‹ Variétés littéraires (volume 2)Chapitre 32 sur 48 · De r Homme inlellectuel et moral, p · texte numérisé non relu

De r Homme inlellectuel et moral, p

qualifier ces excès d'une polémique effrontée où la haine déborde en violences et en obscénités? Rivarol avait des plaisanteries d'une sinistre gaieté. Tel mot de lui était un coup de poignard empoisonné dans le cœur d'un homme, un stigmate sur son front. N'y avait-il pas quelque chose comme un crime dans ce nom infligé par la rage froide de Rivarol à Joseph Chénier qu'il appelait le frère (VAbel Chénier ^ réveillant ainsi, pour Téterniser, l'accusation de fratricide, mille fois réfutée, et l'incrustant pour la postérité dans une expression indélébile ?

Ce Rivarol est connu ; il a trouvé des peintres, des admirateurs, il a, de nos jours, une nombreuse postérité ; ses disciples, devenus des maîtres à leur tour en ce genre, ont retrouvé le triste secret du mot déshonorant ou meurtrier. Mais c'est un autre Rivarol que je voudrais étudier ici, un écrivain à certains égards supérieur. C'est avec celui-ci que nous nous consolerons des Saturnales littéraires où l'auteur a conduit son talent et nous avec lui, tout en nous étonnant du singulier contraste qui va s'offrir à nos yeux.

Dans cetfe matière, assez confuse en apparence, des idées et des écrits de Rivarol en dehors de ses pamphlets, nous ferons deux parts. Nous examinerons d'abord quel - (fues-unes de ses doctrines politiques, telles qu'elles résultent du Journal national^ et sa théorie sur les rapports de la religion et des sociétés humaines, exprimée d'abord dans les deux lettres à M. Necker, reprise plus tard, avec des modifications profondes, dans la conclusion du Discours sur VHomme intellectuel et moral. Nous réserverons pour une autre étude ses vues ingénieuses sur le langage en général, qu'il appelle a la physique expérimentale de l'esprit » ; enfin, nous verrons se dessiner à nos yeux une philosophie dont quelques trails seulement apparaissent,

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mais qui a bien de l'origianlité et une allure très personnelle.

Si l'écrivain politique, dans Rivarol, n'est pas placé par l'opinion à un rang élevé, c'est qu'on ne le connaît pas bien. Qu'on lise sans parti pris les extraits qui lui appartiennent dans le Journal politique et national, publié par l'abbé Sabalier de Castres dans l'année 1789, on sera surpris de la hauteur et de la fermeté de raison qui s'y révèlent. Mais là encore il faut distinguer. Quand il touche aux personnes, c'est avec une sorte d'injustice mal contenue, d'àpreté et parfois de férocité froide qui ôtent toute autorité à ses jugements. Mais quand il parvient à s'arracher à la tenlation malsaine du pamphlet, quand il juge non plus les honunes, mais les événements et les idées, c'est une transformation ; sa pensée et son talent s'élèvent devant le grand et terrible spectacle qui se déploie à ses yeux. On s'est trop arrêté, en le lisant, â la satire des personnes, qui n'est que la nïoindre partie de sa collaboration au Journal : ce qu'il faut considérer, c'est l'interprétation des faits historiques, c'est la doctrine politique qui en ressort. 11 y a là une série de commentaires des plus curieux sur les événements Y»t des conjectures singulièrement fines sur les conséquences possibles. Dans un ordre d'idées analogues, Mallet du Pan, Malouet, Monnier, en jugeant les mêmes faits, n'égalent pas toujours et ne dépassent jamais la ferme sagacité de Rivarol.

On s'étonne en lisant de telles pages que des écrivains systématiques ou légers aient pu traiter lUvarol comme un défenseur à outrance de l'ancien régime, un utopiste du passé. Ce qui frappe, au contraire, tout lecteur réfléchi, c'est la liberté d'esprit, la largeur d'idées, un effoit véritable d'impartialité dans le discernement dos causes et la discussion des responsabilités. 11 y a là des vues qui

décèlent l'homme né pour la grande histoire, qu'il aurait sûrement atteinte s'il avait su s'affranchir des misères d(î la polémique courante. L'époque où il collabora au Journal national marque le plus haut degré de sa vie intellectuelle. On comprend aisément que de si belles discussions aient vivement attiré l'attention des hommes d'État anglais et particulièrement celle de Burke, qui s'en inspira. Le style se ressent de cette contrainte heureuse que s'impose ici l'écrivain pour tenter de faire de l'histoire et non du pamphlet. La discipline des idées, à laquelle il se soumet, donne à l'écrivain une vigueur nouvelle, une simplicité énergique, une puissance rare de concentration. Certains passages révèlent une sorte d'émulation avec les maîtres de l'histoire : il y a des traits de force et d'éclat qui rappellent le commerce de l'auteur avec Tacite. Tout évidemment ne se tient pas au même niveau.' Des inégalités et des négligences rompent la ferme teneur de ce style; la concision trop recherchée produit plus d'une obscurité. Mais la langue politique est trouvée du premier coup et reçoit l'empreinte des qualités personnelles de l'auteur, d'où il résulte un mélange heureux et nouveau, très éloigné des déclamations, de l'emphaso et de l'abstraction pompeuse qui dominent presque partout dans les journaux et les discours du temps, à quelque parti qu'ils appartiennent.

Nous ne nous donnerons pas le luxe facile de citations nombreuses; il nous suffira de 'justifier par quelques fragments cette opinion qui semblera à quelques personnes trop favorable. Nous choisirons comme exemple un grand débat, celui de la sanction royale, qui émut si vivement l'Assemblée et le pays aux mois d'août et de septembre 1789. C'est une page d'histoire politique tracée avec un calme et un bon sons supérieurs : « Toutes les cabales étant prêtes, ou commença par se demander ce

(|ue c'était que la sanction royale, et par cette seule question on troubla ce qui était fort clair. On trouva dans le mot sanction Tacceplation, la promulgation, la publication, et deux sortes de veto, l'un suspensif et l'autre absolu. Certes, la nation n'avait songé à aucune de ces subtilités. En disant à ses députés : a Vous ne fera (( rien sans le concours du roi », elle l'avait reconnu partie intégrante du souverain, c'est-à-dire du pouvoir législatif.' La constitution et les lois ne pouvaient donc se passer du consentement royal.... Et ici le rôle des modérés est tracé avec une tranquille ironie : « Ils disaient qu'ils auraient à rougir pour la nation, si la France ne retirait de son assemblée qu'une constitution aussi imparfaite que celle de l'Angleterre^ et ils travaillaient de bonne foi à nous éviter cette honte et ce malheur ». Le Comité de constitution demanda positivement deux (Chambres et le veto absolu pour le roi : « A ces mots, on n'entendit qu'un cri. Une de ces Chambres, disait-on, sera l'aristocratie, et le veto absolu sera le despotisme. Les habiles songèrent donc à profiter au plus tôt de cette fureur et de cette ignorance, en y joignant un peu de terreur. Le Palais-Royal s'était attroupé; les courriers allaient sans ces^e de Paris à Versailles ; les motions se succédaient avec une rapidité prodigieuse ; la fougue et l'effervescence étaient au comble; tout frémissait au seul nom de veto royal; enfin, avec ce mot, on fit une telle peur au peuple, qu'il en devint effrayant... L'Assemblée, épouvantée de tant de zèle, trembla de tous ses membres^ excepte' pourtant de ceux qui étaient dans le secret, et c'était le petit nombre*. » Et d'une plume impitoyable, Rivarol énumére les contradictions qui s'entassent dans les premiers articles de la constitution future et qui de-

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