Œuvre9 complètes^ t. I, p. 72, 73, 74, etc
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Cette division de Thistoire de Tesprit français sous TEmpire ne s'explique pas très bien : elle sera pour nous Tobjet d*une première critique. Il nous paraît que le mouvement religieux et philosophique devait plutôt se séparer du mouvement poétique, auquel il est complètement étranger, et se réunir à Fétude de Thistoire, de la haute critique et de Téloquence, avec lesquelles il a d'évidentes affinités. Il y aurait eu de sensibles avantages à cette répartition plus exacte des sujets. On ne comprend pas bien la disposition d'un volume qui s'ouvre par une étude sur MM. de Bonald, Joseph de Maistre, Royer-Collard, et sur le Génie du Chrùtianiime, pour passer immédiatement, dans les chapitres suivants, à ces poètes qui n'étaient pour la plupart que des amateurs, des gens du ' monde, des traducteurs, de vieux professeurs ou de grands écoliers, et qui menaient d'une manière si frivole les funérailles de la vraie poésie. 11 y a là un contraste qui étonne l'esprit, et dont on ferait volontiers un grief à l'auteur. 11 eût été facile de mettre plus d'harmonie entre les groupes de ces noms^i divers, les uns illustres, les autres à moitié oubliés ou tout à fait inconnus. M. de Bonald et Royer-Collard, M. de Maistre et M™* de Staël, Benjamin Constant et Joubert, Chateaubriand et Napoléon I^', n'auraient pas dû être séparés. Malgré tant de dissidences d'esprit et de tendance, on aurait eu là, réunie sous les yeux, une société de grandes intelligences et de nobles figures qui suffisaient largement à l'intérêt d'un volume* On aurait rélégué dans l'autre volume les représentants de la poésie légère, de la poésie officielle, de la tragédie, de la comédie, de la poésie lyrique, du roman, des œuvres d'imagination, et l'art de l'auteur eût été de faire sortir de ces limbes quelques grands talents incomplets, Marie-Joseph Chénier, Bucis, Népomucène Lemercier, M. de Fontanes, qui déjà portent en eux quelques pressen-
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timents d'une rénovation lilléraire et la préparent dans les esprits. Au lieu de cela, nous avons un premier volume quelque peu disparate de ton et d'intérêt, où le premier et le second livre s'accordent assez mal avec les quatre autres, et dont la liaison ne se fait guère qu'à l'aide du fil qui a rejoint ces divers feuillets plutôt que par ridée organique qui doit faire l'unité d'une œuvre.
A ce premier reproche vient se joindre un autre, qui se rattache peut-être à ce môme vice de composition. Dans le mouvement religieux et philosophiqne, un grand nom est omis, celui de M™« de Staël. On a le droit de s'en étonner. Personne n'a travaillé mieux que cette femme illustre au rétablissement des idées spiritualistes en France ; personne n'a apporté à cette œuvre plus de ressources d'esprit et d'intelligente passion. Avec un livre comme V Allemagne^ M™ de Staël ne renouvelait pas seulement les sources de la poésie, elle ne créait pas seulement la critique comparée, dont il sera sans doute parlé dans le prochain volume ; elle innovait aussi dans la science des idées. Son livre fut une éloquente protestation, selon le mot de Jean-Paul, « contre le matérialisme des encyclopédistes, des révolutionnaires et des soldats. » Sans doute elle n'a pas pénétré dans ses profondeurs la Critique de la raison pure ; mais elle ne s'y est pas épargnée, elle a fait ce qu'elle a pu pour nous faire connaître Kant, « ce nouveau Curtius, dit-elle, qui s'est jeté dans le gouffre de l'abstraction pour le combler ». Et comme elle s'est heureusement inspirée, dans les pages les plus belles de son livre, du sentiment de ce grand moraliste ! Avec quelle émotion elle le répand dans toute son œuvre! Elle s'était consciencieusement préparée à sa tâche par un long commerce d'amitié avec Schlegel et par ce voyage de 1803 en Allemagne, où elle vit Schiller et Goethe. Qu'on se rappelle le noble et digne témoignage que Goethe lui-même a rendu à cet ouvrage
sur VAHemagnCy qu'il est de mode de traiter fort légèrement aujourd'hui. Goethe admire franchement « ce grand esprit de femme, qui a fait un si grand effort pour com- . prendre une société et une philosophie si différentes de celles dans lesquelles elle avait vécu. Cet ouvrage, dit-il, résultat de conversations familières, fut comme un puissant instrument qui fit la première brèche dans la muraille chinoise d'antiques préjugés élevée entre nous et la France. On voulut nous connaître d'abord au delà du Rhin, puis au delà du Canal, ce qui nous assura une influence très sensible sur l'extrême Occident*». Interprète de TAUemagne, initiatrice de l'esprit français à tout un mouvement d'idées auquel il était resté obstinément fermé, apologiste enthousiaste des plus nobles doctrines morales, quel titre a manqué à H*"*^ de Staël pour occuper une place d'honneur dans ce tableau de la renaissance de la philosophie en France? C'est une lacune que M. Merlet devra combler dans la deuxième édition de son livre.
On lira avec intérêt les chapitres consacrés à la réaction qui s'opère contre la philosophie du dix-huitième siècle et la Révolution, au système théocratiquc de M. de Ronald, aux paradoxes, refutés d'une main brillante et légère, de la Législation primitive, Joseph de Haistre est étudié de près et avec soin. On y trouve une fine esquisse de « ce Vendéen piémontais », qui mit presque du génie au service du gouvernement de Dieu, s'exposant seulement, par sa manie de prophétiser, au terrible malentendu des événements, et risquant plus d'une fois d'être désavoué par la Providence, dont il s'est fait l'interprète et qui ne lui a pas livré tous ses secrets. Chateaubriand et le Génie du Christianisme offraient à l'auteur un sujet déjà plusieurs