‹ Variétés littérairesChapitre 38 sur 47 · GUSTAVE MERLET · texte numérisé non relu

GUSTAVE MERLET

fois traité, et qui, après les vives peintures si souvent reprises, retouchées et finalement agrandies par Sainte- Beuve, devait paraître épuisé. M. Merlet a tenté de renouveler cette question de . la restauration littéraire et poétique du sentiment religieux coïncidant avec la restauration officielle du culte, et du Génie du Christianisme avec le Concordat, par une analyse qui touche les points justes de la controverse sans trop insister, avec une délicatesse de sens critique et une sympathie qui ne veut pas être dupe. Dans le chapitre suivant, consacré à des portraits soit d'idéologues, héritiers de Condillac, comme M. Destutt de Tracy, soit de philosophes, précurseurs ou apôtres du spiritualisme, peut-être Tauteur n a-t-il pas donné la mesure exacte des influences réelles, qui ne sont pas en proportion avec Timpoilance et la signification des noms mis en avant. Je ne prendrai qu'un exemple, H. Maine de Biran, que l'auteur place au premier rang des philosophes de cette période. Ce rang, il le méritait sans doute par la vigueur de son esprit; mais d'influence, il n*en eut à aucun degré à Tépoque dont il s*agit. Bien peu de personnes se doutaient alors de ce qu'il y avait de méditation ardente et de profondeur d'analyse dans ce silencieux et ce maladif, qui traversait la politique sans s'y attacher et les salons sans y rien produire de son rare esprit ou de ses subtiles recherches. Ce n'est que beaucoup plus tard que l'on saisit et que l'on comprit le développement harmonieux de cette grande pensée, toujours soucieuse de se corriger et de s'élever plus haut. La fortune de ses idées est une fortune posthume. Son nom relève bien plutôt d'une histoire spéciale de la philosophie que d'un tableau de la littérature française dans un temps où il vécut en solitaire et resta comme un étranger. Par les dates de sa vie Maine de Biran appartient à cette période ; par son action philosophique, il est tout à fait

se produisirent trois phénomènes qui là aussi annoncent une rénovation : le génie de Talma, l'Ame tragique de Ducis, le Christophe Colomb de Népomucéne Lemercier. Le grand acteur qui prêta sa voix et sa vie à tous ces Brutus, ces Léonidas, ces Cincinnatus et ces Timoléon, a bien inspiré M. Merlet, qui a tracé de lui un vivant portrait : « Un masque césar ien, un regard tendre et terrible, des attitudes de statue drapée dans sa toge, un geste épique, Taccent d*une voix sourde ou vibrante, assujettie à la gamme de toutes les inflexions, un jeu concentré que traversait Téclair de la passion, Talliance de rinspiration et de Tétude, de Tentrainement et de la mesure, du naturel et de la dignité, le pathétique jusque dans le silence et dans le repos : telle fut la magie de cet enchanteur qui réussit à sauver Tindigence des poètes par Fenthousiasme que provoqua son génie.... Produisant les émotions les plus puissantes par les moyens les plus simples, il ressuscita véritablement Târae de ces héros qui n*étaient que des ombres inanimées, avant de s*incarner en lui. Dans sa manière s*annoncèrent déjà les instincts d*une réforme qui, en attendant ses poètes, eut alors son acteur. Ne lui arriva-l-il pas souvent de jouer Racine comme un interprèle de Shakspeare? » Nous ne poursuivrons pas Tanalyse de ce livre; il nous a suffi d'en indiquer les solides mérites et d*en faire sentir Tagrément varié. C*est au livre lui-même que nous renverrons le lecteur curieux de connaître l'histoire de la comédie sous l'Empire et d'étudier de près ces auteurs dont le nom a survécu, dignes de cette meilleure fortune par le don du rire aimable et de l'observation piquante, les Gollin d'Harleville, les Andrleux, les Picard, les Etienne. Le dernier chapitre, un des plus intéressants et des plus nouveaux, est consacré aux Poètes de transition^ à ceux chez qui se manifestent le plus clairement un dé-

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sir du mieux, un souci de rénovation dans Tart, une certaine originalité dans Tinspiration, certains pressentiments d'une poésie nouvelle, tels qu*Ecoucliard Lebrun, le Pindare français, devenu l'auteur célèbre de l'ode du Vengeur après avoir été l'hiérophante de la Révolution et le Tyrtée jacobin; M. de Fontanes, Thomme de goût et de bon conseil, le poète sensible et délicat qui nous conduit des Chœurs d'Esther aux premières Méditations de Lamartine ; Arnault, à qui la fable satirique et poétique donne quelques airs de ressemblance avec Béranger ; Millevoye, qui retrouve dans l'harmonie d'un talent gra« cieux et d'une destinée mélancolique l'éinotion de l'élégie personnelle, Ghênedollé, un harmonieux rêveur, un poète né ti*op tôt, mort trop tard ; Pierre Lebrun, enfin, dont nous avons vu ici même s'achever au milieu de nous, parmi nos sympathies et nos respects, la belle et vigoureuse vieillesse, et qui, élève du Prytanée, écrivait de sa plume d'écolier, au lendemain d'Iéna, ces vers d'une si fière allure, que M. Daru et l'Empereur attribuèrent à Lebrun-Pindare :

Suspends ici ton vol; d'où viens-tu, Renommée? Qu'annoncent tes cent voix à TEuiope alarmée?

— Guerre. — Et quels ennemis veulent être vaincus?

— Allemands, Suédois, Russes, lèvent la lance,

Ils menacent la France.

— Reprends ton vol, Déesse, et dis qu'ils sont vaincus.

Ce vaste programme, que nous indiquons, se poursuit sans confusion à travers une multitude de noms propres habilement classés, de talents fort inégaux et finement appréciés, de détails significatifs et bien choisis sur les mœurs littéraires, sur les habitudes d'esprit et l'opinion publique du temps. Il y a des parties excellentes dans ce long travail, qui touche à tant de personnes et de sujets difTérents. Dans son ensemble, l'ouvrage nous ofTre

non seulement un piquant intérétt mais une véritable nouveauté. J*ai fourni, chemin faisant, des citations qui peuvent faire apprécier du lecteur le goût de H. Herlet, sa science étendue, ses qualités d'écrivain, non exemptes parfois de quelque raffinement d'esprit : au demeurant, une raison fine et ornée et je ne sais quoi d'alerte et de vif qui est le charme du bon sens. Partout se montrent les traces d'une intelligence nourrie de la substance et comme de la fieur de l'antiquité. Aussi je m'étonne qu'un aussi habile humaniste ait commis une assez grave erreur à la page 64 de son livre, où il attribue à H. de Talleyrand ce mot célèbre : « Il ne faut jamais se fâcher contre les choses; car cela ne leur fait rien du tout. » J'ignore si H. de Talleyrand avait l'habitude de répéter ce mot, mais Euripide l'avait dit avant lui :

MiAei yàp oûôsv aùxoîc*.

Puisque j'en suis aux minuties, il y a une expression qui revient sans cesse, avec la fatalité d'une habitude, sous la plume de M. Merlet, c'est Yinconscient. Il nous parle sans cesse de charlatanisme inconscient, de philosophie inconsciente, de natve inconscience*, et à ce propos j'admire la fortune des mots, et comme elle dépend de la fortune des idées. Depuis une dizaine d'années, l'Inconscient est à la mode dans la philosophie allemande, et de là il a passé dans la philosophie française. Tout ce que faisait autrefois la nature, c'est l'Inconscient qui le fait aujourd'hui ; il se prodigue sous toutes les formes, sous la forme de l'instinct, sous celle de la volonté quand elle ne délibère pas, et du génie quand il produit son

i. Yrdigmenis àe Bellérophon, 2. Pages 77, 88, 126, 255, etc

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