‹ Variétés littérairesChapitre 12 sur 29 · ET M. ETIENNE DU.MONT · texte numérisé non relu

ET M. ETIENNE DU.MONT

Etienne Dumont, citoyen de Genève, comme l'était Jean-Jacques Rousseau, et avec non moins d'importance et d'emphase, s'est beaucoup occupé d'économie politique. Il avait commencé par être prédicateur dans sa patrie. Les troubles de Genève, qui paraissaient si burlesques à Voltaire, forcèrent Dumont de s'exiler à Saint-Pétersbourg, triste pays encore peu frayé pour l'exil. De Pétersbourg, notre Genevois vint à Londres comme précepteur des enfants du ministre lord Schelburn. Dans cette maison, M. Dûment se lia avec plusieurs célébrités naissantes de l'Angleterre : Sheridan, grand poëte et grand politique; Fox, dont le nom troublait déjà Mirabeau à son lit de mort; lord Holland; sir Samuel

Romilly; Jérémie Benthain, qui faisait une révolution à lui tout seul, et M. Brougham, avocat, aujourd'hui lord chancelier de la Grande-Bretagne.

M. Étisnne Dumont n'est pas un honune moins important par ses ouvrages que par ses hautes liaisons et ses voyages. Le monde politique lui doit, soit traduits, soit arrangés, plusieurs livres : — Traité de législation, — Théorie des peines et des récompenses , — la Tactique des assemblées législatives, et autres ouvrages excellents qui sont le résumé le plus clair et le plus précis qui se puisse faire des théories et des hautes idées de Jérémie Bentham, le maître et l'ami d'Etienne Dumont.

Aujourd'hui, voici qu'on met au jour les Mémoires posthumes de notre Genevois. Dans ces Mémoires, il est question, et beaucoup, de Mirabeau. Comme il nous importe de ne laisser passer inaperçu aucun document important, quelle que soit son étrangeté, sur la vie de l'homme qui eut le plus d'influence sur la révolution de 89, nous avons lu avec beaucoup de soin et d'attention les Souvenirs d'Etienne Dumont.

Ce fut en Angleterre, en 1784, que l'auteur vit Mirabeau pour la première fois. « Il était pauvre alors, dit M. Dumont. Il écrivit ses Considérations sur la navigation de l'Escaut d'après une lettre de M. Chauvet. Il étudiait un sujet en composant un livre, il ne lui fallait qu'un collaborateur qui lui fournit le fond; il savait en employer vingt autres pour des additions et des notes ; il faisait travailler beaucoup de monde; il avait le grand art de découvrir des talents ignorés. » Or, voilà justement pourquoi et comment Mirabeau découvrit M. Etienne Dumont, pour le faire éloquent à son profit.

Ainsi commence cette bizarre histoire. A en croire l'historien, Mirabeau n'a pas écrit un de ses livres, n'a pas inventé un de ses discours. Pendant qu'il copiait la Navigation de l'Escaut dans une lettre de M. Chauvet, il prenait à D... l'histoire des révolutions de Genève; déjà, auparavant, il avait emprunte à Mauvillon

son ouvrage sur la monarchie prussienne, cette brillante et puissante défense des principes d'économie politique d'Adam Smith! Quand M. Necker arriva au ministère en 1788, M. Dumont vint à Paris pour intéresser le ministre à l'entier affranchissement de leur patrie commune. Justement, à Paris, Mirabeau était occupé à se faire dicter par M. Panchaud une réfutation du dernier ouvrage de M. Necker, A Paris, M. Dumont vit Mirabeau; il visita avec Mirabeau et Mallet-Dupan les horribles enceintes de la Salpétrière et de Bicêlre. Après cette visite, un des étrangers, tout pénétré de cet horrible spectacle, écrit à ses amis de l'Angleterre une description de Bicêtre. Mirabeau lit cette lettre, il la trouve belle, il la traduit, il la publie, et, pour composer un volume d'une certaine dimension, il y ajoute la traduction d'un autre écrit sur les lois pénales de l'Angleterre. Quel éternel plagiaire que Mirabeau !

Notez bien qu'il en a toujours été ainsi, selon Etienne Dumont. Mirabeau, qui, déjà à cette époque, avait la réputation d'un éloquent et chaleureux écrivain, vivait uniquement sur l'esprit des autres. Son écrit sur la Banque de Saint-Charles était de Panchaud ; sa Dénonciation de V agiotage était de Panchaud ; Clavière était le véritable auteur des Lettres de cachet et des Comidérations sur l'ordre de Cincinnatus ; de Bourges était l'auteur de la Lettre aux Bataves; enfin, vous le croirez si vous avez de la foi, il n'y a pas jusqu'aux Lettres à Sophie, ces lettres qui laissent si loin VHéloise — cette brûlante peinture de la passion du xviiie siècle — que M. Dumont ne dénonce comme un plagiat : « Mirabeau, dit M. Dumont, écrivant à sa maîtresse d'effusion et de cœur, copiait des pages entières de plusieurs écrits qui paraissaient alors! »

Je continue mon analyse, sauf à réfuter M. Dumont plus tard, si, vous-même, vous ne le réfutez pas tout seul.

Comment Mirabeau fut nommé député, élu deux fois; comment, \)',\Y la seule puissance de sa parole, il mit en révolution tout le

Midi; comment, tout seul, il sut parler au peuple, aux magistrats, à la noblesse, aux soldats, à ses amis, à ses ennemis, surmontant toutes les résistances, toutes les passions, toutes les misères; comment Mirabeau fil cela tout seul, sans Taide de Clavière, de Cliauvet, du major Mauvillon, de Mallet-Dupan, et même de M. Etienne Dumont, — M. Dumont n'a pas pris soin de nous le dire. Seulement, en voyant Mirabeau revenir de la Provence député aux états généraux, M. Etienne Dumont a dû être bien étonné.

Ce fut un moment solennel dans la vie de Mirabeau quand il entra dans la salle avec le reste des députés de la Provence. A l'appel nominal des députés Meunier, Chapelier, Rabaud-Saint- Étienne, plusieurs marques d'approbation s'élevèrent dans l'assemblée; quand vint le tour de Mirabeau, ce fut un murmure tout contraire. Lui, soit qu'il eût foi en son génie, soit qu'il se sentît près de Clavière et d'Etienne Dumont, fit face à l'orage. Il dévora ses larmes. Il répondit à ces clameurs par une chose inouïe en France, un journal politique et sans permission de censeur 1 Même il est probable que ce fut Mirabeau qui écrivit la Première Lettre à ses commettants ; car M. Dumont ne nous dit pas qui l'a écrite.

Les travaux de l'Assemblée avançaient lentement. C'était une confusion inouïe entre tous ces députés venus de si loin et avec des mandats si divers. Les amis de Mirabeau profitèrent de ces premiers instants pour renforcer l'éloquence de Mirabeau. Ils le lièrent avec Duroseray, rédacteur du Code de Genève, avec Reybau, autre Genevois qui se fit longtemps tirer l'oreille pour prêter son secours au député d Aix. Voici donc trois Genevois, et, si vous comptez M. Necker, quatre Genevois qui président à la révolution de 89 !

Même il arriva, dans une des premières assemblées du tiers état, que Duroseray, un des conseillers intimes de Mirabeau, pensa le perdre dès l'abord. Ces messieurs étaient si avides de

conseiller, que run d'eux, Duroseray, fit passer à Torateur une note écrite au crayon. Un député, témoin de ce mouvement, voulut savoir quel était cet étranger qui se mêlait de leurs affaires en pleine Chambre. Il monte à la tribune, il s'emporte contre cet étranger, il le dénonce comme un espion. Alors Mirabeau se lève, et, dans une improvisation rapide et véhémente, il prend la défense de l'imprudent Duroseray, s'essayant ainsi, sans préparation et sans conseil, à celte réplique irrésistible qui Ta mis au premier rang des orateurs.

Il me semble que ce fut là une grande défaite pour les conseillers Dumont et Duroseray ; cependant ils ne se tinrent pas pour battus. Ce fut à propos de cette expression décisive, assemblée nationale, que l'espoir leur revint. Ouvrir les états sous celte dénomination, assemblée nationale, c'est commencer par une scission entre la cour et la noblesse. Nous savons tous que Mirabeau, qui comprit l'un des premiers la véritable mission des états généraux, s'opposa autant qu'il put à cette rupture entre les ordres. Ce que nous ne savions pas, c'est qu'il suivit en ceci le conseil de MM. Duroseray et Etienne Dumont. Mirabeau suivit le conseil de Dumont, et il débita son discours. Il proposa comme moyen terme d'appeler l'assemblée Députés du peuple français . A ce mot peuple, l'Assemblée se révolte; elle se figure qu'on l'insulte ; elle ne comprend pas que peuple est ici synonyme de nation.

Voilà Mirabeau bien embarrassé de sa motion ! Heureusement, Etienne Dumont vient encore à son secours : il fait un discours à la hâte sur ce mot peuple; il ht ce discours à Mirabeau ; Mirabeau le trouve admirable, et veut sur-le-champ répondre à ses agresseurs et lancer ce carreau brûlant sur leurs têtes. Duroseray en fit l'exorde ; Mirabeau copia le tout ; cela fait, il remonte à la tribune ; il débite son discours. Ce discours excite, non pas des cris, mais des convulsions de rage ! Digne résultat de l'éloquence de MM. Duroserav et Etienne Dumont.

Je VOUS raconte toutes ces anecdotes comme Fauteur les raconte. Toute la vie politique de Mirabeau, de notre grand et immortel révolutionnaire, à en croire M. Dumont, n'est qu'une copie fidèle des pensées et des discours de quelques Genevois. Ils suivent Mirabeau pas à pas, ils le mènent à la lisière ; c'est à peine s'ils lui laissent les mains libres dans les grandes circonstances, et quand eux-mêmes sont saisis de terreur. Pauvres gens! je m'étonne qu'ils ne revendiquent pas pour eux la scène du Jeu de Paume. Et, avant le Jeu de Paume, qui donc, je vous prie, brisa le premier la dernière séance royale, qui réunit en un seul corps les factieux et les trembleurs? quelle main imprima le mouvement à la révolution chancelante? quelle voix porta le dernier arrêt de la royauté qui espérait encore? Sans Mirabeau, qui pouvait répondre de l'indécision de l'Assemblée? La réponse à M. de Dreux-Brézé, qui l'a faite? Est-ce M. Dumont, de Genève, ou M. Duroseray, de Genève? En ce cas-là, c'est M. Dumont, c'est M. Duroseray qui ont fait en grande partie la révolution de 89.

En revanche, vous vous souvenez du beau discours de l'orateur sur le renvoi des troupes ; vous vous rappelez l'émotion de la ville à l'annonce de cette malencontreuse fêle de la salle de Versailles; ce discours, dit M. Dumont, c'est moi qui l'avais composé. Le lendemain, d'après le discours de M. Dumont, Mirabeau est chargé de rédiger le projet d'adresse au roi sur le renvoi des troupes; M. Dumont ajoute : J'écrivis d'abondance, et avec la plus grande facilité, cette adresse au roi, dans Vintervalle d'une séance à l'autre. J'espère que cela est assez clair.

Après la réponse du roi, réponse ambiguë et toute remplie de cette décision qui a perdu le trône et Louis XVI, Mirabeau, d'une voix enrouée par les veilles, la fatigue et l'inquiétude, prononce quelques paroles qui furent vivement applaudies. C'est là toute la part que M. Etienne Dumont laisse à Mirabeau dans cette affaire qui fut suivie du soulèvement de Paris, de la prise de la Bastille, et de la séance du :2I juin, qui fit dire à Mirabeau cette mémorable

parole : Celui qui a conseillé au roi cette démarche est un hardi mortel ; sans cela, Paris était perdu pour lui!

Pour achever et compléler tout ce grand travail, c'est M, Etienne Dumont qui rend compte lui-même, dans la Dix-neuvième Lettre de Mirabeau à ses commettants, du discours et de l'adresse qu'il a composés pour Mirabeau. Il est vrai que M. Dumont, qui est modeste, ajoute : « Mirabeau fit quelques changements et fit disparaître quelques traits de doute sur la conspiration de la cour. » Puis il finit par ces mots : Cette lettre eut un prodigieux succès et nous en promit un personnel pour nous-même.

Vous ne sauriez croire tous les désagréments éprouvés par M. Dumont à propos des lettres et du journal de Mirabeau. Cette pauvre madame Lejay, si respectable par son dévouement sans bornes à la mémoire du grand homme, est insultée à outrance par M. Dumont. Il est impossible de parler d'une femme plus distinguée et d'en parler avec plus de mépris et d'injures. De pareilles crudités ne devraient être permises à personne ; mais c'est la plus insigne lâcheté dans un mort.

Suivons toujours M. Etienne Dumont dans ses travaux législatifs. Après l'insurrection de Paris et la défaite de la cour, quand la noblesse se fut enfin réunie au tiers état, l'Assemblée pensa aux horribles massacres qui avaient gâté la victoire du peuple. — Nous étions encore éloignés quelque peu de cette politique de caverne aux jours de terreur, qui proposait des crimes comme des expédients. — Le sang répandu fit peur à l'Assemblée. Elle proposa de faire une adresse au peuple, ce roi régnant. Mirabeau fut encore chargé de cette adresse. « D'après le succès de la première, dit Etienne Dumont, je regardais les adresses comme mon département. J'en composai une qui était une espèce de sermon politique. Au premier tour, elle fut applaudie; au second, elle fut rejetée. » M. Dumont ne nous dit pas si le rejet de son adresse aôligea beaucoup Mirabeau.

Alors, au. milieu des rumeurs de quelques sages qui trouvaient

que le roi de France était indignement traité, commença dans TAssemblée la fameuse déclaration des droits de l'homme. Cette longue discussion dura plusieurs semaines sans avancer d'un pas. Après bien des modèles rejetés, il y eut un comité de cinq personnes chargées d'otTrir un nouveau projet. Écoutez M. Dumont : « Mirabeau, l'un des cinq, eut la générosité qui lui était ordinaire de prendre sur lui ce travail et de le donner à ses amis. Nous voilà donc avec Duroseray, Clavières et lui-même, m Entendez-vous? lui-même, lui, Mirabeau, c'est M. Dumont qui l'avoue. Cette fois, Mirabeau a travaillé à la déclaration des droits de l'homme. « Ainsi, dit M. Dumont, je sentis le faux et le ridicule de ce travail. »

Moi, cela me fatigue, et m'indigne de voir Mirabeau ainsi traité par un Genevois. Vous avez vu ce qui arrive quand Etienne Dumont prête son éloquence à Mirabeau : la première fois, Mirabeau est chargé d'outrages; le plus souvent, Mirabeau est comblé d'éloges; mais, quand, par hasard, il donne relâche aux ouvriers ordinaires de la fabrique, car, datïs la suite, cette fabrique eut un plus grand nombre d'ouvriers, alors M. Dumont n'entend plus rien à son orateur ; il ne reconnaît plus son Mirabeau ; vous diriez, à son malaise, une poule qui a couvé un canard. Témoin le jour de la discussion du veto. « Ce jour-là, dit M. Dumont, Mirabeau ne fut pas fâché pour une fois de marcher sans nous... X peine eut-il parlé, que je reconnus, phrase à phrase, le discours et le style de Gazeaux ! » Malheureux Cazeaux ! son discours est sifflé , honni et conspué, comme l'avait été le premier discours de M. Dumont. Vous avouerez que ce n'était pas la peine de changer de faiseur, même pour cette fois !

Il n'y a pas jusqu'à des mots de ses amis Dumont et Duroseray que Mirabeau ne vole impudemment! La veille, il vole un mot à Duroseray; le lendemain, il improvise cet immortel discours sur la banqueroute : production égale à tout ce que Démosthène a trouvé de plus beau et de plus inspiré dans sa lèle, dans sa science

!:iOÛ CRITIQUE DU TEMPS PASSÉ

et dans son cœur. Cette fois, M. Dumont veut bien avouer que Mirabeau parlait d'abondance et que personne ne lui avait rien dicté ; modeste Etienne Dumont !

Une anecdote que je ne savais pas, et que vous savez sans doute, est celle-ci : Le grand comédien Mole assistait à ce discours sur la banqueroute ; la voix, les gestes, l'organe do Mirabeau, cette abondante parole, cette terrible image du gouffre entrouvert, frappent le comédien de stupeur. Quand Mirabeau descendit de la tribune, le comédien s'approche de lui. c Ah! monsieur le comte, lui dit-il, quel discours! quelle voix! quels gestes ! Mon Dieu ! mon Dieu ! que vous avez manqué votre vocation ! »

J'interromps ici l'analyse de ces Mémoires; mais j'y reviendrai bientôt; il importe de les réfuter et de les réfuter complètement, et de montrer tout ce qu'il y a de vanité mesquine dans ces prétentions posthumes de M. Dumont, et qu'il n'y a qu'un orateur dans le monde qui soit Mirabeau, et qu'enfin dans le cœur, dans l'esprit, dans la colère, dans les emportements, dans la science administrative de ce grand homme, vous pourrez rencontrer parfois des subalternes qui travaillent, des arrangeurs qui préparent les faits, des historiographes qui cherchent des dates; mais un orateur qui parle, un écrivain qui compose, un homme d'État qui imagine, vous ne trouverez jamais que Mirabeau.

Depuis mon premier article sur M. Dumunl, plusieurs réclamations se sont élevées contre cet article. Parmi les lettres écrites à ce sujet, en voici une qui nous vient de Genève même, la patrie de M. Dumont. Comme cette lettre est dégagée de toute prétention, et que, d'ailleur.-^, elle entre parfaitement dans le sens de cette

polémique, qui n'est pas sans importance, je ne saurais mieux commencer ce second article qu'en la citant textuellement :

« Le compte rendu, fort spirituel, mais un peu sévère, que M. J. J. a donné il y a quelque temps, dans les Débats, de l'ouvrage posthume de E. Diimont, sur Mirabeau, n'a pas été du goût de tous les Genevois; cela devait être. Les héritiers de M. Dûment ont demandé, aux divers journaux, à Paris, à Londres et ailleurs, des articles à la louange de leur parent et de son livre. Rien de plus naturel encore. Messieurs '" et "* se sont chargés, si je suis bien informé, de composer un ou deux de ces dithyrambes qui seront envoyés à l'étranger.

)) Si M, J. J., que je n'ai point l'honneur de connaître personnellement, publie son second article sur le livre de M. Dumont, l'intérêt de la justice et de la vérité m'engagent à le prier de distinguer entre feu Dumont, homme plein de modestie et de tact, qui se serait donné garde de publier, dans les dernières années de sa vie, un livre tout empreint de la vanité du jeune âge, et ses indiscrets héritiers, qui ont cru, malgré l'avis des hommes sages, faire une spéculation excellente en donnant ces Mémoires.

» Le Dumont que j'ai connu (il avait trente ans de plus que l'homme qui a écrit l'ouvrage dont il s'agit) ne parlait de Mirabeau qu'avec enthousiasme. Il n'était plus persuadé, comme jadis, qu'il n'y a de talent et de bon sens qu'à Londres et à Genève, rendait justice à la France, admirait ce qu'il y a eu d'admirable dans l'Assemblée constituante, et ne représentait point Mirabeau comme une marionnette politi([ue , dont Dumont tenait le fil. Il avait aussi cessé de parler de Duroseray comme du second homme de la Révolution, après Dumont-Mirabeau. — Que n'a-t-il jeté son manuscrit au feu? »

Sans nul doute, comme le dit notre correspondant, c'est là une publication maladroite, et c'est là d'abord ce que j'ai voulu prouver. Aujourd'hui, la seconde partie de ma tâche sera de vous démontrer que c'est une grave injustice. Quant aux éloges ([ue tous les

"loi CRITIQUE Dr: TEMPS PASSÉ

amis de M. Dumont donnent à son caractère , à son esprit, à sa bienveillance , à Tabondance de ses souvenirs , nous les croyons sur parole. Seulement, je ferai remarquer aux plus zélés que cette polémique à propos de ces indiscrets Mémoires a élé entreprise, non pas pour accuser Etienne Dumont d'injustice et de vanité, mais bien pour défendre la mémoire de Mirabeau, si vivement attaquée; mais surtout pour en finir une fois pour toutes avec ces éternelles accusations de plagiat qui ont poursuivi et qui, ce livre aidant, poursuivent encore la mémoire de ce grand orateur.

En effet, cela est fatigant d'entendre dire à chaque instant que M. deBuffon ne savait pas l'histoire naturelle, qu'un pied-plat est Fauteur du Joueur de Regnard, que Beaumarchais n'a pas trouvé Figaro , et que Gil Blas est espagnol. Il y en a qui disputent à Homère l'Iliade. Accusations bannales! récriminations stupides ! On ne tient pas compte de ses maçons à l'architecte , et l'on inquiète le génie sur ses manœuvres! Cela ne peut pas durer, en vérité, surtout pour un homme tel que Mirabeau; surtout pour cette chose qu'on appelle éloquence ! L'éloquence, cette puissance toute personnelle , ce mouvement spontané qui vient de Tàme, qui se fait jour de lui-même à travers les passions de celui qui parle, qui se démène à ses haines, qui se conduit par son amour; l'éloquence , qui est rhomme bien plus qu'un livre , bien plus qu'un drame ; l'éloquence, dont la partie écrite n'est que la moitié, et la mauvaise partie encore î l'éloquence, qui se compose du geste, du cri, de la voix, de l'àme, du cœur, du visage, du regard ! Venez donc prendre quelque chose à ce tonnerre qui éclate! venez donc revendiquer quelques-uns de ces éclairs qui tombent de la tribune nationale ! Dites à la nation qui tremble ou qui s'émeut à la voix de Mirabeau : « Ceci est ma terreur! cette force est ma force! » Mensonge insipide ! Pour nous, nous avons pitié de ces hommes qui crient en fausset : « C'est nous qui sommes Mirabeau ! » nous avons pitié de ces pulmoniques qui grossissent leur voix et qui disent : « Nous sommes Mirabeau ! » Citoyens ! soufflez sur ces pâles

visages, sur ces étiqucs visages, sur ces imberbes visages, qu'on vous donne pour le visage de Mirabeau ! Couvrez d'un bonnet de coton ces crânes chauves qu'on veut vous faire admirer pour le crâne de Mirabeau! A de pareils amours-propres, nous devons toute notre colère ; car nos pères entendent encore sa formidable voix; car sa parole puissante domine encore toutes les paroles de nos assemblées.

Ne savons-nous pas tous, à n'en pas douter, quel était ce redoutable visage, quelle était cette sublime laideur? combien c'était beau à voir, cette face bouleversée par les passions, sillonnée par la petite vérole et dans tous les sens? combien était dillicile à supporter ce regard, qui devenait charmant quand il se posait sur une femme? combien était formidable cette voix, si douce quand il parlait à un enfant? comment, enfin, dans les instants de passion, se redressait sur son front élevé la crinière de Mirabeau, semblable à la crinière du lion en colère ou en amour?

L'àme, le cœur, le courage, ces choses qu'on dit soi-même, selon l'expression de Socrate, ce sont là, en effet, et principalement, les qualités qui font l'orateur, surtout l'orateur des temps modernes. La parole moderne est une puissance indépendante des rhétoriques. L'âme, le cœur, le courage, le sang-froid au milieu des orages ; l'intelligence profonde des faits qui se heurtent, la prévision dans le monde politique qui se détraque; un regard élevé au milieu de ces ruines; un attendrissement profond à l'aspect de ce trône lézardé, et enfin des larmes véritables répandues sur les mains de cette reine de France, Marie-Antoinette, la première qui eût compris Mirabeau et sa valeur dans cette imprévoyante cour! voilà ce qui a fait de Mirabeau le roi des orateurs modernes. Mirabeau, montant à la tribune, est déjà orateur. Sa vie passée en bien ou en mal, qu'importe, le dénonce à l'attention publique. II se trouve tout préparé aux luttes oratoires par ses luttes continuelles et déjà si admirablement éloquentes avec son père, avec sa femme, avec les parents de sa maîtresse, avec le

lieutenant de police, avec Rulhière, avec Topposition du Midi, par SOS discussions de chaque jour avec Chamfort. Mirabeau empruntant son éloquence à quelqu'un, Mirabeau tendant la main au talent d'Élienne Dumont, Mirabeau fait orateur par les trois Genevois Duniont, Duroserav et l'autre! Mais, par le ciel, qui le croirait? Mirabeau n'était-il pas orateur avant que personne le fût en France et même à Genève, excepté Jean-Jacques Rousseau? Mais songez donc à cela, vous tous que Mirabeau a volés, et qui criez : (' Au voleur! » quand Mirabeau est mort et quand, vous-mêmes, vous êtes morts, grands orateurs dont on u a jamais parlé ! songez donc qu'à la première lettre qu'il écrivit à sou père, Mirabeau était orateur! songez donc que, chez mademoiselle de Marignage, à genoux devant elle, quand il Tenleva, lui, cet homme si laid, elle, cette jolie fille et d'un cœur si méridional, Mirabeau était éloquent ! Et quand il défendit sa mère avec tant de cœur et de larmes! et quand il séduisit la femme du cantinier, au fort de Joux, était-il orateur? et quand il vit Sophie, quand il fit quitter à Sophie son mari, sa famille, sa patrie, ses remords, était-il orateur? et quand, au retour de la Hollande, suivant Sopliie, poussé par Tamour, séparé de Sophie par l'exempt de police, quand il fléchit l'exempt lui-même, qui lui laissa sa maîtresse jusqu'à la frontière, était-il orateur? Regardez-le, je vous prie; regardez dans le donjon cet homme nu, sans linge, sans livres, abandonné à toute la rage de ses passions, se livrant corps et âme à cette horrible volupté de la tête et des sens qui a jeté tant de grandes âmes dans le délire ; regardez cet homme ! c'est 31irabeau, l'amant de Sophie, l'éloquent, le puissant Mirabeau ! Lisez ses lettres du donjon, quoi qu'en dise M. Dumont, c'est de l'éloquence! Lisez ses plaidoyers à M. Lenoir, c'est de l'éloquence! Et les supplications à son père, qui font un si touchant contraste avec les imprécations du premier temps! n'est-ce pas de réio'.îuencc? Et quand il est sorti du donjon, sa plaidoirie au parlement d'Aix, quand il redemande sa femme, n'est-ce pas de l'éloquence , une

vive, entraînante, soudaine, sympathique éloquence ; Téloquence du cœur, de l'âme, des sens, de la colère, de Tamour, de la pitié? Où donc étiez-vous, monsieur Dumont, et vous, monsieur Duroseray, et vous tous, collaborateurs de Mirabeau? Ils étaient à Genève, ils étaient en Russie, ils étaient en Angleterre, loin de la France, loin de nos mœurs, loin de ce mouvement de décadence qui jetait la nation à sa ruine.

Ceux qui crient le plus au plagiat, à propos de cette grande renommée, ne comprennent rien à l'éloquence de 89, et, en général, ne comprennent rien à l'éloquence de la tribune nationale. L'éloquence de la tribune échappe à l'art en France. Tous les arts sont accomplis chez nous, quand l'éloquence politique y prend naissance. L'éloquence politique, c'est bien plus un besoin , une nécessité de l'époque, qu'une spéculation de l'esprit. L'éloquence, c'est une supériorité qui arrive tout d'un coup, le jour où le peuple en a besoin; ce sont les langues de feu qui descendent du ciel sur quelques apôtres d'élite : ce n'est pas une science qu'on apprend, ce n'est pas une étude de rhéteur, ce n'est pas un morceau qu'on prépare comme un éloge de Thomas. Où eût été le temps pour se préparer à l'éloquence en 89? C'est quelque chose de subit et d'inspiré, qui naît et qui meurt, qui vient et qui s'en va, comme une cantate qu'on improvise. Qu'importerait que vous eussiez donné ou cru donner un jour à Mirabeau les paroles de sa cantate? Trop heureux ceux à qui Mirabeau les eût demandées, ces paroles! Rossini paye dix écus les libretti de ses opéras , et ces hbrelti sont bien payés. Moi qui vous parle, j'ai taillé, un jour, la plume de M. de Lamartine, j'ai donné une feuille de papier à M. de Chateaubriand : est-ce à dire que j'aurais bonne grâce à écrire dans mes Mémoires, quand je serai mort, et (jue Chateaubriand et M. de Lamartine seront plus vivants que jamais, l'histoire de cette plume et de ce morceau de papier?

Laissons donc à l'artiste le tableau qu'il a signé, à l'écrivain la page qu'il avoue, N'allons pa.^ chercher le nom obscur de celui

qui broya les couleurs. N'effaçons pas du Panthéon le nom de Mirabeau, pour y écrire celui de M. Dumont. Ayons assez d'intelligence pour comprendre quelle distance sépare les matériaux de la mise en œuvre , la matière de la formée, la parole de l'action, la page écrite ou bégayée de la page parlée, la note morte de la note chantée, la carcasse du drame, du tragédien qui lui donne le mouvement et la vie !

Voulez-vous avoir une idée de la manière dont Mirabeau prenait la prose étrangère? Voici un exemple sur cent. Dumont lui porte un discours sur la traite des nègres ; dans ce discours, il y avait cette phrase : « Suivons sur l'Atlantique ce vaisseau chargé de captifs ; » Mirabeau ajoute ces mots à la phrase de Dumont : ou PLUTÔT CETTE LONGUE BIERE, et il termine par cette admirable figure une phrase froidement commencée. Je vous le demande, à qui appartient l'éclair de ce discours"? Apparlieut-il à Etienne Dumont?

Il en est ainsi de tout ce que Mirabeau empruntait; il le refaisait, ou plutôt il le faisait tout entier. Il lui donnait une forme, une couleur, un son ; il en faisait son bien à lui ; cela fait, il ne pensait plus au fœtus. 11 est fâcheux que ces récriminations, qu'il eût méprisées si fort de son vivant, se soient produites après sa mort ; il est fâcheux que M. Dumont se soit exposé à ce reproche de légèreté que je ne puis rétracter malgré tous ses amis.

J'ai relevé comme je le devais les emportements du Genevois contre madame Lejay. Cette dame, qui est une grande dame, par son attachement inviolable à la mémoire de son ami, par son dévouement sans bornes à sa personne, par la vivacité de ses souvenirs, par son esprit toujours présent et actif, ne méritait pas les invectives de M. Dumont. Aujourd'hui, bien qu'il ii'en ait pas besoin non plus, je dois prendre encore la défense de l'ami intime, du secrétaire de Mirabeau, M. PeJlinc, et non pas M. Pélin comme dit Etienne Dumont. La manière dont Etienne Dumont traite le respectable M. Pellinc est indigne. Tout eu lui reconnaissant un

talent supérieur même à celui de Duroseray, j'ai presque dit à celui d'Etienne Dumont, M. Dumont accuse M. Pellinc d'une lâcheté dont il est incapable et d'une vénalité démentie par l'estime publique et par une vieillesse pauvre et sans reproche. Il est impossible d'abuser plus élrangement du caractère à' écn\ain posthume. C'est un grand désordre trop fréquent de nos jours. Un homme qui écrit des mémoires ne devrait pas mourir avant d'avoir rendu compte de ces mémoires. Quand on calomnie, il faut être là pour soutenir la calomnie; au reste, M. Pellinc se défend assez de luimême. Il est l'homme de France qui a le plus approché de Mirabeau, et, par conséquent, il est celui qui l'aie plus aimé.

Car c'était un des mérites de ce grand homme, être aimé ! Cette puissance d'attraction ne s'étendait pas seulement sur les femmes. Il fascinait par son regard, par sa parole, par son sourire, quiconque l'approchait. Il a fasciné Etienne Dumont lui-même. Il y a des hommes qui n'ont pas eu d'autre existence aujourd'hui que d'avoir entendu, d'avoir approché, d'avoir vu mourir Mirabeau. Les pauvres femmes qui lui ont survécu, et auxquelles il a parlé, entendent encore sa voix dans leur cœur. C'était un amoureux plein de grâce, un ami affable et indulgent, le meilleur des pères. Que de belles pages il a écrites sur la mort de ses deux enfants ! L'enfant de sa femme, son Ada, l'enfant de son amour, sa Sophie, deux enfants qu'il perdit comme Byron a perdu les siens, deux enfants pleures comme les pleura Byron ! Or, quand elles le quittent, ses maîtresses meurent de chagrin; quand il meurt, lui, quand il meurt au plus bel instant de sa gloire , quand il meurt à temps , comme tous les grands hommes, son secrétaire se poignarde, ses amis recueillent sa mémoire comme celle d'un saint, ses domestiques le pleurent avec des larmes de sang ! toute la France est en deuil 1 la cour est en deuil ! Quelle puissance dans ce prisonnier échappé de Vincennes! Après Mirabeau, quel roi de la terre mourra comme est mort Mirabeau ? Venez maintenant disputer à sa mémoire les bribes de vos discours, Etienne Dumont et Duroserav !

208 CRITIQUE Di: TE.MPS PASSE

Il est une autre page de M. Dumout que je veux noter pour en rire. M, Dumont parle quelque part d'un enfant de Mirabeau. Parlant de Tenfaut, il ne peut s'empèclier de parler de l'amour du père pour le fils. « Mirabeau adorait son fils, dit-il. » Puis il ajoute : // dérobait les bons mots des autres enfants pour les attribuer au sien. {II copiait ses Lettres à Sophie, dit M. Dumont.) Quel plagiaire que Mirabeau ! Voler les bons mots des petits enfants pour son fils, et voler les discours de M. Dumont pour lui-même!... Puis M. Dumont ajoute d'une façon très-dégagée : Je ne sais pas ce que cet enfant est devenu.

En vérité, M. Dumont, de Genève, parlerait des propres enfants du citoyen de Genève qu'il ne les traiterait pas plus lestement qu'il ne traite les enfants de Mirabeau, reconnus et élevés par Mirabeau; il me semble que, si M. Dumont eût pris la peine de s'en informer, il lui eût été facile de savoir ce qu'en elîet cet enfant est devenu : le fils d'un homme comme Mirabeau ne disparaît pas tellement, qu'on ne le retrouve toutes les fois qu'on en a bien envie. Celui de Mirabeau est devenu ce que devient tout homme de cœur et d'esprit en un pays bien fait. Le fils de Mirabeau est un homme riche qui occupe dans l'administration une place importante. Il s'est donné tout entier à la gloire de son père. Il a recueiUi tous les fragments épars de ce beau génie ; il a fait la collection de ses portraits et de tous ceux de la famille Riquetty, dont les belles et nobles figures forment la plus intéressante galerie de famille. Le buste de Mirabeau, par Houdon, est à lui. 11 possède plusieurs ouvrages inédits et un nombre immense de lettres et autres matériaux de son père, avec lesquels il prépare une histoire qui sera digne, sans doute, de cette biographie, défigurée à plaisir par l'envie, par la peur, par les remords ou par la vanité de ses contemporains.

ET

Byron à Gènes. — Son portrait daprès lady Blessington. — Sa fausse réputation de dandysme. — L'homme et le poêle. — Lady Byron. — La comtesse Guiccioli. — Lucy Sheppard. — Les Anglais et les Anglaises peints par lord Byron. — Opinions et pensées du poëte sur les principaux écrivains de son temps, — sur Napoléon, — sur Sheridan, — sur Walter Scott. — Thomas 3Ioore et les Mémoires de lord Byron. — moralité des conversations recueillies par lady Blessington.

La première fois que lady Blessington vit lord Byron, ce fut ;i Gênes, en 1822. La vie du grand poêle, à cette époque, était déjà entièrement accomplie ; il n'avait plus rien à entreprendre en ce monde, exccpié son voyage en Grèce. Cette pause d'un jour dans la vie de lord Byron quand il a achevé tous ses poëmes, accompli tous ses scandales, achevé tous ses amours, quand tous ses ennemis sont écrasés, quand son testament est fait, quand ses Mémoires sont écrits, quand il a jugé, à leur juste valeur, tous ses amis, excepté son ami Thomas Moore, celui-là même qui devait trahir si indignement la confiance et les haines, et les ressentiments, et les justes vengeances du poète : ce moment, je ne dirai pas de repos dans la vie de lord Byron (il ne s'est jamais reposé), mais de sa halte au milieu de l'Italie, quand il a déjà son regard tourné vers la Grèce, est certainement une époque mémorahle et digne d'étude. C'est là, d'ailleurs, que s'arrêtent les Mémoires mutilés de lord

ByroD. Une grande dame anglaise, femme d'un grand esprit, d'un grand sens et d'un grand courage, puisqu'elle a osé regarder en face lord Byron et lui parler selon son cœur, ladyBlessington a écrit la biographie de notre héros à cette époque, biographie incomplète, saccadée, sans commencement et sans fin, remplie de sarcasmes et de paroles d'amour, de regrets et d'enthousiasme, élégante, absurde, passionnée, telle en un mot que devait être la vie de lord Byron une fois qu'il sentit sa destinée accomplie. On ne lira pas sans un grand charme le livre de cette dame, qu'elle a intitulé : Conversations de lord Byron.

Le premier effet que produisit lord Byron sur l'esprit de sa belle compatriote dut être peu agréable au poëte, qui était si vaniteux de sa personne. Vu à travers son auréole poétique, vu de loin, vu sous le manteau de don Juan, lord Byron avait apparu à lady Blossinglon plus grand, plus imposant, plus digne, plus mélancolique, plus héros. Cependant, ce qui restait encore à l'homme faisait très-bien reconnaître le poëte. Sa tête était belle et bien faite; son front était découvert, élevé et noble ; ses yeux gris et remplis d'expression étaient d'inégale grandeur; son nez, trop gros, était plus beau de profil que de face ; sa bouche était admirable, bien faite, forte, moqueuse , dédaigneuse sans affectation , aux dents blanches et bien rangées ; tout ce visage était pâle et maigre, mais c'était cette pâleur brune qui va si bien aux cheveux noirs. Du reste, c'était là tout le poète. Sou habit, que nos jeunes gens se figurent trèsfashionable, son cheval que vous croyez très-beau, son ameublement que vous jugez d'après les descriptions de ses poèmes, tout cela n'a jamais existé ; ce sont de vaines rêveries de son imagination et de la vôtre. On eût dit que lord Byron portait des habits achetés tout faits chez un tailleur du dernier ordre. Son habit était trop large. Quant à sa manière de monter à cheval, — j'en suis fâché encore pour nos dandys à longue barbe et en gants jaunes, qui se croient des lords Byrons, — lord Byron se tenait mal à cheval ; il se servait d'unese//eà la hussarde; son cheval était tapissé àe harnachements

divers; quant à sou costume de cheval, il n'était guère moins extraordinaire que son costume de ville.

En effet, que nos beaux messieurs se figurent le chantre de Lara, portant une veste de nankin et un pantalon de même couleur rétrécis par le blanchissage. La veste était brodée en jaune, trèsétroite sur le devant et garnie de trois rangées de boutons; le dos très-étroit et les manches établies comme quinze ans auparavant. Ajoutez à cet accoutrement un col noir très-bas, un bonnet de velours bleu foncé garni d'un gland d'or, des guêtres de nankin et une paire de lunettes bleues sur le nez, voilà lord Byron à cheval. A cheval, lord Byron est timide ; à chaque faux pas que fait son cheval,. — et il bronchait fréquemment, — lord Byron ralentit le pas de sa monture ; il va au pas chaque fois que le chemin est un peu difficile. Voilà un portrait qui va contrarier bien des beaux écuyers qui vont toujours au galop, qui ne portent pas de vestes de nankin, de pantalons de nankin, et dont les chevaux ne trébuchent que rarement.

Quant à l'appartement du noble lord, il vaut son costume de cheval. Il est impossible d'avoir un goût plus mesquin pour tout ce qui regarde la toilette, les équipages et le train de vie. « J'eus occasion de voir son lit à Gênes, dit la comtesse dans son pudique langage anglais ; c'était bien le meuble le plus grossièrement vulgaire qu'on puisse imaginer ; les rideaux étaient du plus mauvais goût, et, sur l'appui du chevet, on voyait écrit sa devise de famille : Crede Byron. Ses équipages étaient dans le même goût; on y remarquait une surcharge d'enjolivements mesquins en détail et clinquants dans l'effet d'ensemble. »

Vous ne sauriez croire combien ces lignes m'ont donné de joie. Depuis longtemps, j'étais fatigué de voir ce qu'on appelle le beau monde, faire de Byron un véritable ftiquin, un homme à la mode, un dandy, élégant cavalier, élégant de sa personne, élégant chez lui. Quelque chose manquait à Byron quand je le voyais ainsi attifé, ainsi occupé d'écurie, de voitures, de chevaux, de tailleurs, de

toutes ces insignifiantes et ridicules supériorités. J'aime lady Blessington, qui, sans le vouloir, a justifié lord Byron de ce côté. Oui, lord Byron ne savait ni commander ni porter un habit ; oui , lord Byron ne savait pas harnacher un cheval; oui, lord Byron ne savait pas meubler un appartement; il a voulu l'apprendre et il n'a pas pu. H a dit qu'il le savait et il a menti. Il a eu beau attacher sa couronne de comte sur ses rideaux de serge ; sa couronne de comte n'a fait que rendre son Ut plus ridicule, j'en suis heureux pour lui ; lord Byron, en tout et pour tout, a été bien moins lord que poëte ; mettez Byron parmi les poètes, laissez son nom parmi les lords, rayez-le complètement de la liste des dandys ; Byron un dandy, un homme de cheval, un homme de tailleurs, de harnacheurs et de tapissiers, grands dieux !

Cela dit, revenons aux conversations de lord Byron; souvenezvous, à l'heure qu'il est, que lord Byron n'écrit plus de vers, qu'il a très-peu de vers à écrire avant sa mort, que toute la poésie, et tout le fiel, et toute la douleur de son âme, vont passer dans ses discours. Que nous devons avoir de reconnaissance envers lady Blessington, pour nous les avoir conservés !

Vous sentez bien que, puisqu'il s'agit d'une simple conversation sur toutes sortes de sujets, je n'y puis pas mettre plus de logique que lord Byron n'en a mis lui-même. Nous allons donc prendre ces conversations comme elles se sont faites, au jour le jour.

La première personne dont il parle, après quelques médisances en l'air sur quelques-uns de ses amis, c'est de lady Byron.

(• Je lui ai lancé bien des épigrammes, dit-il; mais le sarcasme n'était que de V amour tourné dans mon cœur, et je me repentais d'avoir ouvert ce pauvre cœur au public. »

Le lendemain, lord Byron, parlant de la belle comtesse italienne Guicciûli :

« Oh! dit-il, c'est une femme généreuse et élevée! Elle est noble, elle a fjit pour moi tous les sacrifices possibles, elle a

employé toute son influence pour m'empêcher de terminer, ou tout au moins, pour me faire corriger Don Juan. »

Et, comme lady Blessington lui faisait entendre que la comtesse Guiccioli pourrait être bien malheureuse avec lui :

« Vous avez raison, disait-il; mes goûts et mes habitudes sont peu propres à faire le bonheur d'une femme, encore moins d'une Italienne. J'aime la solitude, et, avec ma maîtresse, je suis distrait, maussade et sombre. Je suis convaincu de ceci, voyezvous, c'est qu'il y a dans le tempérament poétique quelque chose qui arrête le bonheur. Malheur à celle qui aime un poète ! mais, si elle meurt avant lui, elle est bien vengée. »

Un autre jour, il apporte à lady Blessington la lettre que lui écrit un M. Sheppard. M. Sheppard, honnête homme anglais et chrétien, a perdu à Londres une femme qu'il aime, qui était jeune, belle, coquette et pleine de vertus. Dans les papiers de sa femme morte, M. Sheppard a trouvé une prière adressée à Dieu pour l'àme de Byrou ; il est impossible de rien lire de plus touchant que la lettre de madame Sheppard.

« 0 mon Dieu ! dit-elle, la pauvre femme, avant de mourir, la foi que j'ai en tes paroles me donne le courage de te supplier eu faveur d'une personne qui, dernièrement, m'a vivement intéressée. Puisse la personne que j(! te nomme ici, mais dans mon cœur seulement (et qui, aujourd'hui, je le crois bien, est aussi célèbre par l'oubli de toi que par les talents supérieurs que tu lui as départis), être éveillée enfin par le sentiment du danger qu'elle court, et se laisser aller à te demander celte paix de l'âme comme l'entend la rehgion, et qu'elle n'a pu trouver dans les plaisirs et dans les bonheurs du monde! Faites, mon Dieu, que la fin de sa vie fasse plus de bien que ses écrits et sa jeunesse n'ont fait de mal! Que le soleil de ta sagesse divine se lève un jour, comme je l'espère, sur sa tête, et répande autour de lui assez de lumière et de chaleur bienfaisante pour dissiper tous les nuages que sa conduite a amoncelés autour de lui. »

Ainsi est morte, en priant pour un homme qu'elle n'avait jamais vu, la douce et timide Lucy Sheppard.

« Et, dit lord Byron, les larmes aux yeux, c'est une douce chose pour moi que des prières si pleines de sincérité et de grâce, adressées pour moi par un être si éminemment bon, au lit de mort, et pour le salut d'un frère dont les trois quarts de ses compatriotes se sont plu à désespérer. »

Et lui, à son tour, sans avoir jamais vu Lucy Sheppard, se met à l'adorer comme on adore un ange. Il se la représente d'une figure mobile et variable, calme, rêveuse, réfléchie, toujours prête à sourire, un clair de lune sur la neige, comme dit Moore. Lord Byron, rentré chez lui, a dû verser plus d'une larme, ce soir-là.

Quelques jours après, vingt-quatre heures après, que sait-on? lurd Byron aura lu le matin, en se réveillant, quelques-uns de ces pamphlets obscurs, sans style et sans nom propre, véritable honte de la pensée ; lâche assassinat périodique, froidement exécuté par des misérables sans aveu, contre ce que le monde a de plus grand ; dans ce pamphlet, lord Byron aura été tourné, non pas en haine, mais en ridicule, et voilà aussitôt ce grand génie qui se débat en écumant sous la piqûre de Finsecte littéraire. La veille, il était tendre, il était passionné, il était rêveur, il réunissait dans sa pensée, et presque dans son amour, lady Byron, Thérèse Guiccioli et Lucy Sheppard; aujourd'hui, il refoule toutes ses affections dans son âme, il est sceptique, il est farouche, il est moqueur, il crache à la face de la nation anglaise ; c'est une verve intarissable, un sarcasme sans fin, qui déchire par lambeaux tous les amourspropres contemporains. Pour ma part, j'avoue que, si cela fait mal pour lui de voir Byron ainsi déchaîné contre le beau monde, cela est ti'és-amusant quand on oubhe ce qu'il a dû souffrir. Alors les portraits abondent dans son discours, admirablement encadrés dans la satire ; alors il se déchaîne contre l'Angleterre en masse : hommes et femmes, tout y passe, sauve qui peut ! Quand les dames anglaises

jouent les dames à la mode, elles ne font que saveter leur rôle ; leur hauteur tourne à limpertinence ; \emnon€haloir,h\a brusquerie ; prenez une femme anglaise, vous en ferez une bonne femme, une bonne fille, une béroïne même, vous en ferez tout ce que vous voudrez ; vous n en ferez jamais une femme à la mode.

« En Angleterre, le vrai est généralement bon ; c'est le fard du fashionable qui gâte tout. — En Angleterre, beaucoup d'hommes d'une supériorité marquée sont effacés par le frottement des médiocrités ou des nullités qui les entourent. — Les Anglais sont très-envieux; ils ont, en général, la conscience de leur épouvantable pesanteur d'esprit; ils sont bavards sans être spirituels, orgueilleux sans dignité et brusques sans francbise. Figurez-vous que j'ai vu à Londres, dans un des cercles les plus recherchés, un homme de lettres à la mode attaqué en chœur par la société, chacun lui jetant des éloges bien ternes, pour mieux faire ressortir de sanglantes critiques, et on ne lâchait le malheureux auteur que pour s'acharner contre un danseur ou un chanteur populaire; tant il est vrai que toute supériorité de talent était impardonnable dans le cercle! »

Que dites-vous de la peinture? Ne croirait-on pas être en France? Dans tous les cas, en France comme en Angleterre, malheur à l'homme de lettres qui se respecte assez peu pour se produire dans les cercles les plus recherchés ; il n'a que ce qu'il mérite quand il se laisse traiter ainsi.

Eh bien , ce misanthrope si emporté, cet aristocrate frondeur de toute l'aristocratie de son temps, ce même homme qui tout à l'heure ne voyait que des poupées des deux sexes dans cette Angleterre si puissante et si forte, l'Angleterre des lords Grey,Grenville, Wellesley et HoUand; l'Angleterre de Sheridan, de Canning, de Burdett et de Brougham aux Communes; l'Angleterre de Walter Scott et de Byron ; enfin, ce vrai détracteur de toute la société de son temps, qu'un souvenir de la satire absente vienne frapper son cœur à T improviste, et le voilà qui va pleurer. Un soir qu'il avait

été plus emporté, plus railleur, plus sanglant que de coutume, il était assis avec lady Blessington à un balcon d'où Ton voyait la mer toute couverte de bâtiments génois et étrangers. Il faisait un beau clair de lune ; les pavillons des vaisseaux flottaient aux vents; dans le lointain, on voyait revenir le pêcheur dont la barque porte au front, en guise d'étoile, une lampe renfennée dans un treillis, et lord BjTon, à l'aspect du beau paysage, s'écriait : « Que nous sommes loin de la douce et terne atmosphère de Londres 1 que nous sommes loin de Timportance empesée et impertinente, c'està-dire du suprême bon ton de mes compatriotes! Regardez cette forêt de mâts, milady; d'où viennent-ils? où vont-ils? Que de regards, que dépensées, que d'affections se rattachent à ces vaisseaux! Combien de mères, de femmes, d'enfants et de maîtresses s'agenouillent en priant pour ces navires î »

Ainsi il parlait. Tout à coup, dans le lointain, là-bas, quelques voix frappent ses oreilles. C'étaient des marchands anglais qui chantaient le long du mole, l'air national God save the king !

Lord Byron se leva tout ému et tout pénétré. Il garda le plus profond silence, et, quand le chant eut cessé :

(' Eh bien, dit-il, nous voilà sous le crêpe sentimental. Je sens encore fermenter dans mon cœur ce vieux levain de patriotisme capable de me rendre fou. N'allez pas raconter cela à Londres au moins, à des Anglais civilisés; je serais obligé de renoncer à mon stoïcisme. — Bah! bah! qu'importe? Il est bien permis de se parjurer quelque peu pour un clair de lune, pour une belle vue et pour le chant national. *>

Tout cela vous donne une idée de son àme; il avait honte des plus nobles mouvements de son cœur ; il refoulait les larmes les plus précieuses et il renfermait avec soin au dedans de lui-même les sentiments les plus naturels, qui le rongeaient à l'intérieur, faute d'air pour s'exhaler.

Cette haute et dernière revue des derniers moments de lord Byron ne vous fatigue pas, j'espère;* vous savez que tout ù

l'heure il va mourir en Grèce. Écoutez-le donc parler, écoutez ses derniers jugements sur les hommes ses contemporains ; vous verrez s'il est possible d'avoir plus d'amitié naïve et plus d'admiration bien sentie que n'en avait cet homme pour les poëtes ses frères.

Il disait de Hope :

« Il faut que j'aime bien cet homme pour lui pardonner un ouvrage [Anastasins) si incontesfayement au-dessus de toutes les productions de l'époque; je donnerais mes deux meilleurs poëmes pour avoir fait Anastasins. »

Un matin, il montre à son amie lady Blessington le navire sur lequel s'était embarqué Shelley, — Shelley, l'homme le plus aimable et le plus aimant et le plus aimé qu'il eût connu de sa vie, qui manquait tout à fait de sagesse humaine ; et il pleurait en rappelant l'instant où mistress Shelley était tombée à ses pieds froide comme le marbre, en redemandant son mari, qui ne devait plus revenir.

Il rendait également justice à Leigh Hunt, et à M. Hobbouse, qui lui a toujours dit ses défauts et ses fautes, sans en faire part aux autres.

Dans un autre moment, il parlait d'Alfieri, et il faisait un parallèle entre lui, lord Byron, et Alfieri le poëte.

« Voyez un peu, disait-il, ce qu'il y a de commun entre nos goûls et nos travaux? Nous vivons tous deux avec des femmes de distinction, tous deux nous avons la passion des animaux, surtout des chevaux ; tous deux nous aimons à vivre au milieu d'oiseaux et d'insec'tes de toutes sortes; nous aimons avec passion la liberté, et nous sommes naturellement mélancoliques. »

De temps à autre, il parlait aussi de sa belle et adorée maîtresse, « d'une taille moyenne, bien faite, d'une beauté ravissante ; ses traits sont parfaitement réguliers, l'expression de sa physionomie d'une suavité, d'une mobilité charmante, et ses cheveux bruns foncés, longs, épais et soyeux, n

Souvent il parlait de Napoléon Bonaparte, et il avait le droit d'en parler, car il était le premier poëte du monde qui se fût imaginé que Bonaparte, tombé et vivant encore, élait déjà un être poétique.

« Traverser Tltalie sans penser à Napoléon, disait-il, c'est passer à Naples sans voir le Vésuve. — C'est un colosse tombé de son piédestal; mais, comme la statue de Memnon, renversée aussi, il n'a rien perdu de sa hauteur. »

Il fallait l'entendre parler de Sheridan , cet honnête homme d'esprit, que la société de Londres a usé à son profit, qu'elle a enivré comme un ilote. Rien n'est beau comme lord Byron s' écriant :

« Pauvre Sherry ! quelle gra'nde âme refroidie en toi par la pauvreté ! Et voir nager dans l'or ceux avec qui il a passé sa vie, et dont il avait éclairé les sombres âmes du reflet de son génie! sybarites dont le sommeil eût été troublé par le frôlement d'une feuille de rose, et qui le laissèrent mourir sur le grabat de la misère, tiraillé par les myrmidons de Ja justice!... Oh ! il y a de quoi dégoûter de la nature humaine, et surtout de quoi dégoûter de ces libéraux sans générosité et sans cœur. »

Avouez que Byron est bien beau parlant ainsi, et que jamais il n'a été plus éloquent, lui qui l'a été si souvent contre le dandysme.

Et, en effet, c'est là une tache ineffiiçable au front de l'aristocratie anglaise, d'avoi'* laissé mourir sur un grabat ce pauvre et honorable Sheridan ! Ils avaient réduit cette grande âme à vivre d'humiliations de tout genre, à débiter, le matin, de folles plaisanteries pour apaiser ses créanciers, et, le soir, à pleurer et à sourire tour à tour pour le divertissement d'une table de convives stupides et blasés qui avaient besoin d'enivrer cette haute intelligence quelle son vivant on appelait Sheridan, pour trouver du bouquet à ce même vin qui enivrait le pauvre ilote, sans dégeler le sang figé dans leurs veines !

Mais riiomnie qui préoccupe le plus lord Byron, c'est son émule en renommée, sir Walter Scott. Il en parle toujours avec la plus vive admiration pour le génie de Fauteur et la plus affectueuse estime pour les qualités de riiomme privé. Walter Scott, c'était là, en effet, la seule gloire qui pût inquiéter Byron, parce que c'était une gloire heureuse, honorée, tranquille , aimée, et cependant une gloire incontestable. Or, il était dans la nature de lord Byron de s'adoucir et de s'attendrir sur l'influence du bonheur, comme il était de sa nature d'être roide et dur à l'adversité. Le stoïcisme lui servait de bouclier contre l'injustice; mais il avait bientôt dépouillé ce lourd manteau aux rayons pénétrants de la sympathie. Il regrettait le bonheur de Walter Scott sans Fenvier; il le regrettait surtout parce qu'il reconnaissait en lui-même que, s'il eût trouvé plus d'indulgence chez les autres, il aurait été le meilleur des hommes.

Aussi l'adversité lui était-elle sacrée; et, un jour, comme on lui parlait d'un jeune homme malheureux par sa faute :

(( Eh bien, dit-il, s'il est malheureux par sa faute, il est doublement à plaindre ; car sa conscience envenime la plaie avec des remords. «

Puis il ajoutait :

« J'ai pitié pour les fautes; j'ai respect pour le malheur. »

Ce caractère excellent, que la poésie elle-même n'a pu gâter, éclate partout dans le livre de la comtesse Blessington. On y voit lord Byron tel qu'il est, beaucoup meilleur en effet qu'il ne voulait le paraître. Puisque cet indigne Thomas Moore a porté ses mains perfides sur les Mémoires de son ami, il faut dire que les Conversations de ladij Blessington sont la biographie la meilleure et la plus vraie de ce grand poëte qui se puisse lire encore. Lord Byron n'est pas flatté, mais il est compris ; cette dame d'une haute vertu ne le défend pas, elle fait mieux que le défendre, elle l'aime. EUe a recueilli avec un soin religieux le dernier souffle de cet homme mort si loin, mort si jeune, mort à temps; elle nous

donne ce qu'elle a consen'é de cette intelligence usée au feu des passions, elle le donne avec toute la grâce, avec toute la réserve, mais aussi avec tout Tabandon d'une femme. Nous lui devons bien des rcmercîments, nous autres Français, qui n'avons, Dieu merci, aucun reproche à nous faire envers le chantre de Childe Harold et de Lara.

J'ai bien quelque regret de vous entretenir de cet aventurier, espèce de Lazarille italien, qui, dans tout le cours de sa vie, est aussi peu inquiet de faire un mensonge qu'une déclaration d'amour. Je sais fort bien que le temps pourrait être mieux employé ; mais je sais fort bien aussi que, par ces accablantes chaleurs de juillet, vous n'êtes guère disposés à rien prendre au sérieux, pas même le temps qui passe lentement au milieu de cette lourde atmosphère; et puis, tout intrigant qu'il est, ce Casanova est un garçon ingénieux, plein d'esprit, plein de saillies, plein d'élourderies de tout genre; et puis encore on vient de mettre au jour ses Mémoires très-complels, trop complets, et qui le présentent en France, pour la première fois, dans la plus entière et la plus immorale nudité. Donc, en vous parlant de Casanova, je fais acte de complaisance d'abord ; je fais acte de prudence ensuite ; je me donne bien de la peine pour rendre vraisemblables

des aventures sans vraisemblance ; je vous empêche de lire un livre dont beaucoup de pages sonneraient mal à de chastes oreilles, et qui seraient fort obscures aux intelligences peu avancées. Il est donc convenu, messieurs, et surtout il est convenu entre nous, mesdames, que nous enverrons à Casanova de Seingalt une robe nuptiale, avant de l'introduire parmi vous.

Cet homme singulier, qui est mort pauvre, obscur et presque mendiant, comme meurent la plupart des aventuriers, même les plus heureux, s'étant trouvé, sur la fin de sa vie, un vieux reste de dévotion italienne, mêlé à un grand fond de libertinage français, a écrit toute son histoire, non sans la faire précéder d'une espèce d'oraison chrétienne, dans laquelle il s'efforce de se démontrer à lui-même qu'il est chrétien et catholique romain. Eh ! mon Dieu , que nous importe la croyance ou les croyances de M. Jacques Casanova? Je crois en Dieu! nous dit-il. Qu'est-ce que cela fait à Dieu, je vous prie? Quant aux principes divins enracinés dans son cœur, vous verrez, dans son livre, comment il arrange sa vie avec ses principes, divins ou non. Il n'y a qu'une chose à remarquer et à croire dans l'acte de foi de l'Italien, c'est qu'il aimait beaucoup le pâté de macaroni fait par un bon cuisinier, beaucoup la morue de Terre-Neuve, bien gluante ; beaucoup le gibier faisandé, beaucoup le fromage en putréfaction. Voilà le véritable Credo de notre homme. Ne vous occupez guère du reste de son évangile; le macaroni, la morue gluante, le gibier avancé et le fromage plein de vers, voilà sa trinité en quatre plats. Cela dit, nous pouvons entrer en matière. Vous connaissez l'auteur de ce livre aussi bien qu'il se connaît lui-même ; ajoutez seulement à ces goûts avoués qu'il aime beaucoup le jeu et les femmes : le jeu, parce qu'il donne beaucoup de femmes, et les femmes, parce qu'on goûte bien mieux avec elles le macaroni, la morue, le gibier et le fromage, les premières et les dernières inclinations de Jacques Casanova de Seingalt.

Ce singulier historien s'est donné la peine, avant d'écrire son

autobiographie, de se faire un arbre généalogique. Cet arbre généalogique n'est, à vrai dire, qu une plante parasite qui a poussé au milieu d'une forêt de théâtre, et dont les branches se perdent dans un ciel de théâtre, portant, grotesquernent pendus à leur sommet, l'Espagnol don Jacob Casanova, qui épousa une religieuse enlevée à son couvent ; don Juan, otïicier du roi de Naples, qui s'en fut, à la suite de Christophe Colomb, découvrir l'Amérique, où il laissa ses os; Marie-Antoine Casanova, poëte satirique, qui mourut dans la pesLe de Rome, en 1526, et qui serait mort de faim sans la peste, bien différent en cela d'un autre faiseur d'épigrarames, Pierre Arélin ; Jacques Casanova, officier, qui se battit contre Henri IV, sans lui faire trop de mal ; Gaétan Casanova, qui se fit danseur, épousa la fille d'un cordonnier, et qui devint le père du Casanova en question, du véritable Jacques Casanova, né le 2 avril 1725.

Un romancier n'eût pas inventé une généalogie plus appropriée à son héros que celle de Casanova. Il y a de toutes sortes de sang dans ses veines, sang espagnol, sang italien, sang français; il y a de la nonne, il y a du prêtre, il y a du soldat, il y a de l'artisan, il y a de l'aventurier, il y a du comédien et de la comédienne, il y a de tout, excepté de Thonnête homme. Ce sont tous des gens de fortune qui contribuent à mettre au monde ce type singulier de l'arlequin civilisé. Du reste, s'il parle de sa famille, c'est moins par vanité que pour mémoire, c'est tout simplement pour montrer qu'il a une famille, et il a bien fait de le dire et de s'exphquer catégoriquement à ce sujet; autrement, on aurait pu penser, sans lui faire le moindre tort, qu'il était tout simplement un enfant trouvé : je n'ai pas dit un enfant perdu.

La première impression qui vint à l'âme de Jacques Casanova enfant fut une impression de sorcellerie. Sa grand'mère, le voyant malade, le conduisit chez une sorcière, qui l'enferma dans une boîte avec mille simagrées. Sa première espièglerie fut de voler un verre à facettes à son père; et, comme son père cherchait partout

ce verre à facettes, Casanova le glissa dans la poche de son frère, qui fut fouetté jusqu'au sang. Toute Tenfance de Casanova se réduit à ces deux circonstances; après quoi, sa mère, qui, en sa qualité de comédienne et de jolie femme, n'avait guère le temps de s'en occuper, chargea l'abbé Grimani de mettre ce cher enfant en pension, moyennant la modique somme d'un sequin par mois, tout compris.

La maîtresse de pension du petit Jacques était la femme d'un colonel slavon, aussi crasseuse et aussi détestable que la vieille dont parle la Fontaine dans une de ses fables. Elle était grande et grosse comme aurait pu l'être feu son mari le colonel ; elle portait moustaches comme lui, elle était jaune, elle était hideuse, elle avait une servante aussi laide qu'elle. Dans cette pension, on mangeait chaque jour, et dans un plat unique, une méchante soupe, une pomme et quelquefois de la morue sèche, dit le texte. C'est peut-être pour cela que l'enfant Jacques Casanova voua, pour le reste de sa vie, un grand culte à la morue bien gluante. Le mobilier de l'institution répondait au festin ! Il y avait dans les lits de la vermine de quatre espèces, en comptant les rats du grenier qui servait de dortoir. L'éducation allait de pair avec l'ameublement. Jacques, mourant de faim, se mit h. voler la Slavonne comme J.-J. Rousseau, à peu près à la même époque, volait chez son maître le graveur, où il était apprenti; mais Jacques ne raconte pas ses vols comme Jean-Jacques ; c'est que Jean-Jacques enfant est déjà cet honnête homme, plein de naïveté, de candeur, de bonhomie, qui devait écrire les Confessions et V Emile; on voit qu'il a lu Plutarquc ; on voit que sa mère était une honnête femme, et son père un homme de cœur. Jacques Casanova, au contraire, se ressent déjà, même chez sa Slavonne, de son père le danseur et de sa mère la comédienne, qui l'ont élevé au hasard. De chez la Slavonne, Casanova passe chez un indigne abbé, le docteur Gozzi.

Chez le docteur (îozzi, le (cmpéramenl sanguin de Casanova se

déclare. Gomme il était là bien nourri, bien logé, bien peigné, cet enfant se mit à devenir amoureux de la sœur du docteur, Béatrice, qui le peignait, qui l'appelait son frère, qui lui mettait des bas blancs dans son lit, qui le lavait tous les matins. Je ne saurais dire qu il y ait beaucoup de charme dans ces premières amours de notre héros. L'idée de Béatrice est trop étroitement liée à cette idée de cheveux mal peignés et de pieds sales pour que nous nous intéressions beaucoup à ses amours : il faut être très-Itahen pour avoir de pareils souvenirs, et pour se rappeler à la fois ses premières ablutions et ses premières amours.

L'histoire de Béatrice est fort longue. Elle ne vaut pas l'histoire fort courte de mademoiselle Galley, dans les Confessions. La pauvre enfant, je parle de Béatrice, se croit possédée du démon; il fallut que l'exorcisme y passât. L'exorcisme n'y ayant rien fait, on maria Béatrice. Une fois mariée, son m.ari la battit, et elle n'eut plus le diable au corps.

Je ne puis m'empêcher de comparer encore les deux éducations, celle de Rousseau et celle de Casanova. J'aime Rousseau enfant, rêveur, dévoreur de livres, innocent, timide; je hais l'Italien, son contemporain, malin, avide, audacieux, mal peigné, joueur déjà. Il resta ainsi à Padoue jusqu'à ce qu'il eût reçu les ordres mineurs; puis il dit adieu au docteur Gozzi et à Béatrice, et le voilà àVenise. Venise était alors la belle ville des mascarades, des parfums et des courtisanes; ville perdue, mais qui se tenait encore debout, comme toutes les autres ruines de ce xviiie siècle, si belles, qu'on ne pouvait pas deviner que c'étaient des ruines. Un des grands indices qu'une société se perd, c'est l'incurie dans les principaux hommes de l'État. Une fois que personne ne veut plus gouverner dans un État, une fois que les capables et les habiles se retirent des affaires, laissant aux premiers venus le soin de l'administration, tenez-vous pour bien assurés que cet État est près de sa ruine.

A Venise, le premier protecteur de Casanova fut un vieux séna-

teur retiré des affaires, homme de repos et de plaisir, un de ces goutteux si spirituels et si moqueurs, que vous retrouvez partout, à cette époque, en France et en Italie, riant tout bas d'une décomposition sociale dont le spectacle les amuse d'autant plus qu'ils savent fort bien qu'ils seront morts avant que la société tombe en ruine ; vieillards dont l'insouciance est le plus grand des crimes, dont la sécurité est le plus profond égoïsme, dont le sourire si tranquille et si doux annonce et accepte une révolution. C'est dans le palais d'un homme riche, oisif, insouciant, moqueur et gourmand, espèce de pococurante, comme les appelle Voltaire, revenu des affaires et des amours, et ne croyant plus à rien, pas même aux femmes, que tomba Jacques Casanova. Cet homme s'appelait le sénateur MaHpierre. M. Malipierre, trop heureux de trouver un jeune homme qui avait un grand appétit et des sens tout neufs, s'amusait à le faire dîner comme deux et déraisonner comme quatre; il se plaisait à faire de Jacques tout ce qu'on en pouvait faire, un poêle, un gourmand, un beau parleur, un élégant. Un jour, il lui fit faire un sermon dans l'église du Saint- Sacrement. Le lendemain du jour où il prêcha son premier sermon, l'abbé Casanova, toujours grâce à son ami le sénateur, fut présenté chez une fille nommée Juliette. Après l'emploi du sénateur, un des emplois les plus importants de la république de Venise, c'était celui de courtisane. Juliette était une des célèbres courtisanes de Venise. Le marquis Santivalli l'avait achetée à ses parents cent mille ducats. Du marquis, elle avait passé à un juif; elle avait quitté le juif pour le théâtre; au théâlre, elle avait fait si bien, que Marie-Thérèse, la mère de Marie-Antoinette, avait chassé Juliette de Vienne ; insigne honneur, après lequel couraient alors toutes les comédiennes. En ce temps-là, pour déprécier une chanteuse ou une danseuse, on disait : L'impératrice la souffre à Vienne.

L'abbé Casanova fut présenté à Juliette dans son palais. L'abbé s'amuse à décrire celle belle personne de la lêtc aux pieds, ou, pour

mieux dire, des pieds à la tête; car elle le fit asseoir au-dessous d'elle sur un tabouret, et puis, saus s'en occuper davantage, elle reprit la conversation commencée avec une foule d'abbés et de marquis qui faisaient leur cour. L'abbé décrit très-longuement les cheveux de Juliette la courtisane; mais nous sommes en droit de croire que le portrait est flatté ; car, quelques années plus tard, un homme qui se connaissait en belles femmes, certainement, le roi Louis XV, voyant Juliette dans la galerie du palais, passa outre d'un air très-dédaigneux, en disant tout haut au duc de Richelieu : <i Nous en avons de plus belles à Paris ! »

Qui le croirait? Casanova trouva le moyen de compromettre Juliette à Venise. Vous dire comment, cela est trop long; mais le fait est que la courtisane fut compromise par l'abbé. Dans un bal que celle-ci lui donna, il changea de vêtements avec elle, et toute la vi'le fut scandalisée de voiries libertés que prenait la courtisane Juliette avec le petit abbé Casanova. Singulière ville et singulière époque, en vérité !

Casanova, ainsi lancé dans le monde par M. Malipierre, se voit invité de toutes parts. Il voit beaucoup de jolies femmes, il les aime toutes, il en respecte quelques-unes, — Lucie entre autres, la fille d'un jardinier, jolie enfant, candide et naïve, qui est enlevée par un laquais, au grand désespoir de Casanova, qui se promet bien de n'être plus la dupe de Tinnocence une autre fois, et qui la retrouve, dix ans plus tard, dans un casino hollandais abrutie par le vice et par l'alcool.

Pour tenir tout de suite son serment, l'abbé s'en va chez la mère de deux jeunes filles, Angéla et Nanette, et dans cette maison, chez cette mère, qui n'a aucun soupçon, avec ces deux jeunes filles, tout à l'heure si innocentes, M. l'abbé s'abandonne à toute la fougue de la jeunesse. Ici, on croit lire quelques-uns de ces romans de la même époque, où le libertinage est mis en action, est réduit en maximes, livres dangereux, peu dangereux cependant pour les esprits bien faits, parce qu'ils sont avant tout men-

teurs et absurdes, et qu'avec un peu d'intelligence, on a bientôt reconnu en rougissant qu'on était la dupe d'un mensonge sans vergogne, sans pudeur, sans vraisemblance et sans vérité.

Voyez-vous, les livres dangereux, ce ne sont pas les livres écrits pour les sens. On est bien vite à bout de ce chapitre-là, et il est d'une monotonie si insupportal)le, qu'il est bien difficile de le recommencer. Il arrive presque toujours aux esprits bien faits que le premier mauvais livre qui leur tombe sous la main est aussi le dernier; après quoi, ils traitent ce genre de livres comme ces nourritures nauséabondes, auxquelles on goûte une première fois pour dire qu'on les a goûtées, mais auxquelles on ne revient plus. Les livres dangereux, ce sont les livres écrits pour les passions; ceux-là sont les vrais livres qu'il faut craindre : ils portent avec eux quelque chose qui les rend honorables. On sait que, pour les écrire, il faut avoir beaucoup d'art et beaucoup de cœur. Ne craignez donc pas de vous aventurer avec moi dans ces alcôves où pénètre ce menteur dévergondé, Jacques Casanova de Seingalt; il n'y a pas de risque que son exemple vous pique d'émulation, et puis, chaste historien de cette histoire critique, j'aurai toujours soin de tirer les rideaux de l'alcôve, de fermer à temps la porte du boudoir.

D'ailleurs, ces amours de Jacques Casanova ne sont pas tout son livre; ils y tiennent, il est vrai, une grande place; mais ce n'est pas la place la plus intéressante. Ce livre, très-amusant, est très-instructif, en ce sens qu'il donne une idée très-juste de ce qu'était le xviiic siècle en Italie d'abord, en France ensuite. Casanova, avant de venir en France, parcourut toute l'Italie dans toutes sortes de conditions et de fortunes; il ne tient à aucune place, il ne reste à aucun poste. Tout à l'heure il était à Venise, chez M. Malipierre; le lendemain, le vieux sénateur le chasse de chez lui à coups de bâton, avec ce prétexte pour toute consolation : Scquere Dcuni ; ce qui peut se traduire pour Casanova : « Va chercher autre part des filles, du gibier, de la morue et du macaroni. »

A peine sorti de la riche et oisive demeure de M. Malipierre, Casanova s'enferme au couvent de Saint-Cyprien ; il dit adieu à ses amis; adieu, Angéla! adieu, Nanette! Le voilà qui vit au milieu de cent cinquante séminaristes; là, il parle poésie tout le jour, il parle de TArioste, du Tasse, de Pétrarque ; il apprend, à ce qu'il dit, les vers d'Horace; mais, pour ma part, je suis persuadé qu'il savait très-mal et très-peu son Horace, il le cite trop souvent. Une aventure nocturne dans le dortoir du séminaire le fait mettre à la porte, non sans avoir été fouetté cruellement. L'abbé doit se souvenir du séminaire ; il y est entré à coups de bâton, il en est sorti à coups de verges. A peine sorti du séminaire, on le met en prison au fort Saint- André.

Au fort Saint-André, l'abbé raconte une histoire de jeune fille très-facile à raconter devant tout le monde et très-digne d'être racontée. — Il était en prison au fort Saint-André avec le comte de Bonafede, ancien officier du prince Eugène, et qui était alors au service de la République. Cet homme, officier de la République, est mis aux arrêts pour vingt-quatre jours. Comme il était sur le donjon du fort avec Casanova, prisonnier comme lui, ils aperçurent une gondole à deux rames qui se dirigeait vers la porte de la prison : c'était madame la comtesse de Bonafede et sa fille, qui venaient voir, l'une son mari, l'autre son père. Ces dames avaient toutes les belles manières et toutes les apparences de femmes du grand monde. La jeune personne était blonde et rose, son sourire laissait voir de belles dents, sa taille était charmante. Elle était élégamment parée à la mode du temps, ayant de grands paniers et tout le costume des filles nobles. Casanova veut lui donner le bras ; mais elle, avec beaucoup d'aisance et de grâce, le trouvant gauche.

lui apprend comment un homme bien élevé offre la main à une jeune fille de qualité; elle, cependant, lui parle d'art, elle lui dit qu'elle est musicienne et peintre ; voilà le jeune homme enchanté ! En se retirant, madame la comtesse, avec un bienveillant sourire, invite Casanova à aller la voir, elle et sa fille ; M. Tabbé se confond en respects et en remercîments.

A peine sorti de prison, Casanova se rend chez le comte, qui était sorti. Madame la comtesse était chez elle ; le jeune homme entra dans un vaste salon, orné de quatre chaises d'un bois vermoulu et d'une table couverte de graisse. Madame la comtesse était enveloppée dans une robe en lambeaux, qui laissait entrevoir une chemise aussi noire que sa robe. Après le premier salut, madame la comtesse appela sa fille , et alors vint la pauvre fille, habillée comme sa mère. Elle fit entrer le jeune homme dans sa chambre ; cette chambre était triste , et il n'y avait pas de draps sur la paillasse qui composait le lit. Elle raconta à l'abbé que leurs beaux habits de l'autre jour étaient en gage. Cette misère-là durait depuis dix ans. L'abbé en fut si touché, qu'il donna six sequins à la fille du comte. Telle est pourtant l'histoire de la bonne moitié de la noblesse au xviiie siècle. Il n'y avait qu'à laisser faire la misère, elle eût bien mieux fait justice des distinctions que le bourreau !

Il faut vous dire qu'en ce temps-là, un certain abbé français étant devenu évêque par la grâce de Dieu , du saint-siége apostolique et de madame Casanova, la comédienne, se chargea de l'avenir de Jacques Casanova. Il commença par donner à Casanova une lettre pour le père Lugari, au couvent des Minimes, dans la villa d'Ancône. Casanova quitta donc Venise pour se rendre à sa nouvelle destination. Il dit encore une fois adieu à ses deux amies, leur laissant tous ses papiers et toiis ses livres défendus ; il s'embarqua tristement pour Ancône, avec dix sequins, à la suite de l'ambassadeur de Venise. La cour de Sa Seigneurie, qu'on appelait la fjmnde cour, était composée d'un maître d'hôtel, d'un abbé, d'une

vieille femme de charge , d'un cuisinier et de huit ou dix domestiques.

Arrivé à la presqu'île de Chiozza, où s'arrêtait la tartane, l'abbé voyageur fait rencontre d'un sien ami de Padoue qui le présente sur-le-champ chez un apothicaire où se réunissaient tous les gens de lettres de l'endroit; il dîne à l'Académie de Chiozza, il y lit des stances de sa composition, et il est élu membre de l'Académie de Chiozza à l'unanimité. Après la séance, on le mène au jeu, où il perd tout son argent, sa montre, ses habits, tout ce qu'il a; le soir, il se couche lui douzième, dans un grand lit, d'où il est chassé à coups de pied par l'hôtelier ; le lendemain matin, il se rembarque, sans argent, sans habit, malade, et ne sachant que devenir.

Dans sa détresse, il est accosté par un moine de Saint-François. Ce moine le prend en amitié, et il partage avec lui tout ce qu'il a : son gîte et son souper chez les dévotes italiennes , son café aux presbytères du chemin, les trésors copieux de sa besace, pain, vin, fromage, saucissons, confitures et chocolat, raangeaille de toute sorte ; ils arrivèrent ainsi à Ancône, ce beau port élevé par Trajan. A Ancône, ou fit faire aux passagers de la tartane une quarantaine de vingt-huit jours. Du lazaret, le père Stefano écrivait, par la main de Casanova, des lettres touchantes aux bonnes âmes d'Ancône, les priant de venir au secours d'un pauvre récollet de l'ordre de Saint-François; les aumônes arrivaient en abondance. Au bout de quinze jours de repos et de régime , l'abbé se sentit rétabli. Pour se distraire , il regardait du matin au soir dans la cour du lazaret. Dans cette cour habitait une esclave grecque, d'une grande beauté , d'une grande blancheur, que rehaussaient encore deux grands yeux très-noirs. L'abbé devint amoureux de la femme grecque; mais, comme il allait être aimé, la quarantaine finit. A Ancône, le père Lugari lui remit dix sequins de la part de l'évêque ; à Ancône, il quitta le père Stefano et sa riche cargaison de pain, de vin, de salé, de confitures et de chocolat.

D'Aiicône, il s'en va à pied à Notre-Dame de Lorette. Il était harassé de fatigue , mort de faim et de soif. A peine est-il arrivé à Notre-Dame de Lorette, qu'un abbé le conduit à une maison de belle apparence. Dans cette maison, on lui donne un appartement de trois pièces, on le rase, on le met au bain, on lui sert un souper délicieux, on lui donne du linge blanc ; une servante, fort bien mise, vient faire son lit : quand il est au lit, on lui apporte une lumière de nuit, avec un cadran. Il était à Thôpital fondé par monseigneur Garaffa.

Le couvent, les moines et le presbytère où le voyageur trouvait un asile le soir, c'étaient autant d'institutions favorables à la vie aventureuse. Aujourd'hui qu'il faut à toute force qu'un héros d'aventures paye son gîte le soir, aujourd'hui qu'il n'y a plus d'hospitalité qu'à prix d'argent, et que toutes les hôtelleries se ressemblent, il est bien difiicile de jeter quelque variété dans son histoire. Chaque voyageur s'en va le long des grandes routes, et, qu'il soit riche ou pauvre, à pied ou à cheval, nous savons à un mètre près le chemin qu'il a parcouru, à vingt centimes près le souper qu'il a mangé. On a porté un grand préjudice aux romanciers en abattant les couvents, ce qui ne nous empêche pas d'avoir trente ou quarante romans nouveaux tous les mois.

Trois jours après, quand il eut bien fait ses prières à Notre- Dame de Lorette, Casanova se remet en route; le premier homme qu'il rencontre, c'est le frère Stefano ; il voyageait à pied, lentement, sans se hâter, toujours sûr de trouver quelque âme dévote à saint François pour lui donner l'hospitalité le soir. Le moine propose à Casanova de porter sa besace, Casanova porte sa besace; le lendemain matin, à un certain château, le moine se fait servir la messe par Casanova, et, après la messe, le moine confesse toute la maison, et, comme il refusait de donner l'absolution à une jolie petite fille de quinze ans, Casanova, hors de lui, le traite devant tout le monde d'imposteur et d'infâme ; le moine s'échauffe et donne un soulllet â son compagnon; le compagnon riposte

par un coup de bâton; ils se séparent. Casanova fait marché avec un muletier dont le mulet le jette dans un fossé sur le bord du chemin; il reste dans ce fossé tout un jour. Le soir de ce même jour, un homme vient à passer au bord du chemin et ramasse le voyageur estropié ; cet homme, c'est le moine Stefano.

Le personnage de ce moine Stefano est très-amusant dans ce livre. Il reçoit à chaque instant des coups de pied ou des coups de bâton de son camarade Casanova ; il en est abandonné à tout propos, et toujours il arrive à temps pour lui donner à manger (|uand il a faim, pour lui trouver un lit quand il est à la belle étoile, pour le tirer du bourbier quand il y est tombé. Ce qu'il y a d'original, c'est que ce moine ne se sent pas un mouvement de charité chrétienne en tout ceci ; il oblige Casanova uniquement parce qu'il a besoin d'un compagnon pour le distraire, pour manger ses vieux poulets rôtis ou pour porter sa besace quand elle est trop pleine. Il y aurait un excellent personnage de roman à faire avec le frère Stefano. Du reste, c'est bien le plus impudent moine mendiant qui ait mendié dans le pays de moiuerie. Voici un exemple de l'effronterie de ce drôle, qui était chargé de toutes sortes de comestibles, Un soir, il s'arrête avec sou compagnon dans une chétive maison à cent pas de la route : ils trouvent dans cette maison un vieillard décrépit et cacochyme étendu sur un grabat, deux vilaines femmes de trente à quarante ans, deux enfants tout nus, une vache et un chien. La misère était visible ; mais le cruel moine, au lieu de faire l'aumône dans cette pauvre maison, demande impitoyablement à souper; le moribond se lève en soupirant, et il dit aux femmes ; « Allez tuer la dernière poule, allez chercher la dernière bouteille que je conserve depuis longtemps. » En même temps, le vieillard fut saisi d'une quinte de toux violente. Casanova et le moine soupèrent avec la poule et la bouteille de vin, à la lueur d'une misérable chandelle qui bientôt jeta sa dernière clarté. Pendant la nuit, le moine, obligé de se défendre contre les embrassements d'une des femmes, se défend à coups de bâton, et, d'un coup de bâton, il

fracasse le crâne de son hôte; cela fait, ils s'en vont tranquillement. Le soir, ils sonpent chez un riche marchand de vin que le moine insulte après avoir beaucoup bu ; le matin, ils déjeunent chez un aubergiste qui leur donne gratis du vin de Chypre délicieux. Le moine, pour récompenser l'aubergiste, lui vole un sac de truffes. Comme l'aubergiste était une fort belle personne, ce vol indigne Casanova, qui bat le moine comme plâtre; il lui enlève le sac volé et il le renvoie à qui de droit. Le lendemain, Casanova entre seul à Rome par la porte du Peuple; à Rome, il va chercher son évêque : on lui dit que, depuis dix jours, son évêque est à Naples. Sur-le-champ il part pour Naples, ne se souciant pas de voir Rome, — singulière parole dans la bouche d'un homme qui est jeune et qui n'a encore rien vu ! Mais ce jeune homme était déjà pris par le vice, corps et âme ; que lui importait de voir Rome? Était-il sûr d'y trouver du macaroni, du gibier, de la morue et du fromage?

A Naples, après un voyage de six jours, il ne trouve pas son évêque ; l'évêque était parti pour Monte-Maran. Comme il n'a plus d'argent, il va à pied jusqu'à Portici. A Portici, il entre dans une auberge et il se fait traiter en homme riche. Après le dîner, il va voir le palais. Il trouve, en visitant le palais, un brave marchand qui lui fait goûter son vin et qui lui propose de lui en vendre; il en a de toutes sortes, du vin de Cérigo, du vin de Samos et de Céphalonie; il a aussi du vitriol, du cinabre, de l'antimoine et du mercure. A ce mot mercure, l'inslinct de Jacques s'éveille; il prie le Grec de lui confier un flacon de mercure ; il va du même pas acheter chez un droguiste deux livres et demie de plomb et de bismuth; il rentre à son hôtel; il fait un amalgame, et il attend que le Grec soit de retour.

On dîne gaiement ; on sable à longs flots le vin muscat du Levant. Tout en causant, le Grec demande à son hôte pourquoi il a emporté son flacon de mercure, et alors l'autre lui montre son mercure divisé en doux bouteilles. Casanova lui rend sa bouteille

234 CRITIQLE DU TE:>iPS PASSÉ

de mercure, et il envoie le garçon à riiûtel vendre Tautre flacon ; le garçon lui rapporte quinze coulis.

Voilà le Grec hors de lui. Après bien des détours, le Grec dit enfin à son hôte : « Combien voulez-vous de votre secret pour Taugraenlation du vif-argent, monsieur Tabbé? — Deux mille onces d'or, dit l'autre effrontément. » Et, moyennant une lettre de change de même somme, Casanova lui enseigne ce secret, qui n'est un secret pour personne, l'agglomération du plomb et du mercure à l'aide du bismuth.

Avec l'argent extorqué au Grec, Casanova se rend à Salerne; là, il achète des habits et du hnge. De Salerne, il va à Cosenza, capitale de la Calabre ; de là, il se rend à Monte-Marano, côtoyant la mer d'Ausonie, et foulant la terre illustrée depuis trois mille ans parPj'tbagore. AMonte-Marano, il trouve Févêquefait évéque par sa mère ; le digne homme était pauvrement logé ; il avait un mauvais lit qu'il fut obligé de dédoubler pour coucher son protégé; sa table était encore plus frugale que son lit n'était mauvais ; ses ouailles étaient laides et pauvres. Que pouvait donc faire chez l'évêque de Monte-Marano Jacques Casanova, qui aimait tant les jolies femmes, la morue, le gibier et le fromage? Aussi ne resta-t-il que deux jours chez révêque de Monte-Marano, qui le renvoya à Cosenza, en lui donnant une lettre pour l'archevêque. L'archevêque le renvoya à Kaples. A Naples, il est reçu et fêté partout; il rencontre un sien parent, homme riche et rangé. De Naples, il va à Rome. Il était fort élégant, fort en argent comptant, fort petit-maître; il voyageait dans une voiture, avec deux belles dames, fort alertes et des plus élégantes. Le voyage fut long et charmant; cet homme qui était entré à Rome en mendiant, tout couvert de la poussière du chemin, tout barbouillé par la charcuterie mendiée d'un moine, y rentre à présent dans la voiture d'une belle dame qui l'aime, dînant à Velletri, couchant à Marine, heureux, riche et honoré, car il avait une lettre de recommandation pour le cardinal Acquaviva.

Vous ne pouvez guère vous figurer aujourd'hui ce que c'était encore qu'un cardinal en ce temps-là. C'est là une de ces puissances évanouies comme toutes les autres, et qu'on ne peut se figurer, même en se l'exagérant à soi-même. Casanova fut présenté au cardinal Acquaviva, à la villa Négroni ; le cardinal l'examina pendant quelque temps de la tête aux pieds; puis il lui ordonna d'aller trouver son secrétaire, l'abbé Gama. Le lendemain, l'abbé Gama lui apprit qu'il était logé et nourri au palais de Son Excellence avec soixante ducats d'appointements par mois; le cardinal lui ordonnait, entre autres choses, de prendre sur-le-champ un maître de français.

Il y avait loin du palais du cardinal à l'humble maison de l'évêque de Monte-Marano ; la position était belle pour faire fortune. Il n'y eut pas jusqu'à notre saint-père le pape lui-même, cet aimable et savant Benoît XIV, le dernier pape de ce monde qui ait été une puissance hors de Rome, qui ne complimentât Casanova d'appartenir à un cardinal d'une si grande importance. Casanova parla à Sa Sainteté de l'évêque de Monte-Marano ; Sa Sainteté rit beaucoup du pauvre évêque. Puis, voyant que Casanova parlait mal le toscan, qui est un italien très-difficile à parler quand on ne l'a pas appris en naissant. Sa Sainteté lui dit qu'il pouvait parler le dialecte bolonais ; elle engagea même le jeune abbé à venir la voir quelquefois. C'était un pape charmant, Benoît XIV ; — Casanova n'a pas un mot d'éloge ou d'admiration pour lui.

Une fois que le pape lui eut parlé, Casanova fut un homme à la mode. La belle marquise G... (Casanova a quelquefois des réticences singulières) voulut qu'on lui présentât le protégé de Son

Excellence. La marquise était toute-puissante sur le cœur et sur Tesprit du cardinal; Tabbé lui plut; il était jeune; il faisait des vers; il la regardait avec amour et respect. Le cardinal, qui était peu poëte, fît de Tabbé son confident et le chargea de lui composer un sonnet en réponse à un sonnet de la marquise. Un jour, le cardinal était dans son appartement avec la marquise ; le cardinal envoie chercher Tabbé ; Tabbé descend. « Lisez ces vers, Tabbé, » dit Son Excellence. L'abbé lit les vers à la marquise ; il les lit avec beaucoup de feu et d'expression. Il avait glissé dans ce sonnet quelques vers qui lui étaient personnels et que la marquise seule pouvait comprendre. Comme le cardinal s'était fait saigner le matin, il se mit au lit, priant la marquise de dîner dans sa chambre avec Tabbé. La marquise était dans un négligé galant; Tabbé se mit à table à côté d'elle; le cardinal s'endormit bientôt. Le repas achevé, les deux convives se levèrent sur la pointe du pied pour aller au belvédère; là, encouragé par les regards de la dame, l'abbé lui prit la main tendrement. Je ne répéterai pas tout ce qu'ils se dirent. Heureusement, le cardinal se réveilla à temps, et il vint les rejoindre, en bonnet de nuit, sur le belvédère, leur demandant — s'ils ne s'étaient pas ennuyés.

Eh bien, cette belle fortune si bien commencée, elle fut interrompue par un accident qui perdit Casanova. Il prêta les mains à l'enlèvement de la fille de son maître de français par un Italien ; la jeune fille se réfugia chez le cardinal. La belle marquise, outragée, fit chasser l'imprudent Casanova.

« Il faut partir, il faut quitter Rome, lui dit Son Excellence ; mais mes bontés vous suivront partout. Où voulez-vous aller? Je vous donnerai une lettre de recommandation partout où vous irez.

— Je veux aller à Constantinople, dit l'effronté jeune homme.

— Je vous remercie de ne pas avoir choisi Ispahan, reprit l'Excellence, car vous m'auriez embarrassé. »

Et il lui donna mille sequins et une lettre pour Osman-Bonneval, pacha de Caramanie, à Constantinople.

Casanova dit donc adieu une seconde fois à Rome; il revient à Ancône, trop heureux de pouvoir se livrer tout entier à son humeur aventureuse et libertine ! Ses premiers pas loin de Son Excellence ne furent guère édifiants. Il rencontre une méchante comédienne fort misérable, mère de trois jeunes filles, qui le fait souper successivement avec ses trois filles ; il enlève la plus belle et il Temmène à Bologne; cette fille s'appelait Thérèse. A Bologne, il se sépare de Thérèse ; il quitte le petit collet pour Thabit de soldat , et il s'embarque pour Corfou. Dans la traversée de Corfou à Constantinople s'élève une grande tempête ; les vents soulèvent les ondes ; le vaisseau est en grand péril ; les passagers invoquent le ciel ; les matelots, excités par un moine slavon , jettent à l'eau Casanova, qu'ils accusent de soulever les vents et l'orage. C'en était fait de lui, mais il resta suspendu à la branche d'une ancre. Enfin, lèvent, devenu favorable, les conduisit en huit jours aux Dardanelles ; ils arrivèrent à Péra, au palais de Venise, et, le lendemain, Casanova se fit conduire chez Osman, pacha de Caramanie, ce spirituel renégat, comte de Bonneval, dont l'abjuration causa tant de scandale à ce xviiie siècle, qui ne s'étonnait de rien. Le seigneur de Bonneval était vêtu à la française; il habitait un appartement meublé à la française ; il vint au-devant de notre homme , lui demandant ce qu'il pouvait faire, lui, musulman indigne, à la recommandation d'un prince de l'Église cathohque, qu'il ne pouvait plus nommer sa mère.

Le comte, voyant ce jeune homme si insouciant, et si jeime, et si abandonné à l'heure présente, et qui venait de si loin tout exprès pour lui porter une lettre d'un cardinal romain, et qui n'avait rien à lui demander, lui donna un de ses janissaires pour l'accompagner et l'invita à dîner tous les jeudis. A ces dîners, il lui fit connaître deux ou trois Turcs, hommes d'esprit et de sens et fort tolérants ; à ces dîners, on buvait d'excellent vin de France. « Voilà ma bibliothèque et mon harem, » disait Bonneval en montrant son caveau bien garni.

Ce que raconte Casanova de son voyage à Constantinople ne me paraît pas d'une vérité incontestable. Son ami Youssouf-Ali, qui se conduit comme un bon mari de Paris , qui parle politique comme Charles-Quint et religion comme Voltaire, est peut-être un anachronisme. Toujours est-il que Youssouf-Ali est un homme amusant, un esprit distingué, et que Casanova eut bien tort de ne pas épouser sa fille, sauf à suivre l'exemple du comte de Bonneval; mais Casanova Ta dit dans sa préface, il est chrétien, et catholique romain encore; voilà pourquoi il n est pas mort dans son harem, pacha à trois queues pour le moins.

Quand il quitta Constantinople , et vous vous doutez bien qu'il a quitté Constantinople toujours pour la même raison, un amour traversé ou découvert, son ami Youssouf-Ali le comble de présents, étoffes de Damas d'or et d'argent, argent en hngots, portefeuilles, ceintures, écharpes, mouchoirs et pipes. Le comte de Bonneval lui donna du vin de Malvoisie et de Scopolo. Voilà comment un renégat chrétien et un vénérable musuhnan acquittèrent la lettre de change du cardinal Acquaviva.

Il est bien malheureux que Casanova ne soit , à tout prendre, qu'un intrigant maladroit, un homme qui va par sauts et par bonds, qui ne met pas plus de transition dans les pages de son livre que dans les actions de sa vie ; son livre serait bien plus intéressant s'il y avait plus d'ordre et de méthode. Comparez ces Mémoires aux Mémoires écrits par des hommes de sens, dont la vie a touché à un but et dont toute la conduite a été logique, même dans ses égarements et dans ses contradictions : comme tout se tient dans ces Mémoires! comme une action est la conséquence de l'autre action! comme l'écrivain, à tête reposée, s'explique à lui-même, puis explique aux autres comment il est allé d'ici là, de cette action à cette action , de telle vérité à telle vérité, de telle vérité à telle erreur, de telle erreur à telle erreur ! C'est que la vie de ces hommes n'a jamais été tellement livrée au hasard, qu'on n'y puisse rencontrer, en la cherchant, une pensée dominante, une opinion

eliérie, une habitude constante, disons-le, un vice enraciné et qui se reproduit toujours. 11 n'en est pas ainsi pour les hommes à aventures; qui dit un aventurier dit tous les hommes , toutes les positions, tous les contrastes, comme aussi il dit toutes les passions, toutes les habitudes, toutes les opinions, tous les vices, et surtout aucune vertu. Voikà tout à fait notre digne héros Casanova de Seingalt.

Il faut donc que vous ne preniez pas ce simple récit en mauvaise part , si fort souvent je ne vous donne aucune exphcation aux aventures démon héros ; le vagabondage ne serait pas le vagabondage si on pouvait lui donner une définition quelconque. Ainsi cet homme, fils d'une comédienne, qui se fait prédicateur à la suite d'un sénateur vénilien, mendiant à la suite d'un moine, poëte à la suite d'un cardinal, qui n'est cathohque qu'une fois à Constantinople, cet homme revient de Constantinople pour se faire officier de la république de Venise. La république de Venise l'envoie à Corfou.

Les détails qu'il donne sur Corfou ne sont pas sans quelque intérêt. L'autorité souveraine y était exercée par le provéditeur général, M. Dolfino, vieillard sévère, ignorant et têtu. Il avait avec lui trois grands ofllciers des troupes légères , trois ofilciers des troupes de ligne et trois amiraux. Il avait, en outre, une dizaine de nobles , beaucoup de nobles de hasard et de Vénitiennes consacrées au plaisir. Casanova fut nommé adjudant de M. Dolfino. Naturellement, chez M. Dolfino, l'adjudant fait la cour aux dames ; d'abord, elles sont cruelles, mais enfin elles cèdent. A tous ses agréments personnels, l'adjudant venait d'ajouter une force irrésistible : cette force, c'était le jeu. Le jeu est encore un de ces puissants agents dans le roman ou dans le drame qui manquent au drame et au roman modernes. Le jeu, c'est comme le couvent du grand chemin, toujours prêt à donner asile à l'aventurier qui passe. Quand votre aventurier n'a pas d'habit, n'a pas de gîte, le jeu est là qui lui donne habit, gîte, valet, belle femme , soupers

magnifiques, grand train. Le jeu agit à peu prés dans les romans et dans la vie du xviiie siècle comme la baguette magique ou le talisman tout-puissant dans les contes de Perrault. Vive le jeu pour expliquer tous les bonheurs et tous les revers, pour montrer un homme sous son côté inattendu, pour dégager une intrigue des langes qui l'enveloppent. A présent que nous savons Casanova joueur, et joueur habile, nous avons notre Casanova au grand complet. (( Ta fortune est faite, mon fils, dans la voie scélérate où tu t'engages. » Lâchez-lui la bride ; qu il aille à bride abattue et sans crainte puisqu'il est sans reproche ; il n'y a pas de sollicitude à avoir pour un jeune homme aussi avancé.

A Corfou donc, il joua, il fit Tamour, il gagna beaucoup d'or et beaucoup de femmes ; il ne garda ni son or ni ses femmes ; il devint, comme il le dit lui-même en tête d'un de ses chapitres, un franc vaurien : Je deviens un franc vaurien. A force d'être un franc vaurien, il est forcé de vendre sa charge. Il est rappelé de Corfou à Venise; il revient à Venise plus pauvre qu'il n'en est sorti, mendiant, sans habit, ruiné et n'ayant pour toute ressource qu'un méchant violon sur lequel il faisait sa partie dans un orchestre d'opéra. C'était là tomber de bien haut pour un secrétaire de cardinal, l'amant de toutes les marquises et comtesses qu'il avait trouvées sur son chemin î Cependant il se consolait de sa triste position à force de philosophie et d'ivrognerie dans les tavernes. 11 avait fait société avec une douzaine de bons sujets comme lui, et, la nuit, ils s'en allaient, faisant toutes sortes de désordres dans la ville, frappant aux portes silencieuses, brisant les vitres, enlevant les enseignes, décrochant les nacelles qui ensuite voguaient toutes seules où elles pouvaient ; vivant au cabaret et y faisant mille folies. Un jour entre autres, c'était un jour de carnaval, une honnête famille vénitienne se livrait à la gaieté dans un cabaret retiré, au milieu de cette famille était une femme d'une grande beauté et d'une grande modestie ; nos huit garnements s'habillent en alguazils, et, ainsi déguisés, ils s'en vont, au nom du

très-redouté tribunal des Dix; ils arrêtent tous les hommes; ils les conduisent fort loin, à Saint-Georges, sur Tautre rive du canal. Cependant la jeune femme était entraînée à Tauberge des Deux Epées, où elle soupa joyeusement avec les alguazils du trèsredouté tribunal. De retour chez lui, le pauvre mari porta ses plaintes au sénat de Venise. Mais quoi ! il y avait un patricien parmi les honorables compagnons de Casanova. L'honnête Vénitien n eut donc aucune satisfaction ; c'était là une aristocratie qui avait pour devise solo mihi ! Vous savez où sa devise l'a menée.

Notre homme, cependant, à force de jouer du violon, était plus misérable de jour en jour. Un soir, ou plutôt une nuit, qu'il avait raclé des airs de danse sur son instrument à quelque brillante fête dont il n'était que le spectateur le plus fatigué et le plus haletant, il s'en retournait tristement chez lui, pâle et harassé; comme il descendait l'escalier, son violon sous le bras, il rencontra un sénateur en robe rouge qui était monté dans sa gondole, et qui, en tirant son mouchoir de sa poche, laissa tomber une lettre. Casanova ramasse cette lettre, et la remet au sénateur. Celui-ci, jaloux de rendre au pauvre musicien politesse pour politesse, veut absolument le reconduire chez lui. Ils partent. En chemin, Sa Seigneurie est frappée d'une attaque d'apoplexie; Casanova le prend dans ses bras, le ramène à son palais; le chirurgien arrive à temps; Sa Seigneurie est sauvée. Son premier regard et son premier sourire sont pour ce jeune homme qui l'a secouru si à propos. Ce sénateur était M. de Bragadin, homme savant, bon, facétieux, sceptique, et qui n'avait que cinquante ans.

Voilà Casanova qui jette son violon aux orties, comme il a déjà jeté son collet d'abbé et son uniforme d'adjudant. M. de Bragadin l'adopte pour son fils ; il Tintroduit dans sa société la plus intime, il l'initie à ses affaires les plus secrètes, il lui fait une pension trèshonorable, il lui donne un bel appartement dans son palais; le ménétrier devient tout à fait grand seigneur. Mais, hélas! ménétrier ou grand seigneur, il ne changea rien à ses allures; il

s'adonna de nouveau, corps et âme, au jeu et aux femmes. Pûen nest monotone comme ces histoires de femmes; qu'elles résistent longtemps ou qu'elles cèdent sur-le-champ, qu'il les rencontre dans un salon ou au coin de la borne, qu'elles le comblent de présents ou qu'elles le volent effrontément dans une maison de jeu, pour lui c'est à peu près la même chose, ce sont toujours des femmes ; quoi qu'elles fassent, il faut toujours arriver à la même conclusion; et, arrivé à cette conclusion, il faut recommencer encore. Casanova est un si rude jouteur en fait d'amour, qu'il ne s'aperçoit pas que le plus simple récit de ses combats est déjà une fatigue ; et puis il y a une chose ignoble dans sa manière de raconter toutes ses amours, c'est cette atroce formule tu qu'il emploie à cbaque instant et pour toutes les femmes. Telle femme qu'il appelle respectueusement madame la duchesse au commencement d'un chapitre, il lui dit porte-toi bien à la fin du même chapitre. Du reste, rien n'est épargné par ce galant effronté. La fille de joie, la grande dame, la villageoise ingénue qui cherche un mari, l'abbesse dans son monastère, la servante dans son cabaret, la femme de sénateur, la femme de théâtre, la femme d'alguazil, tout lui est bon ; ajoutez une demi-aune de longueur à la liste de don Juan. Il en fit tant, qu'il fut obligé de quitter Venise; et il quitta Venise et M. de Bragadin, et cette haute position, et cette brillante fortune, et ce grand avenir, sans trop de regrets ; que pouvait-il faire dans une ville où il n'y avait que les sénateurs à robe rouge et a longue perruque qui eussent le droit de tenir la banque de pharaon?

Il avait vingt-trois ans quand il quitta Venise, la nuit. Deux Jours après, il était à Milan, libre encore une fois, encore en beaux habits et en argent comptant. Le soir, au théâtre, il rencontre une de ses anciennes connaissances, Marine, qui dansait un pas grotesque. A la fin du ballet, il va demander Marine. L'ami de Marine jette un couteau à la figure de la danseuse : Casanova appelle le champion en duel et il le blesse au bras; le voilà en pied dans les coulisses. Dans les coulisses, il trouve des ofticiers avec lesquels il joue; et il vole aux cartes, il mène sans remords la vie d'un misérable. Ce fut bien pis quand il fut à Césène ; à Césène, il fait le magicien; il vend à un imbécile, et pour la somme de deux mille écus, une vieille botte qu il donne pour un fourreau d'épée, et puis il entasse toujours de nouvelles amours sur les anciennes amours. Toute cette partie de la vie de notre aventurier est trèsactive, il se livre à une escroquerie de bas étage qui n'a rien de fort extraordinaire; mais cela devient d'un haut intérêt, quand enfin sa fortune, ou plutôt la noire, le jette dans la France élégante et croulante du roi Louis XV et de madame de Pompadour.

Rien n'est amusant et rien n'est vrai comme la peinture de Paris par Casanova. Il est venu h Paris comme il est allé à Constantinople, sans aucun but, et poussé uniquement par son humeur aventureuse. Arrivé à Paris, il va au Palais-Pioyal ; c'était le matin, il entre dans un café; il demande du café à l'eau : on lui répond qu'on n'a que du café au lait, qu'on ne fait de café à l'eau que le soir, et on lui offre un verre d'orgeat. Pendant qu'il prend son verre d'orgeat, il demande au garçon ce qu'il y a de nouveau; celui-ci répond : « La Dauphine est accouchée d'un prince! » Un abbé soutient qu'elle est accouchée d'une princesse ; un troisième

qui survient, dit que la Dauphine n'est pas accouchée. En sortant, M. Tabbé donne à Casanova le nom et l'adresse de toutes les filles qui se promènent dans le jardin.

Au milieu du jardin, une grande foule se tient debout, le nez en l'air et la montre à la main : ce sont les bons Parisiens qui viennent régler leur montre à la méridienne du Palais-Royal. En sortant du jardin, la foule se porte chez un marchand de tabac; elle ne veut que du tabac de la Civette, comme elle ne veut que l'heure de l'horloge du Palais-Royal,

De là, notre homme s'en va faire une visite à la comédienne Silvia. Chez Silvia, il est présenté à un bonhomme de quatre-vingts ans, vieillard encore très-énergique, Crébillon, l'auteur de Hhadamiste. Crébillon, haut de six pieds, énergique mangeur, grand amateur de bonne chère, intrépide fumeur, gouverné par sa cuisinière, par ses chiens et ses chats, se charge d'apprendre le français de Paris à l'Italien Casanova, et il l'invite à venir chez lui. Le soir de cette même journée, Casanova, en bel habit italien, en manchettes ouvertes, et couvert de boutons du haut en bas, se rend à la Comédie-Italienne. On jouait Ce/n'e, pièce de madame de Graffigny. Pendant Tentr'acte, il demande à un homme qui était à côté de lui : (( Quelle est cette grosse cochonne? » en même temps qu'il montrait une dame bien parée dans une loge voisine. « C'est la femme de ce gros cochon, » lui répond le voisin en se désignant lui-même. La grosse cochonne et le gros cochon invitent Casanova à souper pour le soir même : c'étaient M. Beauchamp, receveur général, et sa femme. Casanova accepte, et, dans cette maison, il rencontre l'éclat, la joie, un grand feu, une grande chère. La vie parisienne était ainsi faite alors : pleine d'éclat, pleine de grâces, affable, polie, flexible, insouciante, tout entière à l'heure présente, disposée à rire de tout et fort peu rancunière, comme vous voyez.

Le lendemain, notre homme va se promener aux Tuileries; il est présenté à madame du Boccage, qui était en train de plaindre

ce pauvre maréchal de Saxe, pour lequel on ne pouvait pas dire un De profundis, lui qui avait fait chanter tant de Te Deum. Des Tuileries, on le mène chez mademoiselle Fel, de l'Opéra, actrice bien-aimée de tout Paris. Mademoiselle Fcl avait trois enfants charmants qui voltigeaient autour de la maison. « Je les adore ! disait mademoiselle Fel.

— Ils sont beaux tous les trois, reprenait Casanova, mais d'une beauté différente.

— Je le crois bien ! disait Tactrice : Tun est fils du duc d'Annecy; l'autre, du comte d'Egmont; le troisième doit le jour à Maison-Rouge.

— Pardon, madame, lui dit Casanova; je vous croyais la mère de tous les trois. »

A ces mots, mademoiselle Fel part d'un grand éclat de rire. Il faut avouer aussi que la réponse est innocente pour un homme comme Casanova.

Un autre jour, chez Lamy, maître des ballets de l'Opéra, il voit cinq ou six jeunes personnes de treize à quatorze ans, d'un air très-modeste et très-réservé ; elles étaient accompagnées de leurs mères ; l'une d'entre elles, se trouvant mal, dit à sa compagne : « Je crois que je suis grosse ! »

Casanova s'avance et dit : « Je ne croyais pas que madame fût mariée! »

On éclate de rire comme chez mademoiselle Fel.

Ce Casanova, tout roué qu'il est, raconte de bonnes naïvetés.

Il raconte, entre autres choses, qu'un homme de lettres, nommé Patu, lui enseigna l'art de faire de la bonne prose. Ce Patu, qui concourait pour l'éloge du maréchal de Saxe, avait jeté sur le papier un grand nombre de phrases écrites en vers blancs de douze syllabes. « La prose devient plus belle, lui dit Patu, quand elle est écrite en vers blancs. » Il ajouta que Crébillon, l'abbé de Voisenon, La Harpe et Voltaire n'ont jamais fait autrement de leur bonne prose. Ce diable de Patu n'aurait pas écrit Candide !

Le soir, notre héros va à l'Opéra. On jouait à l'Opéra une fête vénitienne, où l'église de Saint-Marc était à droite et le palais ducal à gauche, ce qui, dans la réalité, est tout le contraire. Dans cette même fête, il vit danser le doge et douze conseillers en toge. Il vit aussi le fameux danseur Desprez ; il le vit arrondir ses hras lentement, les resserrer, remuer les jambes avec précision, faire des petits pas, des battements à mi-jambe, une pirouette et disparaître comme un zéphyr. Cela n'avait pas duré une demi-minute. A la fin du second acte, le même Desprez se montre de nouveau ; il s'avance solennellement sur le bord de la scène. Aussitôt mille voix s'élèvent dans le parterre ; on s'écrie de toutes parts : « Il se développe ! il se développe! » En effet, il paraissait un corps élastique qui, en se développant, devenait plus grand. L'instant d'après, Casanova, à peine revenu de son admiration pour Desprez, voit arriver une danseuse qui parcourt l'espace en faisant des entrechats à droite, à gauche et dans tous les sens; c'était la Camargo ! Un vieil amateur qui était là lui raconte que, dans sa jeunesse, la Camargo faisait le saut de basque et même la gargouillade. — Il y a loin de Desprez, et même de la gargouillade de la Camargo, aux pas charmants et pleins de décence de mademoiselle Taglioni !

L'Opéra de ce temps-là était aussi suivi que l'Opéra de notre temps; ce qui rend l'identité parfaite, c'est qu'en ce temps-là, non plus qu'aujourd'hui , il n'y avait personne au Théâtre-Français, bien qu'on y jouât parfaitement avec mesdames d'Angervilliers, Dumesnil, Gaussin, Clairon, avec Préville, les chefsd'œuvre du théâtre. Un soir, au Théâtre-Français, Casanova dit à sa voisine : « Voilà une jolie personne (elle jouait l'amoureuse). — Venez souper chez son père, lui dit sa voisine. » Et, comme il s'étonnait de cette grande facilité à donner à souper aux gens : « Mon Dieu, reprit-elle, vous êtes à Paris, monsieur; on y sent le prix de la vie , et Von tâche d'en tirer parti. «

Et, en effet, c'était là tout le secret de cette admirable facilité parisienne ; on sentait que la Révolution était proche, on le

sentait confusément , et la société parisienne jouissait de son reste.

Casanova a vu en détail tous les comédiens de Paris. Un jour, on le mène dîner chez le fameux Carlin Bertinazzi, chez M. de la Cillerie, où il logeait. Chez M. de la Cillerie, il voit trois jolis enfants. « Ce sont les enfants de ma femme et de M. Carlin, » dit l'honnête mari. Au reste, Carlin ne faisait en ceci qu'imiter les plus grands seigneurs. Messeigneurs de Boufflers et de Luxembourg , en ce temps-là , avaient changé de femmes , et chacun d'eux appelait de son nom les enfants de ces deux dames. On s'y perd, en vérité, à voir cette corruption si échevelée, si naïve, si vraie, et qui se ferait presque pardonner à force de naïveté !

A la cour même du roi Louis XV, Casanova rencontra autant de bonhomie que parmi les artistes et les autres nobles. Le roi faisait tous les ans à Fontainebleau un voyage de six semaines qui coûtait cinq millions à la France ; il emmenait avec lui tout Paris ; on y donnait la comédie chaque soir. Casanova, assis au parquet, audessous d'une loge, écoutait avec transport la musique de Lulli. A l'entrée de la Renaud, il jeta un cri d'admiration, s'imaginant qu'il était dans son droit. Un cordon bleu , qui était dans cette loge, à côté d'une dame, lui frappa sur l'épaule et lui demanda :

« De quel pays êtes-vous?

— Je suis de Venise, » dit l'autre.

La dame, s'avançant au bord de la loge : « Vous êtes de là-bas, monsieur?

— De là-bas? reprend Casanova. De là-haut, madame! »

A cette réponse, voilà toute la loge qui se consulte longtemps pour savoir si Venise est en haut ou en bas. On n'était guère fort en géographie à la cour de Louis XV.

Ce grand seigneur, c'était le duc de Richelieu.

Cette grande dame, c'était madame de Pompadour.

Casanova s'extasie à juste titre sur la beauté du roi Louis XV. Il le vit dans la galerie de Fontainebleau, comme il passait, le

bras appuyé de tout son long sur les épaules du marquis d'Argenson. Sa beauté et sa grâce forçaient l'amour de prime abord; c'était la majesté idéale.

Il vit aussi la reine ; elle était à table ; elle mangeait une fricassée de poulet. Elle appela M. de Lowendal.

Un superbe homme s'avance et s'incline en disant :

« Madame !

— Je crois que ce ragoût est une fricassée de poulet, dit la reine.

— Je suis de cet avis, madame. »

Et le maréchal, s'inclinant de nouveau, reprend sa place à reculons.

C'était pourtant le vainqueur de Berg-op-Zoom !

Il a vu aussi Fontenelle , ce spirituel vieillard , le dernier bel esprit de la France, charmant égoïste, plus égoïste que le roi Louis XV; Fontenelle avait alors quatre-vingt-treize ans, et, comme Tltalien lui disait qu'il était venu à Paris tout exprès pour le voir : « Avouez que vous vous êtes fait bien attendre, » dit Fontenelle.

Il faut arrêter ici le cours de ces confidences. Ce diable d'Italien a écrit douze volumes in-S" avec ses aventures; vous me saurez peut-être gré de vous les avoir résumés en quelques pages. Je sais bien que ceci est moins glorieux à faire qu'une belle page de prose, mais ceci est plus amusant pour vous ; et, en mettant à part la gloire que vous rapportent les romans et les contes, j'imagine qu'il y a plus que compensation.

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