‹ Variétés littérairesChapitre 11 sur 29 · SA VIE ET SES ŒUVRES · texte numérisé non relu

SA VIE ET SES ŒUVRES

Au milieu de tous les romans que nous a laissés Tabbé Prévost, il s'est rencontré une admirable histoire du cœur humain, Manon Lescaut, que la litîéraUire française reconnaît à hou droit comme un de ses chefs-d'œuvre. Heureux l'écrivain facile qui laisse ainsi après lui, et sans trop s'en douter, quelques-unes de ces pages admirables qui survivent au chaos liiléraire pour n'y jamais plus rentrer!

Ce facile génie, cet ingénieux inventeur de longues histoires, cet homme qui avait tant de drames dans la le Le et dans le cœur, cet élégant et correct écrivain, un des premiers improvisateurs qu'ait eus la France, François Prévost d'Exilés était né, en 1697, dans une petite ville de l'Artois, d'une famille à bon droit considérée dans celte riche province. 11 eut pour premier précepteur son père Ini-même, qui était un savant magistrat, et de bonne heure il s'abandonna à tous les heureux penchants de la jeunesse ; car encore, en ce temps-là, n'était pas jeune qui voulait, les premières années de la vie étaient sérieuses et occupées. Quiconque avait du bon sens dans les veines apiiartenail de droit à Tambition et à tous les travaux de l'ambition. 11 n'y avait guère que quelques nouveaux venus sans nom à qui il fût permis d'être jeunes impunément. — Le jeune Prévost fut jeune tout à son aise, et à peine sorti du collège d'Harcourt, oià il fut envoyé un instant par son père, le jeune homme se fit mousquetaire. 11 obéit en aveugle à tous ses instincts belhqueux; malheureusement, les beaux tem[»s de la guerre étaient passés; Louis XIV n'était plus jeune, et autour

du roi. son armée même avait vieilli. Le moyen de se plaire au milieu de cette armée blanchie sous le harnois ! — Aussi notre mousquetaire revint-il bientôt à la tranquille et studieuse maison d'où il était sorti. Et, comme il était beau, jeune, éloquent, plein de génie, comme déjà il savait écrire, vous jugez s'il fut reçu avec transport! On n'avait pas voulu en faire un lieutenant, les jésuites lui promirent les plus hauts emplois de l'ordre; lui, cependant, il se laissa faire jésuite, il prononça ses vœux ; il fut heureux pendant six mois dans cette nouvelle position.

Mais à peine se trouva- t-il lié par un serment, et un serment religieux encore ! que le voilà repris de son humeur vagabonde, — je veux dire de son humeur poétique. 11 voulut encore une fois porter les armes et faire l'amour. L'amour et la guerre le reçurent cette fois à bras ouverts comme s'il n'eût pas été jésuite, ou peut-être parce qu'il était jésuite. Vous jugez du scandale! vous jugez du courroux paternel ! On dit même que le brave homme mourut subitement rien qu'à voir son fils le jésuite donnant le bras à une belle dame de sa ville natale. — Mais laissez-le donc un instant à lui-même, ce pétulant jeune homme. Ne faut-il pas qu'il apprenne quelque part les passions qu'il va peindre, le monde dont il est l'historien, les vices mêmes qu'il doit mettre en scène, et, certes, vous ne voudriez pas qu'il apprît tout cela au couvent.

Il avait donc vingt-quatre ans, quand, un beau jour, sa jeune maîtresse, inconstante et volage comme Manon, aussi jolie sans doute, c'est-à-dire trop jolie, lui dit en souriant -. Adieu, je pars! adieu, j'en aime un autre ! 11 courba la tête sous ce cri inattendu, son cœur se brisa comme se brise toujours le cœur la première fois qu'il se brise; il ne voulut plus entendre parler ni du monde, ni de l'amour, ni du métier des armes ; il revint avec ardeur à la vie paisible, à l'étude, aux vieux livres, à la prière, à la méditation. — De soldat qu'il était, il se fil bénédictin, et encore un bénédictin de la vieille roche, c'est-à-dire un savant, un utile, un

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véritable bénédictin. Pauvre âme en peine, qui ne savait à quoi se rattacher ! pauvre cœur malade, qui ne savait ce qu'il fallait aimer! pauvre imagination malade, qui se serait dévorée ellemême, si, après ces tristes écarts, elle n'avait pas trouvé à chaque instant, tout prêts à lui prêter son ombre touchante et sainte, ces doux refuges, ces secrets asiles du cloître toujours ouverts aux esprits bien faits et aux tendres repentirs.

Cette fois encore, blessé au cœur comme il l'était en pleurant l'infidèle qui aimait ailleurs, il prit son nouvel état au sérieux, tout comme il avait pris au sérieux les passions mondaines. Il se soumit à la règle, aussi ardent que lorsqu'il l'avait abandonnée pour obéir à tous les caprices de son cœur. Il avait un double penchant pour le bruit du monde et pour le silence du cloître ; il eût voulu être à la fois un saint ermite et un amoureux capitaine ; mais, dans l'un et dans l'autre état, dans le bruit et dans la paix, dans le cloître et dans le monde, c'était toujours la même âme, honnête et candide, qui courait après l'infini par les sentiers les moins frayés, par les routes les plus inconnues, sans jamais arriver à son but.

Ce nouvel état d'obéissance et de soumission dura six ans. Et, pendant ces six années si longues, l'abbé Prévost eut bien à combattre avec lui-même. De temps à autre, et quand il se croyait le mieux guéri , les tentations de sa jeunesse reparaissaient plus puissantes et plus vives ; ses passions, qu'il croyait éteintes, se ranimaient de plus belle; l'obéissance lui pesait; il aspirait aune liberté nouvelle. Il eût voulu , l'ingrat ! briser violemment ces liens sacrés qui d'abord lui avaient été si chers. A cette heure, il était à bout de supplices, son amour s'était usé, et, avec son amour, la résignation. L'étude l' éblouissait et le fatiguait sans lui rien apprendre. Il ne comprenait plus rien à ces labeurs historiques de Massillon et de dorn Martin ; et il succombait sous ce rude fardeau, que d'abord il avait trouvé si facile à porter. Evidemment, il n'était pas fait pour pénétrer ainsi peu à peu dans

les ténèbres de notre histoire, pour dérouler péniblement tous ces mystères; quelque chose bourdonnait là dans sa tête, là dans son cœur , qui souvent lui arrachait des mains sa plume savante. Ce quelque chose qui bourdonnait, c'était le bruit du monde, comme fait la mer qu'on entend du cimetière de Pise, d'où elle s'est retirée cependant depuis des siècles. En vain ses supérieurs qui l'aimaient lui donnaient toutes les distractions possibles : — polémique religieuse, — enseignement des humanités, — prédications dans ces belles églises de Paris, qu'il remplissait de son éloquence;

— rien n'y fit, rien ne put le calmer, rien ne put faire rentrer le calme dans cette pauvre âme en peine; rien, pas même tout un volume in-folio de la Gallia Christiania, qu'on lui donna à rédiger.

Il voulut savoir, sentir enfin le secret de son génie ; il voulut obéir à sa vocation. Cette fois encore, il passa à un nouvel état, non pas qu'il eût quitté le cloître cette fois, mais il le quitta par la pensée; il redevint le vagabond d'un monde qu'il avait découvert dans son cœur; il se sentit un romancier, et, entre deux amours, il se mit à écrire sa première fiction, les Mémoires d'tm homme de qualité. Mais, hélas ! bientôt le vagabondage poétique ne lui suffit plus. Il s'échappa du cloître, et il s'enfuit en Hollande comme un déserteur, comme un relaps.

— Cette fois encore, le voilà libre, mais damné et si pauvre! Heureusement, la Hollande, en ce temps-là, faisait, entre autres

commerces, le commerce des productions de l'esprit; elle vendait à toute l'Europe ses harengs saurs et ses pamphlets. L'abbé Prévost, savant comme il était, habitué au travail, rempli d'idées, de visions, d'images, de personnages, de romans de toute espèce, devint bientôt le plus grand fabricateur littéraire de la Hollande. Il se trouva si heureux de vivre de son travail, et ce travail lui devint si facile! Il vécut ainsi pendant six ans, compilant, traduisant, arrangeant, inventant, faisant en un mot le premier ce métier littéraire tel qu'on le fait dr nos jours, mais avec plus de

puissance et de talent. Dans les six ans de ce charmant exil, il a composé ses plus beaux livres, les derniers volumes des Mémoires d'un homme de qualité, Cléveland, Manon Lescaut, le Doyen de Killerine, charmantes histoires qui ont été le délassement de nos grands-pères, que nos pères ont eu à peine le temps de lire, et que nous autres, ingrats que nous sommes, nous ne lisons plus.

Pourtant quel charmant style, quelle exquise pohtesse, quelle imagination inépuisable! Comme vous retrouvez tout à fait dans ces livres oubliés les restes précieux de cette exquise et élégante société de Louis XIV, qui ne devait plus revenir dans ce monde que nous dépeint Tabbé Prévost. Tout se passe dans ces livres selon les règles d'une société depuis longtemps établie; rien de violent, rien de heurté; le grotesque est banni de ces fictions, la satire y est à peine tolérée, toutes choses s'y passent sans secousse et sans violence ; et voilà ce qui explique pourquoi et comment nous avons laissé dans cet oubli profond des fictions charmantes , nous autres qui sommes blasés aujourd'hui par la terreur, par tous les crimes, par tous les adultères, par tous les remords du roman moderne.

Quand il eut ainsi jeté en dehors toutes les passions qui le tourmentaient en dedans, Tabbé Prévost se trouva quelque peu calmé; c'était, comme nous le disions plus haut, une de ces bonnes et faibles natures, peu obstinées et fertiles en ressources. Il obéissait à ses passions, à son talent, à l'imagination, cette folle du logis qu'il aimait tant, et, pour le reste, il s'abandonnait au hasard. Donc, l'amour l'avait poursuivi en Hollande comme il l'avait poursuivi au couvent, et même il quitta la Hollande, en 1734, emmenant avec lui une belle demoiselle protestante, qui le voulait épouser à toute force; à ce sujet, l'abbé Prévost, accusé d'avoir été enlevé connue Renaud ou Médor, trace ainsi son propre portrait :

« Ce Médor, si chéri des belles, est un homme de trente-sept à trente-huit ans, qui porte sur son visage et dans son humeur les

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traces de ses anciens chagrins, qui passe quelquefois des semaines entières dans son cabinet, et qui emploie tous les jours sept à huit heures à l'étude, qui cherche rarement les occasions de se réjouir, qui résiste même à celles qui lui sont offertes, et qui préfère une heure d'entretien avec un ami de bon sens à tout ce qu'on appelle plaisirs du monde et passe-temps agréables : civil, d'ailleurs, par l'effet d'une excellente éducation, mais peu galant ; d'une humeur douce, mais mélancolique; sobre enfin et réglé dans sa conduite. Je me suis peint fidèlement, sans examiner si ce portrait flatte mou amour-propre ou s'il le blesse. »

Enfin, après six ans de cet exil, il lui fut permis de revenir en France sous la protection du cardinal de Bissy et du prince de Conti, qui le nomma son aumônier. Cette fois encore, il fut tout à fait heureux et tranquille ; il s'abandonna plus que jamais à l'oisiveté de la vie littéraire pour laquelle il était né; cet homme aimait à écrire, comme les buveurs aiment le vin; il s'enivrait de style; il était d'une abondance inépuisable ; tout convenait à son talent, l'histoire, la géographie, les voyages, les petits contes, les romans sans fin; sa plume appartenait à quiconque s'en voulait servir, plume facile, élégante, sans venin et sans fiel. Il avait fini, tout désintéressé qu'il était, par s'acheter une petite maison près de Chantilly, « où je suis trop heureux, écrivait-il, avec ma vache et mes deux poules. » Homme excellent ! Mais il ne jouit pas longtemps de son bonheur; on eût dit qu'il devait mourir quand sa dernière passion se serait calmée ; il n'a pas eu le temps de finir ses derniers Hvres, de se reposer à l'ombre de son arbre; il ne s'est guère assis sur son banc de gazon ; à peine a-t-il mangé les œufs frais de ses deux poules. Un jour, comme il se rendait à pied à sa modeste maison des champs, il tombe par terre frappé d'un coup d'apoplexie; des paysans le portèrent chez un opérateur de village, qui, croyant avoir affaire à un cadavre, ouvrit ce pauvre homme, et l'abbé Prévost se réveilla, mais blessé au cœur. II mourut donc d'une fciron plus dramatique que tous les héros de ses livres.

iti.

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Cette mort terrible couronna dignement celte vie si simple d'agitations et d'aventures; le monde, qu'il avait tant charmé et qui savait à peine son nom, ne se douta pas qu'il perdait ce jour-là un véritable écrivain du XYii^ siècle, qui même en remuant la fange du siècle suivant, sera resté un correct et élégant écrivain ; un homme qui était quelquefois l'égal de Le Sage ; qui était plus écrivain que Racine fils, que madame de Lambert et le chancelier d'Aguesseau ; ce ne fut que plus tard et quand on put fouiller dans l'immense recueil de ses œuvres complètes, que le monde littéraire reconnut enfin quelle perte il avait faite, le jour où mourut l'auteur de ce chef-d'œuvre, Manon Lescaut.

Manon Lescaut est, en effet, un de ces chefs-d'œuvre remplis de passion, de douleur et d'amour, qui échappent à l'âme d'un homme de génie dans un de ces moments d'enthousiasme qu'il ne retrouve pas deux fois en sa vie. Livre merveilleux! admirable histoire! drame touchant qui se passe tout au bas de l'échelle sociale! Que de larmes dans ce récit si naturel, si vraisemblable et si rempli ! Comme cette pauvre femme se sauve de l'opprobre, à force de beauté et de jeunesse ! comme ce jeune homme évite la honte, à force de dévouement et d'amour! Et puis, quand l'un et l'autre, ils ont poussé à bout la destinée humaine, quand ils ont épuisé d'une lèvre avide la coupe enivrante de la volupté, la mort arrive, qui sanctifie tout ce délire, non-seulement la mort, mais encore la pitié et le pardon.

Il n'y a pas, dans toute la langue française, un livre mieux fait que Manon Lescaut. Le récit commence vite et bien. Vous entrez tout d'un coup dans ces adorables mystères du cœur que les autres poètes ne développent que lentement et après mille détours. — La belle histoire, quand toute cette jeunesse s'allie avec toute cette innocence! Et, tout d'un coup, voyez comme les deux charmants héros de ce livre se précipitent tête baissée dans ces tristes désordres, comme ils traversent toute cette fange sociale, sans rien perdre de leur grâce, de leur beauté, de leur esprit, de leur jeunesse!

En ce temps, quelle histoire remplie de variété et de mouvement sur ce fond unique de délire et d'amour ! Les deux héros sont charmants, jeunes et amoureux à outrance; ils passent tour à tour, et du jour au lendemain, de la misère à la fortune, du boudoir éclatant et parfumé à la prison humide et sombre, de Paris à Texil, de Texil à la mort. Pauvre Manon! tantôt haut, tantôt bas, grande dame etgrisette; aujourd'hui dans la soie, demain dans la bure; adorée dans le monde et plongée au couvent des filles repenties; rieuse, coquette, aimant les plaisirs presque autant qu'elle aime son amant, vagabonde et folâtre beauté, elle représente à merveille, dans son dévouement et dans ses caprices, la jeune fille parisienne, qui n'apporte, en venant au monde, pour toute fortune, qu'un grand fond de beauté, de grâce, d'insouciance, de scepticisme et d'amour !

Et ce pauvre Des Grieux, l'amant de cette belle fille, quel héros à part ! Il est jeune, il est beau, il est brave, il est amoureux, il est innocent, il est timide ; il n'a qu'à le vouloir, et sa fortune est faite, et il sera un homme considéré, estimé de tous, respecté, cher à tous. — Mais Des Grieux ne veut pas. L'amour qui remplit son âme le jette dans tous les transports. Adieu le monde, adieu la famille, adieu l'estime des hommes, adieu même la vertu ! La même passion les eût sauvés, ces deux enfants, dans un siècle réglé par le devoir : elle les perd sans rémission, dans un siècle en proie à tous les désordres, à tous les délires. Cependant, quelle lutte touchante contre les entraves de la société ! quel courage! quelle imagination profonde! Et, quand le malheur arrive, quand il faut céder enfin à la société qui se venge, et qui se venge toujours tôt ou tard, n'en doutez pas, vous rappelez-vous par quelles angoisses se termine ce drame, et quelle expiation est donnée enfin à toute cette vie perdue par l'amour et pour l'amour?

Il faut le dire tout bas, mais enfin il faut le dire, Manon Lescaut a été le type original de deux chefs-d'œuvre contemporains qui

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sauveront de Toubli la littérature de notre époque : Paul et Vinjinie et Atala.

Virginie, qu'est-ce autre chose que Manon Lescaut purifiée? Atala, qu'est-ce autre chose que Virginie chrétienne? C'est pourtant l'abbé Prévost, cet intjénieux et admirable scrutateur du cœur humain, qui a découvert, le premier, ces poétiques déserts où se passent, où s'accomplissent ces trois drames : Manon Lescaut, Paul et Virginie, et Atala.

MIEABEAU PLAGIAIRE

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