DE MISS :M A 11 T I N E A U
L'élernelle crise américaine. — La fêle des aïeux. — Les journaux du
nouveau monde. — Les émeutes de gens comme il faut. — Traduction
du mot tmion dans la langue yankee. — Le préjugé delà couleur. — Le
]Nid du Faucon. — Les eaux sulfureuses de Lewisbourg. — Les Guelfes
et les Gibelins de Colombus. — Les émigrants.
Quand miss Martineau partit, il y a quelques années, pour la Nouvelle-Angleterre, ce fut parmi ses amis à qui retarderait ce voyage. A entendre ces grands politiques, rAniérique se trouvait dans la plus triste position où elle se fût jamais trouvée, elle marchait tout droit au désordre social, ou, qui pis est, au despo-
tisme militaire, le pire des despotismes pour les nations qui ne renoncent pas au progrès. Ces tristes prédictions ne purent arrêter Tintrépide économiste ; miss Martineau partit pour TAmérique en songeant que, si l'Amérique était la proie des misères politiques, elle avait une ressemblance de plus avec l'Angleterre, sa mère patrie. A peine arrivée à Washington, voyant que le pays était tranquille, et, en fait de despotes militaires, ne rencontrant guère que quelques jeunes cadets qui faisaient Texercice, elle n'eut rien de plus pressé que de demander des nouvelles de la crise ; à quoi on lui répondit que la crise américaine durait depuis tantôt cinquante années, et qu'elle durerait pour le moins encore cinquante ans. A ces causes, miss Martineau, qui n'avait jamais eu grand'peur, se rassura complètement.
C'est que, en effet, s'il y a en Amérique, comme dans tous les pays de ce monde, deux partis politiques, ceux qui tremblent et ceux qui espèrent, ceux qui régnent et ceux qui attendent que leur jour de règne soit arrivé, du moins l'Amérique a ce grand avantage que ceux qui ont peur de l'avenir, c'est-à-dire les aristocrates, aussi bien que ceux qui n'ont foi que dans l'avenir, c'està-dire les démocrates, sont bien peu en peine les uns des autres, et, au contraire, qu'ils se tiennent par la communauté des mêmes principes. Les uns ne sont pas tellement en avant des autres, et ceux-ci ne sont pas tellement en retard de ceux-là, qu'ils ne puissent fort bien, même sans attendre ni une révolution ni une contrerévolution, être facilement rassurés les uns et les autres. Le nouveau monde est libre encore des deux fléaux qui ont fait, presque toutes les révolutions de l'ancien monde, la pauvreté et l'ignorance : nous voulons parler de l'ignorance politique, la plus dangereuse de toutes les ignorances. Et encore quelle position savez-vous plus favorable à l'avenir d'un pays que l'absence de cette lèpre ou plutôt de cette lutte sociale qu'on appelle le paupérisme?
Nous ne dirons rien ici du gouvernement américain. Il a été
expliqué à la façon de Montesquieu, dans un livre célèbre. M. de Tocqueville, prenant à partie cette constitution modèle, l'a suivie depuis son point de départ (« Nous, le peuple des États-Unis, voulant former une union plus parfaite, etc.. ») jusqu'à ses dernières conséquences, dans les divers États de l'Union. Nous abandonnerons donc miss Martineau à sa nébuleuse politique; les faits de son voyage, dégagés de tout commentaire d'économiste, nous suffiront.
Comme elle arrivait en Amérique, l'Amérique célébrait la fête des aïeux, l'anniversaire du débarquement des pèlerins sur le roc de Plymouth. Que ce dut être un moment terrible, quand les premiers habitants de ces déserts abordèrent sur celte rive sauvage, dans ce pays nu, inculte, glacial, la neige couvrant alors, comme elle la recouvre encore, toute cette contrée désolée! Plus de la moitié de ces hardis pèlerins succomba dans le cours du premier hiver. Ils ne se doutaient guère, les braves gens, qu'ils allaient utiliser un monde, ce qui est peut-être plus beau que de l'avoir découvert.
Les Américains ont honoré, à l'égal des plus saintes reliques, ce coin de terre qui, à vrai dire, est leur berceau. Le roc sur lequel les pèlerins prirent terre, a été entouré d'une grille de fer; les noms des aïeux sont écrits sur cette grille ; un tableau, dans lequel est représentée la scène du débarquement, rappelle le tableau triomphal que commandèrent les Grecs après la bataille de Marathon.
Cette fête des aïeux fut célébrée à la façon américaine, c'est-àdire qu'on y fit une grande consommation de cette éloquence marchande, turbulente, inutile et mal peignée, qui a passé de l'Angleterre en Amérique, et qui finira par envahir même la France, si nous n'y prenons garde. Celui qui jugerait les Américains sur leurs discours politiques, les pourrait prendre pour autant de cerveaux creux. Le fond de tous ces discours se réduit à prouver l'excellence du génie américain, rexcellence de la bravoure amé-
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ricaine, l'excellence de la liberté américaine. Ce sont là autant de fanfaronnades auxquelles il ne faut pas trop s'arrêter. Les Américains eux-mêmes ont trop de bon sens pour les prendre toujours au sérieux.
Mais, au moins, voici une scène touchante. Quand les furibonds orateurs eurent achevé leurs discours, la foule quitta Téglise pour aller saluer en grande pompe une vénérable dame, presque centenaire, qui descendait en droite ligne de l'un des pèlerins de 1623. Cette dame avait conservé le fauteuil de son aïeul, dans lequel elle était assise. Elle reçut avec bienveillance tout ce peuple qui la saluait. La journée se termina par un grand bal plein de joie et de gaieté, plein de beaux jeunes gens et de charmantes jeunes filles; puis, quand la fête fut achevée, la baie de Plymouth rentra dans son silence accoutumé.
Après les mauvais discours en plein vent, un des fléaux de l'Amérique, c'est le nombre, la misère, le peu d'esprit et la vénalité des journaux. Ces journaux mentent et ils tremblent, c'est-àdire qu'ils manquent des conditions essentielles de la presse périodique : la vérité et le courage. Ce sont de toutes parts de si étranges violences contre la vie, contre les mœurs des hommes jetés dans les affaires publiques, que très-souvent on a vu d'honorables citoyens refuser à leur pays leur assistance et leur concours, tant cette horrible calomnie vivante leur faisait peur. Dans le Saint- Louis, dans le Missouri, un homme de couleur est brûlé vif, sans jugement, en présence de respectables habitants ; et, qui le croirait? pas un journal ne se rencontre pour dénoncer cet horrible crime à l'Amérique entière. C'était, disait-on, im petit crime de localité qui ne regardait que le Missouri, et dont on devait parler en famille. Les autres journaux de l'Union, voyant que les journaux de Saint-Louis gardaient le silence sur ce crime, n'osèrent pas être plus braves ; et voilà un grand crime sans punition ! et voilà toute une ville déshonorée par le lâche silence de la presse périodique !
Avec une presse ainsi faite, avec cette éloquence courante de
table d'hôte et de place publique, le moyen de s'inquiéter de ses droits politiques? le moyen même de porter à la loi ce respect de toutes les heures, de tous les instants, que la loi exige? Aussi entendez-vous parler chaque jour de nouvelles émeutes et d'excès incroyables. A New- York, à Boston, à Baltimore, on assomme les abolitionnistes, on brûle leurs maisons, on arrête les malles-poste, on renverse les temples. Les nouvelles de ces fureurs arrivent en Europe, et l'Europe se demande avec inquiétude : « Que va-t-il donc arriver? » Hélas ! rien n'arrive. L'homme est tué, la maison brûlée, le temple est rasé, la force publique est insultée : que voulez-vous qu'on y fasse? Ce sont, d'ailleurs, des émeutes de bonne compagnie; ceux qui brûlent, ceux qui égorgent, sont pour la plupart de très-honorables citoyens, quelquefois même ce sont des magistrats du pays qui pendent par douzaines, et sans forme de procès, leurs adversaires politiques. Parlez-nous de cette émeute aux belles manières et non pas de l'ém.eute déguenillée des villes de l'Europe.
L'émeute, en Amérique, a encore ceci de particulier, elle est bien plus souvent une émeute rehgieuse qu'elle n'est une émeute politique. Quand vous entendez hurler dans les rues, tenez-vous pour assuré que ce sont toutes sortes de fanatiques et toutes sortes de communions qui s'en vont demandant, en hurlant, toutes sortes de libertés.
Ou bien l'émeute est une émeute non abolitionniste, c'est la plus furieuse et la plus implacable de toutes. L' abolitionniste Thompson devait, un jour, parler dans un comité de femmes; la veille de ce jour terrible, des placards sont affichés à la bourse de Boston, et, dans ces placards, il est dit que les bo7}s citoyens sont invités à mettre Thompson à la raison, et que les dames sont averties quelles seront tuées infailliblement. Quand les dames abolitionnistes eurent connaissance de ce placard, elles en référèrent à M. le maire, qui leur répondit sèchement : « Vous me donnez beaucoup d'embarras. »
Il faut dire, à la louange de ces dames, que, nonobstant ce placard affiché à la bourse, elles se réunirent à l'heure désignée, au milieu des vociférations de la foule. La séance commença par une prière, et, après la prière, la présidente allait entamer un discours contre Tesclavage, lorsque M. le maire, qui était plus embarrassé que jamais, leur vint signifier en personne qu'elles eussent à se séparer immédiatement. Ces dames, toutes fières de n'avoir pas été tuées, comme on le leur avait promis, se séparèrent et traversèrent une à une cette foule irritée; mais, les malheureuses! elles oubliaient derrière elles Garrison, leur chef et leur apôtre, le plus implacable ennemi de l'esclavage ; Garrison, découvert sous la table de la présidente, fut entraîné dans la rue, foulé aux pieds; on l'accabla de soufflets et de crachats, on lui passa une corde au cou et on le traîna ainsi dans le ruisseau ; lui, cependant, impassible, ne veut pas demander grâce, et il va mourir fidèle à ses croyances quand un jeune ouvrier le tire des mains de ces forcenés gentlemen. Je vous demande cependant si cette émeute de gens comme il faut est de beaucoup préférable à nos émeutes de populace?
Malgré ce beau mot union, tous les Américains sont bien loin de s'aimer les uns les autres : autant d'États diff'érents, autant de citoyens différents. Ce ne sont ni les mêmes habitudes, ni les mêmes mœurs, ni les mêmes sympathies ; dans ce vaste territoire, fermentent toutes sortes de haines locales. Entendez-les parler les uns des autres 1 les citoyens de la Nouvelle-Angleterre sont des porte-balles ou des suspects, les hommes du Sud sont des païens, ceux de l'Ouest sont des barbares; Rhodc-Island est peuplée d'idolâtres; les dames de Baltimore affirment que les dames de Boston n'ont jamais su porter un chapeau ; les dames de Boston répondent qu'on ne saurait dîner chez les dames de Baltimore ; ceux du Kentucky méprisent souverainement les Hurons; les Hurons ne voudraient même pas pour esclaves des gens du Kentucky.
Une des croyances les plus chères de cette Amérique, si fière de ses libertés et de son égalité, c'est le préjugé de la couleur. L'homme de couleur est séparé de Thomme blanc par des barrières qui semblent infranchissables. L'homme de couleur ne peut pas envoyer ses enfants à l'école, il ne peut pas s'asseoir dans un banc à l'église, il ne peut pas aller aux premières loges au théâtre; les fonctions municipales, les associations scientifiques ou littéraires lui sont expressément défendues : il est vrai qu'ils sont citoyens aux yeux de la loi ; mais cependant la loi ne les protège que dans l'intérêt public. 0 terre heureuse de l'égalité et de la liberté !
Il n'importe , c'est un merveilleux spectacle et rempli d'intérêt que celui-là : étudier la société américaine, depuis l'endroit où elle commence jusqu'à la limite où elle s'arrête; assister aux défrichements du colon qui, la hache à la main, se fraye une route dans ces forêts vieilles comme le monde, suivre à la trace cette civilisation naissante jusqu'au moment où elle devient la corruption d'une cité déjà vieille, tel a été cependant le voyage de miss Martineau .
Cette terre des États-Unis est d'une immense étendue, et, en même temps, elle est fertile , elle est féconde, elle est remplie de carrières et de forêts et de manufactures ; elle produit du blé, du coton, du sucre, du tabac, du chanvre, des pâturages, du vin, de la soie, du marbre, du fer, de l'argent, de l'or, de la houille, du bois, du plomb, du sel, des eaux minérales; elle a de grands fleuves pour la servir, et, pour l'habiter, pour la cultiver, pour la parer, pour la gouverner, pour la défendre, toutes sortes de peuples, des Allemands, des Hollandais, des Irlandais, des Écossais, des Africains, toute l'Europe, qui a envoyé là ses plus nobles aventuriers.
Ce vaste royaume se défriche peu à peu, se civilise, se peuple, s'agrandit peu à peu, mais sans cesse, mais chaque jour, mais à toute heure. La civilisation et le mouvement s'enfoncent dans les forêts et ils y font des progrès rapides. De mauvais chariots vous transportent dans ces contrées silencieuses. Vous rencontrez, de
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distance en distance, des maisons cachées dans les bois, des hommes qui travaillent à se faire un domaine, n'ayant pour les aider que leur femme et quelques petits enfants en bas âge. Vallées profondes, montagnes escarpées, grottes tapissées de verdure, ruisseaux murmurants, torrents grondeurs, vastes lacs, telles sont les rencontres de la route. Ou bien, monté sur un bateau à vapeur, vous pouvez admirer les rives de TOhio, vous prêtez Toreille à tous les bruits du rivage : enfants qui bondissent, oiseaux qui chantent, brillants papillons qui traversent le fleuve, et, la nuit, les petites mouches qui versent en tourbillonnant le phosphore de leurs ailes sur les eaux.
Il arrive ainsi qu'on découvre d'un coup d'œil trois Étals souverains, rOhio, le Kentucky, la Virginie. Arrêtez-vous, s'il vous plaît , pour admirer un des plus beaux points de vue du monde, le i\id du Faucon.
La montagne au-dessus de New-River est rude et difficile ; cette montagne vous conduit sur une plate-forme de rochers qui se projette des flancs de la montagne, et qui domine un angle du fleuve mugissant, à une hauteur de douze cents pieds ! Ce fut ainsi, et en admirant toutes choses sur sa route, que miss Martineau arriva aux sources sulfureuses, près de Lewisbourg.
Ces sources sulfureuses ressemblent beaucoup aux eaux les plus élégantes de notre Europe. La belle société de l'Union y vient passer chaque année quelques semaines dans toutes sortes de délassements européens ; on se pare, on s'habille, on joue, on se promène, on lit les romans nouveaux, on prend même les eaux, qui sont d'une belle couleur et limpides : déjà ces eaux rapportaient cinquante mille dollars par an.
Non loin des eaux sulfureuses, dans la forêt peuplée de daims et d'oiseaux moqueurs, miss Henriette rencontra une famille d'émigrants, le père, la mère et neuf enfants ; ils se rendaient à pied de la Caroline du Sud dans l'IUinois ; ils allaient chercher un patrimoine qu'ils étaient siîrs de trouver enfin.
Pour VOUS reposer des émeutes de la ville et des belles petitesmaîtresses qui prennent les eaux, passez, s'il vous plaît, quelques semaines de la belle saison chez un propriétaire du Kentucky. La maison est entourée d'arbres et de fleurs ; l'arbre est chargé d'oiseaux aux mille couleurs; la table est digne d'un roi : viande tendre, légumes frais, vin de Bordeaux, vin de Champagne, fraises, crèmes glacées ; dans les écuries, cinquante chevaux tout prêts à traverser ces grands bois d'érables et de sycomores tout rempUs d'ombre et de soleil; dans le jour, la chasse au buffle ; le soir, sur la pelouse verte et fraîche, on se raconte de longues histoires, ou bien on joue au jeu de regarder les étoiles, ou bien on court après les nids d'abeilles; heureuse vie toute remplie de sommeil, de mouvement et de loisirs !
Malheureusement, l'homme n'est pas assez sage pour savoir s'arrêter aux belles places où il se trouve le mieux. Quel est le voyageur qui s'arrêta jamais à la place où il est heureux ! Il faut marcher encore, il faut marcher toujours. J'avoue qu'à voir ainsi miss Martineau s'avancer dans les terres sans relâche, la fatigue me prend rien qu'à la voir marcher, à plus forte raison s'il faut la suivre. D'ailleurs, son livre est encombré de tant de choses oiseuses ; elle explique si peu la route qu'elle parcourt; elle écrit si exclusivement pour les Américains ou pour les Anglais qui ont parcouru l'Amérique, que nous sommes bien forcé, malgré nous, de la laisser aller tout droit son chemin, sauf à l'atteindre quand elle voudra faire halte quelque part.
Laissons-la donc marcher à sa fantaisie, de Beverley à Marblehead, à Manchester, et quel Manchester! une ville couverte de magnolias magnifiques; à Gloccster, terre de granit, parsemée de petits vergers ; elle arrive ainsi à l'extrémité nord de la baie de Massachusets. A Colombus, on lui raconta plusieurs assassinats tout récents et un duel à bout portant dont le gouverneur avait été le témoin, sans compter une querelle à main armée entre les Guelfes et les Gibelins de ce pays.
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Quand une fois elle a mis le pied sur le territoire des Criks, à travers des chemins détestables, miss Martineau oublie quelque peu son métier de missionnaire, et elle s'abandonne plus librement aux impressions heureuses de la route. Ces bois superbes, ces taillis en pleines feuilles, ce sol parsemé de violettes, d'œillets et d"iris, toutes ces perspectives riantes calment un peu cette ardeur évaugélisante. Des caravanes d'esclaves traversent la route : vieillards, enfants, jeunes gens, jolies filles; on rencontrait aussi des Indiens au maintien sérieux ; quelques-uns allaient à cheval ; d'autres étaient étendus au milieu de la route, ivres de wiskey, en véritables Indiens primitifs, et, ce qui complétait le tableau, le char d'un émigrant avait versé au milieu d'un ruisseau. — J'avoue que, pour ma part, ce qui m'intéresse le plus dans ce voyage, ce sont les émigrants.
Pensez donc, en effet, à cette admirable position d'un royaume si vaste, que chacun n'a qu'à marcher en avant pour y trouver son domaine; véritable terre promise du pauvre, qui, loin de reculer sans cesse devant ses efforts, lui promet, au contraire, de vastes prairies, des moissons faciles, de grands arbres pour s'abriter, de grands fleuves pour le porter. Émigration sans pareille! émigration vers la patrie, vers la famille, vers le bonheur, vers le bien-être ! L'émigrant marche à pas lents vers ces domaines lointains; il emmène avec lui sa femme, ses enfants, ses meubles ; la nuit venue, toute la famille fait halte au bord de quelque ruisseau, un grand feu est allumé, on prépare le repas du soir, puis on s'endort sous les arbres de la forêt. Plusieurs familles d'émigranls sont ainsi en mouvement dans les sentiers frayés ou non frayés. A chaque pas, et comme pour les encourager à marcher toujours, ils rencontrent des plantations de coton et des troupes d'esclaves. Dans sa maison, le planteur américain règne en maître. Son bénéfice sur la culture du coton est de trente-cinq pour cent. Malheureusement, la civilisation ne marche guère du même pas que les hommes civiUsés. La loi est impuissante dans ces lieux nou-
vellement défrichés. Les hommes hbres se tuent à coups de pistolet ou de poignard ; quant aux esclaves, on les traite comme des bêtes de somme, ni plus ni moins.
Détroit. — Les cités improvisées. — L'Indiana. — Un anabaptiste. — Michigan. — Chicago. — La vente des terres. — Les prairies. — Galanterie des Américains. — Mackinaw. — Les fermiers. — Les Iremblcurs et les rappisles. — Les esclaves. — Bilan de la société américaine. — Les arts, les lettres et les sciences aux États-Unis.
Toujours marchant ainsi, miss Martineau arrive à Détroit, sur le lac Érié ; c'est un nouveau territoire qui vient d'être élevé à la dignité d'État et admis dans l'Union américaine. Il y avait déjà à Détroit des salons ouverts et des réceptions particuhères, comme à New-York. On y donnait des bals et des fêtes, on y vendait des chapeaux d'osier ; et cependant on rencontrait encore, aux alentours, de pauvres Indiens qui, à l'approche de ces villes impitoyables, vont cacher leur douleur dans les forêts.
Les terres qui environnent Détroit, achetées il y avait trois ans, au prix d'un dollar par acre de terre, se vendaient vingt dollars. Et notez bien que, dans ces terres achetées un dollar, le propriétaire avait tué, la première année, trois chevreuils par acre de terre, lesquels chevreuils il avait vendus chacun trois dollars. C'était donc un domaine acheté moyennant deux dollars que l'acquéreur recevait !
Rien de plus facile que d'élever des maisons dans ces domaines improvisés ; on abat des troncs d'arbres les uns sur les autres, et la maison est faite. Elle est chaude en liiver, fraîche en été. Dans
ces villages ainsi bâtis, le premier besoin qui se fait sentir, c'est le besoin d'un journal. La première hôtellerie n'est pas construite, que le premier journal est imprimé. Miss Martineau s'enfonce toujours dans les terres ; elle rencontre des magasins qui ont pour enseigne : Magasin du cousin George; car, en Amérique, tout le monde a son cousin George. Les auberges ont écrit sur leur enseigne : Notre maison. Le raffinement de l'enseigne la plus civilisée se retrouve déjà dans ces déserts. Mais ces déserts servent de grande route aux émigrants ; c'est par là qu'ils passent pour aller à leur facile conquête. En vain les chemins sont affreux, les torrents débordés, les ponts brisés; l'émigrant ne connaît pas d'obstacles; il faut qu'il marche jusqu'à l'heure où enfin la terre n'aura plus de maître, et alors il s'écriera : « La terre que je foule est à moi. » Le lendemain, un autre émigrant occupera la terre voisine.
Ou bien, tout d'un coup, la scène change. Les chemins brisés sont remplacés par des tapis de verdure, les ronces font place aux roses, aux blanches renoncules, aux lis rouges, aux lierres. On arrive ainsi jusqu'aux limites du territoire de Potowatomie, sur le fleuve Saint-Joseph. A cette place, les Indiens sont encore en assez grand nombre, le territoire leur appartient encore. Vous traversez le fleuve dans un bac; au delà du fleuve commence véritablement la lutte du blanc contre l'Indien. La colonisation s'essaye déjà sur ce territoire, que le blanc achète à l'Indien morceau par morceau. A peine établi sur un morceau de terre, le colon, quel qu'il soit, oublie tout a fait les lieux d'où il arrive. Une fois dans Tlndiana, le premier soin de miss Martineau fut d'aller admirer la prairie de Laporte, en se rendant à la ville de Michigan.
Un violent orage arrête les voyageurs au milieu de la prairie. Ils frappent à la porte d'une maison bâtie en troncs d'arbres. La porte leur est ouverte. La maison appartenait à un non-résistant, un anabaptiste d'une secte nouvelle. Le non-résistant remplit de son mieux les devoirs de l'hospitalité. L'heureuse doctrine de cet
homme consistait à supposer toujours le bien dans les hommes ; cette foi consolante, qui avait sa source dans la sympathie universelle, l'avait rendu la plus heureuse créature du monde. Sa femme était affable et belle ; il en avait eu quinze enfants qu'ils avaient tous élevés, à savoir neuf fils et six filles. Le domaine était assez vaste pour employer tous ces bras et nourrir tous ces travailleurs, et encore les enfants de leurs enfants. — L'acre avait commencé par valoir un dollar; maintenant, elle en valait soixante. Cet homme sage avait gagné quarante mille dollars à quitter rOhio.
De cette demeure hospitalière, nos voyageurs arrivent, à travers les plus profondes ornières, jusqu'à la ville de Michigan. Bâtie à l'un des coins de la forêt, à peine depuis huit ans, déjà Michigan ne compte pas moins de quinze cents habitants. La ville est tracée sur des proportions admirables; elle est placée admirablement, entre le lac et la forêt. Ce lac est un océan d'eau douce, et la vaste forêt même semble absorbée par la majesté de ses flots. — Cette belle mer est entourée de fleurs. Une armée innombrable de papillons, de scarabées et de mouches brillantes, bourdonne sur ses bords. Un élégant petit scAoower était à l'ancre et projetait sur ces ondes tranquilles l'ombre de sa voile blanche. Dans le ciel, le soleil couchant se reflétait dans ce magnifique miroir.
De Michigan, on se rend à Chicago. Un camp des troupes des États-Unis gardait celte frontière contre les soulèvements des Indiens. Chicago domine la rive gauche du lac. C'est à Chicago que se vendent les terres, et cette foire d'un nouveau genre attire un nombre infini de vendeurs et d'acheteurs. Dans les rues de cette espèce de Beaucaire improvisée, un nègre habillé de rouge et portant un drapeau rouge parcourt la ville, sur un cheval blanc, en criant les terres à vendre. Les spéculateurs entourent ce cricur public comme on fait d'un commissaire-priseur. A chaque coin de rue, à chaque boutique, vous êtes arrêté par une ferme qu'on vous propose, et par des emplacements de ville dont vous pouvez être
le Ronuilus. En ce moment, on vendait à Chicago les terres situées le long d'un canal projeté, jusqu'à concurrence de deux millions de dollars, et chaque lot de terrain, lot inconnu que nul ne visitait, passait de main en main plusieurs fois en un jour. Ce qui se vendait cent cinquante dollars le matin, le soir était vendu cinq mille dollars. Un Français marié à une Indienne vendit un million de dollars un terrain qui en valait cent. — Cette spéculation, digne de la rue Quincampoix, était suivie de tous les plaisirs auxquels s'abandonnent volontiers les joueurs, comme si cet argent jeté à la folie était autant de gagné sur l'ennemi commun, le jeu ! Ce n'étaient que fêtes, banquets, bals, concerts, brillants équipages. Et puis que pensez-vous qu'il arrive? Les uns sont ruinés et s'en vont vendre et acheter des terres ailleurs ; les autres bâtissent des maisons dans la ville tracée, le canal projeté est creusé, les fermes sont mises en culture, et bientôt, sur cette terre à l'encan, vous aurez une belle ville de plus. — Après quoi, la spéculation se portera quelques lieues plus loin.
De Chicago, miss Martineau et ses compagnons s'enfoncèrent dans les prairies ; dans ces prairies encore incultes brillait de son pur éclat virginal la primevère aiuéricaine. Cette prairie aboutit à une rivière qu'on passe dans un bac ; la rivière passée, vous êtes dans le désert américain •• sol vigoureux, vieux arbres, eau limpide , gazon ; vous avancez toujours ainsi à travers les hautes herbes, les torrents fangeux, gravissant les montagnes, et descendant les vallées, vous arrêtant enfin sur le mont Jolyet, au centre d'un frais et calme paradis terrestre. — Heureux l'émigrant qui arrivera le premier à Jolyet, et à qui sa femme dira : Seigneur, nous sommes bien ici; dressons-y, s^il vous plait, trois tentes.
Ici s'arrête l'excursion de miss Martineau dans le désert américain. Elle revient à Chicago par les lacs, dans un bateau à vapeur chargé d'Américains assez mal élevés, qui se couchèrent sans attendre que ces dames eussent essuyé leurs plumes! ! A peine réveillés, ces messieurs crachaient et juraient à qui mieux
mieux. A fond de cale, quelques passagers parodiaient les sermons et les cantiques des mélliodistes. Le navire cependant côtoyait Mackinaw, qui venait de publier le prospectus d'un journal, les îles Manilou, séjour du Grand-Esprit des Indiens, les îles du Renard et du Castor, Tîle Mackinaw, la plus belle qui soit sous le ciel, baignée dans des flots de lumière, couverte encore des maisons d'un ancien village français, cachées sous le feuillage, encadrées dans la verdure : île charmante, qui se souvient encore de son origine française. On se promène dans de frais bosquets, sur des pelouses couvertes de fraises mûres et de fleurs sauvages ; on grimpe un léger monticule, et, tout d'un coup, on se trouve sur une arche de ruchers de cent cinquante pieds de haut sur cinquante de large ; l'arche s'appuie d'un côté sur le roc, de l'autre sur la colline opposée. L'arche entière était remplie à la fois par l'horizon du lac et par l'azur des eaux. Sur le point culminant de l'île s'élève le vieux fort, et, de là, vous pouvez admirer un archipel de petites îles encadrées dans le bleu de cette onde, chargée de verdure, de fruits et de fleurs. Il faut qu'en effet cette île Mackinaw soit très-belle pour avoir remué à ce point l'esprit tant soit peu positif de miss Martineau, presque toujours occupé des intérêts matériels, et qui a mis en contes même l'économie politique.
Bientôt, il faut entrer dans le lac Huron, lac orageux. Le lac Iluron vous mène vers la rivière Saint-Clair, remplie d'écueils ; les eaux du lac Saint-Clair sont calmes et tranquilles. Mais nous n'avons guère le temps de suivre nos voyageurs jusqu'à leur retour à New- York.
Ici même s'arrête la partie vraiment intéressante, vraiment nouvelle, de ce voyage. Nous ne pouvons guère nous habituer, nous autres Français, à ces jugements féminins si nets et si tranchants, que certaines femmes d'Angleterre portent sans hésiter sur les lois, sur les mœurs et sur l'avenir du nouveau monde. Il nous semble que ces dames n'ont guère mission de se poser en autant de Montesquieu en cornette, et de dire, d'une grosse voix
virile, à un peuple comme le peuple américain : « Viens ici; — passe par là ; — arrête ; — marche !. .. » ou encore : d Tu n'iras pas plus loin... » Que ces législateurs d'un nouveau genre s'appellent miss Fanny Kemble, mistriss Trollope ou miss Henriette Martineau; qu'elles louent, qu'elles blâment ou qu'elles conseillent, peu nous importe; nous ne sommes guère disposés à accepter leurs jugements comme des jugements sans appel. Laissezles donc voir et décrire, et ramasser leurs petites observations de mœurs, comme fait l'abeille son butin matinal : telle doit être l'œuvre de ces dames. Il y a en Angleterre, il y a en France, des hommes qui tireront les conclusions de leurs récits.
Ce n'est point que, dans le reste de ce livre, on ne rencontre des chapitres d'un grand intérêt; mais ces chapitres n'ont pas l'air de tenir à l'ensemble ; ils sont placés là, les uns après les autres, sans trop de choix et sans trop de souci de l'unité. La femme perce toujours sous le législateur. Une dissertation politique à propos du Congrès américain va être coupée tout à coup par un détail de ménage ou de cuisine. Il faut donc hre ces chapitres avec une grande précaution, et ne s'inquiéter guère que des impressoins de miss Martineau, et non pas de ses jugements, de ce qu'elle a vu, et non de ce qu'elle a pensé.
Par exemple, cette terre américaine, que l'on nous représente comme l'Eldorado des pauvres, appuyée sur une ressource inépuisable, la vente des terres, fière de ses conquêtes récentes, la Louisiane et la Floride, et déjà aspirant à posséder le Texas, devrait cependant se méfier de cette manie de la propriété territoriale. En .\mérique, la terre est tout, l'industrie n'est rien. Acheter des terres, c'est le point essentiel de la vie; on les cultivera quand on aura le temps. Mais cependant, réduit à cette seule ressource, acheter des terres, que devient ce peuple de fermiers? Ne possédant au monde que la terre, ils sont obligés de l'hypothéquer dans les années mauvaises, et ces années arrivent toujours au fermier qui n'a pas de capital. Us s'adressent alors à la compagnie d'as-
surance de Boston, qui leur prête de l'argent sur leurs terres. Mais cette compagnie est un créancier impitoyable ; elle n'accorde pas un jour de délai, pas une heure; l'échéance arrivée, il faut payer ou renoncer à sa terre. Le fermier vivait autrefois du produit de la laine ou du coton fabriqués dans ses fermes; aujourd'hui, les manufactures ont ruiné cette branche d'économie domestique. Le fermier ne veut pas envoyer ses enfants dans les villes se faire domestiques, et voilà toute une famille inutile. D'ailleurs, ces fermiers, improvisés la plupart du temps, n'entendent rien à la culture des terres ; au lieu de labourer sa terre, le fermier la pare de choses de luxe; il construit des maisons, il bâtit des pigeonniers, il s'entoure de palissades ; il a des volets verts à ses fenêtres ; il veut que sa fille et sa femme soient couvertes de belles étoffes. Il a tous les dehors de la fortune ; mais, au fond, il est pauvre et très-pauvre. Il est dominé de toutes parts, et à son insu, par le cultivateur allemand. Celui-là est sage, laborieux, modeste; il ne sacrifie rien à l'apparence; il est vêtu au plus juste prix. Au lieu de faire de sa femme une madame, il l'envoie travailler aux champs ; il redoute la Grande Compagnie hypothécaire à l'égal de la grêle ou de la peste. — Terrible concurrence pour le fermier américain !
Un autre danger de cette culture des terres indéfinie, c'est l'esclavage. L'esclavage tue l'agriculteur. Pour bien cultiver la terre, il faut l'aimer. Il faut encore bien du temps avant que les colons américains finissent par s'apercevoir qu'il faut deux blancs oisifs pour faire travailler un noir.
Après les Allemands, les plus riches propriétaires américains, sont les trembleurs et les rappistes, deux sectes fondées l'une et l'autre sur le célibat. Le trembleur est un admirable égoïste qui a fondé son bonheur sur le pain, le beurre, les tapis, les meubles bien faits, les lits moelleux. Ils ont avec eux des espèces de femmes vêtues d'une hideuse façon, qui ne leur sont rien, pas même des femelles à leur usage.
Les rappistes sont des espèces de trembleurs, peut-être moins ridicules. Ils élèvent des vers à soie et sont les plus anciens tisseurs de l'Amérique. Leurs femmes sont mieux vêtues, moins pâles, aussi sottes. M. Rapp est leur maître souverain ; il les gouverne d'une façon absolue, par l'ignorance et par la vanité ; il leur a persuadé que l'avenir du monde était aux rappistes, que l'univers avait les yeux sur les rappistes, et qu'un jour ou l'autre, il n'y aurait dans le monde que des rappistes. Tous ces fabricants de coton, de soieries et de sectes religieuses, encombrent l'Amérique au grand détriment des beaux-arts, de l'élégance, de l'esprit, du goût, de tout ce qui fait le charme de la vie. Ce pêlemêle d'esclaves et d'hommes libres, de blancs et de noirs, est contraire à tous les principes. Le blanc espionne l'homme de couleur; le noir est l'ennemi du blanc. Grâce à ce mélange, toutes sortes de crimes atroces se commettent chaque jour, dont l'Europe n'a pas d'idée. La haine que porte l'esclave au maître ne peut guère se comparer qu'à la haine du maître pour l'esclave. On aime son chien, on aime son cheval; on hait son esclave, par le terrible motif que vous haïssez tous ceux à qui vous faites du mal. De temps à autre, on vous raconte que deux noirs ont violé une jeune fille blanche et ont été brûlés vifs sans forme de procès ; ou bien qu'une jeune négresse a mis le feu, en se jouant, à un quartier de la ville; ou bien qu'un maître, possesseur de l'homme et de la femme, a vendu l'homme à vingt lieues de là, et qu'il a voulu marier la femme à un autre noir pour avoir de ses petits. Il y a de grandes peines pour le maître qui apprend à lire à un esclave. Il est même très-malséant de lui apprendre un catéchisme quelconque. Et cependant, ces esclaves, ces malheureux, ces brutes, ces monstres, ces idiots, c'est toute la main-d'œuvre de l'Amérique.
Ce n'est pas dans cette plaie si triste qu'il faut voir l'Amérique : il faut la voir dans plusieurs parties de son administration; il faut admirer surtout ses canaux et ses chemins de fer. L'Union
est traversée par ces lignes rapides. Le canal Érié est le plus magnifique chemin qui soit au monde. Sur la terre et sur l'eau, la vapeur, cette âme du monde matériel, franchit les distances et réunit entre eux des États si divers. — Le commerce des États- Unis est Tobjet de l'admiration de l'Europe et du monde; aucune crise, aucune révolution, pas même le grand incendie de New- York, n'a pu l'ébranler; la ville brûlée a fait face à tous ses engagements. Un Américain qui était au Havre apprend que ses magasins sont incendiés ; il s'embarque pour New- York comme un homme ruiné; à peine a-t-il traversé l'Atlantique, qu'il reconnaît que sa fortune est doublée par la seule vente du terrain et de l'emplacement de ses maisons.
La question des banques est encore à cette heure un embarras pour l'Amérique ; mais nul doute qu'elle n'en sorte à sa gloire. Seulement, elle aura appris, par l'expérience de ces dernières années, qu'il ne faut laisser à aucune puissance l'occasion d'intervenir, même sous sa responsabilité, dans la circulation du pays, et que l'impôt doit toujours être ramené aux besoins du gouvernement. Il faut se méfier des trésors trop pleins presque autant que des trésors vides. Hélas ! voilà où en est le monde moderne ! H n'est plus à la gloire, il n'est plus à la poésie, il est à l'utile. Vutile, voilà le grand mot de ralHement. La voile d'un vaisseau marchand, voilà le pavillon universel. Avant peu, il n'y aura qu'une nation dans le monde, et ce mot si doux et si grand, — la patrie ! sera effacé de tous les cœurs. Les chemins de fer, franchissant toutes les dislances, combleront les vallées, aplaniront les montagnes, jetteront leur fumée sur les plus beaux petits coins de terre, et on ne pourra chercher une place à ses rêveries, sans entendre, au-dessus de son toit ou au-dessous de son lit de mort, rouler la machine infernale. Plus de princes, plus de nobles, plus de rois, plus d'artistes, plus de poêles, plus de poésie, plus d'amours, plus de repos surtout; il va falloir vivre, agir, travailler sans cesse ; ce monde ne sera plus couvert que d'émigrants allant sans fin et sans cesse à la recherche
des terres. Et pourtant est-ce là ce qui fait la vie heureuse? Consultez l'homme le plus heureux qui ait paru dans ce monde , et demandez-lui où était son bonheur? Il vous dira que ce bonheur était en lui-même, et non pas dans ses relations avec le monde extérieur. La main sur la conscience, pensez-vous que la poudre à canon, Timprimerie, la vapeur et les chemins de fer aient beaucoup ajouté au bonheur de l'humanité?
Mais que dis-je ? J'avais tant résolu de me contenir dans tout le cours de cette lecture ! Mais le moyen de se contenir, à l'aspect de cette société américaine ainsi faite ? Partout l'esclavage, et quel esclavage 1 Des jeunes filles élevées par leur père, homme libre, comme des filles libres : le père meurt, la mère de ces enfants était esclave, les enfants suivent la condition de leur mère, et on les vend pour les prostituer? Le planteur, chez lui, est un sultan dans son harem ; les produits de ses amours, il les vend au marché ! Des enfants libres élevés pêle-mêle avec des esclaves et qui en prennent tous les vices! Des hommes qui se disent libres et qui font cette loi : « Quiconque tentera d'enseigner à une personne de couleur libre, ou à un esclave, à épeler, sera condamné à une amende de cinquante à cinq cents dollars ! » Et, pour deux cents dollars, un maître peut torturer son esclave ! Des hommes libres qui s'interdisent entre eux le droit d'affranchir leurs esclaves ! des hommes libres, torturés, brûlés, pendus, pour avoir soutenu que tous les hommes sont frères ; — l'amour de l'argent remplaçant tout autre amour, la banqueroute passée dans les mœurs et devenant un titre de gloire quand elle est fréquente et qu'elle rapporte ! — le duel, plus féroce en Amérique, plus impitoyable que partout ailleurs , menaçant toute famille , arrêtant les plus belles espérances! — l'opinion publique souveraine maîtresse, même dans les rapports de la famille, même dans les affaires de croyance ; — la pire de toutes les aristocraties, une aristocratie flottante, misérable, ridicule, malapprise, l'aristocratie de l'argent; — l'esprit de caste, si violent, qu'il passe même des pères aux enfants en
bas âge, même aux jeunes personnes, qui dans leurs pensions sont rangées par catégories ; — la fortune qui a ses quartiers comme la noblesse , si bien que les fortunes de deux générations ne fréquentent pas les fortunes d'une seule génération. — Et tout ceci dans une république ! — La passion du gain remplaçant toutes les autres! — Point de littérature, car, là-bas, qui dit un écrivain ou un poëte dit un homme pauvre, et nul ne consentirait à avoir le génie de M. de Lamartine au prix de la pauvreté. — Les idées de vengeance personnelle poussées beaucoup plus loin que les vmdettes tant reprochées aux Corses; — un insatiable besoin de flatterie ; — des salons pleins d'ennui ; — des hommes qui fument toujours; — des femmes oisives et sans idées; — des jeunes gens rangés jusqu'au pédantisme ; — pas un bon domestique pour vous servir dans ce pays d'esclaves; — des tables d'hôte où l'on dévore tout sans souci du voisin ; — l'ostentation dans toutes les classes ; — les esclaves et les valets copiant tous les ridicules de leurs maîtres ; — des femmes pédantes de toutes les variétés et de toutes les espèces; — des maris durs et tyranniques; —le mariage précoce ; le divorce facile au riche qui le paye , défendu aux pauvres par leur pauvreté même ; — les plus jeunes filles épousant des vieillards. — Point de famille, point d'intérieur, aucune des joies du foyer domestique, mais, au contraire, la vie en commun dans la pension bourgeoise, espèce de phalanstère à bon marché, dans lequel les hommes, les femmes et les enfants vivent pêle-mêle comme les voyageurs d'une diligence, à la table d'hôte. — Pour toute occupation intérieure, des cérémonies religieuses, des prédications fanatiques, voilà pour les femmes riches. Les femmes pauvres sont des femmes perdues dans toute l'acception du terme. Tel est le résumé des lamentables conclusions de miss Henriette Martineau.
En Amérique, les bains sont rares; on se promène peu, soit à pied, soit à cheval. Les jeunes demoiselles restent incessamment accroupies à côté d'un feu de charbon. — L'orthopédie y est en
grand honneur, et ce nest pas sans raison; on y mange toutes sortes de gâteaux indigestes , de pains tout chauds et de grosses viandes, et les dames se plaignent de leur estomac! La folie y est commune, les goitres n'y sont pas rares; il y a quelques femmes qui ne haïssent pas le vin; plusieurs jeunes filles se sont adonnées aux cordiaux pour grandir. L'instruction des enfants est étroite et superficielle; on leur apprend la politique dès le plus bas âge. On demandait à im de ces charmants enfants : « Qui tua Abel? » L'enfant répondit de la façon la plus aimable : « Le général Jackson ! » — Le système pénitentiaire américain tant vanté, Tisolement absolu, abrutit le coupable sans le corriger. D'autre part , sous ce prétexte que le châtiment doit réformer le coupable , bien souvent le crime est sans punition. Dès qu'il y va de la vie, le coupable est acquitté. Quant aux arts, ils sont nuls. En fait de sculpture, on a découvert une carrière de marbre; en fait de peinture, on copie les gravures de modes de Paris : toute la httérature du pays repose sur les nouvelles de Washington Irving et sur les romans de Cooper.
Il faut dire cependant, et miss Martineau ne le dit pas assez, que, dans ces derniers temps, les Américains se sont donné toutes sortes de peines pour entrer enfin dans la culture des beaux-arts et des belles-lettres. Plus d'un jeune Américain a voyagé par l'Europe, cherchant avec ardeur l'émancipation intellectuelle. Naguère encore, les journaux de New-York nous racontaient la fondation de Ylnstitut Stuyverant sur le modèle de notre Collège de France. L'ouverture de l'Institut de New-Vork s'est fait en grande pompe; un excellent discours, bien pensé et bien écrit, a été prononcé par M. ^Ya^d Junior, jeune homme de grandes espérances. Dans son discours, M. Ward ne s'abandonne pas à ces insipides flatteries nationales que nous indiquions tout à Tbeure; il avoue, au contraire, que l'Américain est un peuple jeune, qui n'a pas encore eu le temps de faire des monuments, et il se réjouit que cet institut soii presque un monument. « Notre patrie, dit-il, a peu contribué
jusqu'à présent, au fond général de la science; c'est que nous ne sommes que les enfants d'une seule génération. Nos pères nous ont donné la liberté : nous compléterons leur ouvrage, nous donnerons à nos enfants le goût des sciences et des lettres, indispensable complément de la grandeur morale d'un peuple. Tel qui n'eût pas osé entrer seul dans la carrière des beaux-arts, sera plus hardi maintenant que la carrière est ouverte à tous. A présent que nous sommes libres, soyons savants, profitons de ces loisirs que nous donne la fortune pour cultiver les sciences, les lettres, les arts, charme de la vie, orgueil des nations, afin qu'un jour nous ayons notre Tyrtée, notre Arcliimède, notre poëte Kœrner; rappelonsnous que notre père Franklin était un philosophe et un imprimeur! Nous sommes un peuple de marchands; mais souvenez-vous qu'il y avait à Florence des marchands qui s'appelaient Médicis et qui ont sauvé l'Europe d'une nuit universelle. Faisons donc une immense confédération en faveur des lettres, des sciences et des arts ! »
Tout le discours de ce jeune homme est rempli de ces vives pensées, exprimées dans un beau langage, et il a été entendu avec la plus grande faveur. Mais que de temps il faudra avant que New- York possède, nous ne dirons pas notre Académie des sciences ; mais seulement notre Académie française ; à plus forte raison , quand donc New-York aura-t-il ses Médicis?
Arrivée à la fin de ce livre, qui se compose de toutes sortes de divagations, vous sentez bien que miss Marfineau n'a aucune conclusion à tirer de son livre. En effet, la société américaine en est à peine aux premières pages de son histoire, histoire bien commencée, il est vrai, et tout à fait dégagée de plusieurs entraves qu'ont rencontrées les plus grandes nations à leurs débuts, l'aristocratie héréditaire, une religion tout à fait indépendante du gouvernement, peu d'impôts, une responsabilité égale pour tous les citoyens. — Avec de pareils élémen-ls, le moyen de ne pas tout espérer d'un peuple qui peut se dire : L'avenir est à moi !
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