Correspondance entre Goethe et Schiller
fois traité, et qui, après les vives peintures si souvent reprises, retouchées et finalement agrandies par Sainte- Beuve, devait paraître épuisé. M. Merlet a tenté de renouveler cette question de . la restauration littéraire et poétique du sentiment religieux coïncidant avec la restauration officielle du culte, et du Génie du Christianisme avec le Concordat, par une analyse qui touche les points justes de la controverse sans trop insister, avec une délicatesse de sens critique et une sympathie qui ne veut pas être dupe. Dans le chapitre suivant, consacré à des portraits soit d'idéologues, héritiers de Condillac, comme M. Destult de Tracy, soit de philosophes, précurseurs ou apôtres du spiritualisme, peut-être l'auteur n'a-t-il pas donné la mesure exacte des influences réelles, qui ne sont pas en proportion avec Timportance et la signification des noms mis en avant. Je ne prendrai qu'un exemple, M. Maine de Biran, que l'auteur place au premier rang des philosophes de cette période. Ce rang, il le méritait sans doute par la vigueur de son esprit; mais d'influence, il n'en eut à aucun degré à l'époque dont il s'agit. Bien peu de personnes se doutaient alors de ce qu'il y avait de méditation ardente et de profondeur d'analyse dans ce silencieux et ce maladif, qui traversait la politique sans s'y attacher et les salons sans y rien produire de son rare esprit ou de ses subtiles recherches. Ce n'est que beaucoup plus tard que l'on saisit et que l'on comprit le développement harmonieux de cette grande pensée, toujours soucieuse de se corriger et de s'élever plus haut. La fortune de ses idées est une fortune posthume. Son nom relève bien plutôt d'une histoire spéciale de la philosophie que d'un tableau de la littérature française dans un temps où il vécut en solitaire et resta comme un étranger. Par les dates de sa vie Maine de Biran appartient à cette période ; par son action philosophique, il est tout à fait
en dehors et bien au delà. Je crois qu'il eût été bon, pour rhàrmonie du tableau, de tenir compte de cette différence essentielle entre des travaux ignorés et sans écho et Tinfluence qui ne vint que plus tard, et ne se fit sentir que sur une autre génération.
Encore une critique et j'en aurai fini avec la partie ingrate de ma tâche. Dans les deux premiers livres de ce volume, l'auteur ne trace guère que des portraits ; luimême n'a pas ignoré les inconvénients et le danger de cette méthode, il s'est excusé en très bons termes de l'avoir adoptée ; mais ses raisons sont des excuses et ne m'ont pas convaincu. 11 faut maintenir la distinction nécessaire entre l'œuvre du critique et celle de l'historien littéraire : l'un procède tout naturellement et ne peut procéder que par études et par portraits, qui, même réunis, rassemblés sous la même date, formeront une galerie intéressante sans constituer précisément une histoire. L'historien d'une littérature a d'autres devoirs et doit édifier son œuvre dans des conditions plus sévères. Il ne suffit pas d'encadrer l'homme ou l'écrivain dans le milieu politique et social dont il a reçu l'empreinte : il faut donner la première place aux idées avant d'introduire les hommes qui les représentent ; il faut les retracer elles-mêmes à grands traits, peindre les circonstances qui les ont fait naître, les suivre dans les courants d'opinions qu'elles suscitent ou qu'elles contrarient. C'est la différence d'un tableau d'histoire à une galerie de portraits. C'est à l'esprit français lui-même qu'il faut faire les honneurs d'un pareil travail ; c'est lui qui doit être mis en pleine lumière et placé au centre de la scène, comme le véritable personnage, le héros de la pièce, celui dont nous aimons à suivre les illustres aventures. Les grands talents, les grands noms, ne doivent être que des exemples et des preuves à l'appui de la thèse exposée
par l'historien, précisément parce qu'il ne s'agit plus de biographie, mais d'histoire.
M. Merlet n'a pas toujours su défendre son œuvre de l'invasion de la biographie littéraire, qui a été sa tentation et son danger. Pourtant, une fois qu'il s'est affranchi de la première partie de sa tâche, la plus difficile à remplir parce qu'elle était la moins neuve, son allure devient plus vive, plus dégagée; la méthode est moins biographique; il y a plus de largeur dans le plan, de généralité dans les idées, de liberté dans Fart. La poésie, la tragédie, le drame et la comédie, voilà les vastes cadres où se distribuent, chacun à sa place et dans la proportion de son talent, les appelés et les élus. On dirait que l'auteur est plus à son aise dans ces régions purement littéraires, et qu'il y respire plus librement que dans l'atmosphère philosophique, où M. de Bonald et M. Royer-Collard l'ont entraîné un moment. 11 excelle à peindre « cette floraison artificielle qui servit de parure à la scène où se jouait le drame politique et militaire », et qu'on a appelé la Poésie de VEmpire. 11 y a eu, en effet, un Parnasse impérial, qui, à bien des égards, ne fut que la réapparition au jour du Parnasse un peu flétri de 1780 et de 1788. « Certains contes de fées parlent de palais merveilleux soumis à un enchantement qui tout à coup suspend la vie pour des années entières. On peut en dire autant de la poésie française, si on la cherche dans cet interrègne tumultueux qui s'étend de 1789 à 1800. Plongée en un profond sommeil durant toute la Révolution, qui avait bien d'autres affaires en tête, elle ne se réveilla qu'après cette laborieuse tourmente, sans s'être un instant doutée (car elle était en pleine léthargie) des secousses qui, près d'elle, venaient de renverser un trône, des autels, des institutions, tout l'édifice du passé. Au lendemain de ce déluge universel, la Belle au bois dor-
manl se retrouva donc, ainsi que dans la fable, ce qu'elle était avant sa subite torpeur, revêtue de ses atours comme pour une fête, tout enluminée de fard, et portant galamment les modes d'autrefois. Seulement, le temps et la poussière avaient fané les parures de la veille. » Est-il bien sûr même que la Belle au bois dormant n'eût fait que dormir pendant ces longues années d'attente? Je pense plutôt qu'elle était morte et bien morte, à en juger par ce qui s'appela la poésie, quand on crut la réveiller de son long sommeil.
C'est en effet une revue des morts que passe M; Herlet dans cette partie de son livre, Il a eu le courage de cataloguer, en y mettant des inscriptions justes et fines, « la multitude des urnes funèbres qui peuplent ces catacombes )) . C'est là qu'on ira chercher maintenant la trace légère de ces milliers de poètes sans poésie qui remplissaient de leurs jeux innocents tous les recueils lyriques éclos en foule à chaque retour du printemps, YAlmanach (les Muses, les Saisons du Parnasse, Y Abeille française, V Athénée des Boudoirs, etc., etc. Là fleurissait la romance chevaleresque dont les héros étaient tantôt les troubadours consacrés par le marbre et le bronze des vieilles pendules du temps, tantôt des ermites d'opéra-comique et des paladins invraisemblables. <( On dirait qu'après tant d'années orageuses, dans le voisinage des champs de bataille, les âmes ont besoin de s'attendrir, et que toutes les imaginations soupirent après un idéal d'oubli voluptueux ou de félicité sentimentale dont elles cherchent la vision dans je ne sais quelle évocation complaisante d'un moyen âge tout parsemé de lis, fleur symbolique d'une dynastie vaguement regrettée. » La versification était devenue un talent de société. Pour faire un poète il suffisait de quelques recettes de rhétorique et de quelques éléments de prosodie, mêlés aux souvenirs classiques des
humanités de collège. Quand on ne se sentait pas en fond d'imagination pour la romance, la chanson, Tépigramme ou l'impromptu, on traduisait en vers quelques morceaux choisis d'Ovide ou d'Horace, de Virgile ou d'Anacréon. Tout le monde s'y mettait de bon cœur. Un homme du bel air était tenu de payer tribut à cette mode innocemment ridicule. La Harpe lui-même, vieilli, fatigué de palinodies, sentant de plus en plus se refroidir une imagination qui n'avait jamais été ardente, sans qu'il sentît en même temps se tempérer une vanité toujours fiévreuse, La Harpe enjolivait le Tasse, ce qui lui valut cette épigrammed'Andrieux, que nous citons parce qu'elle peut s'appliquer au genre tout entier de ces traductions par à peu près, mortellement monotones, sans rayon et sans flamme :
Rassurez-vous, mon Armide est de glace, Disait La Harpe à son cher directeur; Clprindeist plate, llerminie est sans grâce; Mes vers dévots ont quelque pesanteur:
Un saint ennui du plaisir prend la place, Car ce n'e^t point par un orgueil d'auteur, C'est en chrétien que je traduis le Tasse, Pour mes péchés, et pour ceux du lecteur.
L'épigramme, voilà le seul genre poétique qui ne ft!it pas en décadence. C'est le seul qui, dans ce naufrage universel de l'inspiration, surnageât par sa légèreté même, renaissani à chaque instant du choc des amourspropres, inspiré et soutenu par ce qu'il y a de plus impérissable dans le cœur de l'homme, 1 envie ou la malignité. Il y eut en ce genre de vrais chefs-d'œuvre, de grands duels presque épiques en quatre vers, dont les héros furent Baour-Lormian, Lebrun, bien d'autres encore. Ces batailles d'épigrammes occupèrent la cour et la ville, comme dans un autre temps la dispute des
deux sonnets. Les traits volaient dans Tair el n'épargnaient personne. On raillait
Delille,
Du l'inde bijoutier charmant.
Qui joint le strass au diamant Et brillante l'or de Virgile.
Un jour César même ne fut pas épargné : c'est un dialogue en vers caché dans un numéro du Mercure, échappé, on ne sait comment, à la vigilance de la censure.
« Sire, dit Bertrand à TEmpereur,
Sire, il ne reste plus un seul honmie des nôtres. — Ami, fais-toi tuer; je vais en chercher d'autres.
Et cependant les grands genres littéraires n'étaient pas négligés : la plus haute poésie avait ses prétendants. L'épopée renaissait de toutes parts avec cette facilité stérile qui survit à la mort de l'imagination par le triomphe de la rhétorique. Il y avait des procédés de collège pour faire des épopées : les rhapsodes de lycée et d'athénée s'appelaient Luce de Lancival, Campenon, Denne-Baron, mieux inspiré quand il traduisait Properce que quand il chantait Héro et Léandre. Qui se souvient aujourd'hui de YEnfance d'Achille, de VEnfant prodigue, ou bien de ces poèmes tirés de l'antiquité nationale, la France délivrée de Tardieu de Saint-Marcel, la Caroléide du vicomte d'Arlincourt, et môme des Rose^Croùr de Parny, du Charlemagne à Pavie de Millevoye, de la Pliilippide de M. Viennet, destiné à une meilleure fortune dans des genres plus modestes? Quant à la poésie didactique, toute concentrée dans des pastorales, des bucoliques et des géorgiques de salon (sans qu'on en excepte même celui qu'on appelait alors le Virgile français, selon une ingénieuse remarque de M. Merlet, elle servit
d'apprentissage à une génération de poètes industrieux et sacrifiés d'avance, qui assouplirent de mille manières la langue française, l'initièrent aux ruses de la facture et du rythme, tentèrent toutes les ressources du vocabulaire, et transmirent un instrument discipliné et perfectionné aux talents plus naturels, plus vigoureux et mieux inspirés, qui devaient s'en servir pour de plus durables succès. A bien voir les choses, tout ne fut donc pas perdu dans ce travail laborieusement futile, consacré à peindre une fausse nature avec des couleurs de convention, et où l'art du poète excelle à indiquer les choses sans les appeler par leur nom, éliminant ou dérobant tout détail trop expressif et suspect d'être vulgaire parce qu'il est familier.
C'est ainsi que l'auteur s'efforce de démêler dans ce travail de la langue et du mécanisme de la versification le principe d'un obscur progrès qui se fera jour quand l'heure sera venue de la vraie poésie, quand l'âme des choses sera retrouvée avec l'âme humaine, quand la vérité sentie et vivante, la vraie passion, les grandes pensées de Tau delà auront passé par le cœur et l'imagination d'un Lamartine déjà prochain, presque pressenti dans quelques stances ou quelques notes fugitives. Ce qui n'empêche pas M. Merlet d'écrire quelques-unes de ses meilleures pages sur l'ennui de ce style faux des poètes de l'Empire, sur les puérilités de l'harmonie imitative, sur la fureur de la périphrase et la routine des expressions toutes faites, tout ce qu'il appelle la « poésie mécanique et impersonnelle » .
Comme il y avait des épopées et des géorgiques de facture, il y avait des tragédies sorties du même moule et qui n'étaient que des réminiscences classiques. Il ne faut pas oublier cependant qu'à côté de cette renaissance artificielle du théâtre, digne de l'oubli où elle est tombée.
se produisirent trois phénomènes qui là aussi annoncent une rénovation : le génie de Talma, lïime tragique de Ducis, le Christophe Colomb de Népomucène Lemercier. Le grand acteur qui prêta sa voix et sa vie à tous ces Brutus, ces Léonidas, ces Cincinnatus et ces Timoléon, a bien inspiré H. Merlet, qui a tracé de lui un vivant portrait : « Un masque césar ien, un regard tendre et terrible, des attitudes de statue drapée dans sa toge, un geste épique, l'accent d'une voix sourde ou vibrante, assujettie à la gamme de toutes les inflexions, un jeu concentré que traversait Téclair de la passion, Talliance de rinspiration et de Tétude, de Tentrainement et de la mesure, du naturel et de la dignité, le pathétique jusque dans le silence et dans le repos : telle fut la magie de cet enchanteur qui réussit à sauver Tindigence des poètes par Tentliousiasme que provoqua son génie.... Produisant les émotions les plus puissantes par les moyens les plus simples, il ressuscita véritablement Tâme de ces héros qui n'étaient que des ombres inanimées» avant de s'incarner en lui. Dans sa manière s'annoncèrent déjà les instincts d'une réforme qui, en attendant ses poètes, eut alors son acteur. Ne lui arriva-l-il pas souvent de jouer Racine comme un interprète de Shakspeare? » Nous ne poursuivrons pas l'analyse de ce livre; il nous a suffi d'en indiquer les solides mérites et d'en faire sentir l'agrément varié. C'est au livre lui-même que nous renverrons le lecteur curieux de connaître l'histoire de la comédie sous l'Empire et d'étudier de près ces auteurs dont le nom a survécu, dignes de cette meilleure fortune par le don du rire aimable et de l'observation piquante, les CoUin d'Harleville, les Andrieux, les Picard, les Etienne. Le dernier chapitre, un des plus intéressants et des plus nouveaux, est consacré aux Poètes de transitiorty à ceux chez qui se manifestent le plus clairement un dé-
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sir du mieux, un souci de rénovation dans Tart, une certaine originalité dans l'inspiration , certains pressentiments d'une poésie nouvelle, tels qu'Ecoucliard Lebrun, le Pindare français, devenu l'auteur célèbre de l'ode du Vengeur après avoir été l'hiérophante de la Révolution et le Tyrtée jacobin; M. de Fontanes, l'homme de goût et de bon conseil, le poète sensible et délicat qui nous conduit des Chœurs d'Esther aux premières Méditations de Lamartine ; Arnault, à qui la fable satirique et poétique donne quelques airs de ressemblance avec Béranger ; Millevoye, qui retrouve dans l'harmonie d'un talent gracieux et d'une destinée mélancolique l'émolion de l'élégie personnelle, Chênedollé, un harmonieux rêveur, un poète né trop tôt, mort trop tard ; Pierre Lebrun, enfin, dont nous avons vu ici même s'achever au milieu de nous, parmi nos sympathies et nos respects, la belle et vigoureuse vieillesse, et qui, élève du Prytanée, écrivait de sa plume d'écolier, au lendemain d'Iéna, ces vers d'une si fière allure, que M. Daru et TEmpereur attribuèrent à Lebrun-Pindare :
Suspends ici ton vol; d'où viens-tu, Renommée? Qu'annoncent tes cent voix à l'Euiope alarmée?
— Guerre. — Et quels ennemis veulent être vaincus ?
— Allemands, Suédois, Russes, lèvent la lance,
Us menacent la France.
— Reprends ton vol, Déesse, et dis qu'ils sont vaincus.
Ce vaste programme, que nous indiquons, se poursuit sans confusion à travers une multitude de noms propres habilement classés, de talents fort inégaux et finement appréciés, de détails significatifs et bien choisis sur les mœurs littéraires, sur les habitudes d'esprit et l'opinion publique du temps. Il y a des parties excellentes dans ce long travail, qui touche à tant de personnes et de sujets différents. Dans son ensemble, l'ouvrage nous offre
non seulement un piquant intérêt, mais une véritable nouveauté. J*ai fourni, chemin faisant, des citations qui peuvent faire apprécier du lecteur le goût de M. Merlet, sa science étendue, ses qualités d'écrivain, non exemptes parfois de quelque raffinement d'esprit : au demeurant, une raison fine et ornée et je ne sais quoi d'alerte et de vif qui est le charme du bon sens. Partout se montrent les traces d'une intelligence nourrie de la substance et comme de la fieur de l'antiquité. Aussi je m'étonne qu'un aussi habile humaniste ait commis une assez grave erreur à la page 64 de son livre, où il attribue à H. de Talleyrand ce mot célèbre : « Il ne faut jamais se fâcher contre les choses; car cela ne leur fait rien du tout. » J'ignore si M. de Talleyrand avait l'habitude de répéter ce mot, mais Euripide l'avait dit avant lui :
Toîç irpaytJLaaiv yàp ou-/t OvfJLOvaOat ;(p£(î>v, MéAei yoLp oOôèv aùxoTc*.
Puisque j'en suis aux minuties, il y a une expression qui revient sans cesse, avec la fatalité d'une habitude, sous la plume de M. Merlet, c'est Y inconscient. Il nous parle sans cesse de charlatanisme inconscient, de philosophie inconsciente, de nawe inconscience*, et à ce propos j'admire la fortune des mots, et comme elle dépend de la fortune des idées. Depuis une dizaine d'années, l'Inconscient est à la mode dans la philosophie allemande, et de là il a passé dans la philosophie française. Tout ce que faisait autrefois la nature, c'est l'Inconscient qui le fait aujourd'hui; il se prodigue sous toutes les formes, sous la forme de l'instinct, sous celle de la volonté quand elle ne délibère pas, et du génie quand il produit son