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Mémoire» d'Oulre-Tombe, t. III, p

H(i VARIÉTÉS LITTÉRAIRES.

hardi, le critique acerbe, résolu et attristé, qui est dans son droit quand il juge, au Journal politique national^ les mesures et les décrets de rAssemblée nationale, les fautes du gouvernement, les épreuves de la France, les partis qui en sont tour à tour les auteui*s responsables et les victimes. Il faut distinguer le journaliste intrépide du pamphlétaire qui, de nouveau en proie aux tentations les phis malsaines de la haine, recommence une œuvre violente et inique dans le Petit Almanach des grands hommes delà révolution, dans la Galerie des états généraux et des dames françaises, enfin dans les Actes des Apôtres, ne craignant pas de déshonorer par le scandale la cause qu*il croit défendre. Désavoué, il quitte enfin Paris, las de la lutte. L*émigration semble lui rendre le sang-froid qu'il a perdu sur le terrain brûlant où il a combattu sans choisir ses armes ni ses adversaires.

Après quelques pamphlets nouveaux et sans écho, il redevient le simple spectateur des événements; il reprend, autant que cela est possible, à Biiixelles, à Londres et à Hambourg sa vie de salon ; il retrouve ses succès de conversation, mais dans un milieu bien troublé, bien changeant, singulièrement mêlé d'éléments étrangers. Enfin, à Hambourg, à l'instigation du libraire Fauche, il entreprend ce qui devait être l'œuvre de sa vie, le Nouveau Dictionnaire de la langue française; il publie la première partie du Discours préliminaire, qui, sans répondre précisément au dessein de l'entreprise, contient un assez grand nombre de belles pages pour consacrer et garder un nom. Il va sans dire que le projet du Dictionnaire ne fut jamais réalisé. Par la nature même de son esprit, par la fatalité des pentes secrètes qui le conduisaient aux objets les plus divers, par une sorte de volupté qu'il goûtait à échapper à la règle et à faire autre chose que ce qu'il devait faire, enfin, puisqu'il faut bien dire le nom,

par une sorte d'irrésistible paresse que les longs efforts et les vastes pensées décourageaient, Rivarol était incapable de mener à son terme une œuvre de ce genre ; il était de ces bommes supérieurs auxquels manque je ne sais quel ressort, qui épuisent toute leur activité en projets et se bornent à des programmes.

En face des traités qu'il signait imprudemment, ou mieux par nécessité, il était repris de ces nonchalances terribles qui paralysèrent une partie de sa vie, adorant le lit, y passant quelquefois des journées entières au milieu d'un cercle d'auditeurs, ayant en horreur la plume, « cette triste accoucheuse des esprits, avec son long bec effilé et criard », ou bien ne quittant ses oreillers que pour aller semer de par le monde ses épigrammes, ne se mettant au travail qu'à la dernière extrémité, sous la contrainte de Fauche, son libraire, qui l'enfermait de temps on temps, mettait des sentinelles à sa porte, et la défendait aux visiteurs. « Rivarol prisonnier, raconte M. de la Porte (son ami et commensal à Hambourg), fournissait alors, lentement, aux ouvriers de Fauche trois ou quatre pages chaque jour, en faisant l'appel de beaucoup de pensées éparses dans son portefeuille ou plutôt dans de petits sacs étiquetés où il avait coutume de les jeter. » Avec cette méthode de travail on ne fait pas des œuvres de longue haleine, ni peut-être des chefs-d'œuvre ; mais il n'est pas impossible qu'on écrive des fragments d'une originalité rare, et c'est ce qui arriva. Entre temps, il retrouvait d'anciens amis des beaux jours de Paris, M. de Tilly, la princesse de Yaudemont; il commençait d'autres amitiés; il se liait avec ChênedoUé et appliquait l'enthousiaste jeune homme à ses travaux personnels, lui prenant sans scrupule son esprit et son temps; il retrouvait même son fils, qui lui arrivait un beau jour de Paris et dont il prétendait refaire l'éducation fort négligée, avec la même

suite qu'il apportait dans ses ouvrages. Mais tout cela ne lui faisait pas oublier Paris, où il aurait pu très honorablement rentrer comme tant d'autres, d'autant plus qu'il n'avait aucun motif personnel à invoquer contre le gouvernement nouveau. « J'avais prévu, écrit-il à l'abbé de Villefort, que la Révolution finirait par le sabre, et le premier consul sait très bien s'en servir. Il faut voir à présent jusqu'où le poussera l'enivrement du pouvoir; on se perd souvent pour vouloir aller plus loin que ses espérances, et l'ambition se dévore elle-même. » 11 ajoute qu'on lui a fait des offres de grandeur et de fortune, s'il voulait rentrer en France, et qu'il les a refusées. On comprend que ce royaliste, bien que de mœurs et de doctrine légères, ait refusé de servir le gouvernement du premier consul. Mais on ne voit pas bien ce qui l'empêchait de rentrer en France dans une condition privée*. Avait-il peur d'y retrouver sa femme? Peut-être bien. Et cependant il sentait de plus en plus, en vieillissant, combien Paris lui manquait : « Paris est mon élément, écrivait-il au même ami, et je crains bien de ne plus le revoir. Ma santé est pourtant assez bonne, mais la lame use le fourreau. J'approche de la cinquantaine, et dans quelques années je serai dans cet âge oii tout décède dans l'homme avant la mort. »

La nostalgie de Paris, l'ennui de Hambourg le jetèrent de nouveau dans la vie eri'ante. Il partit pour Berlin dans l'automne de l'année 1800, chargé par le comte de Provence d'une mission officieuse auprès du roi de Prusse. 11 y mourut au mois d'avril de l'année suivante, entouré d'amis dévoués, la tête toute pleine encore d'idées et de projets, que son âge lui permettait de concevoir; il était dans sa quarante-huitième année. On lui a composé, avec des détails de pure invention, une mort théâtrale. Rien de plus faux que ce récit imaginé par Sulpice de la Pla-

tière. Il mourut simplement et en homme de goût, plus simplement qu'il n'avait vécu, et sans prononcer un seul de ces mots à effet que lui a prêtés ce biographe romanesque et ridicule.

Nous avons indiqué h grands traits les principaux résultats des recherches de M. de Lescure sur la biographie de Rivarol ; nous regrettons de n'avoir pu insister davantage sur les événements dont sont reipplies les dernières années de cette existence aventureuse, et qui offrent, sinon le plus d'intérêt, du moins le plus de nouveauté. Le rôle de Rivarol, dans l'émigration, semble avoir été celui d'un l'eprésentant de l'esprit français à l'étranger. Nous aurions aimé à retracer l'histoire piquante (le sa rencontre à Bruxelles avec le jeune Chateaubriand, revenu d'Amérique (comme il le dit dans une page un pou arrangée des Mémoires d'outre-tombe) pour se faire tuer « au service d'une cause qu'il n'aimait pas », et raillant tragiquement, chez le baron de Breteuil, ceux qui se contentaient de pérorer pour elle ; la lutte qui ne tarda guère à éclater entre Rivarol et les conseillers déraisonnables des princes en exil ; sa clairvoyance ironique sur tant d'illusions et de démarches fausses; son voyage à I^ondres, où Pitt et Burke l'accueillent avec une bienveillance empressée et stérile : dîner chez le lord-maire, à côté de Cazalès et de Malouet, sans autre résultat que quelques épigrammes réciproques. Nous l'aurions volontiers suivi dans le détail d'une de ses journées à Hambourg, où quelques brillants débris des salons parisiens, réunis autour du causeur, lui donnèrent un instant l'illusion de la patrie absente et de la jeunesse évanouie.

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Sa vie, disputée alors entre les engagements du monde, dont il reprend trop volontiers le joug, et le travail promis à son libraire : existence agitée et dispersée, mais laborieuse par moments et qui laissa, après tout, des traces plus durables que celles de ce « perpétuel feu d'artifice tiré sur leau » dont avait parlé Voltaire ; enfin son voyage à Berlin, où la mission secrète dont il était chprgé fut singulièrement gênée parBeurnonville, Tambassadeur de la toute-puissante République, mais où il se consola sans trop d'effort de cette demi-disgrâce par ses derniers triomphes mondains : tout cela formerait un tableau varié^ plein de mouvement. Avant ce dernier voyage, et pour ne pas compromettre son caractère semiofficiel, Rivarol avait mis ordre à ses affaires, il avait renvoyé à Paris la légère compagne qu'il avait associée à son exil, cette Manette dont l'un des charmes était pour lui son ignorance même et qu'il célébrait dans une Épîlre fameuse en la suppliant de ne pas changer :

Ah ! conservez-moi bien tous ces jolis zéros

Dont votre tête se compose.

Si jamais quelqu'un vous instruit,

Tout mon bonheur serait détruit,

Sans que vous y gagniez grand'chosc.

Ayez toujours pour moi du goût comme un bon fruit,

Et de l'esprit comme une rose.

Poète d'impromptus, causeur de salons, pamphlétaire, est-ce donc là tout Rivarol? Non, sans doute; il n'en est pas moins vrai que deux mots, « les forces perdues », pourraient servir d'épigraphe à cette existence gaspillée sans remords dans une sorte d'ivresse qui s'était emparée de lui de très bonne heure, qui ne l'avait pas quitté un jour au milieu des plus grands périls de sa vie et des plus tragiques événements de l'histoire, et qui persista jusqu'à la veille de sa mort. On est saisi de regret en songeant à

RIVAROL ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE. 9i

ce qu'il aurait pu être, à ce qu'il aurait dû faire, d'après certaines pages de haute valeur, d'après l'accent de quelques fragments superbes, si le monde, si une paresse incorrigible, l'entraînement de la parole improvisée et applaudie, ne l'avaient mis dans la servitude des succès faciles dont il sembla jamais ne sentir l'inanité. Et cependant, combien tout cela pèse peu dans la balance des destinées littéraires, quand le moment du fugitif triomphe a disparu et que la dernière fusée est éteinte !

Sa mémoire expie cruellement les torts de sa vie, les ^iberrations de son goût et aussi celles de sa conscience. INul mieux que lui, d'ailleurs, n a réussi à caractériser cot esprit de conversation par lequel il s'imposa, il vécut, il régna, et dont il connut l'enivrement sans la satiété : « L'esprit est celte faculté qui voit vite, brille et frappe. Je dis vite, car la vivacité est son essence : un trait et un éclair sont ses emblèmes. Observez que je parle de la rapidité de l'idée et non de celle du lemps que peut avoir coûté sa poursuite. Ainsi qu'un écrivain sème son livre de traits plus ou moins ingénieux, il aura fait un ouvrage d'esprit, lors même que cet ouvrage lui aurait coûté la moitié de sa vie.... Mais, dans le monde, l'esprit est toujours improvisateur; il ne demande ni délai, ni rendezvous pour dire un mot heureux. Il bat plus vite que le simple bon sens; il est, en un mot, sentiment prompt et brillant^)).

Ceux qui, comme Rivarol, font de l'esprit leur occupation particulière, je dirai presque leur profession, sont exposés à un grand péril. L'esprit, habitué au succès, en devient insatiable; de son côté, le monde, habitué à y chercher son plaisir, a des exigences toujours croissantes. De là des exagérations d'abord, des inventions ensuite, où

1. Del* Homme intellectuel et morale œuvres complètes, t. I,p. 126.

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la double malignité du causeur de profession et de sou public trouve son compte. L'esprit non tempéré par la bonté, non surveillé par la justice, toujours excité à se dépasser lui-même et condamné h redoubler ses effets, arrive à les chercher et à les conquérir à tout prix. Il a bientôt épuisé la réalité qui lui semble pauvre et fade ; il la torture, il la déforme de toutes les manières; il jouit des contorsions et des grimaces qu'il lui prête ; il crée de toutes pièces le ridicule d'abord, l'infamie ensuite, qu'il marque sur ses victimes d'un trait souvent injuste et toujours sanglant. C'est d'abord la médisance qui fait son œuvre, plus tard ce sera la calomnie, et l'on finira par le pamphlet atroce, écrit ou parlé. Voici quelques définitions de Riv^rol lui-même, qui étudiait de près son modèle : (( La médisance dit étourdiment le mal dont elle n'est pas sûre et se tait prudemment sur le bien qu'elle sait. Quant à la calomnie, on la reconnaît à des symptômes plus graves. Pétrie de haine et d'envie, ce n'est pas sa faute si sa langue n'est pas un poignarda » 11 sort de tout cela un nouveau genre littéraire, la diffamation. C'est une triste gloire pour Rivarol d'avoir été le premier dans le dernier des genres. Tel il se montre déjà dans le Petit Almanach des grands hommes de 1789; tel aussi dans le Petit Almanach des grands hommes de la Révolution. Voltaire semblait avoir deviné et décrit d'avance ce talent funeste et la forme particulière qui s'y adapte : « Un nouveau poison fut inventé depuis quelques années dans la basse littérature : ce fut l'art d'outrager les vivants et les morts par ordre alphabétique. » Mais que dire des Actes des Apôtres^ où Rivarol semble avoir repris la plume de l'Arétin pour défendre des idées qui avaient droit au moins au respect de leurs apologistes ? Comment

i. De r Homme intellectuel et morale p. 273.

qualifier ces excès d'une polémique effrontée où la haine déborde en violences et en obscénités? Rivarol avait des plaisanteries d'une sinistre gaieté. Tel mot de lui était un coup de poignard empoisonné dans le cœur dun homme, un stigmate sur son front. N'y avait-il pas quelque chose comme un crime dans ce nom infligé par la rage froide de Rivarol à Joseph Ghénier qu'il appelait le frère (VAbel Chénier^ réveillant ainsi, pour l'éterniser, l'accusation de fratricide, mille fois réfutée, et l'incrustant pour la postérité dans une expression indélébile ?

Ce Rivarol est connu ; il a trouvé des peintres, des admirateurs, il a, de nos jours, une nombreuse postérité ; ses disciples, devenus des maîtres à leur tour en ce genre, ont retrouvé le triste secret du mot déshonorant ou meurtrier. Mais c'est un autre Rivarol que je voudrais étudier ici, un écrivain à certains égards supérieur. C'est avec celui-ci que nous nous consolerons des Saturnales littéraires où l'auteur a conduit son talent et nous avec lui, tout en nous étonnant du singulier contraste qui va s'offrir à nos yeux.

Dans cette matière, assez confuse en apparence, des idées et des écrits de Rivarol en dehors de ses pamphlets, nous ferons deux parts. Nous examinerons d'abord quelques-unes de ses doctrines politiques, telles qu'elles résultent du Journal national^ et sa théorie sur les rapports de la religion et des sociétés humaines, exprimée d'abord dans les deux lettres à M. Necker, reprise plus tard, avec des modifications profondes, dans la conclusion du Discours sur VHomme intellectuel et moral. Nous réserverons pour une autre étude ses vues ingénieuses sur le langage en général, qu'il appelle « la physique expérimentale de l'esprit » ; enfin, nous verrons se dessiner à nos yeux une philosophie dont quelques traits seulement apparaissent,

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mais qui a bien de rorigianlité et une allure très personnelle.

Si l'écrivain politique, dans Rivarol, n'est pas placé par Topinion à un rang élevé, c'est qu'on ne le connaît pas bien. Qu'on lise sans parti pris les extraits qui lui appartiennent dans le Journal politique et nalional, publié par l'abbé Sabalier de Castres dans l'année 1789, on sera surpris de la hauteur et de la fermeté de raison qui s'y révèlent. Mais là encore il faut distinguer. Quand il touche aux personnes, c'est avec une sorte d'injustice mal contenue, d'àprelé et parfois de férocité froide qui ôtent toute autorité à ses jugements. Mais quand il parvient à s'arracher à la tenlation malsaine du pamphlet, quand il juge non plus les hommes, mais les événements et les idées, c'est une transformation; sa pensée et son talent s'élèvent devant le grand et terrible spectacle qui se déploie à ses yeux. On s'est trop arrêté, en le lisant, à la satire des personnes, qui n'est que la moindre partie de sa collaboration au Journal : ce qu'il faut considérer, c'est l'interprétation des faits historiques, c'est la doctrine politique qui en ressort. 11 y a là une série de commentaires des plus curieux sur les événemeuts j^et des conjectures singulièrement fines sur les conséquences possibles. Dans un ordre d'idées analogues, Mallet du Pan, Malouet, Monnier, en jugeant les mêmes faits, n'égalent pas toujours et ne dépassent jamais la ferme sagacité de Rivarol.

On s'étonne en lisant de telles pages que des écrivains systématiques ou légers aient pu traiter Rivarol comme un défenseur à outrance de l'ancien régime, un utopiste du passé. Ce qui frappe, au contraire, tout lecteur réfléchi, c'est la liberté d'esprit, la largeur d'idées, un effoit véritable d'impartialité dans le discernement des causes et la discussion des responsabilités. 11 y a là des vues qui

décèlent l^homme né pour la grande histoire, qu'il aurait sûrement atteinte s'il avait su s'affranchir des misères d(i la polémique courante. L'époque où il collabora au Journal national marque le plus haut degré de sa vie intellectuelle. On comprend aisément que de si belles discussions aient vivement attiré l'attention des hommes d'État anglais et particulièrement celle de Burke, qui s'en inspira. Le style se ressent de cette contrainte heureuse que s'impose ici l'écrivain pour lenler de faire de l'histoire et non du pamphlet. La discipline des idées, à laquelle il se soumet, donne à l'écrivain une vigueur nouvelle, une simplicité énergique, une puissance rare de concentration. Certains passages révèlent une sorte d'émulation avec les maîtres de l'histoire : il y a des trails de force et d'éclat qui rappellent le commerce de l'auteur avec Tacite. Tout évidemment ne se tient pas au même niveau.' Des inégalités et des négligences rompent la ferme teneur de ce style; la concision trop recherchée produit plus d'une obscurité. Mais la langue politique est trouvée du premier coup et reçoit l'empreinte des qualités personnelles de l'auteur, d'où il résulte un mélange heureux et nouveau, très éloigné des déclamations, de l'emphaso et de l'abstraction pompeuse qui dominent presque partout dans les journaux et les discours du temps, à quelque parti qu'ils appartiennent.

Nous ne nous donnerons pas le luxe facile de citations nombreuses; il nous suffira de ^justifier par quelques fragments cette opinion qui semblera à quelques personnes trop favorable. Nous choisirons comme exemple uii grand débat, celui de la sanction royale, qui émut si vivement l'Assemblée et le pays aux mois d'août et de septembre i789. C'est une page d'histoire politique tracée avec un calme et un bon sens supérieurs : « Toutes les cabales étant prêtes, ou commença par se demander ce

(|ue c'était que la sanction royale, et par cette seule question on troubla ce qui était fort clair. On trouva dans le mot sanction l'acceptation, la promulgation, la publication, et deux sortes de veto, l'un suspensif et l'autre absolu. Certes, la nation n'avait songé à aucune de ces subtilités. En disant à ses députés : a Vous ne ferei (( rien sans le concours du roi », elle l'avait reconnu partie intégrante du souverain, c'est-à-dire du pouvoir législatif.' La constitution et les lois ne pouvaient donc se passer du consentement royal.... Et ici le rôle des modérés est tracé avec une tranquille ironie : « Ils disaient qu'ils auraient à rougir pour la nation, si la France ne retirait de son assemblée qu'une constitution aussi imparfaite que celle de V Angleterre, et ils travaillaient de bonne foi à nous éviter cette honte et ce malheur ». Le Comité de constitution demanda positivement deux Chambres et le veto absolu pour le roi : « A ces mots, on n'entendit qu'un cri. Une de ces Chambres, disait-on, sera l'aristocratie, et le veto absolu sera le despotisme. Les habiles songèrent donc à profiter au plus tôt de cette fureur et de cette ignorance, en y joignant un peu de terreur. Le Palais-Royal s'était attroupé; les courriers allaient sans ces&e de Paris à Versailles; les motions se succédaient avec une rapidité prodigieuse ; la fougue et l'effervescence étaient au comble; tout frémissait au seul nom de veto royal; enfin, avec ce mot, on fit une telle peur au peuple, qu'il en devint effrayant... L'Assemblée, épouvantée de tant de zèle, trembla de tous ses membres, excepté pourtant de ceux qui étaient dans le secret, et c'était le petit nombre*. » Et d'une plume impitoyable, Rivarol énumôre les contradictions qui s'entassent dans les premiers articles de la constitution future et qui de-

1. N"» ïi et Vil du Journal politique et national ["t série).

\aient la rendre impraticable. On nous excusera de résu^ mer cette discussion par ses traits essentiels seulement, mais qui permettront de juger de la pénétration de Técrivain : « ... L'Assemblée décréta d'abord que la France était un État monarchique ; puis elle décréta tout aussitôt que l'Assemblée était permanente, qu'elle ne serait composée que d'une Chambre, et que le pouvoir législatif tout entier résidait dans cette Chambre. De sorte qu'elle déclarait que la France était une monarchie, mais il fallait entendre une démocratie. C'est de la même manière que les théatins ont commenté leurs statuts : il y est dit qu*ils seront habillés de blanc, et ils ont mis à côté : c'est-à-dire de noir, — Les honnêtes gens étaient bien un peu étonnés : ils disaient qu'un roi auquel on n'accorde qu'un veto suspensif n'est plus roi; qu'il est tout au plus capitaine général, homme à brevet et à pension. Quelle dérision, en effet, d'accorder au chef de l'État un droit d'empêcher qui n'empêchera pas ! Le peuple verra sans cesse l'instant où il faudra que le prince obéisse ; et par là même le voilà avili dans l'opinion. L'Assemblée forcera le roi à enregistrer ses décrets, beaucoup mieux que le roi ne forçait les parlements à enregistrer ses édits. Aussi, pour éviter un affront inévitable, le prince obéira toujours à la première sommation, et on ne lui aura conféré qu'une prérogative illusoire... En même temps qu'on lui conférait ce droit chimérique, on lui interdisait formellement toute proposition de loi; de sorte que le roi de France fut mis de partout hors de la constitution française ; et si l'on dit encore que son consentement est nécessaire, il faut entendre qu'il est forcé. — En vain M. de Mirabeau, qu^ feignait toujours de plaider pour la prérogative royale, voulut qu'on accordât au roi le pouvoir exécutif suprême; on en a fait un décret qui réunit dans un seul mot une décision et une sottise. Le pouvoir

d'exécuter les volontés d'autrui est toujours suprême; c'est la suprématie d'un intendant de maison : Louis XYl n'est plus que le grand officier de l'Assemblée nationale. Le titre de roi lui est conservé comme une antique décoration dont la politesse moderne n'a jamais privé les rois détrônés. Ainsi fut abolie, le vendredi 11 septembre 1789, la monarchie française, fondée l'an 420 de l'ère chrétienne, après quatorze siècles de fortunes diverses ; d'abord aristocratie royale et militaire, ensuite monarchie plus ou moins absolue, et maintenant démocratie armoriée d'une couronne. — Ce serait le comble de l'hypocrisie ou de l'ignorance que d'appeler encore la France une monarchie. Mais alors, quand on a rendu le roi inutile, pourquoi ne pas le déclarer tel? Pourquoi laisser la nation chargée de l'entrelien d'une cour, et pourquoi tendre le piège de la royauté à cinq ou six millions de bons Français qui seront toujours tentés de traiter Louis XVI en roi, et se rendront, sans le savoir, criminels de lèsemajesté nationale? » — Et, tirant la conclusion logique des faits qu'il vient de commenter : « Je le déclare donc à la face de l'Europe, s'écrie-t-il, l'Assemblée nationale ayant tué la royauté dans la personne de Louis XVI, je ne vois de souverain en France que cette Assemblée, et je révère avec elle l'Hôtel de Ville, les Districts et le Palais-Royal. Voilà mes législateurs et mes rois; ils peuvent me compter au rang de leurs sujets ; et malheur, dans une révolution, à qui, ne pouvant dresser des échafauds, ne dresse pas des autels *. »

Nous avons voulu donner une esquisse fidèle, bien qu'incomplète, de cette argumentation si pleine, si substantielle, et dont on ne peut se faire aucune idée d'après des citations isolées ; car c'est dans le dévelop-

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