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CéQuseries du lundis t. XI

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célébrité, et qui disait de lui : « C'est là le Français par excellence ï> ; on l'avait même invité à passer une saison à Ferney. Le comble de l'honneur littéraire, en ce tempslà, était de recevoir une invitation pareille, et le comble de la prudence, de la décliner. En homme d'esprit. Rivaroi la déclina. -=— A la distance où nous sommes de ce temps, ce n'est pas pour nous une médiocre surprise de le voir traiter de puissance à puissance avec un homme tel que Buffon, sans tenir un compte suffisant ni de l'âge ni du génie : il se lie avec lui; nous les trouvons en co- (|uetterie d'éloges et de flatteries ; puis arrive im moment où les relations tournent à l'aigre. L'admiration émue de Buffon pour Mme Necker, le patronage qu'il étend sur Mme de Genlis suffisent pour indisposer Rivarol qui, dans sa parodie du Songe d'Athalie, ne craint pas d'introduire ain?i V historien de la Nature :

L'image de Buffon devant moi s'est montrée Comme au Jardin du Roi, pompeusement parée.

Ses erreurs n'avaient point abattu sa fierté ; Même il usait encor de ce style apprêté Dont il eut soin de peindre et d'orner son ouvrage Pour éviter des ans l'inévitable outrage, etc.

La seule et triste excuse de ces méchants vers, en (|uelque sens qu'on prenne le mot, c'est que l'auteur semblait les reconnaître pour tels en les désavouant et les attribuant à Grimod de la Reynière. — C'est tout un chapitre de l'histoire de ce temps qu'on remplirait des relations plus ou moins orageuses de Rivarol avec Chamfort, avec Laharpe, avec Beaumarchais, de sa guerre d'épigrammes contre Mirabeau, des mots enfin qu'il distribue impartialement sur le dos de son frère, de ses amis, du marquis et du chevalier de Ghampcenetz.. C'est de son frère, le garde du corps du Roi, qu'il disait : « 11 serait riionmie d'esprit d'une autre famille ; c'est le sot de la

nôtre;... c'est une montre à répétition; elle sonne bien quand il me quitte. » Ce qui n'empêchait pas qu'il lui rendît justice à l'occasion. « Je fais les épigrammes, et mon frère se bat. » C'était un rôle dont le garde du corps partageait l'honneur avec le chevalier de Champcenetz, toujours prêt à dégainer pour les bons mots de celui qui, pour l'en récompenser, l'appelait son « clair de lune ».

Ce n'était plus le temps des salons célèbres de la génération précédente. A la veille de la Révolution, la société française avait subi déjà une sorte de dissolution significative. Les groupes étaient dispersés comme les opinionsc Pourtant, il y avait encore le salon très en vue de Mme Necker; mais nous savons que Rivarol fut toujours l'ennemi de la mère, surtout celui de la fille, plus célèbre que la mère, sans oublier le père, M. Necker, qu'il combattit et railla sans pitié, et particulièrement dans les deux Lettres écrites à l'occasion de l'ouvrage sur V Importance des opinions religieuses et dont nous aurons à parler plus tard.

L'esprit de conversation, sans régner alors comme vingt ans auparavant dans des groupes organisés, définis, n'en avait pas moins et autant que jamais son culte, ses autels et ses dévots, bien qu'un peu plus disséminés. A ce titre, Rivarol était fêlé partout où il lui plaisait d'aller exercer ses talents, comme chez la princesse de Vaudemont, l'amie de Talleyrand, Mme de Sabran, l'amie du chevalier deBoufflers, Mme dcTessé, Mme delifontmorin, la marquise de Polignac, fantasque personne si différente de la duchesse qui portait le même nom. 11 vivait de plain-pied, non comme gentilhomme, ce qui était son secret désir, mais comme écrivain et comme causeur, avec des gens de cour qui faisaient profession de liberté de pensée, comme M. de Tressan, le vicomte de Ségur, le

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duc de Cuiche, riiumoriste marquis de Créqui, qu'il peignait d un mot : « Celui-là ne croit pas en Dieu, mais il craint en Dieu » ; le prince de Ligne, le comte de Mercy-Argenteau, l'ambassadeur d'Autriche, le correspondant avisé de Marie-Thérèse ; enfin, Texcentrique duc de Brancas-Lauraguais, qu'il caractérisait ainsi : « Ses idées ressemblent à des carreaux de vitre entassés dans le panier d'un vitrier; claires une à une et obscures toutes ensemble. » — Cependant, cette verve, cette virtuosité incomparables rencontraient bien des résistances, secrètes ou déclarées. Un très bon esprit, Sénacde Meilhaii, qui vivait intimement dans cette société, était de ceux qui ne se rendaient pas. A quelque vive critique qu'il avait faite, vers ce temps-là, en 1787, refusant d'être dupe du brillant causeur, la marquise de Créqui répondait assez timidement : « Je ne nie rien de ce que M. de Meilhan reprend dans Rivarol, mais, vu la misère du temps, je le trouve bon; il a une sorte d'originalité dans le style, et des aperçus qui ne sont que trop justes ».

Uivarol ne faisait rien d'ailleurs pour désarmer les hostilités qui naissaient autour de lui ; au contraire il semblait aller au-devant d'elles et les provoquer. Son impertinence lui attirait de terribles représailles dans le monde comme dans le public lettré. On le vit bien quand il publia le Petit Almanach des grands hommes pour Vannée 1788 et qu'il ameuta très gratuitement contre lui tant de haines et de colères; il n'est pas douteux qu'elles fussent justifiées, et si l'on usa contre le pamphlétaire de procédés regrettables, c'est à lui qu'il faut s'en prendre. 11 n'est pas juste, en pareil cas, de se plaindre du scandale quand on en a si largement donné l'exemple. Cécutti, Garât, Joseph Chénier, Cubières, furent au premier rang des coalisés. Chamfort joignit à leurs armes les siennes, trempées dans du fiel. On fouilla dans la vie privée de

Rivarol, dans ses origines, dans ses débuts, on altéra ce qu'on y trouvait, on inventa ce qu'on n'y trouvait pas ; ce tut une vendetta sans pitié, en pleine lumière et en plein Paris. Le public se partagea entre les combattants; le résultat fut, comme il arrive en pareil cas, un accroissement de notoriété inouï. Diffamé, Rivarol n'en fut que plus célèbre; mais sa célébrité toujours croissante ne fut jamais parfaitement liquide et nette ; il est resté un nuage sur ce nom. Lui-même, plus tard, devant la gravité tragique des événements dont il fut le témoin, il parut avoir quelque regret de ce genre d'œuvres et de succès; il les appelait les Saturnales de la littérature, et le mol est juste. Vainqueurs ou vaincus dans ces tristes luttes, il importe peu pour ceux qui y sont engagés ; les victoires y sont aussi équivoques que les défaites.

Du reste, l'heure approchait où ces tempêtes ridicules d'amours-propres littéraires allaient être étouffées dans le bruit des grandes catastrophes. Cette guerre civile d'esprits vaniteux et enfiévrés est bien mesquine en face de la révolution qui arrive; mais elle ne disparut pas entièrement dans le tumulte des événements, et le fait est à noter. On ne sait pas tout ce qu'il peut germer de méchanceté vindicative dans le cœur des incompris de la littérature et combien, dans ces grands mouvements de la rue, on voit surgir tout d'un coup de ces monstres frottés de bel esprit, la pire espèce des monstres. Il y a des envieux qui vous conduiraient à la guillotine. Chateaubriand a remarqué que ÏÂlmanach des Muses a fourni nombre d'agents à la terreur. « La vanité des médiocrités en souffrance produisit autant de révolutionnaires que l'orgueil blessé des culs-de-jatte et des avortons; révolte analogue des infirmités de l'esprit et de celles du corps. Tel poète attachait à ses épigrammes émoussées la pointe d'un poignard. L'instigateurdumassacre des jeunes fillesde

Verdun fui le poètereau régicide Pons de Verdun, acharné contre sa ville natale*. » Quand Rivarol émigra, il se retirait, non seulement devant des haines civiles, mais aussi devant des haines littéraires déguisées sous un masque politique, et qui se disposaient à profiler des événements pour la vengeance de talents méconnus ; lui-même donna la raison de son départ sous cette forme pittoresque qu'il garda (ce fut son honneur) au milieu des plus grands périls et qui resta le signe indélébile de son talent dans la mêlée furieuse des hommes et des passions : « Si la révolution s'était faite sous Louis XIV, Cotin eût fait guillotiner Boileau, et Pradon n'eût pas manqué Racine. En émigrant, j'ai échappé à quelques jacobins de mon Aimanach des grands hommes. » Jusqu'au 10 juin 1792, Rivaroi resta sur la brèche à Paris combattant de toutes les manières possibles et faisant feu de toute arme.

11 avait fait son choix librement, tristement, sans illusion sur la cause à laquelle il se dévouait, sans ambition et sans intérêt d'aucune sorte. Il voyait les fautes de la cour et du parti, il les signalait, consulté assez inutilement, plus considéré qu'écouté, conseillant au roi, par des intermédiaires suspects, des remèdes héroïques qu'il n'était plus temps d'adapter à une situation de jour en jour plus désespérée, usant ses forces et son crédit dans la poursuite d'une sorte de monarchie restaurée sur la base exclusive du tiers état : conception tardive ou prématurée qui vouait son auteur à l'ingratitude des partis et à une impuissance absolue. En attendant un rôle d'utilité pratique ou d'éclat qui ne vint pas et qui ne pouvait pas venir, il se jetait dans la mêlée ardente. Et là encore il faut faire deux parts ^dans le combat acharné qu'il livra à ses ennemis; il faut distinguer le polémiste

i. Mémoires d'Oulre-Tombc^ t. III, p. 5.

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hardi, le critique acerbe, résolu et attristé, qui est dans son droit quand il juge, au Journal politique national, les mesures et les décrets de FAssemblée nationale, les fautes du gouvernemenf, les épreuves de la France, les partis qui en sont tour à tour les auteurs responsables et les victimes. Il faut distinguer le journaliste intrépide du pamphlétaire qui, de nouveau en proie aux tentations les phis malsaines de la haine, recommence une œuvre violente et inique dans le Petit Almanach des grands hommes delà révolution, dans la Galerie des états généraux et des dames françaises, enûn dans les Actes des Apôtres, ne craignant pas de déshonorer par le scandale la cause qu'il croit défendre. Désavoué, il quitte enfin Paris, las de la lutte. L'émigration semble lui rendre le sang-froid qu'il a perdu sur le terrain brûlant où il a combattu sans choisir ses armes ni ses adversaires.

Après quelques pamphlets nouveaux et sans écho, il redevient le simple spectateur des événements; il reprend, autant que cela est possible, à Bruxelles, à Londres et à Hambourg sa vie de salon ; il retrouve ses succès de conversation, mais dans un milieu bien troublé, bien changeant, singulièrement mêlé d'éléments étrangers. Enfin, à Hambourg, à l'instigation du libraire Fauche, il entreprend ce qui devait être l'œuvre de sa vie, le Nouveau Dictionnaire de la langue française; il publie la première partie du Discours préliminaire, qui, sans répondre précisément au dessein de l'entreprise, contient un assez grand nombre de belles pages pour consacrer et garder un nom. H va sans dire que le projet du Dictionnaire ne fut jamais réalisé. Par la nature même de son esprit, par la fatalité des pentes secrètes qui le conduisaient aux objets les plus divers, par une sorte de volupté qu'il goûtait à échapper à la règle et à faire autre chose que ce qu'il devait faire, enfin, puisqu'il faut bien dire le nom.

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par une sorte d'irrésistible paresse que les longs efforts et les vastes pensées décourageaient, Rivarol était incapable de mener à son ternne une œuvre de ce genre ; il était de ces hommes supérieurs auxquels manque je ne sais quel ressort, qui épuisent toute leur activité en projets et se bornent à des programmes.

En face des traités qu*il signait imprudemment, ou mieux par nécessité, il était repris de ces nonchalances terribles qui paralysèrent une partie de sa vie, adorant le lit, y passant quelquefois des journées entières au milieu d'un cercle d'auditeurs, ayant en horreur la plume, a cette triste accoucheuse dos esprits, avec son long bec effilé et criard », ou bien ne quittant ses oreillers que pour aller semer de par le monde ses épigrammes, ne se mettant au travail qu'à la dernière extrémité, sous la contrainte de Fauche, son libraire, qui l'enfermait de temps en temps, mettait des sentinelles à sa porte, et la défendait aux visiteurs. « Rivarol prisonnier, raconte M. de la Porte (son ami et commensal à Hambourg), fournissait alors, lentement, aux ouvriers de Fauche trois ou quatre pages chaque jour, en faisant l'appel de beaucoup de pensées éparses dans son portefeuille ou plutôt dans de jjelits sacs étiquetés où il avait coutume de les jeter. » Avec cette méthode de travail on ne fait pas des œuvres de longue haleine, ni peut-être des chefs-d'œuvre ; mais il n'est pas impossible qu'on écrive des fragments d'une originalité rare, et c'est ce qui arriva. Entre temps, il retrouvait d'anciens amis des beaux jours de Paris, M. de Tilly, la princesse de Vaudemont; il commençait d'autres amitiés; il se liait avec Chênedollé et appliquait l'enthousiaste jeune homme h ses travaux personnels, lui prenant sans scrupule son esprit et son temps; il retrouvait même son fils, qui lui arrivait un beau jour de Paris et dont il prétendait refaire l'éducation fort négligée, avec la même

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suite qu'il apportait dans ses ouvrages. Mais tout cela ne lui faisait pas oublier Paris, où il aurait pu très honorablement rentrer comme tant d'autres, d'autant plus qu'il n'avait aucun motif personnel à invoquer contre le gouvernement nouveau. « J'avais prévu, écrit-il à l'abbé do Yillefort, que la Révolution finirait par le sabre, et le prenîier consul sait très bien s'en servir. Il faut voir à |)résent jusqu'où le poussera l'enivrement du pouvoir; ou se perd souvent pour vouloir aller plus loin que ses espérances, et l'ambition se dévore elle-même. » Il ajoute qu'on lui a fait des offres de grandeur et de fortune, s'il voulait rentrer en Francîe, et qu'il les a refusées. On comprend que ce royaliste, bien que de mœurs et de doctrine légères, ait refusé de servir le gouvernement du jiremier consul. Mais on ne voit pas bien ce qui l'empêchait de rentrer en France dans une condition privée'. Avait-il peur d'y retrouver sa femme? Peut-être bien. Et cependant il sentait de plus en plus, en vieillissant, combien Paris lui manquait : « Paris est mon élément, écrivait-il au même ami, et je crains bien de ne plus le revoir. Ma santé est pourtant assez bonne, mais la lame use le fourreau. J'approche de la cinquantaine, et dans quelques années je serai dans cet âge où tout décède dans l'homme avant la mort. »

La nostalgie de Paris, l'ennui de Hambourg le jetèrent de nouveau dans la vie errante. Il partit pour Berlin dans l'automne de l'année 1800, chargé par le comte de Provence d'une mission officieuse auprès du roi de Prusse. Il y mourut au mois d'avril de l'année suivante, entouré d'amis dévoués, la tête toute pleine encore d'idées et de projets, que son âge lui permettait de concevoir ; il était dans sa quarante-huitième année. On lui a composé, avec des détails de pure invention, une mort théâtrale. Rien de plus faux que ce récit imaginé par Sulpice de la Pla-

tière. Il mourut simplement et en homme de goût, plus simplement qu'il n'avait vécu, et sans prononcer un seul de ces mots à effet que lui a prêtés ce biographe romanesque et ridicule.

Nous avons indiqué h grands traits les principaux résultais des recherches de M. de Lescure sur la biographie de Rivarol ; nous regrettons de n'avoir pu insister davantage sur les événements dont sont reipplies les dernières années de cette existence aventureuse, et qui offrent, sinon le plus d'intérêt, du moins le plus de nouveauté. Le rôle de Rivarol, dans l'émigration, semble avoir été celui d'un représentant de l'esprit français à l'étranger. Nous aurions aimé à retracer l'histoire piquante (le sa rencontre à Bruxelles avec le jeune Chateaubriand, revenu d'Amérique (comme il le dit dans une page un pou arrangée des Mémoires d'outre-tombe) pour se faire hier « au service d*une cause qu'il n'aimait pas », et raillant tragiquement, chez le baron de Breteuil, ceux qui se contentaient de pérorer pour elle ; la lutte qui ne tarda guère à éclater entre Rivarol et les conseillers déraisonnables des princes en exil; sa clairvoyance ironique sur tant d'illusions et de démarches fausses; son voyage h Londres, où Pitt et Burke l'accueillent avec une bienveillance empressée et stérile : dîner chez le lord-maire, à côté de Cazalés et de Malouet, sans autre résultat que quelques épigrammes réciproques. Nous l'aurions volontiers suivi dans le détail d'une de ses journées à Hambourg, où quelques brillants débris des salons parisiens, réunis autour du causeur, lui donnèrent un instant l'illusion de la patrie absente et de la jeunesse évanouie.

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Sa vil», disputée alors entre les engagements du monde, dont il reprend trop volontiers le joug, et le travail promis à son libraire : existence agitée et dispersée, mais laborieuse par moments et qui laissa, après tout, des traces plus durables que celles de ce « perpétuel feu d'artifice tiré sur l'eau » dont avait parlé Voltaire; enfin son voyage à Berlin, où la mission secrète dont il était chargé fut singulièrement gênée parBeurnonville, l'ambassadeur de la toute-puissante République, mais où il se consola sans trop d'effort de cette demi-disgrâce par ses derniers triomphes mondains : tout cela formerait un tableau varié^ plein de mouvement. Avant ce dernier voyage, et pour ne pas compromettre son caractère semiofficiel, Rivarol avait mis ordre à ses affaires, il avait renvoyé à Paris la légère compagne qu'il avait associée à son exil, celte Manette dont Tun des charmes était pour lui son ignorance même et qu'il célébrait dans une Épîlre fameuse en la suppliant de ne pas changer :

Ah ! conservez-moi bien tous ces jolis zéros

Dont votre tôte se compose.

Si jamais quelqu'un vous instruit,

Tout mon bonheur serait détruit,

Sans que vous y gagniez grand'chose. Ayez toujours pour moi du goût comme un bon fruit,

Et de l'esprit comme une rose.

Poète d'impromptus, causeur de salons, pamphlétaire, est-ce donc là tout Rivarol? Non, sans doute; il n'en est pas moins vrai que deux mots, « les forces perdues », pourraient servir d'épigraphe à cette existence gaspillée sans remords dans une sorte d'ivresse qui s'était emparée de lui de très bonne heure, qui ne l'avait pas quitté un jour au milieu des plus grands périls de sa vie et des plus tragiques événements de l'histoire, et qui persista jusqu'à la veille de sa mort. On est saisi de regret en songeant à

ce qu'il aurait pu être, à ce qu'il aurait dû faire, d'îiprès certaines pages de haute valeur, d'après l'accent de quel- (|ucs fragments superbes, si le monde, si une paresse incorrigible, l'entraînement de la parole improvisée et applaudie, ne l'avaient mis dans la servitude des succès faciles dont il sembla jamais ne sentir l'inanité. Et cependant, combien tout cela pèse peu dans la balance des destinées littéraires, quand le moment du fugitif triomphe a disparu et que la dernière fusée est éteinte !

Sa mémoire expie cruellement les torts de sa vie, les aberrations de son goût et aussi celles de sa conscience. iNul mieux que lui, d'ailleurs, n'a réussi à caractériser cet esprit de conversation par lequel il s'imposa, il vécut, il régna, et dont il connut l'enivrement sans la satiété : « L'esprit est cette faculté qui voit vite, brille et frappe. Je dis vite, car la vivacité est son essence : un trait et un éclair sont ses emblèmes. Observez que je parle de la rapidité de l'idée et non de celle du temps que peut avoir coûté sa poursuite. Ainsi qu'un écrivain sème son livre de traits plus ou moins ingénieux, il aura fait un ouvrage d'esprit, lors même que cet ouvrage lui aurait coûté la moitié de sa vie.... Mais, dans le monde, l'esprit est toujours improvisateur; il ne demande ni délai, ni rendezvous pour dire un mot heureux. Il bat plus vite que le simple bon sens; il est, en un mot, sentiment prompt et brillant^)).

Ceux qui, comme Rivarol, font de l'esprit leur occupation particulière, je dirai presque leur profession, sont exposés à un grand péril. L'esprit, habitué au succès, en devient insatiable; de son côté, le monde, habitué à y chercher son plaisir, a des exigences toujours croissantes. De là des exagérations d'abord, des inventions ensuite, où

\, Del* Homme intellectuel et moral, œuvres complètes, t. I.p. 126.

la double malignité du causeur de profession et de son public trouve son compte. L'esprit non tempéré par la bonté, non surveillé par la justice, toujours excité à se dépasser lui-même et condamné à redoubler ses effets, arrive à les chercher et à les conquérir à tout prix. Il a bientôt épuisé la réalité qui lui semble pauvre et fade; il la torture, il la déforme de toutes les manières; il jouit des contorsions et des grimaces qu'il lui prête ; il crée de toutes pièces le ridicule d'abord, l'infamie ensuite, qu'il marque sur ses victimes d*un trait souvent injuste et toujours sanglant. C'est d'abord la médisance qui fait son œuvre, plus tard ce sera la calomnie, et l'on finira par le pamphlet atroce, écrit ou parlé. Voici quelques définitions de Riv3rol lui-même, qui étudiait de près son modèle : « La médisance dit étourdiment le mal dont elle n'est pas sûre et se tait prudemment sur le bien qu'elle sait. Quant à la calomnie, on la reconnaît à des symptômes plus graves. Pétrie de haine et d'envie, ce n'est pas sa faute si sa langue n'est pas un poignard*. » Il sort de tout cela un nouveau genre littéraire, la diffamation. C'est une triste gloire pour Rivarol d'avoir été le premier dans le dernier des genres. Tel il se montre déjà dans le Petit Almanach des grands hommes de 1789; tel aussi dans le Petit Almanach des grands hommes de la Révolution, Voltaire semblait avoir deviné et décrit d'avance ce talent funeste et la forme particulière qui s'y adapte : « Un nouveau poison fut inventé depuis quelques années dans la basse littérature : ce fut l'art d'outrager les vivants et les morts par ordre alphabétique. » Mais que dire des Actes des Apôtres, où Rivarol semble avoir repris la plume de l'Arétin pour défendre des idées qui avaient droit au moins au respect de leurs apologistes ? Comment

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