COKKESPONDANCE INÉDITE DE DIDEROT
Les |)liil{)S()pli('s aux cluiinps. — l\Ia(lame d'Aine. — Leçon d'humanilc.
— Une larme de Fréron. — Les pauvres de rarclievéquc de Paris. —
La soeiélé de ce leni{is-là. — Les romans de Crébillon el les lellres de
Diderol, — Le sort du génie aux époques de décadence. — Influence de
de Diderot sur son siècle.
Puisque aussi bien la littérature contemporaine nous laisse un peu de trêve, parlons de Diderot. Nous allons descendre des ouvrages sans façon que vous savez, tels que V Encyclopédie, les Bijoux indiscrets, la Religieuse et le Neveu de Rameau, — V Iliade de Diderot, son chef-d'œuvre! le Neveu de Rameau, contre lequel Rossini échangerait , à coup sûr, son Barbier, — à des lettres familières, à des lettres d'amour, à la Correspondance inédite de Diderot.
Parcourons ces nouveaux Mémoires tels qu'ils ont été faits, sans trop de souci de Topinion, nous souvenant toujours, quel que soit notre lecteur, qu'il ne s'agit pas ici d'un philosophe moderne, sage et réservé comme un Allemand , mais d'un incrédule Français, aussi peu discret qu'un abbé de cour. Et puis le lieu de la scène est tout autre aujourd'hui qu'au temps de Diderot.
Pour bien comprendre ce genre d'existence, il est nécessaire de se transporter dans ces salons dorés avec des Amours au plafond, des guirlandes de roses et des porcelaines de la Chine ; il faut se
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iiietlre au milieu de cette société poudrée, en petits paniers, eu déshabillés galants, ou mieux encore.
^'ous sommes à la campagne chez le baron d'Holbach; on travaille, on mange, on diijère si Ton peut, on se chauffe, on se promène, on cause, on joue, on soiipe, ou écrit à son ami, on se couche, on dort, on se lève, et l'on recommence le lendemain. 11 y a, dans celte société mêlée, des athées, des petites-maîlresses, des esprits forts, des Anglais, ce qui était une grande curiosité alors; surtout ce qui nous manque et ce qui complétait fort bien les sociétés de ce temps-là, ce sont les femmes d'un âge Uiùr, les femmes de la Régence, de si bel air, de si friands souvenirs, et encore si blanches et si belles. Par exemple, par une froide nuit d'automne, au moment où chacun est endormi dans la maison du baron, enlcndcz-vous dans le grand corridor madame dAine, la belle-mère du baron d'Holbach, qui pousse de si grands cris? « A mon secours, mes gendres! Au secours! au secours! » Ainsi crie madame d'Aine, rebondie, potelée, à demi nue! C'est ce scélérat de M. Leroy qui Ta rencontrée; et les gendres d'accourir au secours de leur belle-mère, et M. Leroy de faire retraite, et Diderot de prétendre, le lendemain, que madame d'Aine a été secourue trop tard, et toute la maison de rire, et en voilà pour jusqu'au lendemain soir à la partie d'échecs ou à la troisième dissertation sur les Chinois. Tout cela est bien mieux dit dans le livre; mais, je vous le répète, si vous ne voulez pas accppîer toute la conversation déco temps, toute sa nudité, tout son fard, toutes ses petites minauderies en même temps que toutes ses saillies, toute sa verve et tout son emportement, ne lisez pas lu Correspondance inédite de Diderot.
L'espace compris dans ces deux volumes de lettres contient presque toute la vie littéraire de notre auteur. Comme ce n'était pas un hoiiuue vivant seul; au contraire, comme il avait besoin, pour être lui, de s'entourer de ses amis, et qi-.'il en avait beaucoup, on peut juger de l'intérêt d'une correspondance dans laquelle
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ii parle do tont, murchaiit çà et là, par monts et par vaux, iréviliuit pas le mot pour rire, non plus ({ue la dissertation pliilosojjliiijue, tantôt sur la terre, tantôt dans les cieux ; recrutant avec le même abandon une belle action et une polissonnerie, se passionnantpour ses amis comme il se passionnait pour sa Religieuse, Vous verrez, dans ces lettres, le père Hoop : c'est un Anglais qui a le spleen, un Anglais comme le Martin de Candide, et que vous croiriez échappé à l'imagination de Voltaire. Vous y verrez bien des femmes de l'époque, beaucoup plus aimables que dans /es Confessions de Rousseau. Vous trouverez que mademoiselle Voland, à qui ces lettres sont adressées, n'est, en effet, qu'un bon garçon, à qui on peut tout dire. D'ailleurs, les mœurs sont ainsi faites; il faut accepter encore une fois tout le décousu d'une pareille vie, à peu près comme vous acceptez l'épagneui dans les peintures de Watteau, et l'homme tourné contre le mur dans les tableaux de Teniers.
Riais tout cela s'ennoblit à chaque page, au moment où vous y pensez le moins. Quelle ])elle réponse que celle de Diderot à un abbé qui refusait de venir au secours de son frère! Cet abbé représentait à Diderot que son frère était un misérable et un infâme, un homme sans cœur et sans âme. « Je savais tout cela, monsieur, reprit Diderot; mais vous ne m'avez pas encore tout dit. — Juste ciel! s'écria l'abbé, et que pouvez-vous savoir de plus? — Vous ne m'avez pas dit qu'un soir, lorsque vous reveniez de matines, vous aviez trouvé votre frère à votre porte armé d'un poignard pour vous assassiner. — Si je ne vous ai pas dit cela, monsieur, c'est que cela n'est pas vrai. » Alors Diderot se lève, s'approclie de l'abbé, lui prend le bras, et lui dit : « Eh bien, (juand cette action serait vraie, il faudrait encore donner du pain à votre frère. »
La vie de Diderot est remplie de traits pareils. C'est un homme de passion violente et spontanée qui,unbeau jour, s'est senti tant d'amour pour Claude et Néron, qu'il a abrégé sa vie à réhabiliter
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leur mémoire. Aussi combien vous trouverez le xviiF siècle mieux fait et plus beau daus ces lettres que partout ailleurs. Vous n'avez à craindre dans celte lecture ni la tristesse de J.-J. Rousseau, ni Tamère raillerie de Voltaire, ni la basse jalousie de M. de La Harpe, ni la mesquine personnalité de M. Grimm, ni les insupportables minauderies de Marmontel; h peine retrouverez-vous chez Diderot quelques traces de ces violents, combats, de celte critique au fer cliaud que se livrèrent les gens de lettres à cetlc époque. Chose étonnante, on ne retrouve qu'une anecdote sur Fréron , et encore une anecdote aimable et sans insulte ; c'est Fréron qui pleure à une trayédie de Voltaire, et la larme, eu tombant sur sa joue, fait phsit I comme une goutte d'eau qui tomberait sur un fer chaud; apparemment que c'était le diable qui pleurait sous la fitjure de Fréron. Diderot devait être, en effet, le plus indulgent, le plus tolérant des philosophes; il était si bon; il tenait si peu à la renommée; il était si peu homme de système et de parti. Dans les derniers temps de sa maladie, il recevait le curé deSaint-Sulpice; le curé l'engageait àfaire une rétractation de ses œuvres : « Convenez, monsieur le curé, dit le malade, que je ferais un impudent mensonge. » Il alla un jour chez cet excellent archevêque de Paris, M. de Beaumont, contre lequel l'auteur à'Eniile a écrit un de ses meilleurs ouvrages. Il s'agissait de demander une bourse pour le fils de M. de Beaufreville. L'archevêque reçut fort bien Diderot, lui accorda la bourse ; mais il le garda longtemps. 0 Mon père, voulant aller voir sa maîtresse (c'est madame de Vandeuil qui parle), ne savait comment prendre congé; k la lin, il se lève, et dit à l'archevêque : Monseigneur, je resterai icijusquà demain; mais j'entends à votre porte les membres de votre Dieu qui murmurent contre moi. C'étaient les pauvres de l'archevêque. » Diderot a partagé avec Voltaire le privilège de parler toujours avec convenance aux prêtres et aux grands seigneurs. S'il parle un peu plus librement aux femmes, c'est qu'elles le veulent, c'est qu'il 1rs aime à la folie, c'est qu'en etïet il est le plus étonnant, le plus
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souple, le plus chaleureux et le plus agréable parleur de cette France du xviiie siècle, où le salon était une puissance à laquelle on ne résistait pas.
Ce XYiii" siècle est un siècle causeur. Il écrit comme il cause, il cause souvent mieux qu'il n'écrit. Diderot, jeune homme, arrive dans cette société oisive, élégante, aristocrate d'une façon trèsprononcée, mais reconnaissant le talent comme une aristocratie. Diderot commence seul ; il gagne sa vie d'abord, puis, un beau jour, il entreprend ï Encyclopédie, et, tout d'un coup, le voilà aussi grand soigneur que le baron d'Holbach. Aussi, il ne résiste pas à l'influence de l'atmosphère; fout ce monde qui l'entoure est amoureux, il redevient amoureux lui-même à quarante-cinq ans, sérieusement amoureux. Et comment eût-il fait autrement, lui marié avec une femme qui n'est qu'une commère comme la femme de Jean-Jacques, et qui se souvient toujours avec envie qu'elle fit un mariage d'amour. Comment eût-il résisté àl'exemple, lui trompe par sa première maîtresse, qui n'est qu'une coquette sans esprit, lui enfin qui se trouve mêlé pour le reste de sa vie dans cette société à part où vivait la tendre madame d'Épinay, si voluptueuse et si vive, la bouche entr'ouverle avidement aux paroles deCrimm ; madame d'Houdetot, si tendre aussi, si aimable après boire, et qui s'enivrait du vin blanc que buvait Diderot ; cette bonne madame d'Aine, qui tout à l'heure encore criait si bien au secours à la porte de sa chambre; et madame d'Holbach, que Diderot compare à une jatte de lait sur laquelle on a elfeuillé des roses, femme si riante et si pleine d'abandon ; et tout ce monde-là se voyait en déshabillé le matin dans le jardin, à la première rosée du jour; le soir, un bougeoir en main : parlant de la constitution anglaise, ou de ce barbare de Shakspeare, ou de leurs étonmints, inconcevables musiciens sur la mandore, le grand M. Schistre par exemple; sans compter tous les amants intéressés autour de ces femmes, militaires, philosophes, grands seigneurs jaloux, trompes, mourants de douleur; H J.-J. Rousseau bouillant sur le
tout et faisant VHélo'tse à force d'avoir vu ces rubans roses, ces ilemi-nudilés, ces bras blancs et polelf's, ces clieveux en désordre. Certainement, toute cette société-là est brûlante, le feula pf'nèire de toutes parts, et si, à VHéloise, au Devin de village, à madame de Porapadour, à l'exemple de Louis XV, aux bruits répandus sur le Parc-aux-Ceifs, aux exploits du premier valet de chambre, à toute cette rage de jalousie et d'amour, vous ajoutez Voltaire et /'/ Pucelle, et les contes de Voisenon, et les poésies de Piron, et les romans de Crébillon, et TOpéra, où se ruine la noblesse française, vous comprendrez pourquoi et comment Diderot devait être encore amoureux à soixante ans; pouri[uoi Mirabeau le fut plus tard aussi fort que s'il eût été de la société du duc de Lauzun. Cette France, qui naguère aimait avec l'esprit de Louis XIV et le cœur de Racine, la voilà qui aime à présent avec les sens de Louis XV et la télé de Diderot; sous ce rapport, je ne crois pas que Tliistoire de cette époque ait jamais été écrite avec plus de vérité et de chaleur que dans la Correspondance inédite de Diderot.
Ce serait ici le cas d'un parallèle, et de montrer combien se ressemblent les romans de Crébillon le fils et la Correspondance inédite; combien c'est la même vie à la campagne, combien ce sont les mêmes unions fortuites, les mêmes discours alambiqués ; combien c'est la même teinte d'épicurisme gracieux et spirituel. Car Diderot et sa société sont non-seulement des gens d'amour, mais ce sont des hommes de bonne chère, de longs repas, de sommeil sans fin, eu un mot, de toutes les petites délicatesses i|ui faisaient alors la vie élégante et correcte. Jusqu'ici, amour ou bonne chère, il n'y aurait rien de très-intéressant dans cette vie de gens heureux; mais, en revanche, il y a philosophie, indépendance d'opinions, courage, constance, bonne foi, conviction. Enfin, comme je le disais en commençant cet article, on voit dans ses lettres que Diderot était un homme excellent ; bon époux, vous le voyez jouer avec sa femme et tout l'entourage de sa femme, voisines,