GUSTAVE MERLET
œuvre. La littérature s'est emparée de cette idée vague, et des écrivains habiles Tont adoptée et acclimatée dans leur style, où elle se propage avec excès.
En fermant ce livre, le premier d'une série qui sera longue et à laquelle nous souhaitons vivement le succès, nous ne pouvons nous empêcher de regretter l'absence d'une conclusion, qui aurait remis sous nos yeux, comme dans un résumé et dans un tableau d'ensemble, les principales réflexions que l'auteur suggère irrésistiblement, qu'il suscite dans l'esprit du lecteur sur les causes déterminantes, essentielles, de la stérilité relative des lettres françaises sous le premier Empire. Il y avait comme une moralité à déduire de cette longue étude, et par là l'unité de l'œuvre aurait été plus sensible, plus clairement définie. Non pas que H. Merlet n'ait aperçu, le long de sa route, la plupart de ces raisons et ne les ait marquées au passage d'un trait juste et précis. Hais elles y sont disséminées un peu au hasard, et l'impression par là même en est moins vive.
Les conditions requises pour que l'esprit ait toute sa fécondité et qu'une littérature prenne tout son essor semblent être celles-ci : une tradition, une continuité non interrompue d'efforts intellectuels qui ait maintenu l'esprit en éveil, qui lui donne un point d'appui dans une méthode et une discipline, une lumière dans de bons modèles, des instruments appropriés dans une langue et ime littérature déjà fortes et capables de porter le progrès littéraire ou philosophique qui se prépare dans les intelligences; une sufQsante liberté de penser, le resr pect des pouvoirs publics pour les manifestations de l'esprit; la sécurité du lendemain qui permette les entreprises à longue échéance, les longs travaux et les vastes espoirs; enfin un état politique qui place les intérêts intellectuels au premier rang dans les préoccupations
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nier vient d'être tout récemment livré à la publicité : Constantin, Constance et Julien , Valentinien et Théodose, Comment cette transformation prodigieuse s*est-ellc accomplie? Par quelle succession d'événements se développent et se décomposent ces deux sociétés en présence, la société politique et civile d'une part, d'autre part la société religieuse? Par quelles causes humaines peut-on expliquer cette révolution qui transporte de l'une de ces sociétés à l'autre, par un courant parfois insensible, mais continu, d'autres fois plus vif et plus marqué, le mouvement, la vie, puis la réalité et même l'apparence et les insignes du pouvoir?
Cette révolution commencée par Constantin, continuée sans relâche à travers l'hostilité sourde de Constance et l'apostasie de Julien, accomplie sous Tliéodose, il fallait, pour bien la faire comprendre, pour en marquer exactement les origines diverses, les phases, les résultats, joindre à l'érudition de l'historien le coup d'œil du philosophe et surtout l'amour de son sujet porté jusqu'à la passion, inspirant le courage des études difficiles, des longues veilles, l'héroïsme du travail obstinément poursuivi à travers les obscurités d'un siècle lointain el dans la complexité infinie de deux sociétés, de deux mondes mêlés et confondus. Aucune de ces viriles et sérieuses qualités n'a manqué à l'historien de V Église et de VEm^ pire au quatrième siècle. Grâce à lui, la seconde période des origines du christianisme est placée en pleine lumière ; une partie essentielle de l'histoire du monde est reconquise sur les vagues ténèbres où elle était encore plongée. Cet ouvrage est venu combler une regrettable lacune entre les travaux toujours renaissants de Texégèse, appliquée à défendre contre la critique et à restituer dans leur pureté la vie et la doctrine du divin maître, et les essais historiques, déjà nombreux en Allemagne et en
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France, tels que ceux d'Ozanam sur le grand travail d'assimilation des Barbares aux idées chrétiennes et sur Torigine des nationalités modernes. Entre ces deux époques, la prédication du christianisme et la formation de peuples distincts dans le sein démesurément élargi de Tunité romaine, il y avait place pour une curieuse et profonde étude qui nous expliquât clairement le passage de Tunité romaine à Tunité chrétienne, de l'autorité du César unique à la souveraineté d'un seul Dieu, qui nous montrât la suprématie de l'Église préparant, par la conversion, par l'éducation des Barbares, non pas la restauration chimérique de l'empire temporel, mais rétablissement de l'empire spirituel dans la diversité des nationalités et des races, c'est-à-dire le monde tel qu'il a existé au moyen âge.
De ces deux sociétés en présence, la société politique et la société religieuse, qui remplissent le quatrième siècle des alternatives de leur suprématie et de leur subordination, des violences de leur conflit ou des bienfaits de leur alliance, chacune a laissé dans l'ouvrage de M. Albert de Broglie son empreinte profonde, ses types les plus expressifs, étudiés avec un soin jaloux, saisis et rendus avec un art singulièrement habile dans leurs diversités et leurs contrastes. Mais évidemment, si l'on met à part Constantin, les grandes figures ne sont pas sur le trône; elles sont dans l'Église; elles expriment l'esprit nouveau de la société chrétienne, elles en manifestent la supériorité, elles en font pressentir le triomphe prochain et définitif.
Dans les nouveaux récits qu'on nous donne aujourd'hui, c'est encore l'Eglise qui nous présente les types les plus accomplis. Certes, Théodose avait en lui, dans son caractère surtout, des parties de grandeur qui le rendaient (ligne de recueillir, dans le péril des choses publiques,
riionneur et le poids du pouvoir suprême. Mais qu'on le place en face d'Ambroise, et l'on sentira du premier coup d'œil de quel côté se trouve, avec la droiture inflexible du sens moral, l'autorité du génie. Que dire de Valens, si Ton met cette trisle et vulgaire figure en regard de Basile, aussi grand qu'Athanase par d'autres qualités, et comme lui debout, mais non plus devant un fils de Constantin, debout devant une ombre dégradée, un fantôme de César? Rien qu'à poursuivre ces oppositions de caractères et ces contrastes d'intelligences, on comprendrait pourquoi, à un certain jour, l'Église est devenue le refuge des institutions et de la société défaillantes, la véritable et unique autorité dans l'Empire, qui ne se soutient plus, à travers les catastrophes, que par quelques hasards heureux et par la superstition du nom romain.
Sur ce fond terne et obscur d'une société qui se décompose, se détachent avec un relief singulièrement vigouFeux, les portraits de ces grands évoques.
L'auteur a mis à les peindre dans leur vivante réalité toute sa science et son effort le plus heureux. Par un effet d'optique littéraire qui marque bien où est la dernière grandeur de ces temps malheureux, où est en même teoips la prédilection du peintre, on arrive à ne plus voir qu'eux seuls, Basile et Ambroise. Ils concentrent en eux tout l'intérêt du sujet ; véritables héros du livre, ils ne se laissent pas oublier, même quand le récit nous entraîne loin d'eux : présents, ils remplissent la scène; absents, ils laissent derrière eux un vide que rien ne comble, ni les intrigues de palais, ni les aventures de guerre. En dehors d'eux tout languit. Dès qu'ils se montrent, l'action se relève et quelque, chose de vraiment épique se mêle à ces monotones récits d'une décadence que la vigueur d'un Théodose peut bien suspendre quel-