‹ Variétés littérairesChapitre 31 sur 47 · N" Yiii du Journal (2« série · texte numérisé non relu

N" Yiii du Journal (2« série

pement de sa dialectique que Rivarol excelle ; nul mieux que lui ne conduit une discussion ; nul ne la varie avec plus d'art, n*en fait mieux ressortir tous les aspects ; nul n'associe mieux, dans la trame ferme et brillante de son style, la logique et l'ironie. C'est là, on en conviendra, un début éclatant du journalisme politique, et la presse peut être fière d'un pareil ancêtre. Quant au fond des idées que développe ici Rivarol, il faudrait pousser bien loin la mauvaise foi pour soutenir qu'elles sont d'un esprit passionné et aveugle. C'est exactement le même genre d'objections que M. Thiers adresse, dans son Histoire de la Révolution française^ à ces premières et graves décisions de l'Assemblée constituante. On dirait qu'il répète dans ses jugements les sévères avertissements de Rivarol. 11 signale cet élan qui entraînait alors les esprits vers les idées les plus simples : un peuple qui déclare sa volonté, un roi qui l'exécute. La nation veuty le roi fait; on ne sortait pas de cette formule et l'on semblait vouloir la monarchie parce qu'on laissait un roi comme exécuteur des volontés nationales. Dans le fait, il n'était plus que le premier magistrat de l'Assemblée. Pour fonder une monarchie réelle, il eût fallu de grandes concessions de part et d'autre. Ces concessions n'étaient pas possibles alors, et M. Thiers conclut, presque dans les mêmes termes que Rivarol, que « la république était déjà dans les opinions sans y être nommée, et que l'on était républicain sans le croire ». En présentant sous une forme si vive et si personnelle une pareille argumentation, Rivarol n'est pas plus réactionnaire que ne le fut plus tard M. Thiers ; cela doit suffire à sa défense.

Il ne l'est pas davantage quand il expose son plan politique. 11 fallait, dit-il, pour asseoir à jamais la constitution française sur ses vrais fondements, conserver la monarchie, établir les communes (c'est-à-dire une

Chambre basse), et créer une Chambre haute. Ainsi Ton aurait reconstitué Taristocratie dans un sénat essentiellement inamovible, c'est-à-dire héréditaire et peu nombreux. Il serait résulté de ces trois forces, dont chacune est despotique par sa nature, un gouvernement sans despotisme, mais si énergique et si plein que la France serait rapidement montée au point de grandeur où sa nature rappelle.... « Toute force dans la nature est despotique, comme toute volonté dans Thomme. Mais, de même que chaque plante et chaque animal tend avec la même énergie à occuper toute la terre, il en résulte que ces différentes forces, également despotiques, se répriment mutuellement ; il se fait entre elles une compensation dont les lois nous échappent, mais d*où il résulte que, sans jamais se détruire, elles retiennent chaque espèce dans ses propres limites. » Celte comparaison ingénieuse explique à merveille toute la théorie de la monarchie constitutionnelle, où les trois forces essentielles, le peuple, la noblesse, la royauté, se limitent réciproquement sans se détruire. Et ici encore Rivarol se rencontrait d'avance avec M. Thiers, soutenant, à propos de la même discussion, que pour être réelle, telle qu'elle existe, même dans les États réputés libres, il eût fallu que la monarchie établie par TAssemblée constituante fût la domination d*un seul à laquelle on aurait mis des bornes au moyen du concours national. C'est à limiter la volonté du prince que la volonté de la nation devait être appliquée; elle ne devait pas prendre sa place. Et dès l'instant que la nation pouvait ordonner tout ce qu'elle voulait, sans que le roi pût s'y opposer par le veto, le roi n'était plus que le premier officier du pouvoir exécutif, résidant tout entier, avec le pouvoir législatif, dans l'Assemblée. 11 faut donc abandonner les accusations portées à la légère contre Rivarol. Ce n'est pas être un

RIYAROL ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE. iOl

rétrograde, en 1789, que de souhaiter passionnément la constitution anglaise « comme le modèle d'une transaction intervenue en Angleterre, à la suite d*un débat semblable, entre le roi, l'aristocratie et le peuple ».

Mais qu'allait-on parler de transactions à des esprits égarés par leur passion ou par leur ignorance ? « Le plus grand nombre n'entendait pas l'état de la question et cela seul peut assurer leur innocence. On en a vu- qui disaient naïvement : Nous n aimons pas le gouvernement (VAngleteiTe; comme ils auraient dit : Nous n aimons pas la géométrie. — Et voilà les raisons et les hommes qui ont balancé nos destinées : c'est par là que nous avons eu cette constitution qui soumet les campagnes à l'aristocratie des villes, les villes aux municipalités, les municipalités et les villes à TAssemblée nationale, et qui ne laisse au roi que l'exergue des monnaies*, d Autant ou mieux valait établir la république du même coup. Cela, peut-être, eût épargné au pays des luttes inutiles et même des crimes. Car c'est le mensonge des situations fausses qui créa les résistances obstinées, les luttes sans pitié, des tentatives funestes de la part du roi pour échapper à une subordination impossible, et des répressions sanguinaires de la part des Assemblées qui ne voulaient rien laisser perdre de leur souveraineté.

Dans le même ordre d'illusions qu'il combat, il faut citer, au premier rang, les pages éloquentes dans les-* quelles Rivarol dénonce l'erreur politique qui, selon lui* a vicié la Déclaration des droits de l'homme^ l'idée toute théorique que conçut l'Assemblée de remonter à l'origine du monde pour fonder sur la terre un nouvel ordre de choses, oubliant que le corps politique est un être artificiel qui ne doit rien à la nature, que les honunes naissent

1. K* IX de la deuxième série du Journal politique et national.

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inégaux et que la loi est précisément Tart de niveler les inégalités naturelles; enfin, se moquant peu philosophiquement de l'Angleterre qui n'avait pas su débuter ainsi lorsqu'elle se donna une constitution en 1688 : a Mais, d'autre part, on se demanda bientôt en Europe quelle était donc celte nouvelle méthode de conduire les peuples avec des théories et des abstractions métaphysiques; de compter pour rien la pratique et l'expérience, de confondre l'homme absolument sauvage avec l'homme social, et l'indépendance naturelle avec la liberté civile.... La liberté consiste à n'obéir qu'aux lois, mais dans cette définition le mot obéir se trouve ; tandis que l'indépendance consiste à vivre dans les forêts, sans obéir aux lois, et sans reconnaître aucune sorte de freina » Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, Rivarol peut être combattu. Mais on ne peut contester que, là encore, le fin critique ne démêle avec une rare sagacité l'excès de rationalisme et d'abstraction qui pesa sur les grandes discussions de la Constituante et le mépris injuste de cette Assemblée pour tout ce qui était expérience, tradition et histoire.

Et certes, ce n'était pas un juge aveugle, ce journaliste qui énumère sans pitié les fautes de la cour. Il ne s'y épargnait guère. Ni M. Necker, ni les autres ministres, ni les nobles, ni les modérés qui livrent tout, ni les violents qui compromettent tout, n'obtiennent grâce devant cette implacable censure qui éclate aussi bien contre les auxiliaires médiocres ou inertes du parti de la cour que contre les agitateurs et les meneurs du peuple. Mais c'est surtout les neutres et les lâches qu'il ne peut souffrir, m Quant à ces députés, s'écrie-t-il, qui n'ont été d'aucun secret, qui n'ont montré enfin

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