‹ Variétés littéraires (volume 2)Chapitre 45 sur 48 · Pages 77, 88, 126, 255, etc · texte numérisé non relu

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œuvre. La littérature s'est emparée de cette idée vague, et des écrivains habiles Tont adoptée et acclimatée dans leur style, où elle se propage avec excès.

En fermant ce livre, le premier d'une série qui sera longue et à laquelle nous souhaitons vivement le succès, nous ne pouvons nous empêcher de regretter l'absence d'une conclusion, qui aurait remis sous nos yeux, comme dans un résumé et dans un tableau d'ensemble, les principales réflexions que l'auteur suggère irrésistiblement, qu'il suscite dans l'esprit du lecteur sur les causes déterminantes, essentielles, de la stérilité relative des lettres françaises sous le premier Empire. Il y avait comme une moralité à déduire de cette longue étude, et par lu l'unité de l'œuvre aurait été plus sensible, plus clairement définie. Non pas que M. Merlet n'ait aperçu, le long de sa route, la plupart de ces raisons et ne les ait marquées au passage d'un trait juste et précis. Mais elles y sont disséminées un peu au hasard, et l'impression par là même en est moins vive.

Les conditions requises pour que l'esprit ait toute sa fécondité et qu'une littérature prenne tout son essor semblent être celles-ci : une tradition, une continuité non interrompue d'efTorts intellectuels qui ait maintenu l'esprit en éveil, qui lui donne un point d'appui dans une méthode et une discipline, une lumière dans de bons modèles, des instruments appropriés dans une langue et une littérature déjà fortes et capables de porter le progrès littéraire ou philosophique qui se prépare dans les intelligences; une suffisante liberté de penser, le respect des pouvoirs publics pour les manifestations de l'esprit; la sécurité du lendemain qui permette les entreprises à longue échéance, les longs travaux et les vastes espoirs; enfin un état politique qui place les intérêts intellectuels au premier rang dans les préoccupations

d'une société et leur permette de ne pas être écrasés sous la concurrence d'événements disproportionnés. En dehors de ces conditions il peut y avoir encore bien des jets hardis de pensée solitaire, des révélations de talents individuels ou des génies qui remontent le courant et grandissent par l'obstacle ; ^il peut se produire aussi en abondance des productions diversement aimablesetdistinguées, des improvisations qui sont parfois des bonnes fortunes et le plus souvent des futilités laborieuses, où s'épuisent des imaginations sans ressort, mais il est presque impossible qu'il se manifeste une grande époque littéraire. Or toutes ces conditions que nous avons énumérées ont manqué à la littérature sous le premier Empire. Il n'y avait plus de tradition, ni de lettres sérieuses, ni de grand art. La seconde moitié du dix-huitième siècle inclinait déjîi lentement mais par une pente sensible à la décadence : les sources de la poésie s'étaient graduellement taries; la langue elle-même avait ressenti je ne sais quelle atteinte d'une fatigue qui ressemblait à une précoce vieillesse : elle s'était affadie et décomposée, elle n'avait plus offert à la génération qui ouvre le siècle qu'un instrument mal proportionné à son ambition. De plus, et c'est le point qui a été mis le plus souvent en lumière par tous les écrivains qui ont touché à cette époque, bien qu'il soit injuste de prétendre que Napoléon fût indifférent aux lettres ou dédaigneux de leur influence, il se montra trop souvent impatient de rallier les talents comme les partis et « empressé de gouverner les intelligences comme les affaires ». 11 ne négligea aucune des séductions qu'il jugeait propres à gagner des recrues précieuses pour Tinipérial cortège. Mais, habitué à mener les choses en conquérant, il traita les âmes comme les peuples, et protégea les lettres « comme il protégea la République de Venise ou la Confédération ger-

manique ». Assurément ce n*est pas la faute de Napoléon si Luce de Lancival n'eut pas de génie; mais ce fut sa faute si la pensée se trouva trop peu respectée dans Mme de Staël, dans Chateaubriand, dans Népomucène Lemercier, et s*il abaissa devant lui les âmes moins fières qui n'étaient pas de taille a résister ou à des menaces ou à des séductions. Or c'est une loi fatale que l'esprit perd sa fécondité et qu'il est frappé comme de paralysie pour les grandes choses, quand il ne sent pas devant lui l'horizon ouvert et les libres espaces. Il n'est pas nécessaire, pour qu'il donne ses fruits en abondance, qu'il soit honoré par les pouvoirs publics, il suffît qu'il Soit respecté. Il faut aussi, pour entreprendre de grandes œuvres, qu'il ait non seulement devant lui l'espace libre, mais qu'il ait le temps assuré pour des préparations qui peuvent être lentes et des méditations qui peuvent être longues et demandent à n'être pas troublées par l'âpre souci de chaque jour, de chaque heure. Ce n'était pas le cas à cette époque, sur ce terrain tout brûlant encore des feux de la guerre civile, ébranlé par les coups de la guerre étrangère, et où un édifice colossal s'élevait sous la menace imminente et la colère de l'Europe coalisée. Enfin la grandeur même des événements qui s'étaient passés en France depuis 1789 et qui s'accomplirent jusqu'en 1815 faisait une trop rude concurrence à la littérature et à la poésie. Il y avait une disproportion trop sensible entre la réalité énorme, écrasante, et l'imagination qui se fût en vain épuisée à lutter avec elle. De 1789 à 1795, le drame fut dans Paris même, plus que sur la scène : « Que me parles-tu, écrit Ducis à un ami, de faire des tragédies? La tragédie court les rues. Si je mets le pied hors de chez moi, j'ai du sang jusqu'à la cheville. J'ai beau secouer en rentrant la poussière de mes souliers, je me dis comme Macbeth : Ce sang ne s* effacera pas.

Adieu donc la tragédie; j'ai trop vu d'Atrées en sabots pour oser jamais en mettre sur la scène. C'est un rude drame que celui où le peuple joue le tyran. » Quand vint TEmpire, la tragédie se déplaça; elle ne remonta pas sur la scène, elle se répandit avec la guerre sur l'Europe entière. On raconte qu'un jour, l'Empereur, paraissant dans sa loge à l'Opéra, fut accueilli par des acclamations moins bruyantes qu'à l'ordinaire, et que, se tournant vers ses aides de camp, il leur dit : a Messieurs, il nous faudra bientôt entrer en campagne ». La curiosité publique était là; là était le vrai et grand théâtre, la vraie poésie, la terrible et glorieuse épopée où se jouait la fortune d'un peuple sous la main d'un joueur de génie. — Qu'étaient alors les héros de théâtre au prix de ces deux héros de là scène réelle, Napoléon et la France? Ce n'est pas à dire que ces événements fussent stériles pour l'imagination. 11 n'est pas douteux que le drame gigantesque de la Révolution et de l'Empire n'ait remué l'âme humaine, l'âme nationale, jusque dans ses profondeurs, et n'ait eu une grande part dans la magnifique explosion de l'esprit français qui racheta avec tant d'éclat, sous la Restauration, trente années de stérilité. Mais il en est de ces événements grandioses et pathétiques, qui sont les perturbations de l'histoire, comme des passions qui sont les perturbations de l'âme individuelle. Les passions fécondent l'esprit, mais à distance, après que la fièvre est tombée et que la perturbation est passée, quand il no reste que l'émotion du souvenir et que l'imagination en ressent le contre-coup sans être anéantie par la force de son amour ou de sa douleur. C'est une condition pour que le poète soit inspiré, qu'il ait aimé avec passion, qu'il ait souffert. Mais, pour qu'il puisse exprimer son amour avec des accents dignes de lui, il faut qu'il se souvienne de sa souffrance sans en être accablé. Il en est

de même de Tâme des nations. Les grandes émotions de l'histoire renouvellent toutes les hautes sources de l'inspiration; mais ce n'est que plus tard, à quelque distance des événements, que cet effet se fait sentir, quand la réalité de la rue ou du champ de bataille a remonté dans l'imagination des peuples qu'elle émeut encore, sans la distraire trop violemment. C'est ainsi que je m'explique que les luttes civiles de la Révolution et les guerres de l'Empire aient produit ce double effet, qui n'est contradictoire qu'en apparence : elles ont stérilisé pendant un quart de siècle l'inspiration française, elles l'ont renouvelée et fécondée avec éclat dans les générations qui sont venues immédiatement après et qui ont succédé aux acteurs et aux témoins de ces grandes scènes.

L'Église et l'Empire romain au quatrième siècle.

Il faut distinguer deux périodes dans les origines du christianisme : la première, qui est celle où la religion se fonde dans les âmes; la seconde» où elle s'établit dans la société. Pendant les trois premiers siècles, on assiste au grand spectacle de la prédication et de la propagation du dogme nouveau par la parole et par le martyre. Le christianisme conquiert les consciences; mais il demeure en dehors des institutions civiles et politiques. 11 ne prétend à aucun droit, à aucune influence, ni sur le maniement des affaires, ni sur la direction de ce vaste organisme qui constitue l'Empire. Il se maintient scrupuleusement dans la sphère des influences purement morales où le relèguent et la défiance jalouse du pouvoir et Je sentiment de sa propre faiblesse, joint au souci sévère et délicat de sa dignité, l'exaltation purement spirituelle des intelligtmces qu'il attire à lui, l'ardeur immatérielle des espérances qu'il répand parmi les intérêts et les passions du temps comme une semence d'éternité. 11 se préoccupe beaucoup plus de la réforme des mœurs que de la réforme des institutions. La transformation individuelle, la conversion des âmes, le salut, voilà le but unique et le prix de ses efforts. Son royaume n'est pas de ce monde.

A la fin du quatrième siècle, tout a changé. A travers

(le nombreuses et terribles péripéties, sous le coup de formidables secousses comme celles d'une immense machine qui, fatiguée de son propre poids, craque de toutes parts, le souverain politique, effrayé du grand souci qui pèse sur lui, a cherché dans Tautorilé spirituelle un appui contre sa propre ruine. Lentement, non sans peine, non sans de fréquents retours et de brusques démentis, l'union de l'Église et de l'État a été conclue. En 595, à la mort de Théodose, cette union est un fait accompli. « L'Église n'est pas dans l'Empire, a pu dire Ambroise; c'est l'empereur qui est dans l'Église o. L'Église n'est plus seulement la reine incontestée du monde moral; elle est la maîtresse de la société civile et politique. En vain, pendant trois siècles, César a tenté de la détruire, elle est restée invincible, croissant sous l'outrage, voyant ses enfants se multiplier dans la proportion des victimes. César, las de tuer sans profit, et reconnaissant Dieu à celte triomphante faiblesse, propose à TEglise un traité d'alliance, qu'elle accepte. Mais à l'aide de ce traité sincèrement conclu d'abord, frauduleusement interprété dans la suite, César prétend la dominer; elle résiste héroïquement, elle grandit toujours et, à la fin du siècle, qui commence à Constantin, après les tentatives insolentes et corruptrices de domination qui marquent d'un triste souvenir le nom de Constance, voici que la pénitence de Théodose devient le signe d'une ère nouvelle. Dès lors, il y a quelque chose au-dessus de César. César n'est plus que le second dans l'univers civilisé. Le souverain politique reconnaît une autorité dont il relève à certains égards, avec laquelle il devra compter désormais. L'axe du monde est déplacé.

C'est cette révolution que M. le prince do Broglie s'est proposé de retracer en trois vastes tableaux, trois grands récits qui se sont succédé régulièrement et dont le der-

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nier vient d'être tout récemment livré à la publicité : Constantin, Constance et Julien, Valentinien et Théodose, Comment cette transformation prodigieuse s*est-ellc accomplie? Par quelle succession d'événements se développent et se décomposent ces deux sociétés en présence, la société politique et civile d*une part, d'autre part la société religieuse? Par quelles causes humaines peut-on expliquer cette révolution qui transporte de Tune de ces sociétés à l'autre, par un courant parfois insensible, mais continu, d'autres fois plus vif et plus marqué, le mouvement, la vie, puis la réalité et même l'apparence et les insignes du pouvoir?

Cette révolution commencée par Constantin, continuée sans relâche à travers l'hostilité sourde de Constance et l'apostasie de Julien, accomplie sous Théodose, il fallait, pour bien la ftiire comprendre, pour en marquer exactement les origines diverses, les phases, les résultats, joindre à l'érudition de l'historien le coup d'œil du philosophe et surtout l'amour de son sujet porté jusqu'à la passion, inspirant le courage des études difficiles, des longues veilles, l'héroïsme du travail obstinément poursuivi à travers les obscurités d'un siècle lointain el dans la complexité infinie de deux sociétés, de deux mondes mêlés et confondus. Aucune de ces viriles et sérieuses qualités n'a manqué à l'historien de VÉgltse et de VEmpire au quatrième siècle. Grâce à lui, la seconde période des origines du christianisme est placée en pleine lumière ; une partie essentielle de l'histoire du monde est reconquise sur les vagues ténèbres où elle était encore plongée. Cet ouvrage est venu combler une regrettable lacune entre les travaux toujours renaissants de l'exégèse, appliquée à défendre contre la critique et à restituer dans leur pureté la vie et la doctrine du divin maître, et les essais historiques, déjà nombreux en Allemagne et en

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France, tels que ceux d'Ozanam sur le grand travail d'assimilation des Barbares aux idées chrétiennes et sur Torigine des nationalités modernes. Entre ces deux époques, la prédication du christianisme et la formation de peuples distincts dans le sein démesurément élargi de Tunité romaine, il y avait place pour une curieuse et profonde étude qui nous expliquât clairement le passage de Tunité romaine à l'unité chrétienne, de l'autorité du César unique à la souveraineté d'un seul Dieu, qui nous montrât la suprématie de l'Église préparant, par la conversion, par l'éducation des Barbares, non pas la restauration chimérique de l'empire temporel, mais l'établissement de l'empire spirituel dans la diversité des nationalités et des races, c'est-à-dire le monde tel qu'il a existé au moyen âge.

De ces deux sociétés en présence, la société politique et la société religieuse, qui remplissent le quatrième siècle des alternatives de leur suprématie et de leur subordination, des violences de leur conflit ou des bienfaits de leur alliance, chacune a laissé dans l'ouvrage de M. Albert de Broglie son empreinte profonde, ses types les plus expressifs, étudiés avec un soin jaloux, saisis et rendus avec un art singulièrement habile dans leurs diversités et leurs contrastes. Mais évidemment, si l'on met à part Constantin, les grandes figures ne sont pas sur le trône; elles sont dans l'Église; elles expriment l'esprit nouveau de la société chrétienne, elles en manifestent la supériorité, elles en font pressentir le triomphe prochain et définitif.

Dans les nouveaux récits qu'on nous donne aujourd'hui, c'est encore l'Église qui nous présente les types les plus accomplis. Certes, Théodose avait en lui, dans son caractère surtout, des parties de grandeur qui le rendaient (ligne de recueillir, dans le péril des choses publiques,

llionneur et le poids du pouvoir suprême. Mais qu'on le place en face d'Anibroise, et l'on sentira du premier coup d'œil de quel côté se trouve, avec la droiture inflexible du sens moral, Tautorité du génie. Que dire de Valens, si Ton met cette trisfe et vulgaire figure en regard de Basile, aussi grand qu'Athanase par d'autres qualités, et comme lui debout, mais non plus devant un fils de Constantin, debout devant une ombre dégradée, un fantôme de César? Rien qu'à poursuivre ces oppositions de caractères et ces contrastes d'intelligences, on comprendrait pourquoi, à un certain jour, l'Église est devenue le refuge des institutions et de la société défaillantes, la véritable et unique autorité dans l'Empire, qui ne se soutient plus, à travers les catastrophes, que par quelques hasards heureux et par la superstition du nom romain.

Sur ce fond terne et obscur d'une société qui se décompose, se détachent avec un relief singulièrement vigouFcux, les portraits de ces grands évoques.

L'auteur a mis à les peindre dans leur vivante réalité toute sa science et son effort le plus heureux. Par un effet d'optique littéraire qui marque bien où est la dernière grandeur de ces temps malheureux, où est en même temps la prédilection du peintre, on arrive à ne plus voir qu'eux seuls, Basile etAmbroise. Ils concentrent en eux tout l'intérêt du sujet ; véritables héros du livre, ils ne se laissent pas oublier, même quand le récit nous entraîne loin d'eux : présents, ils remplissent la scène; absents, ils laissent derrière eux un vide que rien ne comble, ni les intrigues de palais, ni les aventures de guerre. En dehors d'eux tout languit. Dès qu'ils se montrent, l'action se relève et quelque, chose de vraiment épique se mêle à ces monotones récits d'une décadence que la vigueur d'un Théodose peut bien suspendre quel-

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ques instants, mais que précipite la fatalité des choses, instrument aveugle du plan divin.

Que cette histoire serait triste si Athanase, Basile, Grégoire de Nazianze, Ambroise, Jérôme, Augustin ne venaient révéler au monde un ordre de grandeurs que i*empire romain, dans ses jours les plus triomphants, n'avait pas connues! L'épiscopat de Basile, ses luttes, son génie particulier, son éloquence, son union si touchante avec Grégoire de Nazianze, malgré la diversité des caractères, voilà à coup sûr la partie la plus intéressante de l'histoire de Tempire d'Orient pendant tout le temps qu'il gouverne l'Église de Césarée. Quand nous savons ce qui se passe dans ce grand esprit, que nous importent ensuite les obscures personnages qui entourent Valens à Constantinople ou à Antioche, les misérables intrigues qui assiègent et remplissent cette exisfence vulgaire d'un commis promu par un caprice de la foule et du sort au trône impérial? La vie n'est pas là. Elle est toute à Césarée. Là est la force, la puissance, l'autorité même politique.

M. Albert de Broglie excelle à mettre en lumière ce trait de la figure de saint Basile, qui était jusqu'ici resté dans l'ombre. D'excellentes études avaient montré chez le saint évéque les grâces et la vigueur de l'éloquence sacrée. On n'avait pas encore révélé, avec cette abondance et celte précision de détails, cette âme de commandement qui éclate dans le gouvernement d'une seule Église, toutes les facultés qui font Thomme d'État et qu'on ne rencontre plus dans les cours avilies de l'Empire, cet ensemble de grandes qualités qui, en s'appliquant au gouvernement des consciences, montrent assez avec quel bonheur elles s'appliqueraient à tout autre gouvernement, « un mélange de souplesse et de force, de hardiesse et de douceur, un art d'appuyer le droit par

rautorité et de le modérer par l'indulgence, un don de comprendre les faiblesses humaines en les dominant, qui font le vrai caractère et constituent le tempérament du politique. » Est-il seulement Tévéque du diocèse, cet homme d une si prodigieuse activité, de tant de prévoyance, de si grands talents qui se révèlent dans l'administration temporelle de la charité ? Quand , dans la détresse publique, il réussit à faire vivre une innombrable population . d'indigents et de malades qui succombaient sous la misère des temps, n'est-il pas le véritable édile de la cité, et près de lui, si le préfet de la province se montre, où ira le respect de la foule? où l'autorité politique ? C'est cette âme qui, par sa grandeur môme, crée le pouvoir partout où elle se montre. Les contemporains de Basile ne s'y trompent pas, et déjà 1*011 pressent de quel côté va passer le gouvernement du monde.

11 ne faudrait pas croire, cependant, que tous les •évoques de ce temps fussent aussi fortement trempés pour la lutte. A côté de l'évéque de Césarée, « prompt et précis dans ses résolutions, embrassant d'un coup d'oeil le but à poursuivre » et y marcfiant droit à travers les difficultés des circonstances et les rèsislances des hommes, nous apercevons son ami, le pieux et aimable Grégoire de Nazianze, « atteint de cette délicatesse un peu maladive qui est chez les esprits d'élite, la source de l'inspiration poétique; sensible à la moindre nuance d'approbation ou de blâme, surtout à la moindre blessure de l'amitié; plus finement averti des obstacles, mais aussi plus aisément découragé; mêlant à la poursuite des plus grands intérêts un soin peut-être excessif de sa dignité et toutes les inquiétudes d'un cœur souffrant ». C'est l'âme d'un mystique et d'un poète, non d'un athlète. On le vit bien quand la redoutable épreuve de l'épiscopat de

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Constanlinoplc lui fut imposée et qu*il fallut sortir de l'extase solitaire pour gouverner des hommes, c'est-àdire des intérêts et des passions. Je connais peu de pages aussi touchantes que celles qui nous retracent les douleurs de cette âme, si belle dans le calme et dans la retraite, exposée maintenant à toutes les violences de ces tempêtes humaines, plus cruelles mille fois que celles de rOcéan : son arrivée craintive à Constantinople, dans cette arène livrée depuis si longtemps aux disputes ariennes; ses premiers discours dans la chapelle d'Anastasie ; ses premiers triomphes, suivis bientôt de revers et d'angoisses ; sa tranquillité, comme celle d*un martyr, en face du poignard; ses défaillances, comme celles d'un enfant, en face des intrigues et des trahisons ; cette incroyable facilité à être dupe, qui se montre dans sa méprise à Tégard du moine Maxime, et qui fut le signe le plus certain qu'il n'était pas né pour les grands rôles du commandement; ses projets d'abdication et de fuite; son personnage effacé, malgré l'autorité du rang et du génie, dans le concile de Constantinople; ses plaintes et ses gémissements inutiles; sa démission et ses adieux pour lesquels il retrouva une dernière fois l'accent d'un évêque et l'enthousiasme de la foule; sa retraite enfin consacrée à la piété et à l'étude, où il se ressaisit tout entier en face de Dieu, après s'être si facilement troublé devant les hommes. — Tel s'offre à nous l'ami de Basile : admirable quand il médite ou quand il parle, quand il n'est pas question d'agir ; héroïque à sa manière, autant que Basile lui-même, quand il ne s'agit que de mourir; impuissant et débordé par les flots, quand il faut sauver la barque confiée à ses soins et gouverner dans la tempête.

Tous les deux, Basile et Grégoire, dans la diversité de leur âme et de leur intelligence, ont un trait commun

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par lequel ils sont bien les fils de Tanlique Grèce, amoureuse de la parole, enivrée de poésie et d'éloquence. Malgré toute leur sainteté, ils ont retenu quelque chose de la civilisation païenne ; en regardant bien au fond de leur génie, on distinguerait je ne sais quel reste persistant de rhéteur que le christianisme n'a pas entièrement détruit. Pour Grégoire, la preuve serait aisée, et son récent historien reconnaît lui-même que la parole est trop souvent chez lui un ornement ; que son imagination se complaît en elle-même; que l'orateur, entraîné à la poursuite de l'expression ou de la métaphore, semble ]»arfois oublier son but et laisse en chemin celui qui l'écoute. Chez Basile la parole est d'ordinaire une arme, au lieu d'êlre un ornement ; mais est-il vrai que l'orateur sacré ait immolé en lui ce rhéteur que tous les Pères de l'Église grecque portent dans un dernier repli de leur âme? Je ne le crois pas, et je n'en veux pour preuve que ces compliments à Libanius, cette correspondance où s'étalent, dans un langage qui n'a presque plus rien de l'évêque, les brillantes mollesses du style à la mode, les agréments usés de la rhétorique des écoles, cette admiration emphatique pour les déclamations du sophiste, toutes ces puérilités de l'éloquence de la décadence que ne relève pas l'accent viril du christianisme. — Socrate et le divin Platon, en réfutant les sophistes, leur em-^ pruntent plus d'une fois les grâces subtiles de leur insidieuse méthode ; ils ont pour les ressources d'esprit de leurs adversaires une admiration secrète qui perce par endroits et qui se révèle par une sorle d'imitation naïve. Basile et Grégoire, eux aussi mêlent à la gravité de leurs méditations et de leur parole le parfum affadi d'une rhétorique dont ils ont respiré dans leurs jeunes années la dangereuse ivresse.

Bien de semblable chez Ambroise. Ici tout est tourné à

l'action, à l'aclion par excellence, le salut des âmes et <îelui des peuples. Ici tout nous révèle l'austère esprit de l'Église d'Occident, que rien ne détourne de son but, ni l'art, ni les souvenirs classiques, ni la tentation éristique, l'éternelle sophistique des Églises d'Orient, épuisant dans la controverse plus de forces qu'il n'en faudrait pour conquérir au Christ les Barbares. Ambroise est né pour accomplir la révolution qui s'annonce et qui précipite dans le sein de l'Église l'Empire vieilli et la société qui s'abandonne. Basile n'exerce les facultés du magistrat, du politique, que dans le gouvernement de son diocèse. Kn dehors du territoire sacré, il s'abstient. Ambroise, en fac^u péril suprême sous lequel la chose publique succombe, ose prendre la responsabilité de tous les grands rôles qui viennent d'eux-mêmes s'offrir, s'imposer à lui.

« Tranquille dans sa basilique, c'est là que vient le chercher, sans qu'il la repousse, mais sans qu'il l'appelle, la faveur suppliante de trois souverains.... A travers les vicissitudes du pouvoir suprême, il garde avec ses dépositaires passagers la même attitude de supériorité, tantôt protectrice, tantôt menaçante. Justin, le jeune Yalenlinien, Maxime, Eugène, Théodose lui-même en font successivement l'épreuve. La dignité impériale comj)araît devant lui tour à tour comme une pupille orpheline ou veuve dont il gère la tutelle, comme une pénitente qu'il reçoit en grâce, comme une criminelle qu'il éloigne de sa communion.... Dans ces occasions qu'il ne recherche pas, mais qui naissent d'elles-mêmes, de donner son avis sur la chose publique, pour conseiller, absoudre ou condamner, nul embarras dans son langage, nul élonnement dans son esprit. Il a sur les matières d'État des idées toutes préparées et un corps de doctrine dont il déduit toutes les conséquences.... »

On ne doit pas s'étonner, d'après cela, que saint Am-

hroisc, dans sa basilique de Milan, tienne en échec Théodose lui-même, et que le jour où l'âme impériale dans laquelle fermentent encore des instincts mal étouffés de barbare, laisse échapper, avec un cri de colère. Tordre qui noiera dans le sang la sédition de Thessalonique, ce jour-là, l'évoque, défenseur de la justice chrétienne, ose séparer l'empereur des fidèles et lui dicter, dans une scène mémorable, la formule de sa pénitence. M. de Broglie a retracé cette pénitence de Théodose dans une page d'une beauté et d'une grandeur qui laissent dans l'àme du lecteur la plus forte impression. Ce jour-là où le premier justicier de Vempire s'humilia sous la main de l'évoque, uniquement armée du pouvoir de lier et de délier les fautes, le pouvoir suprême passa dans TÉglise. Elle devait le retenir, à travers des luttes terribles, et non sans de regrettables abus, pendant plus de neuf siècles. Ambroise, qui pensait couvrir la Rome impériale de la protection de l'Église, n'imaginant pas qu'il y eût un autre moyen de sauver le monde que de sauver l'empire, se trompait dans ses espérances. C'est à un autre titre que Rome devait régner : elle devait régner par l'unité de doctrine, non par l'unité de pouvoir, et ce fut par lui, fils presque superstitieux de l'empire, que le moyen âge commença.

Dans un dernier chapitre d'un dessin large et sévère, où tout le quatrième siècle, dans ses conflits et ses vicissitudes d'événements et d'idées, est résumé avec une vigueur rare de compréhension historique, on nous montre que cette révolution était inévitable et que le contraste même des caractères qui exprime cette révolution, n'était que le signe extérieur du changenient qui s'opérait dans les institutions. Les principaux traits de ce tableau, où chaque détail est déjà une synthèse, peuvent à peine s'indiquer ici : c'est le déplacement insensible d'in-

fluonce s'opéranl par l'agrandissement du rôle de la papauté qui se substitue à l'empire dans l'enceinte sacrée de Rome ; par la supériorité chaque jour plus marquée de l'évêque sur le magistrat dans les provinces; par les progrès insensibles du sacerdoce chrétien aux dépens de tontes les dignités locales qui l'environnent, recueillant dans son sein tout ce qui reste de vie municipale; par ce rôle universel de tuteur que prend le pouvoir religieux en face de tous les disgraciés et de tous les malheureux, investi par la force des choses d'une autorité que l'incapacité et l'impuissance de l'État ont fait tomber en déshérence ; par l'établissement de ce vaste patronage de l'Église, sous lequel viennent se ranger successivement, dans la panique universelle, dans la ruine des institutions oi des lois qui s'écroulenl, les paysans, les soldats, les bourgeois, les magistrats, l'empereur lui-môme, et qui se justifie en sauvant du grand naufrage les lois, les lettres, les arts, en réformant les mœurs, en transformant la famille, en préparant par Tégalilé devant l'Évangile Tafiranchissement des esclaves, en fondant une société, une civilisation nouvelle.

Est-ce à dire que le régime qui commence à Ambroise et qu'on peut définir par la tutelle universelle de l'Église sur les souverains et les peuples, soit du goût de l'auteur pour l'avenir comme pour le passé? Nullement. Il a pu constater historiquement les bienfaits de cette magistrature de l'Église, prise par elle au moment où tout périssait et du droit du péril public. Il a pu admirer les grands services rendus à ce prix : la civilisation sauvée, le monde transformé. Mais il pense avec raison que cette ère de la suprématie politique de l'Église est finie, irrévocablement finie, et qu'il n'y a que des rêveurs dangereux qui puissent en souhaiter le retour. « Non, dit-il, on ne verra plus l'Église chargée d'administrer, de juger.

presque de nourrir les peuples. N'y eûl-il point d'autre raison, celle-ci suffirait : c'est que les nations, nées chrétiennes, n'éprouvent plus le besoin qu'on les délivre ainsi d'elles-mêmes.... Un état social a pris naissance, mêlé de grandeurs et de dangers, plus sain que celui de Rome antique, plus viril que celui de l'Europe féodale : où les hommes, loin de s'abandonner comme des esclaves à des maîtres ou de se laisser guider comme des troupeaux par des pasteurs, veulent être consultés sur leurs intérêts et éclairés sur leurs croyances. »

Même dans cette situation nouvelle, qui est celle dans laquelle les sociétés essayent de s'établirdepuis le seizième siècle, l'Église aura encore sa grande part, son influence légitime, son aulorité divine ; mais elle se renfermera de plus en plus danslemonde de la conscience. C'est un monde assez vaste pour suffire à son ambition. L'Église et l'État tendent de plus en plus à une distinction de rôle et d'attributions qui ne sera pas une séparation, mais qui assurera, avec leur indépendance réciproque, leur dignité. Chacun de ces grands pouvoirs devra se mouvoir dans son orbite, et bien que ces orbites soient concentriques et aient pour centre unique la civilisation morale du monde, il est bon, il est nécessaire que ces orbites soient distincts, et qu'il n'y ait jamais de ces occasions de heurt et de conflit, jamais plus de ces chocs dont le monde est ébranlé dans ses profondeurs. — Ainsi l'Église aura parcoum ces trois phases : celle de sa fondation, jusqu'à Constantin, où elle est esclave, mais libre par la foi dans son esclavage politique et dans son long martyre; celle de sa suprématie universelle, qui commence à Ambroîse et qui remplit le moyen âge; celle de sa souveraineté restreinte au monde des consciences, qui est la vraie condition de son indépendance et l'un des signes les plus irrécusables des temps modernes.

ÉIop:es littéraires.

Dans la série de nos éludes sur les critiques et les historiens littéraires, le nom de M. Mignet mérite une place d'honneur. Chaque séance annuelle de TAcadémic des sciences morales et politiques est, pour l'éloquent secrétaire perpétuel, l'occasion de prononcer ces éloges historiques « destinés à honorer des vies généreuses et de grands travaux, à célébrer de savants amis du bien, d'utiles serviteurs de l'esprit humain. Ceux auxquels ils sont consacrés appartiennent à l'histoire par ce qu'ils ont fait, à la science par ce qu'ils ont écrit. Tous, ils ont cultivé avec grandeur ou appliqué avec art les belles sciences qui ont pour objet, non la matière, mais l'intelligence, non la nature, mais l'humanité. »

Ce recueil de notices, qui compte déjà trois volumes (dont le dernier vient de paraître), devient l'histoire même de cette Académie, la plus intéressante, à coup sûr, qu'on puisse écrire : celle des personnages considérables qui l'ont successivement illustrée, en même temps qu'ils ont servi leur pays. Elle représente aussi une part considérable des lettres sérieuses et de la philosophie morale depuis un demi-siècle, la plupart des grands noms contemporains, dans les travaux élevés de l'esprit, appartenant à l'Académie dont M. Mignet est l'orateur privilégié.

174 VARIÉTÉS LinÉRAlRES.

Entendre une lecture de M. Mignet est devenu, on le sait, une fôte pour celte partie du public parisien qui estime à leur prix les plus nobles et les plus délicats plaisirs de rintelligencc. Ces jours-là, les séances de l'Académie des sciences morales et politiques jouissent de la même faveur et provoquent le même empressement qu'une réception à l'Académie française. — M. Mignet commence. Les auditeurs lettrés (je suppose qu'il n'y a que de ceux-là à ces belles séances) éprouvent cette charmante inquiétude qu'on ne manque jamais de ressentir quand on assiste aux épreuves délicates de la parole publique. On a beau être rassuré par le talent de l'orateur et par le souvenir de ses succès continus, il y a toujours une émotion dans les âmes bienveillantes, en présence d'un homme distingué qui vient .exposer son talent à tous les hasards de l'appréciation mobile de la foule, surtout si c'est une foule d'élite. Quant à moi, je n'ai jamais vu paraître un prédicateur illustre dans sa chaire, ou se lever un orateur dans nos assemblées, sans éprouver un serrement de cœur, une anxiété. Tant c'est une chose grave que l'acte d'un homme qui vient mettre son intelligence, son âme en contact par la parole avec des intelligences et des âmes qu'il ne connaît pas ! Mais aussi la belle et l'enivrante victoire que celle que Ton obtient sur des esprits charmés, entraînés, dominés, que Ton pénètre de sa passion ou de son idée I

11 y a de si rapides et de si sûres ententes entre le public de l'Académie et son orateur des grands jours, que l'anxiété ne dure pas ; elle ne laisse à l'auditeur que ce qu'il faul d'émotion pour donner plus de prix à son plaisir. On se demande comment M. Mignet va pouvoir rajeunir un sujet 1res connu des uns, très étranger aux habitudes d'esprit et aux goûts des autres. C'est là l'art victorieux de l'aimable orateur. Il résume avec tant de

justesse les parties essentielles de chaque sujet qu'il traite, il y ajoute même de temps en temps des vues si ingénieuses, que l'auditeur jouit de ses propres impressions rafraîchies, de ses idées renouvelées sur tel fait historique ou tel personnage qu'il croyait bien connaître. Quant à cette portion de l'auditoire, étrangère par son éducation et par son genre de vie à ces doctrines politiques ou morales que l'on discute, le débat est si judicieux, si clair, les peintures d'histoire si vivantes dans leur rapide f>récision, les anecdotes si bien choisies pour faire valoir un caractère ou une idée, la lumière distribuée si habilement sur toutes les parties du tableau, que les abstractions mêmes s'animent et se colorent, que les obscurités se dissipent, et que tout le monde croit voir, dans le cadre restreint de la Notice, paraître la réalité même, l'homme et son époque.

Le genre de ces Éloges historiques a cependant ses inconvénients et ses périls, qu'il ne faut pas dissimuler, mais qui ne deviennent sensibles, si l'art de l'orateur n'en a pu entièrement triompher, qu'à une seconde lecture plus calme, plus réfléchie, que l'on fait soi-même, en se dérobant à la séduction du débit, à tous les prestiges qui sont précisément ceux de l'action et de la vie. Ni d'Alembert, malgré la sollicitude qu'il apportait à ce genre de travaux, ni Fontenelle, avec tous les artifices de la plus savante finesse, ni M. Mignet, avec toutes les ressources d'un art exquis, n'ont pu toujours se soustraire aux inconvénients de ce genre.

Les voici tels qu'ils m'apparaissent à la réflexion, dans les Éloges historiques que je viens de relire.

Le premier, le plus grave peut-être, est l'uniformité du cadre. Dans les limites si restreintes et si précises d'une Notice, dont la lecture ne doit pas dépasser une heure, et dans laquelle il faut résumer une époque, une vie, un ta-

170 VARIÉTÉS LinÉRAIRES.

lent, il est trop clair que l'orateur ne peut pas varier beaucoup l'ordre ni la proportion des différentes parties de son élude. La nature même de ce travail a des nécessités qui s'imposent à lui. Au début, quelques belles généralités sur la science où excelle le personnage qu'on doit louer, puis un tableau sommaire, à grands traits, des événements et des idées de son temps auxquels il a été mêlé; l'appréciation rapide el concluante du rôle plus ou moins ut^e, plus ou moins éclatant, qu'il a rempli sur cette scène ouverte devant nous; enfin, l'homme luimême, présenté au lecteur dans un portrait vif et saisissant qui termine la Notice en nous laissant dans les yeux le souvenir d'une vivante figure; telle est la disposition perpétuelle, inévitable de ces Notices, où il faut tout dire en si peu de temps, expliquer l'homme par l'époque, tout en faisant sentir sa valeur propre et son originalité. Un autre inconvénient, qui semble lié à la condition même du genre (V Éloge) y c'est la nécessité de louer. Ces existences si variées, inégalement brillantes ou utiles, mêlées à des événements si extraordinaires, dans un pays comme le nôtre, sur le terrain mouvant de notre histoire, à travers tant de révolutions, de chutes éclatantes et de résurrections, de contrastes inouïs de fortunes, toutes ces vies, si généreuses qu'elles soient par certains côtés, tous ces caractères, si bien trempés qu'ils puissent être, ont été exposés à des responsabilités terribles, à des hasards effrayants, à toutes sortes de tentations qui ont pu s'offrir à eux sous le nom spécieux du patriotisme. Le devoir, comme il est d'une interprétation malaisée, dans ces jours ténébreux et agités I Et comme il avait raison, ce philosophe qui disait que, dans les temps de révolution, connaître son devoir est plus difficile que le pratiquer dès qu'il est clairement connu! Combien se sont trompés, à nos yeux, parmi ces hommes honorables

dont on ressuscite devant nous la vie si éprouvée ! Combien de leurs résolutions peuvent nous sembler regrettables, à nous qui jugeons, à travers le temps et l'histoire, ces décisions prises sous le coup de l'événement! — Il faut louer pourtant ; du moins^ il ne faut pas blâmer. La confraternité académique, les conditions du genre, les amitiés survivantes, Tlionneur des familles, tout en fait à l'orateur plus qu'une convenance : une loi.

Le parti-pris de rél(»ge systématique, l'économie nécessairement uniforme de ces biographies oratoires, voilà deux conditions dont le talent, même le plus souple et le plus varié, ne peut complètement s'affranchir. Mais ce qu'un art délicat pourra faire, tout en acceptant la dure loi des conditions du genre, c'est d'en tirer le meilleur parti possible et de les tourner au profit de son auditoire, et même, à certains égards, à l'avantage de l'orateur lui-même. C'est à quoi ne manque pas M. Mignet^ dans quelques-unes de ses Notices, avec ce bonheur du véritable artiste qui sait transformer les difficultés mêmes en occasions nouvelles de succès.

Ainsi fait-il, particulièrement, toutes les fois qu'il s'agit de raconter quelque trait de ses chers acadéiçiciens, qui n'est pas tout à fait selon son cœur. Il les loue, sans doute, mais de quelle spirituelle façon! Quelle piquante manière de faire deviner sa pensée à travers la forme laudative dont il l'enveloppe I II ne retire rien de la louange qu'il doit, et s'arrange bien de façon à ne pas diminuer son personnage. Mais enfin, il ne tient qu'à nous de comprendre, si nous voulons ; et sans déclamation, sans tirade, j'allais dire sans épigrammes (je me suis arrêté), il insinue délicatement son propre jugement, presque toujours d'accord avec les bienséances morales, ou plus simplement avec celles du goût, et rétablit d'un mot, d'un geste, d'un sourire, la vérité légèrement troublée. C'est là un

178 VARIÉTÉS LITTÉBAIRES.

des côtés les plus charmants de ce genre littéraire, plus souple qu'on ne veut bien le croire, et qui, manié par un maître, tempère à propos, par quelques restrictions jetées en passant, la perpétuité de la louange. Parmi de nombreux exemples qui s'offrent à moi, j'en citerai un seul.

U s'agit d'un des membres les plus célèbres de l'Académie, qui, dans son existence agitée, vit tomber deux fois l'Empire et deux fois restaurer la monarchie des Bourbons, sans applaudir à aucune chute, mais non sans adhérer à toutes les élévations. Quelle aimable raillerie dans cette page : « Son caractère l'éloignait de Tinfidélité autant que de la désobéissance, et son esprit lui fit adopter dès ce moment pour système ce que tant d'autres ont pratiqué alors et depuis par intérêt : le service invariable du pays dans la mobile succession de ses gouvernements. Même, en certains cas, on peut dire qu'il poussa bien loin son système. Selon lui, exercer des fonctions sous tous les pouvoirs, c'était consentir à être utile dans tous les temps. Aider au salutaire maintien de l'ordre social, seconder la marche habile de l'administration, quelle que fût la forme politique de l'État, n'était pas seulement, d'après sa théorie, le droit, mais le devoir d'un bon citoyen; il en faisait une obligation fort commode à suivre et à laquelle il ne manqua jamais. 11 resta toujours fidèlement à son poste, et môme il se laissa placer dans des postes meilleurs où ses talents rares lui permettaient de rendre des services plus grands. »

Si l'ironie accadémique devient un genre littéraire, celte page mérite d'en rester le modèle.

Une des graves difficultés de l'éloge historique, nous l'avons dit encore, c'est que l'orateur est obligé de se mouvoir dans les limites très restreintes. Cette nécessité

MIGNET. ITU

(le tout abréger, qui chez les esprits communs produit la sécheresse ou Tobscurité, se tourne chez les esprits distingués en précision et en clarté.

Dans ce temps de rhétorique verbeuse et de délayage pittoresque, où le bavardage est élevé à la hauteur d'un procédé littéraire, où Ton voit chacun noyer avec tant de zèle sa petite idée dans un océan de mots, quel heureux contraste que cette sobriété pleine de force, qui condense beaucoup de choses en peu de pages, et que cet art qui, au lieu de s'exciter par la déplorable émulation du développement, s'observe et se retient ! S'il n'y a pas de plus grand supplice littéraire que celui qu'inflige à un homme de goiit la stérile prolixité des incidents inutiles, des parenthèses, des épisodes quel charme de sentir cette fécondité intérieure de la pensée qui se gouverne, au lieu de s'abandonner à des fantaisies d'enfant ou de vieillard, et qui s'applique à donner au style toute la substance qu'il peut porter !

De là l'exercice constant, perfectionné du coup d'œil, qui, entre mille particularités d'une figure historique, discerne sans hésitations et saisit le trait saillant, décisif, celui qui donne à la figure son accent, sa valeur, tout son relief, et qui la grave pour toujours dans le souvenir. La pénétration de M. Mignet ne se trompe pas et ne tâtonne jamais. Elle va droit à ce signe de race, de force ou de talent. Elle ne s'épuise pas comme la sagacité de quelques peintres, nos contemporains, à ressaisir l'accidentel, le bizarre, parfois le monstrueux, dans les physionomies des illustres modèles qu'il font poser devant eux et que leur indiscrète curiosité déshonore en nous fatiguant. Dans la figure de Cicéron, un maître doit avoir le courage de négliger la verrue qui déparait le nez du grand orateur ; il s'en consolera s'il nous laisse, dans une page pleine de mouvement et de vie, l'image vive de cette attitude vie-

180 VAHIÉTÉS LITTÉRAIRES.

torieuse à la tribune, dans laquelle la postérité aimera éternellement à le contempler.

L'uniformité de plan des Notices, où la disposition des idées est comme imposée k l'orateur, est une dernière difficulté à vaincre. M. Mignet n'en a pas toujours triomphé. Mais si Tordre et Tarrangement des parties laissent trop peu à l'arbitraire ou plutôt au goût personnel de l'écrivain et semblent se répéter symétriquement, voyez dans ce cadre, tracé d'avance, quelle variété, que de couleurs adaptées à la diversité des sujets, que de perspectives ouvertes sur Thistoire ! Dans un seul volume, quelles peintures variées d'hommes, de talents, de temps et de pays! Jouffroy et l'ardeur mélancolique de la pensée qui le dévore ; le baron de Gérando, ce simple soldat de l'an VII, qui fait couronner à l'Institut un mémoire sur les signes; La Romiguière, le philosophe pur et modeste, l'auleur d'un seul livre, mais d'un livre exquis; Lakanal, l'intrépide défenseur des lettres et des sciences aux plus mauvais jours de la Révolution, l'ancien commissaire de la Convention, devenu planteur aux Etats-Unis ; la belle imagination de Schelling racontant avec une sorte d'ivresse le poème du monde divinisé, jusqu'au jour où, ayant reconnu Dieu au-dessus du monde, il ramène sa prodigieuse philosophie à une sorte de mysticisme; le comte Portalis et, avec ce grand jurisconsulte, presque tout l'Empire, les deux Restaurations, le gouvernement de Juillet; Hallam, l'écrivain grave, ses talents solides» ses pures vertus, image d'une partie de la société anglaise ; le brillant Macaulay enfin, orateur, historien essayistf et dans presque tous les genres, le premier; âme et talent de haute race, imagination éclatante soutenue par la science la plus solide, équilibrée par la plus fenne raison, un Michelet raisonnable, sans maladie nerveuse.

MIGNET. 18i

Tel est le vaste ensemble des sujets auxquels s applique, dans ce dernier volume, Tart de M. Mignet, qui semble égaler la diversité des sujets par celle de ses talents : philosophe avec Jouffroy et Schelling, jurisconsulte avec Portalis, historien avec Hallam, orateur, homme d'État, historien encore avec Macaulay; les jugeant tous successivement avec cette droiture et cette fermeté qui révèle leur égal. '

Quelque chose marque dans la variété des applications de cet art si habile en ses métamorphoses, l'unité de l'esprit qui le dirige : c'est l'inspiration constante, en philosophie et en politique, de la pensée spiritualiste et du sentiment libéral. Cette unité fait celle du livre et le rattache à la plus pure tradition académique qu'il exprime et qu'il honore. Tous ceux qui pensent, en France, doivent applaudira cette définition des académies : a ces petites et glorieuses républiques, fondées pour le service ou l'ornement de l'esprit humain, en l'honneur ou à l'avantage de la civilisation ; dans .leur sein des hommes supérieurs, en s'élisant les uns les autres et en vivant sous la même loi, ont donné le premier exemple de la liberté pendant la monarchie et de l'égalité au milieu des distinctions héréditaires. )) A la bonne heure. Voilà l'idéal. Qu'il s'accomplisse et tous nous applaudirons. Mais souhaitons que ces petites républiques ne s'isolent pas trop du mouvement général des idées et des mœurs ; qu'elles ne se tiennent pas rigoureusement fermées aux talents indépendants, même s'ils n'ont pas d'intelligences dans la place; qu'elles se renouvellent en dehors de ces parentés de doctrine et de parti qui épuisent les races intellectuelles par des alliances trop prolongées de famille ; surtout qu'elles n'adoptent pas pour leur libéralisme de formules trop particulières, et qu'elles comprennent bien que les termes du problème sont aujourd'hui changés ; qu'il faut toujours être libéral.

|S^2 VARIÉTÉS LinÉRAIRES.

mais qu'il s*agit de l'être au sein d'un ordre de choses tout nouveau (qui rend plus difficile à la fois et plus noressaire que jamais Tusagc d'un vrai et large libéralisme), Il démocratie.

Réformateurs et piiblicistes de l'Europe.

Depuis bientôt dix ans, la chaire de droit naturel au collège de France est entourée d*un succès croissant que j'appellerais presque de la popularité, si ce mot n'impliquait d'ordinaire, en matière d'enseignement, certaines concessions auxquelles la science sérieuse ne consent pas.

Cette fois du moins, le succès ne s*est pas trompé. Il est la consécration d'une vie dévouée aux labeurs les plus élevés de la pensée et d'une conviction intégre, soutenue sans fléchir, à travers les vicissitudes des temps et les disgrâces passagères du spiritualisme.

C'est vers 1855 que M. Franck fut appelé à cet enseignement depuis plusieurs années éclipsé, oublié même, et qu'il sut ranimer, autour de cette chaire entièrement renouvelée, l'attention et la faveur publiques. Comme il arrive naturellement pour les esprits dévoués à leurs fonctions, et surtout à ces fonctions si délicates et si graves de l'enseignement public, qui ne souffrent pas de partage dans l'homme et qui le réclament tout entier, la matière de ses cours est devenue celle de ses livres, l'objet presque unique de ses méditations. C'est de cet effort continu de la pensée, dirigée dans le même sens, (jue doit sortir un jour cette Histoire du Droit naturel dont Bï, Franck nous donne, de temps en temps, quelque

beau fragment, comme le Droit chez les anciennes nations de rOrienty et son dernier ouvrage, les Réformateurs et Publicistes de VEurope (Moyen âge et Renaissance).

Lliistoire du droit naturel est la part que H. Franck semble s*ôtre réservée dans le vaste domaine de la philosophie. G*est sa province propre, sa conquête. Nul n'était mieux préparé que lui à traiter ce grand sujet, soit par la culture générale de son esprit, soit par les qualités et les aptitudes personnelles qui lui composent, parmi les auteurs contemporains, une physionomie particulière et distincte. Pour cela, que fallait-il d*abord? L'esprit philosophique lui-même, sa pénétrante méthode d'analyse et de synthèse, l'habitude de Tobservalion intérieure et de rinduction psychologique, retrouvant sous la variété infinie des apparences les traits identiques et permanents de rhumanité morale, constante à elle-même et à ses lois. Or, tous ces heureux résultats d'une forte culture philosophique, M. Franck les avait depuis longtemps amassés, disposés, appliques même à divers travaux justement estimés.

Une de ces œuvres ne se proposait rien moins que d'initier les lecteurs français aux mystères les plus savants de la Kabbale et d'analyser, à cette occasion, Tesprit des théosophies orientales. L'auteur y témoignait d'une érudition abondante et précise, d'une sagacité pénétrante, qui se démêlait dans les origines les plus ténébreuses et les plus compliquées d'un système. Déjà une sorte d'instinct ou de pressentiment l'amenait ainsi, dès sa première œuvre, vers cet Orient, vers cette patrie des enchantements et des mystères que sa pensée devait, plus tard, visiter de nouveau pour faire jaillir de ce vieux sol fabuleux les sources historiques de la civilisation et du droit.

Après cette première excursion en Orient, M. Franck

avait mis plusieurs années de sa vie dans une vaste entreprise qu'il dirigea, qu'il soutint, qu'il mena à terme à travers mille obstacles suscités par les événements peu propices ou par les hommes, plus difficiles à vaincre que les événements : je veux parler de ce Dictminaire des sciences philosophiques, un répertoire complet de philosophie et d'histoire de la philosophie, une encyclopédie spiritualiste. Il fut l'âme de cette utile entreprise ; il en fut le régulateur et le guide. En m<?me temps qu'il donnait l'impulsion à tous les écrivains associés à son œuvre, et qu'il tentait de faire prévaloir une certaine unité dans la' diversité des écrivains, bien souvent opposés sur les détails et livrés aux mille conflits des opinions humaines, lui-même donnait, dans d'excellentes monographies, l'exemple et le modèle de ce que peut être ce genre de travail, plus difficile qu'on ne pense, puisqu'il exige à la fois du talent dans l'auteur et llabnégation du talent dans l'œuvre collective.

Mais tout cela n'était que la préparation laborieuse d'une vocation philosophique qui se dessinait de plus en plus, et qui sollicitait du côté des applications sociales cette intelligence active, nourrie de fortes études, accrue par une continuelle méditation des problèmes moraux. Déjà la révolution de 1848, en remuant à de grandes profondeui's la question sociale, avait éveillé dans M. Franck toute la sollicitude d'un témoin qui va devenir un juge ; certaines des utopies qui se produisirent dans la confusion de ces temps agités, avaient trouvé en lui un critique sévère. Je me rappelle quelques leçons qu'il fit alors dans la vieille enceinte classique de la Sorbonne et qu'il dirigea, non sans courage, contre les dangereuses chimères dont s'enivrait la foule. L'orateur universitaire faisait de meilleure politique que beaucoup d'orateurs du dehors. En quelques discussions solides, pressantes.

ISG VARIÉTÉS LITTÉRAIRES.

londuiles avec la plus grande simplicité d'allures et de ton, M. Franck réfuta les thèses principales du socialisme, en démontra Tinanité. Le succès de sa dialectique fut un dos premiers symptômes du retour de la raison publique qui, d*abord effrayée sans mesure ou tentée par Futopie, éperdue ou surprise, revenait enfin à elle, h ses instincts qui sont ceux de la véritable civilisation, à ses convictions naturelles qui sont d accord avec les principes élémentaires du droit, à la juste appréciation des périls ((u'elle avait courus et qui n'étaient quelque chose que par la terreur ou la fascination subie.

Je pense que ce fut vers cette époque que M. Franck conçut cette idée de retrouver dans les profondeurs de la conscience humaine et de Thistoire les origines du droit naturel. Deux traits de sa nature intellectuelle semblaient le prédestiner à cette tâche : son goût vif pour la liberté, qui est l'essence même du droit, et le sentiment de curiosité sympathique qu'il avait toujours eue pour riiistoire de l'humanité morale, pour ses destinées, pour ses luttes et ses laborieuses conquêtes, pour ses progrès dans la justice, qui sont précisément l'élaboration graduelle du droit dans le monde.

C'est avec le sentiment délicat et viril du principe et des conditions du droit qu'il aborda cette étude, à laquelle désormais il allait vouer sa vie. A vrai dire, « la liberté, selon l'idée que nous en donne notre conscience, selon l'enseignement qui ressort de l'histoire des institutions sociales et du spectacle des révolutions politiques, la liberté n'est pas une partie Su droit, c'est le droit tout entier, c'est le principe et l'essence du droit. L'autorité elle-même n'a pas d'autre but ni d'autre raison d'être que d'assurer le maintien de la liberté ou de défendre la liberté générale contre les agressions, soit du dedans» soit du dehors ; celle de la société entière contre les

membres et les parties isolées de la société, ou contre les ennemis extérieurs* ». Si la liberté est le principe même du droit, la conclusion toute naturelle doit être <|ue les idées qui sont les conditions les plus nécessaires <lu droit, les idées de justice, d'humanité, d'obligation réciproque, de dignité morale, sont d'autant plus distinctes et plus inébranlables dans notre esprit, que nous avons une conscience plus parfaite de notre liberté, ou que nous apercevons plus clairement en nous les attributs de la personne humaine, les caractères d'un être libre et responsable *. Si l'homme se sent le maître de ses actions sous la loi du devoir, dès lors il est évident qu'il n'appartient à aucun autre être semblable à lui, mais (|u'il ne relève que de cette loi suprême, la même pour lous les êtres intelligents. Le devoir, en l'obligeant, l'affranchit de toutes les servitudes humaines, t Si l'homme, au contraire, renie sa liberté, s'il renonce à s'appartenir, il descend alors au rang d'une chose, d'un instrument, d'un moyen ; il est la propriété de quiconque peut se servir de lui, et est plus puissant que lui, soit par la ruse, soit par la force*. »

Cotte évidence rationnelle est en même temps une loi (le l'histoire. « L'histoire montre que les progrès de la justice dans ce monde où les conquêtes du droit sur la force se développent dans la même mesure que l'idée de la liberté, soit de la liberté divine, soit de la liberté humaine, soit de toutes deux à la fois; que là où la liberté est complètement niée ou méconnue, comme dans les vieilles croyances brahmaniques, ou dans le culte encore plus ancien des forces aveugles de la nature, l'homme n'est qu'une chose. Dieu n'est qu'un mot, et il n'y a pas

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