‹ Variétés littérairesChapitre 10 sur 29 · CORRESPONDANCE INEDITE DE DIDEROT ISI · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCE INEDITE DE DIDEROT ISI

amis, tout !e cummérage du quartier; bou père, il quitte souvent fous ses plaisirs, tous ses travaux, pour venir faire répéter les leçons de la petite; bon ami, ses amis abusent de lui que c'est à fnire pitié ; Tabbé Ravnal se fait faire par Diderot les deux tiers de Y Histoire philosophique des deux Indes; dWIembcrt fuit porter à son collaborateur tous le poids de Y Encyclopédie; le baron d'Holbncli se fait dicter toutes ses tbéories d'incrédulité; de toutes parts ce ne sont que petits ouvrages, discours, tragédies, préfaces, que Diderot corrige, augmente, polit, acbève pour le compte de ses amis, pour celui de ses libraires, pour obliger le premier venu qui a besoin d'un sermon, d'un discours académique ou d'un prospectus de charlatan, pour porter quelques secours à la malheureuse que son noble amant oublie à l'hôpital. Grimm, surtout le petit Grimm, insolent amant do grandes dames, littérateur parvenu, homme sans talent et de fort peu d'esprit, abuse de Diderot à la journée, Diderot fait tout pour Grimm : il fait le snlon, la correspondance avec l'impératrice de Russie ; il fait même ses lettres d'amour; il le loue, il l'admire, il l'embrasse; et Grimm est toujours froid avec Diderot.

Ainsi a été dépensé misérablement le génie de Diderot. Il a jeté au vent assez de belles pages, assez de graiulcs pensées pou.r laisser une réputation égale à celle de Voltaire. C'est que Voltaire, poêle mo(jueur, écrivain d'une merveilleuse souplesse à prendre tous les tons, s'accommodait fort bien d'une époque contradictoire où l'on pouvait, en même temps, et avec le même succès, écrire la Pucelle et Brûlas. Diderot était homme tout d'une pièce. Je parlais tout à riieure de Miralieau. Le grand bonheur de Mirabeau, c'est d'être venu dans ces temps de mouvement qui sont longtemps jeunes ( t forts, c'est de s'être rencontré dans un point unique et bien tranché de l'histoire, c'est d'avoir assisté à un de ces moments de transition où les grands hommes éclatent tout d'un coup ; tout d'un coup aussi, l'amant de SophiLsThouime sans mœurs, a été grand h(»mmc. Diderot naquit, au contraire, dans un moment de décadence, dans

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ces époques douteuses qui vieillissent vile leur homme. Il n'a manqué à Diderot , pour être à l'aise , que d'être arraché à ses plaisirs d'amour et de table, et d'avoir une révolution à lui pour être Mirabeau.

Si Diderot était bon ami, que c'était aussi un bon fils 1 Rien n'est touchant comme le récit de la mort de son père; et quelles larmes il en coûte à son cœur filial pour entrer dans cette maison de Langres où s'était passée sa joyeuse enfance! Quelle fut sa douleur, quand il revit ce lit vide, ces outils qui lui rappelaient son premier métier et celui de ce père si honoré, si honnête homme, désormais inutiles! cette joyeuse boutique ouverte à tout venant, silencieuse aujourd'hui! Quand il faut procéder à l'inventaire de cette fortune, qui était considérable pour le temps, Diderot se précipite en pleurant entre les bras de son frère et de sa sœur. « Prenez tout, mon frère et ma sœur; mais aimez-moi ! » Et les voilà qui s'embrassent et qui pleurent tous les trois ! et le lecteur qui pleure aussi à ces pages touchantes, et qui s'étonne qu'on ait tant parlé de Gœthe et de ses scènes d'intérieur, pendant que nous avions les scènes si naïves, si attendrissantes et si réelles de Diderot.

Je m'arrête. Comment passer en revue toute une correspondance dans laquelle sont comprises toutes les célébrités de l'époque; dans laquelle on peut suivre tous les progrès de la pensée publique, toutes les nuances de l'opinion. Ici, en effet, plaisirs, amours, folie, vers ou prose, tout devient sérieux, quoi qu'on en ait. Écoutez le vieil amant de cette vieille maîtresse, regardez-le embrassant cette main ridée, comme il le dit lui-même; eh bien, cet insouciant promeneur qui s'arrête devant la moindre gravure, devant le moindre bouquiniste, amoureux de tout, avide de tout, de parfums, de vers, de prose, de belles actions, de campagnes, de rêveries, de drame surtout, car nous devons tout notre drame à Diderot, et c'est son école qui domine quand celle de Voltaire est morte. Chose étonnante! cet homme si simple, cet enfant siamou-

reux, courbons nos fronts, voilà Thomme qui pensera pour tout son siècle; voilà le maître absolu de la plus importante époque dans l'histoire de notre âge. Après cela, concevez-vous quelque chose aux destins des idées, à Texistonce des principes, à toute cette mortalité qui s'empare sitôt d'une religion éternelle, fondée avec tant de peine, sur laquelle Bossuet et Richelieu avaient pesé également, et qui s'écroule sous un souffle de Diderot?

En vérité, il faut que ces lettres soient importantes pour conduire à ces considérations un homme qui n'est point un penseur, pour faire aux yeux du lecteur un traité de philosophie d'une correspondance d'amour. C'est qu'en effet la Correspondance inédite n'est pas autre chose que l'histoire complète d'une époque que nous ne saurions trop étudier, si nous voulons comprendre quelque chose à ce qui se passe au miheu de nous; car, nous aussi, nous avons subi une révolution dans notre philosophie ; une révolution dans cette poésie de la restauration à peine commencée ; nous aussi, nous avons à découvrir quelque livre qui ne soit pas ce qui a été : le xviiie siècle nous a donné le doute ; quel siècle à présent nous donnera la foi ; je dis cette foi de deuxième expérience, et à laquelle on ne parvient qu'après avoir passé par le doute?

Il est vrai que nous avons eu des temps meilleurs. Un instant nos poëtes, égarés par les vieux préjugés de notre antique monarchie, ont demandé à la restauration une littérature nouvelle; un instant nous avons cru avoir enfin à nous une philosophie et une poésie, deux choses sans lesquelles il n'y a pour 1rs peuples qu'ennui et désespoir. La révolution de Juillet a tout ch.ingé, dans l'art comme dans la politique. Tout cela est anéanti. Il faut encore une fois tenter de nouvelles voies ; rien n'est plus de ce qui avait été entrepris dans l'art, et nous avons pu dire à ce que nous appelions le romantisme, ce que disait Diderot aux ouvriers qui lui apportaient un lit plus commode la veille de sa mort : Mes amis, vous prenez là bien de la peine pour un meuble qui ne servira pas quatre jours.

L'ABBÉ PiiÉVOST

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