‹ Variétés littérairesChapitre 42 sur 47 · ALBERT DE BROGLIE · texte numérisé non relu

ALBERT DE BROGLIE

fluonce s'opérant par Tagrandisscmenldu rôle de la papauté qui se substitue à Fernpire dans Tenceinte sacrée de Rome ; par la supériorité chaque jour plus marquée de l'évêque sur le magistrat dans les provinces; par les progrès insensibles du sacerdoce chrétien aux dépens de tontes les dignités locales qui l'environnent, recueillant dans son sein tout ce qui reste de vie municipale; par ce rôle universel de tuteur que prend le pouvoir religieux en face de tous les disgraciés et de tous les malheureux, investi par la force des choses d une autorité que l'incapacité et l'impuissance de l'Etat ont fait tomber en déshérence ; par l'établissement de ce vaste patronage de l'Église, sous lequel viennent se ranger successivement, dans la panique universelle, dans la ruine des institutions et des lois qui s'écroulent, les paysans, les soldats, les bourgeois, les magistrats, l'empereur lui-même, et qui se justifie en sauvant du grand naufrage les lois, les lettres, les arts, en réformant les mœurs, en transformant la famille, en préparant par l'égalité devant l'Évangile Taflranchissement des esclaves, en fondant une société, une civilisation nouvelle.

Est-ce à dire que le régime qui commence à Ambroise et qu'on peut définir par la tutelle universelle de l'Église sur les souverains et les peuples, soit du goût de l'auteur pour l'avenir comme pour le passé? Nullement. Il a pu constater historiquement les bienfaits de cette magistrature de l'Église, prise par elle au moment où tout périssait et du droit du péril public. Il a pu admirer les grands services rendus à ce prix : la civilisation sauvée, le monde transformé. Mais il pense avec raison que cette ère de la suprématie politique de l'Église est finie, irrévocablement finie, et qu'il n'y a que des rêveurs dangereux qui puissent en souhaiter le retour, a Non, dit-il, on ne verra plus l'Église chargée d'administrer, de juger,

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presque de nourrir les peuples. N*y eût-il point d'autre raison, celle-ci suffirait : c*est que les nations, nées chrétiennes, n'éprouvent plus le besoin qu'on les délivre ainsi d'elles-mêmes.... Un état social a pris naissance, mêlé de grandeurs et de dangers, plus sain que celui de Rome antique, plus viril que celui de l'Europe féodale : où les hommes, loin de s'abandonner comme des esclaves à des maîtres ou de se laisser guider comme des troupeaux par des pasteurs, veulent être consultés sur leurs intérêts et éclairés sur leurs croyances. »

Même dans cette situation nouvelle, qui est celle dans laquelle les sociétés essayent de s'établir depuis le seizième siècle, l'Église aura encore sa grande part, son influence légitime, son aulorité divine ; mais elle se renfermera de plus en plus danslemonde de la conscience. C'est un monde assez vaste pour sutflre à son ambition. L'Église et l'État tendent de plus en plus à une distinction de rôle et d'attributions qui ne sera pas une séparation, mais qui assurera, avec leur indépendance réciproque, leur dignité. Chacun de ces grands pouvoirs devra se mouvoir dans son orbite, et bien que ces orbites soient concentriques et aient pour centre unique la civilisation morale du monde, il est bon, il est nécessaire que ces orbites soient distincts, et qu'il n'y ait jamais de ces occasions de heurt et de conflit, jamais plus de ces chocs dont le monde est ébranlé dans ses profondeurs. — Ainsi l'Église aura parcouru ces trois phases : celle de sa fondation, jusqu'à Constantin, où elle est esclave, mais libre par la foi dans son esclavage politique et dans son long martyre ; celle de sa suprématie universelle, qui commence à Âmbroise et qui remplit le moyen âge; celle de sa souveraineté l'estreinte au monde des consciences, qui est la vraie condition de son indépendance et l'un des signes les plus irrécusables des temps modernes.

Eloges littéraires.

Dans la série de nos éludes sur les critiques et les historiens littéraires, le nom de M. Mignet mérite une place d4ionneur. Chaque séance annuelle de TAcadémie des sciences morales et politiques est, pour l'éloquent secrétaire perpétuel, l'occasion de prononcer ces éloges historiques « destinés à honorer des vies généreuses et de grands travaux, à célébrer de savants amis du bien, d utiles serviteurs de Tesprit humain. Ceux auxquels ils sont consacrés appartiennent à l'histoire parce qu'ils ont fait, à la science par ce qu'ils ont écrit. Tous, ils ont cultivé avec grandeur ou appliqué avec art les belles sciences qui ont pour objet, non la matière, mais l'intelligence, non la nature, mais l'humanité. »

Ce recueil de notices, qui compte déjà trois volumes (dont le dernier vient de paraître), devient l'histoire même de cette Académie, la plus intéressante, à coup sûr, qu'on puisse écrire : celle des personnages considérables qui l'ont successivement illustrée, en même temps qu'ils ont servi leur pays. Elle représente aussi une part considérable des lettres sérieuses et de la philosophie morale depuis un demi-siècle, la plupart des grands noms contemporains, dans les travaux élevés de l'espril, appartenant à l'Académie dont M. Hignet est l'orateur privilégié.

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Entendre une lecture de M. Mignet est devenu, on le sait, une fête pour cette partie du public parisien qui estime à leur prix les plus nobles et les plus délicats plaisirs de rintelligencc. Ces jours-là, les séances de rAcadémie des sciences morales et politiques jouissent de la môme faveur et provoquent le même empressement qu'une réception à TAcadémie française. — M. Mignet commence. Les auditeurs lettrés (je suppose qu'il n'y a que de ceux-là à ces belles séances) éprouvent cette charmante inquiétude qu'on ne manque jamais de ressentir quand on assiste aux épreuves délicates de la parole publique. On a beau être rassuré par le talent de l'orateur et par le souvenir de ses succès continus, il y a toujours une émotion dans les âmes bienveillantes, en présence d'un homme distingué qui vient .exposer son talent à tous les hasards de l'appréciation mobile de la foule, surtout si c'est une foule d'élite. Quant à moi, je n'ai jamais vu paraître un prédicateur illustre dans sa chaire, ou se lever un orateur dans nos assemblées, sans éprouver un serrement de cœur, une anxiété. Tant c'est une chose grave que l'acte d'un homme qui vient mettre son intelligence, son âme en contact par la parole avec des intelligences et des âmes qu'il ne connaît pas ! Hais aussi la belle et l'enivrante victoire que celle que l'on obtient sur des esprits charmés, entraînés, dominés, que l'on pénètre de sa passion ou de son idée I

Il y a de si rapides et de si sûres ententes entre le public de l'Académie et son orateur des grands jours, que l'anxiété ne dure pas ; elle ne laisse à Tauditeur que ce qu'il faut d'émotion pour donner plus de prix à son plaisir. Oni se demande comment M. Mignet va pouvoir rajeunir un sujet très connu des uns, très étranger aux habitudes d'esprit et aux goûts des autres. C'est là l'art victorieux de l'aimable orateur. Il résume avec tant de

justesse les parties essentielles de chaque sujet qull traite, il y ajoute même de temps en temps des vues si ingénieuses, que Tauditeur jouit de ses propres impressions rafraîchies, de ses idées renouvelées sur tel fait historique ou tel personnage qu'il croyait bien connaître. Quant à cette portion de l'auditoire, étrangère par son éducation et par son genre de vie à ces doctrines politiques ou morales que Ton discute, le débat est si judicieux, si clair, les peintures d'histoire si vivantes dans leur rapide f>récision, les anecdotes si bien choisies pour faire valoir un caractère ou une idée, la lumière distribuée si habilement sur toutes les parties du tableau, que les abstractions mêmes s'animent et se colorent, que les obscurités se dissipent, et que tout le monde croit voir, dans le cadre restreint de la Notice, paraître la réalité même, l'homme et son époque.

Le genre de ces Éloges historiques a cependant ses inconvénients et ses périls, qu'il ne faut pas dissimuler, mais qui ne deviennent sensibles, si l'art de l'orateur n'en a pu entièrement triompher, qu'à une seconde lecture plus calme, plus réfléchie, que l'on fait soi-même, en se dérobant à la séduction du débit, à tous les prestiges qui sont précisément ceux de l'action et de la vie. Ni d'Alembert, malgré la sollicitude qu'il apportait à ce genre de travaux, ni Fontenelle, avec tous les artifices de la plus savante finesse, ni M. Hignet, avec toutes les ressources d'un art exquis, n'ont pu toujours se soustraire aux inconvénients de ce genre.

Les voici tels qu'ils m'apparaissent à la réflexion, dans les Éloges historiques que je viens de relire.

Le premier, le plus grave peut-être, est l'uniformité du cadre. Dans les limites si restreintes et si précises d'une Notice, dont la lecture ne doit pas dépasser une heure, et dans laquelle il faut résumer une époque, une vie, un ta-

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lent, il est trop clair que Torateur ne peut pas varier beaucoup Tordre ni la proportion des différentes parties de son élude. La nature même de ce travail a des nécessités qui s*imposent à lui. Au début, quelques belles généralités sur la science où excelle le personnage qu*on doit louer, puis un tableau sommaire, à grands traits, des événements et des idées de son temps auxquels il a été mêlé; Tappréciation rapide e( concluante du rôle plus ou moins ut^e, plus ou moins éclatant, qu*il a rempli sur cette scène ouverte devant nous; enfin, l'homme luimême, présenté au lecteur dans un portrait vif et saisissant qui termine la Notice en nous laissant dans les yeux le souvenir d'une vivante figure; telle est la disposition perpétuelle, inevitable.de ces Notices, où il faut tout dire en si peu de temps, expliquer Thomme par l'époque, tout en faisant sentir sa valeur propre et son originalité. Un autre inconvénient, qui semble lié à la condition même du genre (V Éloge), c'est la nécessité de louer. Ces existences si variées, inégalement brillantes ou utiles, mêlées à des événements si extraordinaires, dans un pays comme le nôtre, sur le terrain mouvant de notre histoire, à travers tant de révolutions, de chutes éclatantes et de résurrections, de contrastes inouïs de fortunes, toutes ces vies, si généreuses qu'elles soient par certains côtés, tous ces caractères, si bien trempés qu'ils puissent être, ont été exposés à des responsabilités terribles, à des hasards effrayants, à toutes sortes de tentations qui ont pu s'offrir à eux sous le nom spécieux du patriotisme. Le devoir, comme il est d'une interprétation malaisée, dans ces jours ténébreux et agités I Et comme il avait raison, ce philosophe qui disait que, dans les temps de révolution, connaître son devoir est plus difficile que le pratiquer dès qu'il est clairement connu! Combien se sont trompés, à nos yeux, parmi ces hommes honorables

dont on ressuscite devant nous la vie si éprouvée ! Combien de leurs résolutions peuvent nous sembler regrettables, à nous qui jugeons, à travers le temps et Thistoire, ces décisions prises sous le coup de l'événement! — 11 faut louer pourtant ; du moins^ il ne faut pas blâmer. La confraternité académique^ les conditions du genre, les amitiés survivantes, Thonneur des familles, tout en fait à l'orateur plusqij*une convenance : une loi.

Le parti-pris de rél(»ge systématique, l'économie nécessairement uniforme de ces biographies oratoires, voilà deux conditions dont le talent, même le plus souple et le plus varié, ne peut complètement s'affranchir. Mais ce qu'un art délicat pourra faire, tout en acceptant la dure loi des conditions du genre, c'est d'en tirer le meilleur parti possible et de les tourner au profit de son auditoire, et même, à certains égards, à l'avantage de l'orateur lui-même. C'est à quoi ne manque pas H. Mignet» dans quelques-unes de ses Notices, avec ce bonheur du véritable artiste qui sait transformer les difficultés mêmes en occasions nouvelles de succès.

Ainsi fait-il, particulièrement, toutes les fois qu'il s'agit de raconter quelque trait de ses chers acadérçiciens, qui n'est pas tout à fait selon son cœur. Il les loue, sans doute, mais de quelle spirituelle façon ! Quelle piquante manière de faire deviner sa pensée à travers la forme laudative dont il l'enveloppe I II ne retire rien de la louange qu'il doit, et s'arrange bien de façon à ne pas diminuer son personnage. Mais enfin, il ne tient qu'à nous de comprendre, si nous voulons ; et sans déclamation, sans tirade^ j'allais dire sans épigrammes (je me suis arrêté), il insinue délicatement son propre jugement, presque toujours d'accord avec les bienséances morales, ou plus simplement avec celles du goût, et rétablit d'un mot, d'un geste, d'un sourire, la vérité légèrement troublée. C'est là un

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des côtés les plus charmants de ce genre littéraire, plus souple qu*on ne veut bien le croire, et qui, manié par un maître, tempère à propos, par quelques restrictions jetées en passant, la perpétuité de la louange. Parmi de nombreux exemples qui s'offrent à moi, j'en citerai un seul.

H s'agit d'un des membres les plus célèbres de l'Académie, qui, dans son existence agitée, vit tomber deux fois l'Empire et deux fois restaurer la monarchie des Bourbons, sans applaudir à aucune chute, mais non sans adhérer à toutes les élévations. Quelle aimable raillerie dans cette page : « Son caractère l'éloignait de l'infidélitù autant que de la désobéissance, et son esprit lui fit adopter dès ce moment pour système ce que tant d'autres ont pratiqué alors et depuis par intérêt : le service invariable du pays dans la mobile succession de ses gouvernements. Même, en certains cas, on peut dire qu'il poussa bien loin son système. Selon lui, exercer des fonctions sous tous les pouvoirs, c'était consentir à être utile dans tous les temps. Aider au salutaire maintien de l'ordre social, seconder la marche habile de l'administration, quelle que fût la forme politique de l'État, n'était pas seulement, d'après sa théorie, le droit, mais le devoir d'un bon citoyen; il en faisait une obligation fort commode à suivre et à laquelle il ne manqua jamais. Il resta toujours fidèlement à son poste, et même il se laissa placer dans des postes meilleurs où ses ta* lents rares lui permettaient de rendre des services plus grands. »

Si l'ironie accadémique devient un genre littéraire, cette page mérite d'en rester le modèle.

Une des graves difficultés de l'éloge historique^ nous l'avons dit encore, c'est que l'orateur est obligé de se mouvoir dans les limites très restreintes. Cette nécessité

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de tout abréger, qui chez les esprits communs produit la sécheresse ou l'obscurité, se tourne chez les esprits distingués en précision et en clarté.

Dans ce temps de rliélorique verbeuse et de délayage pittoresque, où le bavardage est élevé à la hauteur d'un procédé littéraire, où Ton voit chacun noyer avec tant de zèle sa petite idée dans un océan de mots, quel heureux contraste que cette sobriété pleine de force, qui condense beaucoup de choses en peu de pages, et que cet art qui, au lieu de s'exciter par la déplorable émulation du développement, s'observe et se retient ! S'il n'y a pas de plus grand supplice littéraire que celui qu'inflige à un homme de goiît la stérile prolixité des incidents inutiles, des parenthèses, des épisodes quel charme de sentir cette fécondité intérieure de la pensée qui se gouverne, au lieu de s'abandonner à des fantaisies d'enfant ou de vieillard, et qui s'applique à donner au style toute la substance qu'il peut porter!

De là l'exercice constant, perfectionné du coup d'œil, qui, entre mille particularités d'une figure historique, discerne sans hésitations et saisit le trait saillant, décisif, celui qui donne à la figure son accent, sa valeur, tout son relief, et qui la grave pour toujours dans le souvenir. La pénétration de M. Mignet ne se trompe pas et ne tâtonne jamais. Elle va droit à ce signe de race, de force ou de talent. Elle ne s'épuise pas comme la sagacité de quelques peintres, nos contemporains, à ressaisir l'accidentel, le bizarre, parfois le monstrueux, dans les physionomies des illustres modèles qu'il font poser devant eux et que leur indiscrète curiosité déshonore en nous fatiguant. Dans la figure de Cicéron, un maître doit avoir le courage de négliger la verrue qui déparait le nez du grand orateur ; il s'en consolera s'il nous laisse, dans une page pleine de mouvement et de vie, l'image vive de cette attitude vie-

torieuse à la tribune, dans laquelle la postérité aimera éternellement à le contempler.

L*uniformité de plan des Notices, où la disposition des idées est comme imposée à l'orateur, est une dernière difficulté à vaincre. M. Mignet n'en a pas toujours triomphé. Hais si Tordre et l'arrangement des parties laissent trop peu à l'arbitraire ou plutôt au goût personnel de l'écrivain et semblent se répéter symétriquement, voyez dans ce cadre, tracé d'avance, quelle variété, que de couleurs adaptées à la diversité des sujets, que de perspectives ouvertes sur l'histoire ! Dans un seul volume, quelles peintures variées d'hommes, de talents, de temps et de pays ! Jouffroy et l'ardeur mélancolique de la pensée qui le dévore ; le baron de Gérando, ce simple soldat de l'an VU, qui fait couronner à l'Institut un mémoire sur les signes; La Romiguiére, le philosophe pur et modeste, l'auteur d'un seul livre, mais d'un livre exquis; Lakanal, l'intrépide défenseur des lettres et des sciences aux plus mauvais jours de la Révolution, l'ancien commissaire de la Convention, devenu planteur aux États-Unis ; la belle imagination de Schelling racontant avec une sorte d'ivresse le poème du monde divinisé, jusqu'au jour où, ayant reconnu Dieu au-dessus du monde, il ramène sa prodigieuse philosophie à une sorte de mysticisme ; le comte Portalis et, avec ce grand jurisconsulte, presque tout l'Empire, les deux Restaurations, le gouvernement de Juillet; Hallam, l'écrivain grave, ses talents solides» ses pures vertus, image d'une partie de la société anglaise ; le brillant Macaulay enfin, orateur, historien essayiste et dans presque tous les genres, le premier; âme et talent de haute race, imagination éclatante soutenue par la science la plus solide, équilibrée par la plus ferme raison, un Michelet raisonnable, sans maladie nerveuse.

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Tel est le vaste ensemble des sujets auxquels s applique, dans ce dernier volume, Tart de M. Mignet, qui semble égaler la diversité des sujets par celle de ses talents : philosophe avec Jouffroy et Schelling, jurisconsulte avec Portalis, historien avec Hallam, orateur, homme d*État, historien encore avec Macaulay; les jugeant tous successivement avec cette droiture et cette fermeté qui révèle leur égal. '

Quelque chose marque dans la variété des applications de cet art si habile en ses métamorphoses, Tunité de Tesprit qui le dirige : c*est Tinspiration constante, en philosophie et en politique, de la pensée spiritualiste et du sentiment libéral. Cette unité fait celle du livre et le rattache à la plus pure tradition académique qu'il exprime et qu'il honore. Tous ceux qui pensent^ en France, doivent applaudir à cette définition des académies: «ces petites et glorieuses républiques, fondées pour le service ou Tornement de Tesprit humain, en Thonneur ou à l'avantage de la civilisation ; dans Jeur sein des hommes supérieurs, en s'élisant les uns les autres et en vivant sous la même loi, ont donné le premier exemple de la liberté pendant la monarchie et de l'égalité au milieu des distinctions héréditaires. » A la bonne heure. Voilà l'idéal. Qu'il s'accomplisse et tous nous applaudirons. Mais souhaitons que ces petites républiques ne s'isolent pas trop du mouvement général des idées et des mœurs ; qu'elles ne se tiennent pas rigoureusement fermées aux talents indépendants, même s'ils n'ont pas d'intelligences dans la place ; qu'elles se renouvellent en dehors de ces parentés de doctrine et de parti qui épuisent les races intellectuelles par des alliances trop prolongées de famille ; surtout qu'elles n'adoptent pas pour leur libéralisme de formules trop particulières, et qu'elles comprennent bien que les termes du problème sont aujourd'hui changés ; qu'il faut toujours être libéral.

mais qu*il s*agit de Têtre au sein d un ordre de choses tout nouveau (qui rend plus difficile à la fois et plus nécessaire que jamais Tusage d'un vrai et large libéralisme), la démocratie.

Réformateurs et publicistes de l'Europe.

Depuis bientôt dix ans, la chaire de droit naturel au collège de France est entourée d*un succès croissant que j'appellerais presque de la popularité, si ce mot n'impliquait d'ordinaire, en matière d'enseignement, certaines concessions auxquelles la science sérieuse ne consent pas.

Cette fois du moins, le succès ne s'est pas trompé. Il est la consécration d'une vie dévouée aux labeurs les plus élevés de la pensée et d'une conviction intègre, soutenue sans fléchir, à travers les vicissitudes des temps et les disgrâces passagères du spiritualisme.

C'est vers 4855 que M. Franck fut appelé à cet enseignement depuis plusieurs années éclipsé, oublié même, et qu'il sut ranimer, autour de cette chaire entièrement renouvelée, l'attention et la faveur publiques. Comme il arrive naturellement pour les esprits dévoués à leurs fonctions, et surtout à ces fonctions si délicates et si graves de l'enseignement public, qui ne souffrent pas de partage dans l'homme et qui le réclament tout entier^ la matière de ses cours est devenue celle de ses livres, l'objet presque unique de ses méditations. C'est de cet effort continu de la pensée, dirigée dans le même sens, que doit sortir un jour cette Histoire du Droit naturel dont H. Franck nous donne, de temps en temps, quelque

beau fragment, comme le Droit chez les anciennes nations de rOrient, et son dernier ouvrage, les Réformateurs et Publicistes de V Europe (Moyen âge et Renaissance).

Lliistoire du droit naturel est la part que M. Franck semble s*étre réservée dans le vaste domaine de la philosophie. C'est sa province propre, sa conquête. Nul n*était mieux préparé que lui à traiter ce grand sujet, soit par la culture générale de son esprit, soit par les qualités et les aptitudes personnelles qui lui composent, parmi les auteurs contemporains, une physionomie particulière et distincte. Pour cela, que fallait-il d'abord? L'esprit philosophique lui-même, sa pénétrante méthode d'analyse et de synthèse, l'habitude de l'observation intérieure et de l'induction psychologique, retrouvant sous la variété infinie des apparences les traits identiques et permanents de l'humanité morale, constante à elle-même et à ses lois. Or, tous ces heureux résultats d'une forte culture philosophique, M. Franck les avait depuis longtemps amassés, disposés, appliqués même à divers travaux justement estimés.

Une de ces œuvres ne se proposait rien moins que d'initier les lecteurs français aux mystères les plus savants de la Kabbale et d'analyser, à cette occasion, l'esprit des théosophies orientales. L'auteur y témoignait d'une érudition abondante et précise, d'une sagacité pénétrante, qui se démêlait dans les origines les plus ténébreuses et les plus compliquées d'un système. Déjà une sorte d'instinct ou de pressentiment l'amenait ainsi, dès sa première œuvre, vers cet Orient, vers celle patrie des enchantements et des mystères que sa pensée devait, plus lard, visiter de nouveau pour faire jaillir de ce vieux sol fabuleux les sources historiques de la civilisation et du droit.

Après cette première excursion en Orient, M. Franck

avait rais plusieurs années de sa vie dans une vaste entreprise qu'il dirigea, qu'il soutint, qu'il mena à terme à travers mille obstacles suscités par les événements peu propices ou par les hommes, plus difficiles à vaincre que les événements : je veux parler de ce Dictionnaire des sciences philosophiques, un répertoire complet de philosophie et d'histoire de la philosophie, une encyclopédie spiritualiste. Il fut l'âme de cette utile entreprise; il en fut le régulateur et le guide. En même temps qu'il donnait l'impulsion à tous les écrivains associés à son œuvre, et qu'il tentait de faire prévaloir une certaine unité dans la' diversité des écrivains, bien souvent opposés sur les détails et livrés aux mille conflits des opinions humaines, lui-même donnait, dans d'excellentes monographies, l'exemple et le modèle de ce que peut être ce genre de travail, plus difficile qu'on ne pense, puisqu'il exige à la fois du talent dans l'auteur et llabnégation du talent dans l'œuvre collective.

Mais tout cela n'était que la préparation lahorieuse d'une vocation philosophique qui se dessinait de plus en plus, et qui sollicitait du côté des applications sociales cette intelligence active, nourrie de fortes études, accrue par une continuelle méditation des problèmes moraux. Déjà la révolution de 1848, en remuant à de grandes profondeurs la question sociale, avait éveillé dans M. Franck toute la sollicitude d'un témoin qui va devenir un juge ; certaines des utopies qui se produisirent dans la confusion de ces temps agités, avaient trouvé en lui un critique sévère. Je me rappelle quelques leçons qu'il fit alors dans la vieille enceinte classique de la Sorbonne et qu'il dirigea, non sans courage, contre les dangereuses chimères dont s'enivrait la foule. L'orateur universitaire faisait de meilleure politique que beaucoup d'orateurs du dehors. En quelques discussions solides, pressantes.

IHO VARIÉTÉS LITTÉnAIRES.

conduites avec la plus grande simplicité d*allures et de ton, M> Franck réfuta les thèses principales du socialisme, en démontra Tinanité. Le succès de sa dialectique fut un des premiers symptômes du retour de la raison publique qui, d*aboi*d effrayée sans mesure ou tentée par Futopie, éperdue ou surprise, revenait enfîn à elle, à ses instincts qui sont ceux de la véritable civilisation, à ses convictions naturelles qui sont d*accord avec les principes élémentaires du droit, à la juste appréciation des périls qu*elle avait courus et qui n*étaient quelque chose que parla terreur ou la fascination subie.

Je pense que ce fut vers cetle époque que M. Franck conçut cette idée de retrouver dans les profondeurs de la conscience humaine et de Thistoire les origines du droit naturel. Deux traits de sa nature intellectuelle semblaient le prédestiner â cette tâche : son goût vif pour la liberté, qui est Tessence même du droit, et le sentiment de curiosité sympathique qu'il avait toujours eue pour Thistoire de l'humanité morale, pour ses destinées, pour ses luttes et ses laborieuses conquêtes, pour ses progrès dans la justice, qui sont précisément l'élaboration graduelle du droit dans le monde.

C'est avec le sentiment délicat et viril du principe et des conditions du droit qu'il aborda cette étude, à laquelle désormais il allait vouer sa vie. A vrai dire, « la liberté» selon l'idée que nous en donne notre cons(*Jence, selon l'enseignement qui ressort de l'histoire des institutions sociales et du spectacle des révolutions politiques, la liberté n'est pas une partie du droit, c'est le droit tout entier, c'est le principe et l'essence du droit, L'autorité elle-même n'a pas d'autre but ni d'autre raison d'être que d'assurer le maintien de la liberté ou de défendre la liberté générale contre les agressions, soit du dedans, soit du dehors ; celle de la société entière contre les

membres et les parties isolées de la société, ou contre les ennemis extérieurs* ». Si la liberté est le principe même du droit, la conclusion toute naturelle doit être (}ue les idées qui sont les conditions les plus nécessaires (lu droit, les idées de justice, d*humanité, d*obligation réciproque, de dignité morale, sont d*autaiit plus distinctes et plus inébranlables dans notre esprit, que nous avons une conscience plus parfaite de notre liberté, ou que nous apercevons plus clairement en nous les attributs de la personne humaine, les caractères d'un être libre et responsable *. Si l'homme se sent le maître de ses actions sous la loi du devoir, dès lors il est évident qu'il n'appartient à aucun autre être semblable à lui, mais qu'il ne relève que de cette loi suprême, la même pour tous les êtres intelligents. Le devoir, en l'obligeant, l'affranchit de toutes les servitudes humaines, t Si l'homme, au contraire, renie sa liberté, s'il renonce à s'appartenir, il descend alors au rang d'une chose, d'un instrument, d'un moyen ; il est la propriété de quiconque peut se servir de lui, et est plus puissant que lui, soit par la ruse, soit par la force*. »

Cette évidence rationnelle est en même temps une loi de l'histoire. « L'histoire montre que les progrès de la justice dans ce monde où les conquêtes du droit sur la force se développent dans la même mesure que l'idée de la liberté, soit de la liberté divine, soit de la liberté humaine, soit de toutes deux à la fois; que là où la liberté est complètement niée ou méconnue, comme dans les vieilles croyances brahmaniques, ou dans le culte encore plus ancien des forces aveugles de la nature, l'homme n'est qu'une chose. Dieu n'est qu'un mot, et il n'y a pas

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