‹ Variétés littérairesChapitre 40 sur 47 · ALBERT DE BROGLIE. 1C · texte numérisé non relu

ALBERT DE BROGLIE. 1C

ques instants, mais que précipite la fatalité des choses, instrument aveugle du plan divin.

Que cette histoire serait triste si Athanase, Basile, Grégoire de Nazianze, Ambroise, Jérôme, Augustin ne venaient révéler au monde un ordre de grandeurs que l'empire romain, dans ses jours les plus triomphants, n'avait pas connues! L'épiscopat de Basile, ses luttes, son génie particulier, son éloquence, son union si touchante avec Grégoire de Nazianze, malgré la diversité des caractères, voilà à coup sûr la partie la plus intéressante de rhistoire de Tempire d'Orient pendant tout le temps qu'il gouverne l'Eglise de Césarée. Quand nous savons ce qui se passe dans ce grand esprit, que nous irpportent ensuite les obscures personnages qui entourent Valens à Constantinople ou à Antioche, les misérables intrigues qui assiègent et remplissent cette existence vulgaire d'un commis promu par un caprice de la foule et du sort au trône impérial? La vie n'est pas là. Elle est toute à Césarée. Là est la force, la puissance, l'autorité même politique.

M. Albert de Broglie excelle à mettre en lumière ce trait de la figure de saint Basile, qui était jusqu'ici resté dans l'ombre. D'excellentes études avaient montré chez le saint évéque les grâces et la vigueur de l'éloquence sacrée. On n'avait pas encore révélé, avec cette abondance et cette précision de détails, cette âme de commandement qui éclate dans le gouvernement d'une seule Église, toutes les facultés qui font l'homme d'État et qu'on ne rencontre plus dans les cours avilies de l'Empire, cet ensemble de grandes qualités qui, en s'appliquant au gouvernement des consciences, montrent assez avec quel bonheur elles s'appliqueraient à tout autre gouvernement, « un mélange de souplesse et de force, de hardiesse et de douceur, un art d'appuyer le droit par

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lautorité et de le modérer par l'indulgence, un don de comprendre les faiblesses humaines en les dominant, qui font le vrai caractère et constituent le tempérament du politique. » Est-il seulement Tévêque du diocèse, cet homme d une si prodigieuse activité, de tant de prévoyance, de si grands talents qui se révèlent dans Tadministration temporelle de la charité ? Quand , dans la détresse publique, il réussit à faire vivre une innombrable population, d'indigents et de malades qui succombaient sous la misère des temps, n'est-il pas le véritable édile de la cité, et près de lui, si le préfet de la province se montre, où ira le respect de la foule? où l'autorité politique? C'est cette âme qui, par sa grandeur même, crée le pouvoir partout où elle se montre. Les contemporains de Basile ne s'y trompent pas, et déjà l'on pressent de quel côté va passer le gouvernement du monde.

11 ne faudrait pas croire, cependant, que tous les évéques de ce temps fussent aussi , fortement trempés pour la lutte. A côté de l'évêque de Césarée, « prompt et précis dans ses résolutions, embrassant d'un coup d'œil le but à poursuivre » et y marcfiant droit a travers les difficultés des circonstances et les résistances des hommes, nous apercevons son ami, le pieux et aimable Grégoire de Nazianze, « atteint de cette délicatesse un peu maladive qui est chez les esprits d'élite, la source de l'inspiration poétique; sensible à la moindre nuance d'approbation ou de blâme, surtout à la moindre blessure de l'amitié; plus finement averti des obstacles, mais aussi plus aisément découragé ; mêlant à la poursuite des plus grands intérêts un soin peut-être excessif de sa dignité et toutes les inquiétudes d'im cœur souffrant ». C'est l'âme d'un mystique et d'un poète, non d'un athlète. On le vit bien quand la redoutable épreuve de l'épiscopat de

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Constîintinoplc lui fut imposée et qu'il fallut sortir de l'extase solitaire pour gouverner des hommes» c'est-àdire des intérêts et des passions. Je connais peu de pages aussi touchantes que celles qui nous retracent les douleurs de cette âme, si belle dans le calme et dans la retraite, exposée maintenant à toutes les violences de ces tempêtes humaines, plus cruelles mille fois que celles de l'Océan : son arrivée craintive à Constantinople, dans cette arène livrée depuis si longtemps aux disputes ariennes; ses premiers discours dans la chapelle d'Anastasie ; ses premiers triomphes, suivis bientôt de revers et d'angoisses ; sa tranquillité, comme celle d'un martyr, en face du poignard; ses défaillances, comme celles d'un enfant, en face des intrigues et des trahisons; cette incroyable facilité à être dupe, qui se montre dans sa méprise à l'égard du moine Maxime, et qui fut le signe le plus certain qu'il n'était pas né pour les grands rôles du commandement; ses projets d'abdication et de fuite; son personnage effacé, malgré l'autorité du rang et du génie, dans le concile de Constantinople; ses plaintes et ses gémissements inutiles; sa démission et ses adieux pour lesquels il retrouva une dernière fois l'accent d'un évêque et l'enthousiasme de la foule; sa retraite enfin consacrée à la piété et à l'étude, où il se ressaisit tout entier en face de Dieu, après s'être si facilement troublé devant les hommes. — Tel s'offre à nous l'ami de Basile : admirable quand il médite ou quand il parle, quand il n'est pas question d'agir; héroïque à sa manière, autant que Basile lui-même, quand il ne s'agit que de mourir; impuissant et débordé par les flots, quand il faut sauver la barque confiée à ses soins et gouverner dans la tempête.

Tous les deux, Basile et Grégoire, dans la diversité de leur âme et de leur intelligence, ont un trait commun

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par lequel ils sont bien les fils de Tantique Grèce, amoureuse de la parole, enivrée de poésie et d'éloquence. Malgré toute leur sainteté, ils ont retenu quelque chose de la civilisation païenne ; en regardant bien au fond de leur génie, on distinguerait je ne sais quel reste persistant de rhéteur que le christianisme n'a pas entièrement détruit. Pour Grégoire, la preuve serait aisée, et son récent hislorien reconnaît lui-même que la parole est trop souvent chez lui un ornement ; que son imagination se complaît en elle-même; que l'orateur, entraîné à la poursuite de l'expression ou de la métaphore, semble parfois oublier son but et laisse en chemin celui qui l'écoute. Chez Basile la parole est d'ordinaire une arme, au lieu d'être un ornement ; mais est-il vrai que l'orateur sacré ail immolé en lui ce rhéteur que tous les Pores de l'Église grecque portent dans un dernier repli de leur âme? Je ne le crois pas, et je n'en veux pour preuve que ces compliments à Libanius, cette correspondance où s'étalent, dans un langage qui n'a presque plus rien de l'évêque, les brillantes mollesses du style à la mode, les agréments usés de la rhétorique des écoles, cette admiration emphatique pour les déclamations du sophiste, toutes ces puérilités de l'éloquence de la décadence que ne relève pas l'accent viril du christianisme. — Socrate et le divin Platon, en réfutant les sophistes, leur empruntent plus d'une fois les grâces subtiles de leur insidieuse méthode ; ils ont pour les ressources d'esprk de leurs adversaires une admiration secrète qui perce par endroits et qui se révèle par une sorle d'imitation naïve. Basile et Grégoire, eux aussi mêlent à la gravité de leurs méditations et de leur parole le parfum affadi d'une rhétorique dont ils ont respiré dans leurs jeunes années la dangereuse ivresse.

Bien de semblable chez Ambroise. Ici tout est tourné à

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