Œuvres coinplbtes, t. ï, p
linct ces milliers de fils avec lesquels la nature produit son œuvre si complexe et si fixe? 11 y a des intervalles d'idées à combler; on le peut presque toujours avec Taide de Rivarol lui-même bien compris. Il y a des corrections à introduire dans son argumentation ; cela encore est facile, si Ton y met quelque bonne volonté. 11 y a enfin à élaguer, dans ce luxe étonnant d'expressions trouvées, quelques-unes qui sont d une nouveauté moindre, d'un goût douteux, ou d une mythologie passée de mode. Nous avons eu déjà l'occasion de dire que si la main est d'un artiste pour le mouvement général de la pensée, l'exécution n'est pas sûre; elle est rarement achevée. Enfin, si nous voulions examiner dans le détail quelques-unes de ces théories, nous aurions plus d'une objection à présenter. Encore une fois, à quoi bon? Jouissons de ces nouveautés d'idées et de style sans trop disputer sur notre plaisir. Considérons surtout cette faculté fine et puissante d'un philosophe qui se révèle par instants grand écrivain, dessinateur exquis de formes idéales, coloriste harmonieux d'abstractions.
J'ai voulu montrer un Rivarol nouveau. J'espère n'avoir pas tout à fait échoué dans cette tâche, bien que je me reproche de l'avoir trop limitée. Il n'eût été que juste, si les bornes de ce travail nous l'eussent permis, de donner au moins une idée des différences que Rivarol marque entre l'homme et les animaux, et qu'il sait rendre nouvelles même après Montaigne qui les supprime et après Bossuet qui les rétablit; de montrer enfin et surtout comme il sent le tourment du mystère de la nature, quels efforts il fait pour l'atteindre et se reposer dans une conquête qui recule toujours : « Tout ce que nous apercevons du grand but de la nature, dit-il avec l'accent d'une mélancolie toute moderne, c'est qu'elle veut se perpétuer, et que tout tend en e/fet à continuer l'univers.
C'est peu dire sans doute sur un si grand mystère et pour notre curieuse avidité. Mais le maître de la nature nous laissera deviner ses lois plutôt que ses raisons, et Và-quoi-bon de l'univers sera toujours le problème des problèmes*. »
Les autres parties de ce discours sont plus facilement abordables, et ont été souvent parcourues. Nous ne voulons pas repasser sur les traces de ceujt qui se sont occupés avant nous de cet écrivain singulier, véritable énigme par le mélange qu'il offre des plus hautes qualités de l'esprit et de ses plus coupables emplois. Mais quand on étudiera désormais les psychologues et les moralistes qui ont honoré notre littérature, il faudra réserver une place plus large qu'on ne l'a fait à celui qui a marqué d'une note énergique et profonde certains traits de l'humaine nature, la surprise, par exemple, Vétonnementy noté déjà par Aristote comme la cause de la réflexion et du progrès chez l'homme, les passions comme un élément nécessaire de notre grandeur et même de notre moralité, les conditions vraies de la vertu et du bonheur, l'honneur, « cette fière et délicate production de l'orgueil et de la vertu, qui supplée à la vertu, comme la politesse à la bonté »; enfin toutes les variétés de l'esprit, le génie, le talent, le goût; le génie qui est trouveur^ jamais créateur, le talent, qui est un art mêlé d'enthousiasme, le goût enfin, qui jouit et qui souffre, tandis que le jugement se contente d'approuver et de condamner, le goût qui est au jugement ce que Vhonneur est à là probité, a Ses lois sont délicates, mystérieuses et sacrées. L'honneur est tendre et se blesse de peu : tel est le goût, et tandis que le jugement se mesure avec son objet ou le pèse dans la balance, il ne faut au goût qu'un coup d'œil
1 Œuvres complètes, t. I, p. 109.
pour décider son suffrage ou sa répugnance, je dirais presque son amour ou sa haine, tant il est sensible, exquis et prompt. »
Un homme qui a senti de cette manière les délicatesses de rhonneur et du goût eût été digne de n'y manquer jamais. Une telle peinture des biens que Rivarol a perdus ou compromis dans la mêlée violente où l'ont engagé les événements et son tempérament, une description si pure et si noble de la beauté intellectuelle et morale a sous sa plume presque Taccent d'un remords et redouble en nous les regrets que nous laissent certaines parties de sa vie et de ses œuvres.
Tableau de la littérature française (1800-1815).
M. Gustave Merlet s'était préparé par les travaux d'une vie studieuse à l'entreprise considérable dont il nous donne aujourd'hui plus que la promesse, je veux dire une partie déjà achevée, sous ce titre : Tableau de la littera-tare française de 1800 à 1815. Pourquoi ce mot trop modeste « Tableau », qui peut nous induire en erreur sur la véritable portée du livre et l'importance de l'œuvre future? C'est bien, à ce qu'il nous semble, une histoire de la littérature française au dix-neuvième siècle que M. Merlet entreprend avec un courage d'esprit, des habitudes de travail et une expérience littéraire, consacrés par de solides succès et destinés à des succès plus grands encore. L'horizon s'est étendu devant la pensée de l'auteur ; ses forces se sont accrues en se sentant mieux ellesmêmes, devant ce large espace qu'il a mesuré du regard et déjà rempli en idée; la fortune de l'œuvre grandira en proportion de la juste ambition de l'auteur.
Les limites du travail qui nous est proposé s'étendent à peu près du Directoire à la seconde Restauration, de l'an III à 1815. Ce sont là des limites approximatives : comme le dit fort bien l'auteur, on ne peut guère se régler sur le calendrier pour fixer les frontières ou d'un siècle ou d'un période littéraire. « L'an 1800 ne fut pas témoin d'un brusque changement à vue. Car la crise qui
venait d*inaugurer un monde sur les ruines d'un autre n'avait pu produire encore ses conséquences dans la littérature. Elle n'avait réussi qu'à remuer plus de passions que d'idées et à supprimer toute fine culture. Aussi, après une violente dispersion, les intelligences n'eurentelles rien de plus pressé que de retourner à leurs habitudes de la veille.... Les lettrés semblèrent, eux aussi, comme4ant d'autres, n'avoir rien appris ni rien oublié. » Mais ce n'était là qu'une apparence. Au fond, sous ces formes d'une littérature vieillie, sous cette surface qui ressemblait à une décadence, s'édifiait un esprit nouveau. Le sens critique consiste à démêler les germes encore indistincts et confus d'une renaissance à travers ces ruines provisoires qui attirent le regard et peuvent le tromper. C'est là ce qui fait l'intérêt d'une étude sur cette portion ingrate de la littérature française. M. Merlet a eu le mérite de ne pas désespérer de son sujet; il l'a fécondé en l'approfondissant. Il a réussi à donner ses justes proportions et sa vraie couleur à une époque de transition. L'auteur n'épuise pas sa matfère dans ce premier volume. Il se borne à décrire aujourd'hui les principales phases du mouvement religieux, philosophique et poétique, ajournant à une publication prochaine le roman, la critique, l'érudition, la science, l'histoire, l'éloquence et la politique, c'est-à-dire les parties les plus intéressantes d'un tableau où figureront, parmi des écrivains estimables. Chateaubriand, M™* de Staël, Joubert, Benjamin Constant et Napoléon I". Ainsi le présent volume ne touche qu'indirectement aux grandes parties du sujet et à l'élite de ces morts qu'une gloire durable a consacrés. Après la philosophie, c'est surtout la poésie qu'on y étudie dans cette foule pâle et monotone d'ombres élégiaques ou tragiques « dont le souffle s'épuisait à ranimer Jos cendres de foyers éteints » .
142 TARIÉTÉS LITTÉRAIRES.
Cette division de Thistoire de Tesprit français sous TEmpire ne s'explique pas très bien : elle sera pour nous Tobjet d*une première critique. 11 nous parait que le mouvement religieux et philosophique devait plutôt se séparer du mouvement poétique, auquel il est complètement étranger, et se réunir à Tétude de Thistoire, de la haute critique et de l'éloquence, avec lesquelles il a d'évidentes affinités. 11 y aurait eu de sensibles avantages à cette répartition plus exacte des sujets. On ne comprend pas bien la disposition d'un volume qui s'ouvre par une étude sur MM. de Bonald, Joseph de Haistre, Royer-CoUard, et sur le Génie du Christianisme y pour passer immédiatement, dans les chapitres suivants, à ces poètes qui n'étaient pour la plupart que des amateurs, des gens du monde, des traducteurs, de vieux professeurs ou de grands écoliers, et qui menaient d'une manière si frivole les funérailles de la vraie poésie. 11 y a là un contraste qui étonne l'esprit, et dont on ferait volontiers un grief à l'auteur. 11 eût été facile de mettre plus d'harmonie entre les groupes de ces noms^i divers, les uns illustres, les autres à moitié oubliés ou tout à fait inconnus. M. de Bonald et Royer-Collard, M. de Maistre et M™« de Staël, Benjamin Constant et Joubert, Chateaubriand et Napoléon !«', n'auraient pas dû être séparés. Malgré tant de dissidences d'esprit et de tendance, on aurait eu là, réunie sous les yeux, une société de grandes intelligences et de nobles figures qui suffisaient largement à l'intérêt d'un volume. On aurait rélégué dans l'autre volume les représentants de la poésie légère, de la poésie officielle, de la tragédie, de la comédie, de la poésie lyrique, du roman, des œuvres d'imagination, et l'art de l'auteur eût été de faire sortir de ces limbes quelques grands talents incomplets, Marie-Joseph Chénier, Ducis, Népomucène Lemercier, M. de Fontanes, qui déjà portent en eux quelques pressen-
GUSTAVE MERLËT. 143
timents d'une rénovation littéraire et la préparent dans les esprits. Au lieu de cela, nous avons un premier volume quelque peu disparate de ton et d'intérêt, où le premier et le second livre s'accordent assez mal avec les quatre autres, et dont la liaison ne se fait guère qu'à l'aide du fil qui a rejoint ces divers feuillets plutôt que par ridée organique qui doit faire l'unité d'une œuvre.
A ce premier reproche vient se joindre un autre, qui se rattache peut-être à ce même vice de composition. Dans le mouvement religieux et philosophique, un grand nom est omis, celui de M"*' de Staël. On a le droit de s'en étonner. Personne n'a travaillé mieux que cette femme illustre au rétahlissement des idées spiritualistes en France; personne n'a apporté à celte œuvre plus de ressources d'esprit et d'intelligente passion. Avec un livre comme V Allemagne , M"« de Staél ne renouvelait pas seulement les sources de la poésie, elle ne créait pas seulement la critique comparée, dont il sera sans doute parlé dans le prochain volume ; elle innovait aussi dans la science des idées. Son livre fut une éloquente protestation, selon le mot de Jean-Paul, (( contre le matérialisme des encyclopédistes, des révolutionnaires et des soldats. » Sans doute elle n'a pas pénétré dans ses profondeurs la Critique de la raison pure ; mRis elle ne s'y est pas épargnée, elle a fait ce qu'elle a pu pour nous faire connaître Kant, « ce nouveau Curtius, dit-elle, qui s'est jeté dans le gouffre de l'abstraction pour le combler ». Et comme elle s'est heureusement inspirée, dans les pages les plus belles de son livre, du sentiment de ce grand moraliste ! Avec quelle émotion elle le répand dans toute son œuvre! Elle s'était consciencieusement préparée à sa tâche par un long commerce d'amitié avec Schlegel et par ce voyage de 1805 en Allemagne, où elle vit Schiller et Goethe. Qu'on se rappelle le noble et digne témoignage que Goethe lui-même a rendu à cet ouvrage
sur r Allemagne, qu'il est de mode de traiter fort légèrement aujourd'hui. Goethe admire franchement « ce grand esprit de femme, qui a fait un si grand effort pour comprendre une société et une philosophie si différentes de celles dans lesquelles elle avait vécu. Cet ouvrage, dit-il, résultat de conversations familières, fut comme un puissant instrument qui fit la première brèche dans la muraille chinoise d'antiques préjugés élevée entre nous et la France. On voulut nous connaître d'abord au delà du Rhin, puis au delà du Canal, ce qui nous assura une influence très sensible sur l'extrême Occident*!. Interprète de TAllemagne, initiatrice de l'esprit français à tout un mouvement d'idées auquel il était resté obstinément fermé, apologiste enthousiaste des plus nobles doctrines morales, quel titre a manqué à M™'* de Staël pour occuper une place d'honneur dans ce tableau de la renaissance de la philosophie en France? C'est une lacune que M. Merlet devra combler dans la deuxième édition de son livre.
On lira avec intérêt les chapitres consacrés à la réaction qui s'opère contre la philosophie du dix-huitième siècle ot la Révolution, au système théocratique de M. de Donald, aux paradoxes, refutés d'une main brillante et légère» de la Législation primitive. Joseph de Maistre est étudié de près et avec soin. On y trouve une fine esquisse de « ce Vendéen piémontais », qui mit presque du génie au service du gouvernement de Dieu, s'exposant seulement, par sa manie de prophétiser, au terrible malentendu des événements, et risquant plus d'une fois d'être désavoué par la Providence, dont il s'est fait l'interprète et qui ne lui a pas livré tous ses secrets. Chateaubriand et le Génie du Christianisme offraient à l'auteur un sujet déjà plusieurs