N" XX, deuxième série
RIVAROL ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE. i05
qu'il avait le sens des problèmes politiques. Y en a-t-il un, même à l'heure où nous sommes, plus grave que celui-là? Y en a-t-il un qui attire davantage la méditation des esprits sérieux, au-dessus des expédients des uns, des passions ou de la légèreté des autres? Ni la force, ni la colère, ni le raisonnement, ne tranchent ce problème ou ne le suppriment. Il renaît au moment même où Ton pense en avoir fmi avec lui; il se pose avec une obstination invincible devant chaque génération, et ceux-là mêmes qui croient pouvoir l'écarter par la science positive, se prennent parfois à trembler à l'idée de leur victoire possible ; le vide qui se creuserait dans l'âme de l'humanité, s'ils réussissaient, les épouvante; ils en conviennent à certains moments, dans ces élans de sincérité qui ne sont pas toujours dans la logique d'une situation, mais qui n'en sont pas moins à l'honneur d'une conscience humaine.
La première fois que Rivarol aborda cetle question, ce fut en 1788, à l'occasion d'un ouvrage de M. Necker, qui avait irrité ses nerfs, blessé son épicurisme délicat par un ton de solennité et en même temps une sorle de candeur d'apostolat.
Fîlntre ses deux ministères, M. Necker venait de publier son traité célèbre alors sur Y Importance des opinions religieuses; il y dénonçait le péril croissant de l'athéisme social, et lui opposait avec une sincérité touchante, mais non sans emphase, ces sentiments naturels, « les majestueuses idées qui lient l'organisation générale de la race humaine à un être puissant, infini, la cause de tout et le moteur de l'univers ». H démontrait que la législation humaine est bien imparfaite et bien précaire si elle ne trouve pas un point d'appui dans la conscience de la divinité présente en chacun de nous, et que la loi morale s'obscurcit et vacille si on la sépare de son principe.
Tout le livre était un appel au spiritualisme religieux, au nom de la raison spéculative comme au nom de la raison politique. C'était l'œuvre d'un homme d'État très légitimement inquiet de l'avenir moral de son pays, en même temps que d'un philosophe zélé pour la défense de ses convictions. Le succès du livre, le sujet traité, la personne de l'auteur avaient attiré l'attention de Rivarol; l'occasion lui avait paru bonne pour se mettre en avant et jeter son nom dans la mêlée de l'opinion. Il s'était empressé, sans trop y réfléchir, sans prendre le temps de mûrir ses idées, d'écrire deux lettres publiques à M.Necker pour le réfuter.
C'est l'improvisation d'un bel esprit. On n'y trouve ni plan, ni argumentation suivie, rien d'approfondi. Les idées s'y mêlent et se confondent ; elles arrivent comme au hasard et disparaissent sans raison. Mais à travers ce désordre et au milieu d'opinions paradoxales et à effet, se font sentir ici et là les coups d'une dialectique embarrassante.
H y a une singulière et blessante fatuité d'homme du monde dans la manière dont le jeune écrivain traite M. Necker. Tantôt il le raille pour sa manière un peu lente et vague, un peu cérémonieuse, d'écrire, avertissant les jeunes gens « qu'outre le style simple, le tempéré et le sublime si bien classés dans les rhétoriques de collège, on sera forcé désormais d'admettre le style ministériel )) ; tantôt il le plaisante sur la facilité avec laquelle l'excellent homme a passé du ministère des finances à celui de la parole et de la prédication. 11 l'appelle spirituellement un Fénelon, sans évêché; il caractérise assez bien cette disposition d'esprit et de cœur, cette bienveillance qui l'attire vers tous les hommes et qui le rend heureux, cette tolérance universelle « qui voudrait protéger toutes les croyances et jeter de nouveaux liens parmi
les hommes, en leur montrant à tous le même père, dans un Dieu toujours prêt à recevoir la variété de leurs tributs, et à sourire avec indulgence à la bizarrerie de leurs hommages* ». Mais là où éclate Fimpertinente légèreté qu'il apporte dans cette discussion, c'est quand il lui reproche de venir parler de philosophie et de religion. 11 paraît que ce n'est plus la mode, a Aujourd'hui l'usage est de ne parler ni de l'une ni de l'autre. Ces questions ont fatigué le monde. Il n'y a que quelques jeunes gens, vexés par des pratiques minutieuses de dévotion, qui s'en vengent par des propos au sortir du collège ; mais l'expérience leur apprend bientôt que si l'homme est une trop chétive créature pour offenser l'Être suprême, il n'en est pas moins vrai que les irrévérences sont des crimes envers la société ; qu'il ne faut ni blesser les dévots, ni ennuyer les gens d'esprit; et qu'en tout il est plus plaisant de parler de ce monde-ci que de l'autre*. » Et l'on croit voir, après cette belle tirade, le chevalier de Rivarol secouant de son jabot de dentelle quelques grains de tabac d'Espagne et faisant une pirouette sur son talon rouge.
Voici quelques arguments plus forts. Rivarol critique vivement le sujet même du livre de M. Necker et son titre. L'importance des opinions religieuses I En prenant lin titre pareil, l'auteur ne déclare-t-il pas d'avance qu'il n'alléguera, pour règle de morale, que l'utilité générale des sociétés? Ce n'est point par des considérations si froides et si nues, ce n'est point par des calculs de ce genre qu'on mène les peuples. Le titre seul du livre est donc très coupable ; on ne doit pas souffrir qu'on traite d'opinions la morale et la religion à la fois. « Vous affectez. Monsieur, de ne les regarder que comme des hypo-
i. Œuvres complètes, t. II, p. 417 2. Œuvres complètes f p. 121.
thèses, afin que Tesprit de calcul nous fasse pencher pour celle qui promet les plus grandes récompenses. Vous ne parlez que de chances, que de vertus, qui doivent être acquittées ou escomptées dans une autre vie. Était-ce donc à vous, Monsieur, à nous offrir des effets décriés? » C'était là, en effet, le défaut de la cuirasse, et Rivarol ne se fait pas faute d'y frapper rudement. « Voyez comme tout s'avance, s'écrie-t-il : on ne disputait autrefois que de la vérité de la religion ; on ne dispute aujourd'hui que de son utilité*. » — Il insiste; il revient plusieurs fois sur cet argument qu'il enfonce comme un coin dans le système de M. Necker. La religion est nécessaire, dites-vous, mais d'abord est-elle vraie? Voilà ce qu'il faut d'abord démontrer. « Or il semble bien que si la religion est si nécessaire au peuple, c'est moins pour le rendre heureux que pour lui faire supporter son malheur. Quand on a rendu le monde insupportable aux hommes, il faut bien leur en promettre un autre. Cela est si vrai que si un homme du peuple parvient à la richesse, on ne suppose plus que la religion soit si nécessaire, et sa fortune sert d'otage à la société. » Et ici Rivarol devient singulièrement vif et pressant. « C'est une grande immoralité, dit-il, que de prêcher ce qu'on ne croit pas. Or, c'est là l'hypocrisie irrécusable dans les sociétés très civilisées. Si Ton veut absolument que la religion soit le garant du peuple envers les gens du monde, il faudrait du moins que la morale fût la caution des gens du monde envers le peuple. 11 n'en est rien, et il se joue ainsi partout une grande et triste comédie. Chacun recommande la religion et on la laisse au petit peuple ; et de même chacun recommande la vertu et on la laisse aux dupes*. »