ALBERT DE BROGLIE
l'action, à raclion par excellence, le salut des âmes et celui des peuples. Ici tout nous révèle l'austère esprit de rÉglise d'Occident, que rien ne détourne de son but, ni l'art, ni les souvenirs classiques, ni la tentation éristique, rélernelle sophistique des Églises d'Orient, épuisant dans la controverse plus de forces qu'il n'en faudrait pour conquérir au Clirist les Barbares. Ambroise est né pour accomplir la révolution qui s'annonce et qui précipite dans le sein de l'Église l'Empire vieilli et la société qui s'abandonne. Basile n'exerce les facultés du magistrat, du politique, que dans le gouvernement de son diocèse. En dehors du territoire sacré, il s'abstient. Ambroise, en fac^u péril suprême sous lequel la chose publique succombe, ose prendre la responsabilité de tous les grands rôles qui viennent d'eux-mêmes s'offrir, s'imposer à lui.
« Tranquille dans sa basilique, c'est là que vient le chercher, sans qu'il la repousse, mais sans qu'il l'appelle, la faveur suppliante de trois souverains.... A travers les vicissitudes du pouvoir suprême, il garde avec ses dépositaires passagers la même attitude de supériorité, tantôt protectrice, tantôt menaçante. Justin, le jeune Yalentinien, Maxime, Eugène, Théodose lui-même en font successivement l'épreuve. La dignité impériale comparaît devant lui tour à tour comme une pupille orpheline ou veuve dont il gère la tutelle, comme une pénitente qu'il reçoit en grâce, comme une criminelle qu'il éloigne de sa communion.... Dans ces occasions qu'il ne recherche pas, mais qui naissent d'elles-mêmes, de donner son avis sur la chose publique, pour conseiller, absoudre ou condamner, nul embarras dans son langage, nul étonnement dans son esprit. Il a sur les matières d'État des idées toutes préparées et un corps de doctrine dont il déduit toutes les conséquences.... »
On ne doit pas s'étonner, d'après cela, que saint Am-
hroise, dans sa basilique de Milan, tienne en échec Théodoise lui-même, et que le jour où l'âme impériale dans laquelle fermentent encore des instincts mal étouffés de barbare, laisse échapper, avec un cri de colère. Tordre qui noiera dans le sang la sédition de Thessalonique, ce jour-là, Tévêque, défenseur de la justice chrétienne, ose séparer l'empereur des fidèles et lui dicter, dans une scène mémorable, la formule de sa pénitence. M. de Broglie a retracé cette pénitence de Théodose dans une page d une beauté et d'une grandeur qui laissent dans l'àme du lecteur la plus forte impression. Ce jour-là où le premier juiticier de Vempire s'humilia sous la main de l'évêque, uniquement armée du pouvoir de lier et de délier les fautes, le pouvoir suprême passa dans l'Église. Elle devait le retenir, à travers des luttes terribles, et non sans de regrettabhes abus, pendant plus de neuf siècles. Ambroise, qui pensait couvrir la Rome impériale de la protection de l'Eglise, n'imaginant pas qu'il y eût un autre moyen de sauver le monde que de sauver l'empire, se trompait dans ses espérances. C'est à un autre titre que Rome devait régner : elle devait régner par l'unité de doctrine, non par l'unité de pouvoir, et ce fut par lui, fils presque superstitieux de l'empire, que le moyen âge commença.
Dans un dernier chapitre d'un dessin large et sévère, où tout le quatrième siècle, dans ses conflits et ses vicissitudes d'événements et d'idées, est résumé avec une vigueur rare de compréhension historique, on nous montre que celte révolution était inévitable et que le contraste même des caractères qui exprime celte révolution, n'était que le signe extérieur du changemjent qui s'opérait dans les institutions. Les principaux traits de ce tableau, où chaque détail estdéjàune synthèse, peuvent à peine s'indiquer ici : c'est le déplacement insensible d'in-