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Ibid

188 VARIÉTÉS LITTÈRAIUES.

Heu d avoir plus de respect pour Tun que pour Taulrc ; que, dès que la liberté commence à paraître dans les dogmes de la religion, elle ne tarde pas à se montrer dans la sphère de la morale et même dans les institutions civiles; qu*il suffit à Thomme de reconnaître parmi les principes de Tunivers une cause intelligente, un esprit de lumière et de sagesse qui lutte contre les ténèbres, pour qu'il trouve en lui-même une pareille puissance, et qu'il revendique, avec sa responsabilité, au moins une partie de ses droits; mais qu'il n'y a de droit absolu, de règles absolues d'humanité et de justice dans la conscience des nations qu'avec l'idée de la liberté complète ou la foi en un Dieu créateur, maître de la nature comme de lui-même, et dont l'homme, dans les limites de sa volonté, est la parfaite image. »

Nous tenions à rappeler ces grands principes qui fondent l'unité doctrinale des études de M. Franck, Tous se résument, on le voit, dans une foi ardente à la liberté, dans le sentiment profond des conditions de la moralité. C'est à la lumière de ces idées supérieures qu'il résout, h mesure qu'elles se montrent et se déroulent dans la série des temps, toutes ces questions que l'histoire pose, mais ne résout pas toujours : quel est le principe, quelle est la nature de l'Etat? quelles en sont les conditions éternelles, les formes diverses, les lois? qu'y a-t-il, dans la constitution des sociétés, de fixe et d'absolu sous les perpétuelles vicissitudes de leurs transformations? Quels sont les délicats rapports de l'individu et deTËtat? L'Etat estil tenu,' comme l'individu, de reconnaître certaines obligations, ou bien est-il affranchi de tout devoir? Peut-il tout ce qu'il veut, ou bien, s'il ne peut pas tout, où s'arrête son pouvoir? Quel est le mystérieux obstacle du droit qui se dresse en face de lui et qui le limite? Ce droit même ne serait-il pas précisément la raison d'être dp

rÉtat qui serait institué pour le garantir ? L*Ëtat idéal est-il autre chose que le ministre et le serviteur du droit?

Déjà, nous l'avons dit, dans un fragment très étudié et très substantiel, M. Franck avait recherché les origines du droit chez les anciennes nations de TOrient. Aujourd'hui, c'est dans la société théocrati que et féodale du moyen âge qu'il nous transporte, dès les premières pages de son nouveau livre, franchissant ainsi la double antiquité grecque et latine et le christianisme. 11 y reviendra plus tard et rejoindra sans doute les deux parties de cette histoires, séparées par l'intervalle de sept ou huit siècles. C'est une lacune trop grave dans cette vaste histoire pour qu'elle ne soit pas comblée un jour.

Le christianisme avait posé des principes de charité, de fraternité, aussi bien que de liberté morale, sur lesquels la cité terrestre pouvait s'établir. 11 faut bien dire pourtant que son principal soin avait été de fonder la cité idéale, la cité de Dieu. Il y invitait les âmes purifiées par l'épreuve. 11 présentait la douleur comme un bien, il la divinisait par le sublime exemple d'une croix infâme où monte le Juste, par le mystère suprême de cette Passion, dans laquelle un pauvre persécuté lègue au monde un Dieu. Il enseignait la vertu du sang divin transformant l'homme et versant la charité dans son âme renouvelée. Il attendrissait le dogme stoïcien de l'égalité, le complétant, j'oserai presque dire l'exagérant. Ce n'est plus l'égalité qu'il prêche, c'est l'inégalité en faveur des faibles, des pécheurs, des humiliés, des opprimés. 11 fondait ainsi une aristocratie nouvelle, celle de l'humilité et de la souffrance. Encore une fois, son œuvre est moins l'établissement de la cité terrestre dans des institutions et des lois régulières et définies, que la construction de la Jéinisalem céleste dans les âmes. Sa grande affaire était moins la politique que le salut.

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Mais bientôt, Tesprit d*abnégation du christianisme se perd dans des prétentions nouvelles. L*Ëglise, devenue puissante, veut être la tutrice des peuples et des rois. Maîtresse de la doctrine du salut, elle veut l*iraposer. même par la force, au genre humain. Une grande querelle éclate. Il ne s'agit de rien moins que du gouvernement universel. Les papes, et le plus illustre de tous, Grégoire VII, demandent d une voix impérieuse que la puissance qui procure le salut soit aussi celle qui ait lu haute main sur les empires. Au nom de la souveraineté de Dieu, ils réclament pour TÉglise le droit de contrôle sur les souverainetés terrestres. Hais alors une légion d'avocats ardents se lèvent pour défendre la cause du César humilié. Les représentants du moyen âge se divisent : la souveraineté de l'État et la souveraineté de l'Église trouvent, de part et d'autre, des apologistes sub> tils et emportés. Une guerre interminable commence, plus dialectique qu'oratoire, entre les juristes et les théo* logiens. D'une part, les plus illustres champions sont saint Thomas d'Aquin et Gilles de Retz; — d'autre part, des laïques comme Dante, des religieux comme Jean de Paris, Guillaume Ockam, et l'armée des légistes contre Tarmée des canonistes.

Après de longues controverses, qui remplissent le moyen âge, l'esprit vrai du christianisme triomphe par la défaite des prétentions de l'Eglise â la souveraineté universelle. Mais la cause du césarisme succombe aussi bien que celle de ses adversaires. Ce qui triomphe, ce n'est pas la doctrine du pouvoir absolu des Césars ou de la suprématie temporelle des pontifes ; c'est la cause de la société laïque émancipée de tutelle en matière temporelle, c'est la cause de la politique sécularisée ; c'est le droit, seul vainqueur dans cette grande querelle ; c'est la dignité de la personne humaine, affranchie en principe.

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sinon en fait, des formes multiples et subtiles de la servitude.

L'histoire de cette lutte remplit les deux tiers de ce volume. Elle y est exposée avec une clarté et une bonne foi parfaites, avec une logique animée, pleine de verve dans le développement des thèses contraires, dans la peinture des personnages et des temps; enfin, avec une rectitude presque infaillible du sens moral et du sens historique, qui souvent se mêlent et se confondent. Sur un seul point, j'aurais une observation à présenter au juge si savant et si exact de cette grande querelle. Il m'a semblé qu'il inclinait à penser que, dans cette lutte du pouvoir temporel contre le pouvoir spirituel, les empereui*s et les rois avaient pour eux la vérité; qu'en apparence c'était la force qui s'élevait contre l'idée, la matière contre l'esprit; qu'en réalité c'était le droit qui se fondait sous la tutelle et les auspices du pouvoir absolu. Si c'est là l'opinion de H. Franck, je ne saurais la partager sans réserve. Je crois que le péril était le même pour le droit, d'être absorbé par les théories insolentes des légistes, soutenant l'omnipotence des Césars, ou par les prétentions de la théocratie romaine. Ici encore, ce fut le conflit des deux pouvoirs qui créa la liberté. Elle naquit de la lutte des deux forces. Le césarisme triomphant sans peine et sans mesure n'eût pas été un meilleur régime pour la dignité de la personne humaine que la tutelle omnipotente de l'Église, suzeraine temporelle. Dans un excès comme dans l'autre, le droit eût péri. Au milieu de ces grandes luttes, où les légistes avaient tort dans leurs prétentions excessives, aussi bien que les canonistcs, la conscience publique s'éveilla et se revendiqua elle-même. Voilà la vérité.

Il advint pour le droit à cette époque,- ce que plus tard il advint pour la liberté de conscience. On a pré-

fendu souvent que la liberté religieuse est due au protestantisme. 11 faut s*entendre à cet égard. Comme résultat de la lutte engagée, je ne le nie pas; comme résultat intentionnel, comme effet voulu ou désiré, je le nie absolument. Quel historien sérieux a jamais cru à la sincérité de la Réforme, revendiquant la liberté de conscience au commencement de la lutte qu*elle entreprend? Ces réclamations étaient bien moins le cri d*une conviction et l'affirmation d*un principe, qu'un artifice de parti. Nul, plus que Luther, plus que Mélanchthon lui-même, plus que Calvin et Théodore de Bèze, n'eut de mépris pour ce prétendu droit à la liberté des croyances, quand leur croyance eut triomphé. Ce qui est vrai, c'est la passion égale des deux fanatismes, amenés par la fatalité de la lutte à une transaction nécessaire. Ce droit, qui est une des plus précieuses conquêtes de la société moderne, nous le devons, je le crois, à Tinfluence latente du principe chrétien de la charité, qui finit par se retrouver à travers la confusion des temps et la barbarie des mœurs. Nous le devons aussi aux progrès de la raison publique, qui finit par soustraire la conscience religieuse au contrôle injustifiable du pouvoir temporel. Historiquement et politiquement, nous le devons à la nécessité d'une transaction entre deux intolérances qui se neutralisent les armes à la main.

Voilà ce qu'a très bien vu et démêlé M. Franck dans la profonde étude sur Bodin, qui termine ce volume. Il y montre à merveille que l'idée de la liberté de conscience était étrangère aux esprits du seizième siècle ; que protestants et catholiques reconnaissaient également à l'État le droit barbare d'imposer par la force ce que chacun des deux partis appelait la vraie religion ; que l'Hôpital et de Thou, plus éclairés que leurs contemporains, ne songeaient pourtant qu'à l'extinction de la guerre civile; que

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le fameux édit de Nantes enfin n'est qu'un traité de paix intérieure, une transaction purement politique entre deux factions ennemies. Et, à ce propos, il établit une distinction fondamentale entre la tolérance, qui est un fait, et la liberté de conscience, qui est un droit. Cette distinction ayant été plusieurs fois empruntée dans ces derniers temps par des orateurs et des écrivains, il est de toute justice de la restituer à son véritable auteur : « La tolérance n'est qu'une concession plus ou moins mêlée de sacrifice, une grâce que les hommes s'accordent mutuellement pour vivre ensemble ; la liberté de conscience est un droit qui découle de notre nature intellectuelle et morale, et qu'en théorie on peut même considérer comme le premier de tous; car si vous êtes maître de mon âme, vous avez tout le reste. Mais l'une est une préparation nécessaire à l'autre, et c'est en vain, comme l'expérience nous l'apprend souvent, que la liberté de conscience est inscrite dans les lois, quand la tolérance n'est pas entrée dans les mœurs. »

Machiavel, Thomas Morus, Bodin, telles sont les grandes figures que l'on nous retrace et dans lesquelles vit l'esprit de la Renaissance ; dans cette seconde partie de son ouvrage, comme dans la première, la doctrine de l'auteur est la même. C'est cette pensée constante que le spiritualisme seule fonde et garantit le droit, parce que seul il fonde et garantit la liberté. Cette généreuse doctrine soutient l'auteur dans la tâche immense qu'il s'est imposée; elle fait l'inspiration et l'unité de tous ses écrits: elle donne à son style cette gravité soutenue, cet accent d'élévation morale, qui est la noblesse de l'écrivain.

P. S. A l'école du spiritualisme libéral que M. Franck honore au Collège de France et dans ses livres, se rattache une publication récente, les Essais de philosophie et de

morale, qui présentent le résumé et comme un tableau fidèle des travaux et de la vie intellectuelle d*un écrivain cher à la philosophie et à TUniversité, où il a laissé de nombreux amis, M. Ernest Bersot. Cette publication se compose de morceaux fort inégaux d'importance et d'étendue : le plus considérable est un Essai sur la Providence^ publié pour la première fois il y a quinze ans environ, et destiné, par un retour inattendu des choses, à trouver aujourd'hui, dans la crise agitée des esprits, cet à-propos qui n'est pas à dédaigner, même pour un livre sérieux, cet avantage de l'opportunité, qui, en s' ajoutant au mérite intrinsèque d'un livre, le complète et le met en lumière. La Providence, que cet essai démontre et proclame, n'est pas « la puissance complice des crimes heureux, ou l'aulorité banale qu'on entremet et compromet dans toutes nos petites affaires, providence de ménage, mais celle qui, gouvernant de haut, livrant le monde au combat du bien et du mal, fait germer sourdement et paraître, un matin, les idées justes ensevelies» recueille les bons sentiments perdus, et réserve à la droite volonté le contentement qu'elle n'a pas eu autrefois. »

D'excellentes études, un peu optimistes peut-être de couleur générale et de ton, sur les phiiosophies du dixhuitième siècle. Voltaire, Rousseau, Diderot, continuent, sous d'autres formes, la tradition du même esprit et la défense des mêmes idées. Le reste de la publication consiste en des écrits de circonstance, comme les Lettres sur renseignement, ou des articles qui ont paru, pour la plupart, dans le Journal des Débats, sur les choses ou les livres dont s'est occupé l'esprit public dans ces dernières années. Les plus remarquables, à mon sens, sont ceux sur le Réalisme, sur la Médecine en littérature, sur la Critique biographique, et surtout quelques pages qui ravirent, un certain jour, les connaisseurs, les hommes et même les

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femmes du monde, cette partie si influente du public, sur M. Michelet, à propos de la Mer; enfin un charmant paslel dont le sujet ou l'occasion plutôt a été la Vie de Jésus, de M. Renan. Dans toutes ces pages et dans bien d'autres que je ne peux pas citer, on retrouve cet atticisme délicat de l'esprit, ce goût de la morale sans pédantisme, de l'observation indulgente, ce demi-sourire, si charmant dans un philosophe qui, sans molle complaisance pour l'erreur ou la folie humaine, juge cependant l'homme moins méchant ou moins insensé qu'il paraît l'être, et qui méritait d'inventer les circonstances atténuantes, si la loi ne les avait pas reconnues avant lui.

Méditations sur Tessence de la religion chrétienne.

Dans la crise fondamentale des idées philosophiques et religieuses, qui semble être un des traits caractéristiques de cette période du dix-neuvième siècle, personne n'a le droit de rester indifférent. Il faut prendre parti. L'indifférence en pareille matière ne pourrait être, ou bien que la volupté égoïste de certains comtemplateurs, pour qui l'humanité n'est qu*un spectacle, ou bien qu'un pitoyable aveu d'infériorité intellectuelle.

Mais s'il est des témoins attendus, et qui, moins que tout autre, ont le droit de se récuser, ce sont précisément ces hommes publics dont la vie s'est passée dans les luttes de la pensée ou dans les grandes affaires de l'Etat, au milieu de la considération et du respect croissant des générations nouvelles : personnages investis d'une sorte de magistrature d'idée, qui sont comme les autorités vivantes d'un temps ou d'un pays.

Il semble que ce soit pour eux comme une obligation plus stricte de dire tout haut le secret de leurs longues méditations sur la destinée humaine. Ils nous doivent leur témoignage en faveur des vérités éternelles. S'ils se taisent, leur silence doit être respectueusement sollicité ; quand ils parlent, nous devons accueillir avec déférence leurs déclarations. Leur parole porte avec elle des garanties précieuses et rares : rcxpérience amassée pendant

une longue vie, la solidité d'un jugement qui résume de nombreuses comparaisons d'événements et d'idées, et, enfin, un désintéressement plus complet des vains bruits d'une popularité éphémère. A qui possède la gloire, une célébrité équivoque ne peut plus être une tentation.

M. Guizot n'a jamais failli à ce devoir. Il a été un des premiers à prévoir cette crise des croyances. Il l'a annoncée, d'avance il l'a décrite et combattue. 11 a été un des plus courageux à rendre, devant le siècle incertain et troublé, témoignage de sa foi. Dès 1851, il le faisait dans ces termes qu'on n'a pas oubliés :

a Ce ne serait pas la peine de vivre si nous ne retirions d'une longue vie d'autre fruit qu'un peu d'expérience et de prudence sur les affaires de ce monde, au moment de le quitter. Le spectacle des choses humaines et les épreuves intérieures de l'âme ont des clartés plus hautes, et qui se répandent sur les mystères de la nature et de la destinée de l'homme, et de cet univers au sein duquel l'homme est placé. J'ai reçu de la vie pratique, sur ces questions redoutables, plus d'enseignements que la méditation et la science ne m'en ont jamais donné.

« Voici le premier et le plus grand.

« Le monde et l'homme ne s'expliquent point naturellement et d'eux-mêmes, par la seule vertu des lois permanentes qui y président et des volontés passagères qui s'y déploient. Ni la nature et ses forces, ni l'homme et ses actes ne suffisent à rendre raison du spectacle que contemple ou entrevoit l'esprit humain.

(( Ainsi que la nature et J'homme ne suffisent point à s'expliquer eux-mêmes, de même ils ne suffisent point à se gouverner. Le gouvernement de l'univers et du genre humain est autre chose que l'ensemble des lois et des faits naturels qu'y observe la raison humaine, et des lois et des faits accidentels que la liberté humaine y introduit.

f C esl-à-dire qu*au delà et au-dessus de Tordre naturel et humain, qui tombe sous notre connaissance, est Tordre surnaturel et surhumain que Dieu règle et développe, hors de la portée de nos regards ' . »

Le nouveau livre de M. Guizot, les Méditations sur Vessence de la religion chrétienne, semble être le développement de ce programme.

Mais ce livre lui-même n'est que la première partie d'une œuvre considérable, qui, si elle s'étend dans les vastes proportions que lui destine Tauteur, ne sera pas moins qu'un système complet d'apologétique chrétienne. Exposer et établir ce qui est, selon M. Guizot, l'essence de la religion, c'est-à-dire les problèmes naturels auxquels elle répond, les dogmes fondamentaux par lesquels elle résout ces problèmes, et les faits surnaturels sur lesquels ces dogmes reposent, la Création, la Rédemption, l'inspiration des Livres saints, Dieu selon la Bible, Jésus- Christ selon l'Evangile ; tel est le vaste objet que se propose Tautem* dans la première série de ses Méditations. Dans une seconde série, il retracera l'histoire de la Religion, ses origines, sa croissance, son développement dans le temps et dans l'espace et la grande crise du seizième siècle qui a divisé l'Europe chrétienne. Le troisième volume sera consacré à l'étude de l'état actuel de la religion depuis les premières années de ce siècle où le principe chrétien se réveille dans la conscience publique, soutenu plutôt que combattu par l'élan de la philosophie spiritualiste, qui s'est relevée à la même époque, jusqu'à ces derniers temps où le mouvement antichrétien a éclaté de toutes parts dans la renaissance du matéralisme, du panthéisme, du scepticisme et dans les travaux de la critique

i. Préface des Méditations et Études morales, publiées en 1851. Nouvelle édition, 1864. Didier.

historique. Dans la quatrième série de ces Méditations, l'auteur tentera « de pressentir l'avenir de la religion chrétienne et d'indiquer par quelles voies elle est appelée à conquérir complètement ce petit coin de l'univers que nous appelons notre terre, et dans lequel se déploient les desseins et la puissance de Dieu, ainsi qu'ils se déploient aussi, sans doute, dans une infinité de mondes à nous inconnus. »

Certes, ce n'est pas la grandeur qui manque à ce plan. Quant à moi, je me sens touché, plus que je ne puis le dire, de cette résolution prise par un grand écrivain, illustre, à tant de titres, par des travaux et des luttes d'un ordre tout différent, d'offrir à une pareille cause « ce que Dieu lui conserve encore de jours et de force », de concevoir un projet si vaste, qui effrayerait un esprit moins sûr de lui, de concentrer sur le problème religieux tout l'effort d'une raison si étendue et si active, de donner enfm à sa vie et à sa carrière publique ce dernier trait qui les achève et les consacre.

11 a passé trente-quatre ans à lutter dans la bruyante arène. Depuis ce temps, du fond de la retraite la plus studieuse, il a suivi, d'un regard attentif, ému, tous les événements de l'Europe. 11 ne s'est pas un seul instant désintéressé de son temps et de son pays. Il a assez estime l'un et l'autre pour vouloir dans ses Mémoires leur donner l'explication de sa vie passée, leur exposer ses motifs, mettre sa conscience politique au jour. Il a voulu que la postérité dont il s'est fait pour ainsi dire le contemporain, prononçât sur lui vivant son arrêt. Et maintenant, se considérant comme étant quitte envers l'histoire à laquelle il a noblement rendu ses comptes, il veut servir encore, d'une autre manière, cette cause de la civilisation dont il a été, toute sa vie, un des grands serviteurs. Il voit cette civilisation compromise dans ses intérêts supé-

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rieurs par Taudace des négations, affaiblie, énervée par la contagion d une critique maladive et dissolvante, il se dévoue à ce rude labeur de combattre pied à pied Fenvahissement des idées nouvelles. 11 affermira la foi des autres en exposant la sienne; il en donnera tout haut les motifs ; il remontera aux principes de ses croyances, il en expliquera l'ordre et Tenchainement ; il fera en un mot, pour sa conscience morale et religieuse, ce travail sincère, cet examen public qu'il vient de faire pour sa conscience politique. N'est-ce pas là l'emploi idéal d'une belle vie, préparée parles ardentes et fortes études d'une jeunesse si tôt virile, continuée par les travaux devenus classiques d'une intelligence qui a renouvelé les sciences historiques au dix-neuvième siècle, illustrée par les luttes héroïques de l'éloquence parlementaire, éprouvée par la rigueur des événements, plus forts que les hommes et que leurs doctrines; puis, quand la tourmente s'est apaisée, cherchant un refuge inviolable aux événements eux-mêmes dans l'étude, dans les méditations, se retirant dans les hautes et pures jouissances d'une raison que le spectacle des choses humaines n'a pas cessé d'élever de jour en jour et qui trouve aujourd'hui sa sérénité dans sa hauteur même?

L'ouvrage que nous annonçons est né évidemment de la crise actuelle; mais il s'efforce d'y demeurer supérieur. Dans une préface étendue, dont chaque page mérite d'être consultée avec soin, M. Guizot définit les conditions de la discussion philosophique et religieuse avec une autorité de langage qui a fait sensation, et qui méritait de faire loi parmi les adversaires comme parmi les défenseurs du spiritualisme chrétien. Il déclare qu'il s'abstiendra de toute polémique directe et personnelle : « Les personnes embarrassent et enveniment les questions; on ménage ou Ton injurie ses adversaires ; deux genres de

fausseté qui me sont également antipathiques ; je ne veux avoir pour adversaires que les idées; et, quelles que soient les idées, j'admets la sincérité possible de ceux qui les professent; la discussion n'est sérieuse qu'à cette condition, et ni l'énormité intellectuelle de l'erreur, ni ses funesles conséquences pratiques n'excluent sa sincérité. L'esprit de l'homme est encore plus facile à séduire et plus égoïste que son cœur; quand il a conçu et exprimé une idée, il s'y attache comme à son œuvre propre, et s'y emprisonne orgueilleusement, comme s'il était en possession de la pure et pleine vérité. »

Pour que le christianisme sorte triomphant de la rude épreuve qu'il subit, il faut qu'il sache se prêter aux formes nouvelles de la société humaine et comprendre ces trois grands faits qui sont le caractère de la révolution intellectuelle et sociale,* en train de s'accomplir de nos jours, et dans laquelle nous sommes tous, de gré ou de force, spectateurs ou acteurs : l'émancipation complète de l'esprit scientifique dans la pleine indépendance de ses méthodes et de ses résultats; la prépondérance |de la démocratie; le progrès plus ou moins lent, plus ou moins combattu, au fond irrésistible, de la liberté politique. « Ce sont là des faits dominateurs auxquels toutes les institutions publiques doivent s'adapter, et avec lesquels toutes les autorités morales ont besoin de vivre en paix. »

Le christianisme n'est pas dispensé de cette épreuve. 11 doit l'accepter virilement et ne se faire aucune illusion, ni sur la lutte qu'il aura à soutenir, ni sur les armes qu'il y doit employer. Là est pour les chrétiens un péril nouveau, d'une nature singulièrement délicate : « On ne passe pas aisément du privilège au droit commun, et de la domination à la liberté ; on ne se résigne pas sans effort à la contradiction audacieuse et obstinée, à la nécessité

quotidienne de résister et de vaincre. Le régime de la liberté est encore plus passionné et laborieux dans Tordre religieux que dans l'ordre politique; les croyants ont encore plus de peine à supporter les incrédules, que les gouvernements l'opposition. Et pourtant, eux aussi ils y sont obligés : eux aussi ils ne peuvent trouver aujourd'hui que dans la discussion libre, et dans le plein exercice de leur propre liberté, la force dont ils ont besoin pour s'élever au-dessus de leurs périls, et pour réduire non pas au silence, ce qui ne se peut, mais à une guerre vaine leurs acharnés adversaires. »

Cette intelligence de la situation nouvelle, personne ne Ta plus exacte et plus sure que M. Guizot ; personne ne se soumet de meilleure grâce que lui à toutes les exigences de ce régime de la liberté; personne aussi n*en conçoit de meilleures espérances. Partout, dans ce livre, perce ce généreux espoir que le christianisme ramènera à lui, par la liberté, autant d'âmes que l'intolérance en avait éloignées de lui. Il y a toute une conquête à tenter aujourd'hui, pour le christianisme, sur les préventions malveil* * lantes et sur les alarmes de tout genre que les souvenirs de la persécution religieuse, exagérés ou non par l'imagination publique, ont laissées dans les esprits. Il a à faire cette démonstration éclatante qu'il n'est incompatible ni avec la démocratie ni avec la liberté.

Et quand M. Guizot parle ainsi des périls et des devoirs de la société religieuse, des conditions nouvelles dans lesquelles l'Eglise chrétienne est heureusement condamnée à se développer, c'est de toute YÉglise qu'il entend parler, et non pas de telle ou telle des Eglises chrétiennes. De même quand il repousse, au nom de la raison et de la science, les attaques radicales auxquelles le christianisme est en butte, c'est la métaphysique même du christianisme qu'il prétend défendre; c'est le christianisme

réduit à ces dogmes tellement fondamentaux, qu^ils se retrouvent identiques dans les communions diverses. Il essaye de rallier catholiques et protestants par le sentiment de ce péril commun : « C'est en effet la source commune où toutes les Églises chrétiennes puisent la vie, qu'elles sont menacées de voir tarir, o Les trois points sur lesquels la critique contemporaine dirige et concentre tous ses coups ne sont-ils pas ceux-ci : le surnaturel, l'inspiration des Livres saints, la divinité de Jésus-Christ? Et quelle Eglise chrétienne ne se sent pas atteinte par une critique aussi radicale?

Nous ne pouvons pas suivre l'auteur dans le développement de ces huit méditations \ les Problèmes naturels^ les Dogmes chrétiens {Création y Providence, Péché originel. Incarnation, Rédemption), le Surnaturel, les Limites de la science, la Révélation, Y Inspiration des Livres saints. Dieu selon la Rible, Jésus-Christ selon VÉvangile, Sur chacune de ces questions, que l'auteur aborde successivement, il nous donne, sinon une démonstration péremptoire et définitive (qui oserait l'espérer?), du moins une analyse profonde des problèmes qui agitent la pensée de l'homme, depuis que l'homme est né, des inquiétudes et des appels de rame humaine, des satisfactions dérisoires et vides que lui donne la religiosité sentimentale, si fort ù la mode aujourd'hui, des sacrifices inacceptables que lui impose le positivisme, des troubles et des déceptions que le panthéisme lui réserve, enfin des joies pures et du calme d'esprit que lui assure le christianisme accepté, obéi, pratiqué.

Parmi cette diversité de questions qui contiennent toute la vie morale et religieuse de l'humanité, et dont chacune touche par un point à l'infini, nous n'en prendrons qu'une, la première de toutes, il est vrai, celle du surnaturel. C'est la question fondamentale à laquelle est liée

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Texistence de la Religion; en un sens même, comme nous essayerons de le montrer, la métaphysique en dépend.

Que représente, en effet, dans notre esprit, la notion du surnaturel ramenée à son sens le plus simple et le plus général, et au nom de quels principes en nie-t-on Texistence ? Nous verrons que les adversaires systématiques du surnaturel ne détruisent pas seulement Tessence même de la religion, mais qu'ils atteignent la philosophie dans son objet le plus haut, la réduisant à son minimum d'existence, quand ils n*osent pas plus simplement Tabolir?

L'ordre surnaturel commence où Tordre naturel finit. Or, qui dit nature, au sens du mot tel que l'expliquent les nouvelles écoles, dit enchaînement nécessaire des faits et des lois : c'est l'objet sur lequel s'exercent les sciences positives. Là où la nécessité de l'enchaînement des faits n'apparaît pas, c*est que la science n'est pas faite encore. Un nouveau progrès de la science rétablira un nouvel anneau de la chaîne qui relie tous les phénomènes dans un ordre nécesçaire. — L'idée du surnaturel s'oppose, par contraste, à cette notion du déterminisme absolu. Le surnaturel embrasse cet ordre supérieur de faits et de réalités qui échappent, non pas seulement aux prises actuelles, mais aux prises possibles du déterminisme scientifique. La sphère tout intelligible où il réside est en dehors du champ des télescopes, et aucune expérimentation de l'ordre le plus délicat n'atteindra jamais un phénomène de cette nature privilégiée.

Si le surnaturel est bien cela, s'il est l'ensemble des causes, vraiment causes, qui ne se laissent pas enchaîner dans les liens du déterminisme, et des lois morales qui donnent naissance, dans les âmes, à des phénomènes et à une vie toute nouvelle, supérieure, ou plutôt absolu-

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ment étrangère à toutes les notions de la mécanique, on comprendra que de son existence proclamée ou niée dépende la plus haute philosophie aussi bien que la religion elle-même. Â ce moment des choses, toutes les deux se rencontrent, j*ose dire qu*elles se confondent. N*ayez pas peur des mots. C'est une grande adresse de nos adversaires d'avoir discrédité certains termes par des préventions habilement entretenues. Le mot surnaturel inspire un certain effroi à d'excellents esprits, qui en admettent pratiquement et même scientifiquement la notion.

Eu effet, comme le démontre si bien M. Guizot, la recherche du surnaturel commence dans l'esprit humain dès que l'esprit s'élève au-dessus des phénomènes de la physique et de la chimie, c'est-à-dire au-dessus de la mécanique pure, dès qu'il se pose à lui-même un seul de ces problèmes souverains, inévitables, véritables questions de vie ou de mort morale : D'où viennent le monde et l'humanité au milieu du monde? Comment ont-ils commencé? Où vont-ils? Quelles sont leur origine et leur fin? 11 y a des lois qui les gouvernent ; y a-t-il un législateur? Sous l'empire de ces lois, l'homme se sent et se dit libre ; l'est-il réellement? Comment la liberté se conciliet-elle avec les lois qui le gouvernent, lui et le monde? Est-il un instrument fatal ou un agent responsable? Quels sont avec le législateur du monde ses liens et ses rapports?

Sur toutes ces questions, d'où procède toute philosophie religieuse, les adversaires du surnaturel ne semblent pas être d'accord entre eux : au fond ils le sont plus qu'ils ne veulent le paraître; le désaccord n'est qu'à la surface des choses et ne provient que du tempérament plus ou moins délicat de chacun d'eux. Les uns voient dans ces problèmes une rêverie poétique, un beau thème

sujets, traités avec ce soin et cette prédilection, résument une longue expérience personnelle; ils révèlent une âme, ils racontent une vie.

Qu'on en juge : le premier volume est consacré tout entier aux humanités proprement dites, c'est-à-dire à l'objet essentiel et principal de l'enseignement dans la haute éducation intellectuelle. Les considérations les élevées et les plus pratiques à la fois sur les langues classiques et spécialement le latin et le grec, sur l'importance de la grammaire et des études grammaticales, sur renseignement de la rhétorique, ne suffisent pas au zèle de l'auteur. Il n*est pas satisfait si, dans un cinquième chapitre sur la méthode, il n*a pas traité à fond des causes de rafHiiblissement général des études et des moyens d'y remédier, et cela, non pas en l'air et par de vagues généralités, mais dans le détail, en entrant dans la technique de son sujet, expliquant tout au long la manière dont les devoirs doivent être faits et corrigés, dont les explications doivent être dirigées pour être véritablement utiles, dont les leçons doivent être apprises, récitées, choisies, pour donner à la mémoire son développement le plus intelligent.

Le second volume se rapporte à l'enseignement de l'histoire, de la philosophie et des sciences. Un dernier chapitre traite de ces trois grands moyens de succès dans lesquels réside tout le secret de l'éducation : le travail, le temps, l'émulation. Il y a une triple résistance à vaincre : celle des parents, qui, dans leur impatiente faiblesse, refusent le temps; celle des enfants, qui, par légèreté ou par inertie, refusent le travail ; celle des maîtres qui, manquant trop souvent d'une véritable vocation, ne savent pas ou ne veulent pas exciter l'emM/a/Zon. C'est à vaincre cette triple résistance que va s'appliquer l'auteur, avec une vigueur qu'aucun obstacle n'arrête.

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