‹ Variétés littérairesChapitre 45 sur 47 · LÉVÊQUE D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

LÉVÊQUE D'ORLÉANS

est pas où il y ait eu plus parfait accord entre ses facultés et ses goûts que dans cette charge de Téducation, où la gloire est moindre que la responsabilité. Il en comprend les difficultés innombrables et les délicatesses infinies; parce qu'il a vaîhcu les unes et pratiqué les autres avec cette passion intelligente du devoir, d'autant plus méritoire que le devoir est plus obscur.

Oui, Tauteur a la passion du métier. Ce n'est pas trop dire. Il y a en lui du Rollin, je dirai presque, du Lhomond, tant se révèlent à certains détails l'expérience et le goût de l'enfance. C'est assurément un des maîtres qui ont le mieux connu les accès par les quels on pénètre dans les intelligences les plus fermées ou les plus rebelles. Il partage libéralement avec nous le trésor de son expérience ; il nous communique ses méthodes, plus que cela, ses procédés, plus 'encore, ses expédients et ses recettes. Tout professeur a les siens, qui valent juste ce que vaut le maître lui-même. Il ne nous laisse rien ignorer de ce qui lui a réussi dans une longue pratique des jeunes intelligences, et de ce qui peut réussir aux autres. S'il y avait une critique à faire à l'auteur, ce ne serait pas qu'il est ou vague, ou purement théorique, ou incomplet. Ce serait peut-être qu'il est trop complet sur certains points et qu'il pousse plus loin qu'il n'est vraiment utile le soin et la prévision du détail, la réglementation des méthodes et des procédés.

Je tiens à bien expliquer ma pensée. En fait d'éducation, je ne crains pas l'excès du détail, et je sais qu'on ne saurait trop y prendre garde. En pareille matière, rien n'est indifférent ni médiocre. Il faut tirer parti de toutes les ressources. La moindre négligence peut produire de grands désastres. Au contraire, l'attention au plus petit fait, au trait le plus mince en apparence du caractère ou

d'une objection à présenter contre une autre idée chère à l'auteur. Il voudrait que Ton choisît, comme texte d'étude (comme on le ffiit pour les classes de mathématiques), un auteur élémentaire qui, selon lui, simplifierait et dirigerait, en fixant dans un cadre et dans un plan convenables, renseignement du professeur et le travail de rélève. Sur ce point comme sur les autres, j'ai étudié attentivement toutes les raisons alléguées, et j'avoue que je n'en ai pas été convaincu. Ici encore je réclamerai de toutes mes forces, pour le professeur, une honnête liberté. Je ne connais pas un seul livre qui satisfasse au vœu de Mgr d'Orléans, et je ne connais personne qui soit eh état d*en composer un assez solide, assez exact, assez précis pour être adopté sans objection grave par tous les maîtres. Ce livre-là, chaque professeur doit le composer lui-môme pour la classe qu'il dirige, en l'améliorant sans cesse par l'expérience qu'il en fait sur ses élèves et par le progrès de son propre esprit. Mais ce livre-là, c'est le cours même, tel qu'il résulte tout naturellement des leçons et des explications du maître. Quel mal trouve-t-on d'ailleurs dans cette diversité des études naissant de la diversité des cours? Avant tout, il faut que le professeur intéresse ses élèves, et le peut-il s'il ne s'intéresse pas d'abord lui-même à un objet particulier d'études, à une série de problèmes philosophiques qu'il aura choisis comme sa province propre dans l'immense domaine? Je ne crains pas, pour mon compte, que la spécialité de ses goûts et de ses études se marque dans son enseignement. Qu'importe, s'il étudie particulièrement la psychologie, dans ses rapports avec la physiologie, qu'il insiste un peu plus que de raison sur l'analyse de ces phénomènes mixtes, et qu'il fasse pénétrer ses élèves dans cet ordre d'études plus profondément qu'il ne serait à la rigueur nécessaire? Que si son penchant le porte à la

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métaphysique, je ne redoute guère, pour ma part, qu'il s'y livre sans réserve dans son enseignement, si à cette condition il y porte la chaleur et la vie. Est-il moraliste plutôt que métaphysicien? Qu'il soit moraliste à son aise, pourvu qu'il garde cette chose inimitable, Taccent qui donne à tout ce que dit le maître, sa valeur et son relief propre. L'important, c'est d'attirer les jeunes esprits vers les grandes études, vers ces horizons nouveaux, de faire que les ayant aperçus une fois dans leur splendide étendue, ils n'en détournent plus les yeux.

En résumé, la philosophie est une science; mais elle n'est pas une science exacte comme la géométrie et l'algèbre. Voilà ce qu'il faut bien s'avouer à soi-ijiême, quelque ami que l'on soit de la philosophie. L'essentiel n'est donc pas de confier à la mémoire de l'élève une série strictement liée de démonstrations qu'on lui propose comme infaillibles, mais d'ouvrir son esprit sur les grands problèmes de la nature, de l'histoire de la vie ; de Thabituer en même tempe à les traiter avec respect, en les étudiant avec réflexion et méthode. Le plus beau résultat des études philosophiques, comme je l'entends, ce ne serait pas un jeune esprit habile et souple aux ressources de l'art dialectique, et muni d'une cuirasse de syllogismes dont la critique saura bientôt trouver le défaut : ce serait, à mon sens, un esprit sérieux, prêt d'avance pour toutes les luttes de la vie, et préparé, par l'histoire des systèmes, au conflit des doctrines contraires qui viendront l'assaillir de toutes parts, sans l'étonner ; en qui le maître aura excité, pour toute la vie, le sentiment et le goût des choses idéales et divines, éveillé la conscience de son âme immortelle, responsable et libre; à qui le maître aura su rendre sensible et comme présente ridée de Dieu dans les lois de la nature, dans l'accord des phénomènes physiques et physiologiques aussi bien que

dans les phénomènes les plus nobles de la vie morale; à qui enfin on aura su inspirer de bonne heure Tamour viril et délicat de tout ce qui peut élever ses facultés, c'est-à-dire augmenter Tessence même de son âiue, son être vrai.

Je ne doute pas que ce ne soit là le but poursuivi par Hgr d'Orléans; bien plus et quoique cela puisse sembler en contradiction avec la thèse que j'ai soutenue tout à l'heure, je me tiens pour assuré que ce serait là le résultat obtenu par sa méthode, s'il l'appliquait lui-même : tant il me parait évident que l'esprit du maître est la vraie méthode, la méthode vivante, en acte, et qu'une méthode même défectueuse, appliquée par un esprit vif, fécond, élevé, plein de ressources, réussirait à merveille. Mais cela dépend uniquement du tour d'esprit et des facultés individuelles du maître. Imposée à un professeur qui ne l'aurait pas librement choisie, appliquée sans goût, cette méthode scolastique serait, à mon sens, la moins bonne de toutes : elle languirait et se dessécherait, elle deviendrait comme un instrument inutile entre des mains paralysées.

Au fond, c'est la méthode laïque de l'enseignement de la philosophie que je défends contre son brillant critique, trop sensible peut-être aux avantages de cette forte discipline scolastique qui a produit les grands théologiens du dix-septième siècle, pour apprécier comme ils le méritent les procédés plus libres d'une science en grande partie analytique et expérimentale, et dans les parties de démonstration pure, soumise à certaines vicissitudes et transformalions,comme il arrive nécessairement pour une science en développement et en progrès. — Hais je sais trop bien à quel esprit élevé et libéral j'ai affaire pour ne pas prévoir en quelle estime il doit tenir les objections sérieuses et sincères. Voilà pourquoi je

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