcieux emprunté à un physicien et géomètre célèbre, mort depuis plusieurs années, et avec lequel il s'était construit je ne sais quelle parenté apocryphe, qu'il fut présenté d'abord à d'Alembert par un compatriote et peu de temps après, par d'Alembert à Voltaire, qui lui fit bon accueil. Le voilà lancé dans le monde assez mêlé des éditeurs et des auteurs d'alors, gagnant sa vie dans quelques collaborations anonymes, se rendant redoutable à tous ceux qui l'approchent, amis ou ennemis, par des mots qui font le tour de Paris, déjà recherché par quelques friands d'esprit, invité sous caution dans quelques salons, s'y faisant vite sa place en s'y faisant craindre, au demeurant toujours soucieux du lendemain, jusqu'au

jour OÙ Panckouke lui offre cinquante écus par mois pour écrire au Mercure, Cinquante écus I Le premier emploi qu'il fait de cette fortune est d'attacher à sa personne un secrétaire et un valet. Faut-il moins que cela pour le service d un écrivain et d'un chevalier à la mode? Il est, du reste, en passe d'arriver à tout et, en attendant, il se moque un peu de tout le monde. M. de Maurepas, ayant désiré le connaître, s*écrie, non sans quelque ironie : « C'est honteux qu'un homme de votre mérite soit ainsi oublié; on ne donne plus rien qu'aux oisifs. — Monseigneur, répliqua Rivarol, de grâce, ne vous fâchez pas ; je vais à l'instant me faire inscrire sur la liste; dans peu, je serai un personnage. » Et quelque temps après, dans le même ordre d'idées et d'ironie, voyant de toutes parts des gens sans mérite enlever les places, il disait : « C'est un terrible avantage que de n'avoir rien fait; mais il ne Faut pas en abuser », Soit réminiscence, soit affinité d'esprit, c'est le même trait, remis au monde de nos jours par un académicien célèbre, à propos d'un candidat pour lequel on le pressait fort. Il y a des formes d'épigrammes, comme il y a des traits de comédie, si parfaitement naturelles et si bien en situation qu'elles s'imposent; et ce sont les meilleures.

Jusqu'en 1782, on peut dire, avec son historien, que Uivarol débutait tous les jours. Il était déjà estimé et surtout très redouté dans quelques cercles littéraires; mais il restait encore au rang de ces inconnus célèbres de coterie desquels on attend beaucoup. Ce fut son pamphlet sur les Jardins de l'abbé Delille qui l'introduisit dans le grand public. On en a retenu des épigrammes mordantes, et mieux que cela, des critiques d'une justesse heureuse, je dirai presque définitive. Quand il parle de ces ouvrages si vantés dans les soupers fins dont ils oiit fait les délices, et qu'il les montre exposés au grand

jour de l'impression, a ce sont, dit-il, des enfants gâtés qui passent des mains des femmes aux mains des hommes ». Et quelle fine remarque, quand il prétend que « toujours occupé de faire un sort à chacun de ses vers, Fauteur n'a pas songea la fortune de l'ouvrage entier! » Voilà Rivarol en lumière. Il profita de l'occasion et la fit durer; poursuivant la lutte avec plus d'esprit que de générosité, il publia une satire en vers, le dialogue du Chou et du Navet contre celui qu'il appelait plaisamment i( l'abbé Virgile w^ Cette petite guerre amusa fort Paris. Un événement tout intime et qui n'avait en apparence aucun rapport avec la littérature vint arrêter un instant la jovialité malicieuse de Rivarol et venger Delille. Rivarol, on ne sait trop comment, se vit tout d'un coup pris au filet d'un mariage assez ridicule : on apprit, un beau matin, que le terrible railleur avait épousé une jolie pédante du caractère le plus acariâtre, une demoiselle Flint, la fille d'un maître de langue anglaise, dontCérutti, dans son libelle sur Rivarol, disait : « Elle lui apporta la dot de son père; mais elle ne s'en tint pas là; il se trouvait qu'elle descendait de la maison de Saxe, comme son mari descendait de la maison de Savoie » . Cette union fut la seule sottise de cet homme d'esprit, mais elle ne fut pas médiocre; on en put juger à la joie de ses ennemis et à sa propre déconvenue dès qu'il eût été pris au piège. De tout, il riait volontiers le premier; mais quand on lui parlait de son mariage, il ne riait plus. « Tout Achille a son talon », disait Chamfort, et il en profitait, sachant désormais où frapper son rival de célébrité et d'esprit. La vie commune ne dura pas longtemps. Rivarol reprit sa liberté ; mais sa femme répudiée n'accepta pas facilement l'indépendance qu'on lui rendait; elle accabla son mari volage d'une constance qui l'exaspérait et le public frivole de lamentations qui l'amusaient. Cet imbroglio

conjugal, après bien des incidents et des péripéties, eut h la lin pour dénouement l'émigration qui fournit à Rivarol un prétexte légitime de vivre à l'étranger et loin de sa femme. En attendant, il célébrait ses louanges sur le mode ironique qui lui était familier : « Je ne suis ni Jupiter ni Socrate, disait-il, et j'ai trouvé dans ma maison Junon et Xantippe ». L'Académie française, par une sorte de bonté d'âme, un peu suspecte de malice, se mêla indirectement de cette histoire, en accordant le prix Monthyon en 1783 à la garde-malade de Mme de Rivarol, qui avait sacrifié ses gages et tout ce qu'elle possédait à l'entretien de sa maîtresse. On en rit beaucoup. « Il n'y a, dit à ce propos la Correspondance littéraire y que la vanité très humiliée de M. et Mme Rivarol qui se soit avisée de disputer à cette brave femme l'honneur d'une si juste récompense. » La Correspondance insinuait que l'abbé Delille n'avait pas été sans doute trop fâché d'avoir trouvé une réponse si chrétienne à certains vers de la fable du Chou et du Navet.

Quoi qu'il en fût de ces misères intimes qui ont une certaine importance dans l'explication de l'esprit de Rivarol, dont elles aiguisèrent encore et envenimèrent la pointe, c'est le moment où il tente des voies nouvelles, celles de la haute littérature; il eût été désirable qu'il y persistât pour sa gloire et pour son bonheur. Il publie un Discours sur r universalité de la langue française , couronné par l'Académie de Berlin (1784). Dès lors, les honneurs et les profits pleuvent sur lui; il est élu membre de l'Académie de Berlin ; il reçoit une lettre flatteuse de Frédéric et une pension de Louis XVI. Malgré de violentes critiques, auxquelles toute sa vie il fut exposé, les rares mérites de ce discours le placent à un rang élevé. Sa traduction de V Enfer de Dante, bien que très contestable comme système, [ne le fit pas descendre dans l'opinion

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des lettrés. Il jouit pleinement de sa gloire naissante, comme on peut le voir dans une curieuse lettre adressée à l'abbé Romans, écrite de l'Hôtel Marigny, place du Louvre, le 8 janvier 1785 : « Je vous enverrai dans peu un exemplaire du discours sur la langue, j'avoue que je ne m'attendais pas au succès qu'a eu cet opuscule. Il m'a valu des lettres de tous les souverains et de presque tous les savants de l'Europe. Les envieux lui ont pardonné son succès en faveur de ses. défauts, et surtout en faveur du bien que je disais d'eux. Comme il est bien Français! comme il nous fait va/oiV / disait-on à Versailles. Enfm, le roi de Prusse m'a écrit. Voilà mon apothéose. » Et en même temps, il annonce à son correspondant l'envoi prochain d'un exemplaire de sa traduction du Dante qui va paraître. « C'est un ouvrage fort attendu, dit-il, et qui va être jugé à la rigueur. Il y a cinq ans environ que je le tiens en captivité, et ce n'est pas sans répugnance que je l'ai enfin mis en lumière. Avec le goût que vous me connaissez pour le famientey vous serez surpris que je me sois livré à un travail aussi pénible que celui de la traduction, et que j'aie précisément choisi le plus bizarre et le plus intraitable des poètes. Un défi de M. de Voltaire m'engagea, et une plaisanterie assez piquante acheva de me déterminer. Ce grand homme dit tout haut que je ne traduirais jamais Dante en style soutenu, ou que je changerais trois fois de peau avant de me tirer des pattes de ce diable-là. Vous sentez que c'est un assez bon moyen de faire ma cour aux Rivarol d'Italie, que de leur traduire un poêle qu'ils idolâtrent et qui va prendre une nouvelle vie en France. » Rivarol est là tout entier avec sa fatuité mondaine et littéraire à la fois. Je ne vois pas pourquoi nous ne tiendrions pas compte de ces motifs frivoles qu'il nous donne et qui sont un trait de caractère, tout en reconnaissant que l'œuvre est supérieure aux mo-

lifs, que l'élude qui précède la traduction contient une appréciation élevée et ferme du génie avec lequel il osait se mesurer, enfin, comme la dit Sainte-Beuve, « que ce dilettante brillant et incrédule dut à quelque chose de fier et de hardi qu'il avait dans l'imagination, et qui tenait sans doute à ses origines méridionales, d'être le premier chez nous à parler dignement de Dante*. » Ce mauvais plaisant de Cérutti n'était pas si loin de la vérité en faisant cette épigramme : * M. le comte dit qu'il a traduit VEnfer, parce qu'il y retrouve ses ancêtres » ,

Nous réservons la critique des œuvres de Rivarol et l'examen des divers aspects de ce prestigieux et mobile esprit. Nous voulons seulement rappeler ici les diverses phases de sa vie, replacer à leur moment et dans leur cadre ses principaux écrits. Bien qu'il touche alors, comme il le dit, à son apothéose, il paraît bien qu'il n'en est pas plus heureux, c Quant à la vie que je mène, c'est un drame si ennuyeux que je prétends toujours que c'est Mercier qui l'a fait. » Viennent, enfin, l'éloge et le regret invraisemblable de la vie rustique au milieu de ses bonnes fortunes littéraires et autres : « Autrefois, je réparais dans une heure huit jours de folie, et aujourd'hui il me faut huit grands jours de sagesse pour réparer une folie d'une heure. Ah! que vous avez été bien inspiré de vous faire homme des champs ! » C'est l'heure de ses grands triomphes. Son esprit lui a fait une puissance qui n'est pas contestée : il a beaucoup d'amis qu'il a conquis de gré ou de force, et beaucoup d'ennemis qu'il a tout fait pour mériter; tantôt bien, tantôt mal avec les hommes en vue et aussi avec les grands écrivains, selon les circonstances et un peu selon son humeur. 11 avait séduit Voltaire, qui jouait alors le rôle d'initiateur à la

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