A PROPOS DE SA MO.XOGRAPHIE DE LA PRESSE PARISIENNE
Colère de .M. de Balzac, — Retour sur Horace de Saint-Aubin, — Défaite des femmes de M. de Balzac par les femmes de George Sand. — Essai malheureux de la femme de quarante ans. — Les journaux de M. de Balzac. — Dictionnaire littéraire de I\l. de Balzac. — Pourquoi nous n'avons pas laissé sans réponse le pamphlet de M. de Balzac.
A qui en veut M. de Balzac? Il n'a jamais été si bouffi, et si rouge, et si colère; jamais son œil n'a été plus furieux. Où vat-il? d'où vient-il? et, par grâce et par pitié, quel mal lui a-t-on fait? — M. de Balzac est bien malade; il ne mordille plus son lecteur, il le mord jusqu'au sang; il ne chatouille plus ces êtres de sa création, il les écorche d'un ongle tant soit peu noir, et qui n'a pas été coupé depuis longtemps.
De toutes les maladies qui s'attachent, dans ce siècle, à la malheureuse carcasse des gens de lettres et des artistes, la maladie la plus triste et la plus incurable, c'est l'orgueil. L'orgueil leur sort par tous les pores : ils en vivent, et surtout ils en crèvent. Le moi de ces gens-là s'étend tout aussi loin que la peau d'un mortel peut s'étendre. « Moi, dis-je, et c'est assez! Je marche, faites-mo?" place. Je parle, écoutez-moi.' Je dors, regardez-moi dormir! Moi et non pas d'autres. Moi hier, moi aujourd'hui, moi demain, moi toujours, et, après moi, moi encore. Je suis celui qui suis ! »
REPONSE A M. DE BALZAC iOl
Et si, par hasard, pendant que votre paon juché sur ses deux pieds, fait la roue, vous détournez la tête un seul instant, haro sur vous-même ! Malheur à vous ! vous voilà... monographie!
Mais, encore une fois, celui-là, de quoi se plaint-il, et d'où vient cette ingratitude efîrénée contre la critique, sa mère nourrice? Pendant dix ans de sa jeunesse, il a écrit, sous un faux nom, des romans excentriques dont le quai de la Volaille même ne voulait pas se charger. Ce faux nom, qu'il s'est fabriqué, à l'aide d'un saint et d'une particule, pendant dix ans, personne ne veut le savoir. En vain il se traîne à la suite des romanciers à la mode de chaque semaine, — dans les roses de Ducray-Duminil, — dans les tombeaux d'Anne Radcliffe, — dans les blasphèmes de Pigault-Lebrun, — dans les drôleries de M. Paul de Kock, — voire dans les détails historiques de sir Walter Scott ; rien n'y fait, on ne veut pas des romans du sieur Horace de Saint-Aubin ; on n'en veut à aucun prix. L'antichambre même, ce grand dévoreur de livres, n'accepte pas les livres qui sortent de cette fabrique clandestine... Si bien qu'un jour Saint-Aubin redevint tout à fait M. Honoré de Balzac. Saint-Aubin ne fit plus de livres; mais, en revanche, Honoré de Balzac eut l'adresse d'intercaler dans un journal (que disons-nous? dans une Revue!) un innocent petit conte de sa façon. Et voyez la méchanceté de la presse parisienne ! ce petit conte, qui était charmant, VEnfant maudit, rendit à son auteur le plus grand service qu'on pouvait lui rendre. Il plongea le sieur Horace de Saint-Aubin et sa trop nombreuse famille dans un néant d'où rien n'a pu les faire sortir, pas même la reconnaissance posthume de M. de Balzac, et, en même temps, il mit à la mode le nom nouveau de Balzac. Balzac ! Aussitôt la pubhcité s'empare de ce nom glorieux; elle le suit, pas à pas, dans son sillon de vapeurs, d'insomnies et d'attaques de nerfs; elle lui accorde l'auréole populaire. — La critique contemporaine fait de ce nouveau venu son enfant bien-aimé ; elle raconte à qui veut l'entendre les Scènes de la vie parisienne et les Scènes de la vie
privée; elle annonce dans le domaine du roman et de l'amour l'introduction authentique de la femme de trente ans. v Tu es notre Christophe Colomb et notre Araéric Vespuce 1 s'écrient en chœur les femmes de 180i. Tu es notre sauveur et notre bien-aimé! Pour toi, et pour toi seul, nous avons mis en réser\'e, non pas nos premiers, mais, comme tu l'expliques très-bien, nos plus sincères serments d'amour ! Gloire à toi, Honoré! gloire à toi, Horace ! gloire et bonheur! Nous avons été exhumées par ton génie, nous serons reconnaissantes; nous rendrons la pareille à ton génie, quand, lui et nous, nous aurons attrapé la cinquantième année. Dans vingt ans. Honoré ! — Dans un siècle, mes aimées, mes réjouies, et mes potelées que vous êtes, » répétait M. de Balzac.
Voilà comment elles ei lui, elles, ces femmes de trente ans, lui, le bel esprit sur le retour, ils devaient s'entendre à merveille. Quoi d'étonnant ? Hs avaient eu le même point de départ : une jeunesse mal dépensée, une âme incomprise, le dédain des hommes et des lecteurs ; et, tout d'un coup, ces pauvres femmes étaient rendues au monde par cet humble écrivain; ils devaient faucher en même temps, chacune et chacun de son côté, le regain de la jeunesse. Douces fleurs foulées aux pieds par les passants, et maintenant cueillies avec tant d'empressement et de respect! Certes, ce raoment-là fut beau dans la vie de M. de Balzac et dans l'histoire des femmes de trente ans. H s'enivra tout à l'aise de cette gloire inespérée; elles s'abandonnèrent avec rage aux joies inattendues de cette jeunesse rétrospective. Lui, il alla se montrer à tous les potentats de l'Europe, il épuisa la coupe de l'adoration et de la louange ; elles, elles étonnèrent le monde par la grâce de leurs folles passions, par la tristesse ineffable de leurs cœurs, par les divines tortures que leur âme avait peine à contenir. D'un bout de l'Europe à l'autre, elles criaient, ces femmes incomprises : « Balzac ! Balzac ! Balzac !» à ce point que, si vous vouliez causer une vive joie aux jeunes filles assez malheureuses pour n'avoir que seize ans à peine comptés, mon Dieu! rien n'était plus facile : c'était de les traiter
tout à fait comme on ne traitait plus (avant M. de Balzac) les femmes de trente ans.
Tel était ce grand succès que personne n'a contesté, et dont s'est amusée la génération tout entière qui a précédé la révolution de Juillet.
Lui alors, Timprudent! il inventa la femme de quarante ans!
Oui, mais, dans ce nouveau domaine qu'il venait d'ajouter à son domaine trentenaire, pas une des femmes qu'il avait inventées ne voulut suivre M. de Balzac. Quarante ans ! c'était le monde impossible, et d'autant plus que de l'autre côté de l'horizon s'avançaient, toutes bondissantes dans le feu de la jeunesse, tout éclatantes d'esprit, de grâce, de paradoxe et d'amour, la phalange toutepuissante des femmes de George Sand. Ce fut là un grand malheur pour M. de Balzac! mais déjà c'en était fait, le coup était porté, les femmes de George Sand sont lâchées dans le monde, et déjà, parmi les femmes de trente ans, c'est un sauve-qui-peut général. « Trente ans, û donc ! s'écrient les nouvelles venues en montrant l'émail de leurs trente-deux dents bien rangées par ordre de bataille, trente ans! nous n'en voulons pas, nos amants n'en veulent pas. Vingt ans, à la bonne heure, mais rien de plus, non, pas même une heure de plus, quand cette heure devrait sonner un rendez-vous d'amour. » Et les voilà jetant le défi, l'ironie, le mépris, l'outrage, le dédain, et qui, plus est, la pitié aux femmes surannées de M. de Balzac. Vous savez les noms des jeunes femmes de George Sand : Indiana, Valentine, Lélia, Geneviève, Fernande, Quintilia, Aldini, Lavinia, Edméc, enfin; et les autres, robustes courages, nobles cœurs, ambitions viriles, sincères amours, et au-dessus de ces courages, de ces amours, la santé, la force, la jeunesse, la jeunesse, et toujours la jeunesse. Aussi voyez comme elles se défendent, comme elles vivent! avec quelle énergie elles affrontent les périls elles orages! Voilà des femmes ! voilà des êtres vivants! voilà des passions! Comparées à cette phalange d"(!sprils charmunls et rebelles, les femmes de M. de
Balzac n'étaient plus que des figures de cire, de vieilles marchandes de modes de la rue Vivienne, fardées, plâtrées, musquées, ratatinées, enveloppées dans de vieux falbalas de Fautre semaine, les cendres d'une flamme éteinte, les ossements d'un sépulcre blanchi ! Voilà ce qui a porté le coup de grâce au roman de M. de Balzac ; voilà ce qui a donné à ses fictions les plus alertes, à ses créations les plus vives cet aspect terne et maladif, et la chose est facile à expliquer : la femme de M. de Balzac vit surtout dans un monde de convention ; celle de George Sand dans la réalité la plus vraie ; Tune est corsée, arrangée et attifée dès le matin; elle exhale une abominable odeur d'ambre et de patchouli ; l'autre (il faut le dire, c'est souvent une campagnarde) ne se lave que les jours de pluie et d'orage ; fouillez dans sa poche gauche, vous y trouverez peut-être un morceau de pain bis et un oignon à moitié coupé d'un coup de dent; celle-ci vit couchée dans son lit, ou bien étendue sur sa chaise longue ; celle-là est toujours par monts et par vaux menant au hasard les passions de sa tête et de son cœur,... si bien que, pour adorer à la fois ces nonchalantes et ces actives, ces coquettes émérites et ces écervelées de vingt ans, il eût fallu être quelque Lauzun fabuleux du Versailles de Louis XV; mais, hélas ! notre malheureux siècle tout occupé d'agio, de vapeur, de sucre de betteraves, d'esclaves à vendre ou à délivrer, de religions à sauver ou à défendre, n'a pas le temps d'aimer tant de femmes à la fois ; il choisit pour les aimer, en courant, les premières femmes qui se présentent; aujourd'hui, les vieilles de M. de Balzac ; le lendemain, les écervelées de George Sand, sauf à s'arrêter en chemin aux comtesses de M. Frédéric Souhé, aux marquises de M. Eugène Sue, aux bourgeoises de M. Paul de Kock, car le soleil et le roman brillent à la fois pour chacune et pour tous.
Donc, encore une fois, si M. de Balzac se plaint en son patois que, lui et ses femmes, ils n'aient vécu que ce que vivent les roses, ce n'est pas à la presse parisienne qu'il doit s'en prendre ; qu'il
s'en prenne aux derniers venus dans la carrière qu'il a suivie, qu'il s'en prenne aux caprices du lecteur, qu'il s'en prenne surtout à lui-même, pour avoir abusé, au delà de toute mesure, de la faveur populaire. M. de Balzac ne se rappelle donc pas tant de romans commencés ici, terminés là-has, qui ont passé d'un journal à un autre journal, si bien que , pour suivre la fiction depuis la première ligne jusqu'à la dernière, il fallait passer à travers toutes les nuances delà politique de chaque jour? Comme aussi M. de Balzac ignore-t-il qu'à force de mettre en scène les mêmes noms, les mêmes femmes, les mêmes hommes, les mêmes lieux, il a fini par faire de ce rendez-vous de romans, qu'il appelle son œuvre! un labyrinthe inextricable dans lequel , avec la plus vive intelligence et la plus ferme volonté, il est difficile, sinon impossible, de se retrouver et de se reconnaître ! Vous appelez cela la Comédie Humaine? A la bonne heure; mais au moins eût-il fallu prendre le soin de désigner en tête de votre comédie tant de personnages divers dont vous avez pris si peu de souci. Non, non, si vous avez perdu votre plus grand charme, l'art du détail, ne vous en prenez pas à la critique, prenez- vous-en à vous-même, qui, à force de descriptions minutieuses et laborieuses, avez fini par ne plus trouver rien à décrire. Non, non, si vos contes n'ont plus l'intérêt qui les faisait vivre, ce n'est pas la faute du Courrier Français, du Messager des Chambres ou de la Gazette de France , c'est votre faute, à vous, qui, sous prétexte de vouloir, après coup, donner l'unité à cette masse compacte de papier imprimé, tournez incessamment dans le même cercle d'aventures. Non, non, si votre nom n'est guère plus qu'un vain joujou de prospectus, n'accusez ni le National, ni la Quotidienne, ni la Gazette des Tribunaux, ni l'Entracte, ni le Journal des Villes et des Campagnes; n'accusez que vous, qui vous êtes abandonné, sans respect pour votre rare esprit, à toutes sortes de paradoxes. En tout ceci, encore une fois, le journal n'a que faire, et c'est à tort que vous le citez à la barre de votre esprit fatigué. Au contraire, le journal a été
pour M. de Balzac plein de bonté, de charité, de bonhomie; oui , de bonhomie ! Tenez, monsieur, vous aurez beau faire, vous aurez beau vous perdre à plaisir, vous aurez beau écrire l'histoire de votre Grand Homme de province, l'histoire de ce malheureux écrivain de vingt-cinq ans qui finit par aller au bagne pour avoir écrit quelques articles dans un journal ; vous aurez beau formuler toutes sortes de monographies et de physiologies contre cette force dont le silence souvent vous protège , la presse , poussée à bout , vous donnera encore une preuve de sa justice et de son bon goût ; quoi que vous fassiez, elle n'oubliera jamais que vous avez été, pendant trois ans, le plus charmant amuseur de ce temps-ci, et qu'en fin de compte, malgré vous-même, et en dépit de l'aifreux bagage de papier imprimé qui porte votre nom, vous avez été et vous resterez l'auteur ^Eugénie Grandet, et de la Recherche de V absolu.
Quant à cette Monographie de la presse parisienne, on me l'a remise tantôt avec cette lettre : Tu dors, Brutus ! Et j'avoue qu'en vérité mieux eût valu dormir que de perdre une heure à cette lecture. Cela commence par un mot de la fabrique de M. de Balzac. Il ne veut plus qu'on dise un homme de lettres, il veut qu'on dise un gendelettre. M. de Balzac , gendelettre, maréchal gendelettre! A entendre M. de Balzac, le gendelettre se partage en plusieurs divisions et subdivisions. 1» le puhliciste : C'est un homme occupé des bâtons flottants de la publicité. Le puhliciste n'a pas d'autre occupation que de gratter les boutons du corps politique; de ce bouton, il tire un livre qui est une mystification . Après le puhliciste, qui était autrefois le pasteur des idées, vous avez le directeur-rédacteur-en-chef-propriétaire-gérant. Celui-là est un homme énorme qui devient quelquefois préfet, receveur général, ou directeur de théâtre; il est le portier de la gloire, le trompette de la spéculation, et le Bonneau de V électoral. — C'est un homme qui se remue par une danseuse, par une cantatrice, ou par une actrice; c'est, en un mot, une façon de chef de brigands qui a sous lui d'autres brigands que voici :
D'abord, le premier-Paris, autrement dit le premier ténor. — A écrire des premiers-Paris, il est impossible qutin homme ne se fausse pas r esprit ou ne devienne pas médiocre; — aussi sontils médiocres de naissance; — à écrire des premiers-Paris, le style serait tin malheur. — Pour être premier-Paris, il faut savoir ;;arler le jésuite de la feuille publique ; — avant tout, pour faire votre chemin, — faites marcher vos idées sur des béquilles ; — ceux qui font ce métier-là s'avouent corrompus comme des diplomates, ils ont pour retraite : f Académie des inscriptions et bel les -lettres, quelques bibliothèques, voire les Archives.
Après le premier-Paris , arrive un autre gendelettre nommé le fait-Paris; puis les camarillistes , d'autres bandits chargés de défigurer les discours de MM. les orateurs de la chambre des députés; puis Vhomme politique du journal, un homme qui n'a pas deux idées; vous en feriez un sous-chef, il serait incapable d'administrer le balayage public; — donc, plus un homme est nul, meilleur il est pour devenir le grand lama d'un journal ; — du reste, rien n'est plus facile à expliquer que la politique : — c'est un jeu de quilles ! ainsi vous avez les quilles de la cour, la quille Salvandy, Montalivet, de Broglie, — la quille Billault, Jauberf et Rémusat !
Outre son homme politique, le journal a ses attachés. Les attachés du parti républicain sont surveillés de très-près. Un jour deux répubhcains se rencontrent; l'un d'eux dit à l'autre : Tu t'es vendu! on fa trouvé engraissé! D'où il suit que tout journal qui saura son méfier n'aura que des attachés d'une entière maigreur, sinon votre attaché ne sera qu'un attaché-détaché ; — c'està-dire une espèce d'espion à gages qui, la plupart du temps, est professeur de rhétorique ou de pliilosophie. Celui-là dine à toutes les tables, il se charge d'attaquer tous les hommes politiques, il va et vient dans les journaux comme un chien qui cherche son maître, et, quand il a bien mordu , il devient professeur d'une science fantastique, secrétaire particulier de quelque cabinet, cun-
tu
il4 HISTOIRE ET HISTOIRES DE LA PRESSE
sul général. Si vous saviez combien d'bonnêtes gens M. de Balzac attaque, sous cette rubrique, et sans avoir Tair d'y songer!
De là vous passez au gcndelettre à brochures. Dans h Monographie-brochure, M. de Balzac n estime que le pamphlet. Lisez ce petit passage avec soin, et vous verrez : 1» que le pamphet est le chef-d'œuvre du genre ; 2o que M. de Balzac est le seul homme au monde qui soit digne d'être un pamphlétaire. M. l'abbé de Lamennais ne sait pas parler aux prolétaires, il n'est pas assez Spartacus, pas assez Marat, pas assez Calvin; en un mot, il ne sait pas montera Fossaut de l'ignoble bourgeoisie à qui le pouvoir est échu. M. de Cormenin est filandreux , il na pas V allure à la Figaro de Courier, il n'est pas agile. Courier est resté plus comme monument littéraire que comme pamjjhlet; en résumé, il n'y a que M. de Balzac qui ait l'allure de Figaro; lui seul, il pouvait vous montrer comment le pamphlet est la vengeance à l'état de boulet de canon; témoin le pamphlet in-32 qu'il publiait tous les mois , il y a déjà trois années , un si terrible boulet de canon [canon-Figaro) , qu'au bout de cinq ou six numéros, le pamphlet de M. de Balzac s'éteignit dans l'ennui et dans le dédain publics, au beau milieu d'une nouvelle extraordinaire de sa composition, intitulée Z. Marcas.
Vient ensuite le gendelettre vulgarisateur. Celui-là invente l'Allemagne, on le fait professeur au collège de France, il marche à la tête de la phalange des rienologues ; il est le roi tout-puissant à la Sorbonne ; ces gens-là sont les parasites cutanés de la France. Le rienologue est ordinairement monobible, et, comme Y intelligence manque essentiellement à la bourgeoisie, la bourgeoisie en rafjole . Le monobible devient directeur de canaux, de chemins de fer, défenseur des nègres, ou bien avocat de l'esclavage, en un mot, le rienologue est un homme important, tout aussi bien que le gendelettre à convictions, qui se réserve le conseil d"État, et le gendelettre incrédule, qui devient maître des requêtes ou dirccleur des îles Mar juises. Et savez-vous à qui s'adressent
REPONSE A M. DE BALZAC i]^
tous ces reproches de vénalité, d'usurpations, de places volées? Aux hommes les plus honorables de la presse, aux plumes les plus élégantes, aux esprits les plus clairs, les plus justes, les plus ingénieux de ce temps-ci. Car ils y sont tous les uns et les autres, et, sous cette écume transparente, il est facile de les reconnaître: M. Dubois, M. Mignet, M. de Salvandy, M. Cousin, M. Guizot, M. Saint-Marc-Girardin , M. de Sacy, M. JoutTroy mort à la peine. En un mot , pas un de vous n'est oublié dans ces spirituelles et bienveillantes allusions, vous tous, nos amis et nos confrères de tous les partis qui avez porté toute la chaleur du jour : Loëve- ^Yeimar, consul h Bagdad ; Edgard Quinet, professeur au collège de France, Sainte-Beuve, l'historien de Port-Royal, l'habile et fin critique, qui a fondé toute une école ; Planche lui-même, retiré sous sa tente, et Philarète Chasles, et Becquet lui-même, mort si jeune, qui attrape sa petite part de l'insulte publique, et Berlioz, qui ne se doute guère de tant d'honneur; comme aussi ni M. Michel Chevalier, et les autres philosophes de la presse , ne sont oubliés dans cette averse d'invectives.
Peut-être faisons-nous là trop de bruit de quelques pages dictées par un aveugle dépit. Mais cela indigne, à la fin, d'assister à ce perpétuel dénigrement d'un art qui a été tenu à honneur par les plus grands politiques de ce siècle et du siècle passé ; dont Mirabeau s'honorait, dont M. de Chateaubriand était fier. Cela fait peine de voir traîner dans cette boue les inteUigences les plus vives, les plus avancées, les plus sérieuses; et voilà pourquoi nous avons surmonté encore une fois notre répugnance à poursuivre ces monographies et à répondre au malencontreux monographiste.
CRITIQUE DU TEMrS PASSÉ
On aimait surtout trois choses dans la ville trAthènes, la déclamation, le bel esprit et Tinjure. Peuple causeur et jaloux, il fallait, pour lui plaire, bien parler cette belle langue qu'il avait faite, et, dans ce beau langage, couvrir d'insultes les meilleurs citoyens et les plus célèbres. La raillerie qui déchire, la calomnie sans pitié, l'éloquence écrasante, l'exil qui chasse Aristide de sa patrie parce que tel bourgeois d'Athènes se fatigue d'entendre Aristide être surnommé le Juste, c'étaient là les conditions de la gloire. Vous grandissiez au milieu des huées; les citoyens oisifs sur la place publique, les rhéteurs dans leurs écoles, l'orateur à la tribune, le
i 18 CRITIQUE DU TEMPS PASSE
juge à son tribunal, le soldat à Tarmée, accablaient les honnêtes gens de cette ingrate et turbulente république, sous la calomnie et le sarcasme. Point de repos, pas de relâche, vous étiez le but de ces traits acérés, de ces cruautés mal déguisées, de ces satires violentes qui couraient les rues, car la rue, c'était le salon de ces beaux esprits amoureux d'égalité et de scandale; et, enfin, quand vous aviez tenu ferme contre ces violences et ces ricanements de Tesprit, une dernière épreuve vous attendait, épreuve impitoyable, terrible, tant la médisance et la calomnie étaient la félicité des oreilles athéniennes! épreuve qu'il fallait subir si vous-même vous vouliez être assuré pour quelques jours de votre popularité dans la Grèce entière. — Je veux parler des violences publiques et coupables de la comédie primitive, prisca comœdia, avant qu'une loi salutaire eût ordonné de masquer les noms et les visages. Au théâtre, en effet, tout autant que devant l'Aréopage, vous étiez jugé en dernier ressort. De tous les côtés de TAttique accouraient les spectateurs avides d'émotions jalouses pour traîner dans la he de ce peuple, fœcem et sordem urbis, dit Cicéron, les plus grands caractères, les plus illustres génies, les plus dédaigneuses et les plus hautes vertus. Voir sa personne et son nom, son visage et sa vie, sa probité et son honneur, sa famille et ses amis livrés en pâture, pendant toute une longue journée de printemps ; se savoir exposé aux traits blessants de cette folle liberté, à ces ingénieuses bouffonneries comme en jetaient autrefois les vendangeurs du haut du tombereau de Thespis ; assister soi-même à cette dégradation complète de son être; entendre dire à ses oreilles qu'on est un voleur et un lâche ; se sentir mêlé aux obscénités, aux turpitudes, aux blasphèmes d'une satire effrontée; se laisser traîner, sans se plaindre, dans les vertiges dégoûtants de cette débauche d'une ignoble et basse plaisanterie à l'usage du petit peuple; et, enfin, plus d'une fois payer de sa liberté, de sa fortune et de sa vie ces horribles bacchanales de l'esprit, que Socrate lui-même, ce beau railleur, appelait les délices attiques; telle était, en fin de compte,
la consécration dernière de tout, ce qui était la vertu et le génie dans la république d'Athènes. Mais qu'y faire? C'était le bon temps de la vraie gloire et de la vraie liberté ! C'était la condition sine quâ non de toute grandeur. Vous vouliez conquérir votre place dans l'estime de ces hommes jaloux de tout ce qui sortait de l'égalité, vous saviez à l'avance de quel prix serait payée votre grandeur. — Pourtant, j'imagine que plus d'un parmi ces Grecs ambitieux s'est trouvé bien malheureux lorsque au retour des fêtes de Bacchus, dans ce théâtre rempli des joies et des délires de la comédie satirique, notre homme, qui espérait les honneurs de l'insulte publique, aura vu que son nom était passé sous silence. Quoi! pas une injure, pas une accusation, pas un mot qui me rappelle aux souvenirs et aux railleries de la railleuse Athènes? — C'est qu'en effet en ce temps-là, comme aujourd'hui, il fallait être bien grand parmi les citoyens, et bien privilégié, pour mériter les honneurs des vers anapestes. Quand Aristophane se met à dire : Allons, rji, parlons en vers anapestes! soyez assurés qu'il va être sans pitié, qu'il va être sans respect ; il va porter sa lampe brûlante sur les parties les plus glorieuses ou les plus honteuses de cette société qui lui tend la joue pour être souflletéeà outrance. Sauve qui peut! le bouffon va parler comme un juge; le vil comédien va se poser en magistrat; le poëte, car il a toutes les grâces de l'invention, toute la verve intarissable, toute la chaleur hardie, pittoresque et railleuse qui fait les poètes comiques, le poëte va tout à l'heure accomplir son métier d'athlète : il va se prendre corps à corps avec les plus puissants par l'intelligence ou par la force. Quelle lutte avec Cléon, par exemple! Ce Cléon est le général de l'armée athénienne; il a les vœux des soldats, il est l'élu des citoyens, le héros du peuple ; c'est un géant à la voix de Stentor, le Murât de l'Attique, et pourtant la comédie, ou, pourmieux dire, Vaifjre Archainenne, lapide Cléon d'invectives. Pas un comédien, ni Callistratc, qui excelle à faire la charge des citoyens, ni Philodine, qui se moque par métier des archontes.
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n'ont osé mettre sur leur joue effrayée le masque de Cléon. Eh bien, qu à cela ne tienne, Aristophane lui-même montera sur les planches et jouera le rôle de Cléon, le fils du corroyeur. Ainsi attaqué, Cléon reste sans armes et sans force ; il entend, à chaque mot du dialogue, s'élever l'immense éclat de rire qui le condamne; il assiste au triomphe de cet esprit qui s'évapore en mille allusions frappantes. Si, en effet, Cléon est coupable du crime dont on l'accuse, si le poëte n'a fait que la satire des vices personnels du général athénien, si le bouffon, qui s'est fait le vengeur du gouvernement, a dit juste une fois en sa vie, si cet ardent délabreur de réputations n'a fait que remettre l'usurpateur à sa place, alors il faudra bien que Cléon courbe la tête et qu'il avoue la victoire du poëte, et qu'il se retire devant cette allusion dentée et pleine d'aiguillons. Si, au contraire, Aristophane n'a été que le vil bouffon de la multitude, s'il a abusé de son habileté à peindre les mœurs de sa nation pour faire une simple pochade; s'il s'est acharné sur quelque galant homme digne de ses déférences et de ses respects, croyez-vous donc que Thomme injustement attaqué va baisser la tête sous les sarcasmes de l'épouvantable gueux qui l'attaque? Pensez-vous que le peuple d'Athènes sera si cruel que d'ajouter ses propres injures aux injures du poëte, ses insultes à cette fange? Non pas certes, le bon sens public l'aura bien vite emporté sur ces injures d'un moment, et plus d'une fois vous verrez Fhonnête homme, insulté dans son intime fierté, montrer aux spectateurs rassurés sur sa gloire le noble front où son âme est empreinte, se mettre lui-même hors d'insulte à force de sangfroid, couvrir de ses dédains pubUcs les libertinages de cette plume insolente, et chasser d'un regard le diogénisme de son accusateur. Ainsi fit Socrate lui-même à la première représentation des Nuées. Il se tint debout, le visage tourné vers l'assistance, afin que chacun pût voir qu'avec tout son esprit et tout son génie, soutenus de la mahce athénienne, Aristophane ne le faisait pas pâlir. Pour Socrate, ce philosophe jeune encore, ce fut une belle
journée, une insulte heureuse, une récompense publique, un trèsrare honneur dont il fut le premier à s'applaudir. Plus que jamais il se sentit disposé à aimer cette cité de Minerve, qu'il aimait parce que le pain y était à bon marché, parce que la jeunesse y était docile, parce que Teau des fontaines y était intarissable et limpide. Ses disciples accompagnèrent le maître jusqu'à cette maison, si étroite, qu'elle ne pouvait pas contenir ses amis. Les Athéniens battirent des mains à l'aspect de ce grand homme que la calomnie n'avait pas effleuré, et, au retour du théâtre, Socrate pouvait dire à ses disciples ce que dit Montesquieu quelque part : « Vous le voyez, les ennemis injustes font grand bien. »
Ici se place l'accusation, la banalité, la mort de Socrate, tué par la comédie d'Aristophane. Socrate tué par Aristophane ! ce génie presque divin succombant sous le quolibet banal d'un libelliste ! 0 Jupiter ! et vous tous les grands dieux invoqués par Pindare, qui donc aurait jamais pensé qu'une bouffonnerie d'Aristophane, le farceur, aurait produit cette immense révolution qui pensa faire, de la philosophie de Socrate martyr, une religion révélée? Non, non, le dieu de la philosophie antique, l'homme à la voix intérieure, n'est pas sorti de la fête hcencieuse et avinée des tonneaux, des coupes et des marmites. C'est se railler que de vouloir donner au quolibet cette importance ! c'est se moquer du )jon sens des hommes que d'élever à la dignité du déicide cette lioutîonnerie d'Aristophane ! Si elle affectait de pareilles prétentions, ce serait bien le cas de dire à la comédie : Connais-toi toi-même ! Socrate est mort, non pas pour avoir supporté cette insulte d'une heure, mais pour avoir enseigné aux païens la Providence divine, l'inmiortalité de l'àme, les espérances de la vie à venir; il est mort pour avoir parlé à cette répubhque, qui se mourait sous l'ironie et le blasphème, des saintes lois de la morale éternelle; il est mort parce qu'avant de mourir, il avait porté un coup funeste aux rhéteurs, la race qui ne pardonne jamais; il est mort parce qu'il était le roi de l'ironie logique, parce que
Toracle de Delphes l'avait proclamé le plus sage de tous les hommes : voilà pourquoi il est mort ! — Ne répétez donc pas les choses banales ; n'allez donc pas croire aux crimes impossibles ; réfléchissez que Socrate est mort vingt-trois ans après la représentation des Nuées, et qu'il est mort plein de gloire, plein d'honneur, estimé des vieux soldats qui l'avaient vu combattre et ramener Tarmée à la bataille de Delium ; aimé des historiens, car il avait sauvé la vie au jeune Alcibiade sous les murs de Potidée, et à Xénophon jeune homme, à cette bataille de Dehum. Il avait fait pâlir d'un regard les trente tyrans ; il avait résisté en toute circonstance aux colères impatientes de la multitude. — C'est de lui que parle Horace, inflexible sous les ruines du monde ; c'est le lâche Anitus qui l'a tué, c'est la mythologie expirante, c'est la populace ameutée contre la vertu! En toute cette immolation, Aristophane n'a rien à voir, et sa comédie n'a que faire. Il n'est pas question de cet homme et de son œuvre dans le Phédon et dans le Banquet. Lorsque Platon parle d'Aristophane, Platon en parle pour faire de grandes louanges de son esprit. Platon eût été bien étonné si on lui eût dit : « C'est une comédie d'Aristophane qui a tué Socrate à vingt-trois ans de distance ! » D'ailleurs, quand les Athéniens eurent compris quel grand crime ils venoient de commettre en mettant à mort cet homme juste, quand l'exécration publique eut fait justice des accusateurs de Socrate, à ce point que plusieurs, pour se délivrer de cette vie infâme, se pendirent au figuier de leur jardin, pensez-vous donc que la comédie d'Aristophane, si elle eût été à ce point coupable, n'eût pas été enveloppée dans cette réaction d'un peuple entier qui pleure tant de génie et tant de vertu? « Tes furies vieilUssent, se seraient écriés les Athéniens, la calomnie les a tuées ! » Au contraire, la comédie d'Aristophane resta populaire dans toute l'Attique, la Grèce continua à se réjouir avec la poésie railleuse de ce bouffon inépuisable; Cicéron lui-même, grand admirateur de Socrate, se complaît tout comme Platon, et fait l'éloge d'Aristophane. Facetissimus pocta.
Bien plus, chose incroyable ! saint Jean Chrysostome, cet aigle chrétien, ce Bossuet de l'Orient, il faisait sa joie des comédies de ce pendard d'Aristophane. Donc, faisons trêve aux accusations de meurtre, et, s'il se peut, cherchons d'où vient donc la gaieté de cette incroyable comédie qui faisait rire, il y a trois mille ans, le peuple le plus délicat, le plus fin, le plus railleur et le plus spirituel de l'univers.
Étrange comédie, en effet : elle a des procédés irréguliers, bizarres, des fougues inattendues, des caprices qui tiennent du délire. Elle ne rappelle en rien l'art des Grecs, cet art contenu dans les justes bornes, dans les strictes limites.
La comédie grecque n'appartient à aucun genre, elle n'est pas définie dans les livres ; Aristote lui-même, qui s'est occupé des moindres détails de l'art delà rhétorique, ne s'explique pas sur la comédie, par la raison, dit-il, que l'art li enseigne pas à faire lire, A côté de la tragédie grecque, à côté de ces belles œuvres au cothurne rehaussé d'or, au noble manteau, la couronne sur la tête et le sceptre à la main, quel contraste, la comédie athénienne! Ni choix, ni goût, ni méthode; pas de plan, pas de nœud, rien qui se dénoue ; c'est le hasard qui est le grand fabricateur de cette œuvre sans nom, et avec le hasard la gaieté, l'abondante et facile gaieté, qui prend tous les tons, qui parle tous les langages, qui s'accommode aux plus élégantes délicatesses dont elle touche l'épiderme à peine, qui frappe à tout briser l'àme des multitudes; style plein d'obscurité à la fois et d'élégances, dialogue ramassé dans les carrefours fangeux et dans les meilleurs endroits de la ville, plaisanterie digne d'Aspasie, et, l'instant d'après, qui épouvante même les marchandes d'herbes; le sel cuisant des tavernes et l'onde salée et blanchissante, d'où vous êtes sortie, ô Vénus, fille de la mer ! Écoutez ! c'est l'Envie qui parle, c'est la Haine, c'est la Débauche. — Écoutez! c'est l'amusant murmure, c'est l'atticisme, c'est la bonne grâce, c'est la malice sans cruauté. Anisi riait Alcibiadc, ainsi riait Socratc lui-même, telle était la
causerie chez Périclès. Quelle est cette bacchante avinée aux cheveux épars, chancelante sous le vin, qui fredonne de sa voix rauque des obscénités révoltanles? C'est la comédie d'Aristophane ! Quelle est cette belle courtisane athénienne qui s'en vient sur les bords de la mer Egée prendre un bain dans le flot obéissant? Elle dénoue d'une main presque pudique sa blonde chevelure, et elle s'en fait un chaste manteau ; c'est la belle Phryné dans un accès de modestie, ou c'est la comédie d'Aristophane qui s'est faite pudique un instant. La comédie grecque se permet tout, même les louanges : plus d'une fois a-t-elle ouvert la volière de Psaphon, et les oiseaux de s'envoler en s'écriant : Psaphon est un dieu ! Tous les excès, tous les contrastes sont contenus dans cette œuvre de la malice et de l'imagination d'un poëte sans frein, sans lois et sans mœurs. On y rencontre tous les extrêmes. Tout lui convient, tout lui sert. Quel patois des plus mauvais lieux! Et, tout d'un coup, ce sont des roses qui tombent de ses lèvres bien inspirées, s'ô^a sVseiv, un mot de sa poésie que lui eût envié Auacréon lui-même. 11 parle à la façon des poètes tragiques, il s'affuble de guipures tragiques, il se permet des inventions fabuleuses et sans exemple : des grenouilles, des guêpes, des oiseaux, des nuées, des métaphores impossibles, pêle-mêle incroyable des hommes et des choses, des dieux et des fictions. Écrivain châtié à l'égal des plus rares poètes, tout à coup le voilà qui se met à fabriquer des mots et des phrases de son invention qu'il vous impose, tout comme cet autre esprit aristophanique qui doit s'appeler Rabelais. De cette comédie d'Aristophane, on peut dire tout ce qu'il dit lui-même d'un port de mer : c Tout s'y trouve, ail, olive, armures, bœuf salé, vinaigrette, chapelets d'oignons, flûtes, fredons, siftlements, joueuses de flûtes et yeux pochés. •> Cette comédie grecque employait tout à la fois les moyens les plus divers, les machines, les décorations, les habits, les poésies, les chansons. — Elle se plaisait à traîner les grands hommes dans ses fanges; elle se plaisait également à tirer ses pierres au gibet ; elle procédait par la vio-
Jence et par la rage, par l'ironie et par la colère ; elle tenait, d'une main, la lanterne de Diogène pour chercher des hommes dignes de sa rage, et, de l'autre main, le bâton de Diogène pour les frapper. Aristophane, c'est parfois le vice vêtu de pourpre, c'est souvent le bon sens couvert de haillons ! Et si, en fin de compte, vous trouvez que cependant c'est la satire qui surnage, si vous rencontrez dans ce pêle-mêle moins de feu que de fumée, plus de vices que de vertus, et que l'oiseau de Psaphon ne chante guère, au plus fort de ces vices, hurlant dans tous les tons du mode dorique ou libyen, Aristote ou Platon vont vous dire tout de suite le motif de ce spectacle peu consolant de nos ridicules et de nos vices :
H Cela vient, dit Aristote, de ce que la comédie peint l'homme plus laid qu'il n'est en effet. »
« Cela vient, dit Platon, de ce que les fables des poètes sont les mystères des philosophes. «
Vous savez quel est le sujet des Nuées, la comédie d'Aristophane.
Le professeur de philosophie de M. Jourdain ressemble quelque peu au Socrate d'Aristophane, et voilà pourquoi il ne fout pas être si furieux contre le poëte grec. Dans cette comédie des Nuées, Socrate est placé pour personnifier tous les professeurs de philosophie qui infestaient la ville d'Athènes, si bien que la personnalité est moins violente qu'on n'est tenté de le croire au premier abord .
Un jour que Socrate passait sous les fenêtres de la maison dWchélaûs, peinte par Zeuxis, il reçoit l'eau d'une amphore sur la tête. D'abord, il croit que c'est une galanterie de dame Xantippe... C'était un citoyen qui avait pris Socrate pour son compère.
« Ce n'est pas moi qu'il a mouillé, disait Socrate, il a mouillé celui pour qui il m'a pris ! »
Socrate prêche d'exemple, ayons son indulgence.
C'est à ses fruits, c'est-à-dire à son enseignement, à ses bons conseils, à ses sages et utiles leçons que se reconnaît la comédie 1 Elle vit, non pas par l'entassement des aventures, par la fidélité des costumes, par la magnificence de la décoration ; elle vit parce que, tel jour, à telle heure, elle a rencontré une habile formule, un sage proverbe, une pensée excellente, un trait de génie ; et cette pensée, et ce trait de génie, et cet utile proverbe, en passant de bouche en bouche, ont fondé l'éternité de cette comédie. En \ain le peuple athénien disparaît, en vain la langue mère, la langue d'Athènes, la langue insultée aujourd'hui et méconnue par les cuistres, s'efface et s'anéantit : Ménandre, ce vieux poète, uniquement parce qu'il avait dit, il y a deux mille ans, une chose belle, utile, honorable, honorée, il reparaît entouré de gloire, de sympathie et de respect.
Pour celui-là, il n'est pas besoin de faire de grandes études et de grandes recherches ; il a pris le soin de se peindre lui-même, tête, buste et tout le corps, depuis le sourcil qui se fronce jusqu'au pied qui se met en garde pour le duel. Homme d'épée, homme de style, grand artiste, grand orfèvre, grand sculpteur, grand duelliste, voyageur aventureux, soldat de fortune, effronté à outrance.
tour à tour l'enfant gâté et le prisonnier du pape ; Italien sans peur qui s'en va dans le monde sous la protection unique de son talent ; espèce de Figaro anticipé qui ne doute de rien, pas même de Dieu, tel est Benvenuto Cellini. C'est l'homme le plus mouvant de ce xvie siècle qui s'est donné tant de secousses ; c'est l'homme le plus entreprenant de cette époque, qui vit partir et revenir Christophe Colomb ; c'est l'homme le plus railleur de ce monde si attentif aux sarcasmes de l'Arétin. François 1er Testimait comme orfèvre, Bayard ne Teût pas dédaigné comme homme de guerre. Au reste, tout ce que je pourrais vous en dire ne vaudra pas l'analyse trèssimple des hauts faits et des chefs-d'œuvre de cet homme. Sa vie écrite par lui-même, dans la très-difficile et très-concise langue toscane, langage à part, obscur comme du patois, énergique et précis comme toute langue bien faite, espèce de défi porté à la molle langueur de la langue italienne, vient d'être traduite, pour la première fois exactement et complètement par un Français , plus qu'Italien, puisqu'il sait le toscan, par M. Farjasse. Écoutez donc les aventures de cette vie si remplie, vous qui n'avez pas le temps de lire les gros livres, ou bien vous encore, vous qui n'êtes pas fâchés, quand vous Usez un livre, d'avoir â côté de vous un homme qui fasse pour vous toutes les réflexions que comportent le sujet et le héros du livre dont vous vous occupez.
Benvenuto Cellini, fils de maître Giovanni, petits-fils d'Andréa, était originaire, lui et sa famille, de Florence la belle, ville bâtie à r imitation de Rome la grande, comme disent les anciens Florentins. La famille de Cellini était ancienne comme toutes les familles d'Italiens; il avait des parents à Ravenne, la plus antique cité de l'Italie. Dans le nombre de ses parents, il se félicite d'un Lucas Cellini, jeune garçon sans barbe, qui tua un géant les armes à la main. Quant à lui, il vint au monde la nuit d'après la Toussaint, à quatre heures et demie, Tan 1500. Et, comme la sage-femme l'apportait à sa mère, sa mère, qui s'attendait à avoir une fille, voyant ce beau petit garçon, l'appela Benvenuto, le bienvenu.
Le premier exploit de Benvenuto fut d'écraser un scorpion, à Tâge de cinq ans; la première chose qu'il apprit, ce fut à chanter et à jouer de la flûte. La flûte fut son premier chagrin ; il appelait cela im vil métier, et hientôt son père fut forcé de le mettre en apprentissage chez un orfèvre , Antonio di Sandre , fort homme de bien, excellent ouvrier, altier et ferme dans toutes ses manières ; là, il dessinait pour lui-même et il jouait quelquefois de la flûte pour faire plaisir à son père. A seize ans, Benvenuto, s'étant battu en duel, s'en va à Rome ; le cardinal de Médicis, qui fut depuis Clément Vil, renvoya le jeune orfèvre à Florence. Absous et pardonné, un matin, il quitte Florence pour retourner à Rome ; le soir, il se trouve à Lucques ; de Lucques, il va à Pise. A Pise, sans argent, comme tout voyageur de ce temps-là, il s'arrête devant la boutique d'un orfèvre, et l'orfèvre lui demande : « Quel est ton métier? » Benvenuto répond qu'il est orfèvre; alors maître Ullivici ouvre sa maison au jeune homme : cela dura six mois; mais, un jour, Cellini fut rappelé à Florence par son père. Dans ce temps-là, l'Angleterre avait un grand besoin de sculpteurs florentins. A la tête de ces sculpteurs était un nommé Pierre Torregiano, grand gaillard, alerte et découplé. Comme Benvenuto allait le suivre en Angleterre, Torregiano lui raconta qu'un jour, dans une dispute d'atelier, il avait donné un si violent coup de poing sur le nez de Michel-Ange, qu'il avait senti tous les cartilages se briser comme si c'eût été une oublie. Benvenuto, entendant ce récit, eut grand'peine à contenir sa colère, et il ne voulut jamais partir avec un homme qui avait porté la main sur Michel-Ange , tant il y avait déjà d'admiration vraie et bien sentie dans le cœur de ce jeune homme pour le style de Michel-Ange !
Il resta donc à Florence, étudiant le dessin, orfèvre par vocation, et musicien par folles bouffées comme Figaro. Un jour, las de Florence, une troisième envie lui revient une troisième fois d'aller à Rome. Il part avec un ami, un graveur sur bois, et, toujours chantant et récitant des vers, ils arrivèrent à Rome, bien portants et sans
argent. Cette vie nomade, dont Le Sage nous a fait l'histoire dans son Gil Blas, n'a jamais été mieux représentée que dans l'histoire de ces grands artistes italiens, qui, sans raison, sans motif, par pur caprice, se déplacent continuellement, allant d'un lieu à un autre, par unique besoin de voir du nouveau. Même, à ce sujet, il nous semble que, si Le Sage eût fait de son héros un artiste, un peintre, un musicien, un sculpteur, toujours portant avec lui son noble gagne-pain , et se livrant à toutes ses passions, toujours assuré de pouvoir les satisfaire, cela lui eût mieux réussi que de faire de son héros un valet de chambre ou un barbier. Dans l'histoire de Le Sage, on sent le roman ; dans le roman de Benvenuto Cellini, on sent tout à fait l'histoire.
A Rome donc, en 1519, Benvenuto avait alors dix-neuf ans, il entra chez un orfèvre, avec plus de facilité que Gil Blas chez un nouveau maître, et cet orfèvre lui demande s'il est de ces Florentins (jui savent tout, ou bien de ces Florentins qui ne savent rien. Pour toute réponse, Benvenuto se met à l'œuvre, et il taille un si joli petit tombeau pour un cardinal, que ce cardinal en fit une salière. Ce fut là son premier gain à Rome, où il travailla deux ans, bien payé par les uns, volé par les autres, se battant souvent à la dague, au pistolet, à coups de poing, à coups de poignard aussi ; car, un jour, seul contre dix, il poignarde toute une famille, qui se relève fort bien portante, à quelques blessures près, le poignard n'ayant porté que des coups fort innocents.
J'avais dessein , en commençant cette curieuse histoire , de
comparer entre eux ces deux aventuriers italiens : Benvenuto
Cellini et Casanova de Seingalt; mais, après mûre réflexion, j'ai
renoncé h mon projet. — Il est bien vrai que ces deux hommes se
ressemblent par le nombre de leurs aventures, par le mouvement
de leur sanij, par leur audace incroyable à affronter cette chose
qui fait peur aux plus braves, l'inconnu ; mais c'est là toute la
ressemblance, malheureusement pour Casanova.
A Dieu ne plaise, en effet, que je veuille jamais comparer un artiste comme Benvenuto à un intrigant comme Casanova. L'un, ingénieux artiste, laborieux, passionné pour les arts, mêlé aux plus grands génies de Tltalie du xvie siècle; Tautre, Italien du XMiie siècle, traînant sa nonchalance, sa paresse et ses folles amours à travers cette société qui se décompose lentement, sans savoir pourquoi, et par cette seule raison que la France se décompose. Parlons donc de Benvenuto aujourd'hui, sauf à parler de Casanova demain. Ce que je remarque dans les mémoires de l'orfèvre, et ce qui est plus étonnant, après avoir lu les mémoires de l'autre Italien, c'est que Torfévre, à dix-neuf ans, chaste et timide enfant qu'il est auprès des belles Italiennes, ne nous a pas encore raconté un seul amour. A cet âge, Casanova avait déjà eu je ne sais combien de princesses, d'actrices, d'abbesses, de courtisanes en titre et de femmes d'avocats, ecclésiastiques ou non.
En fait d'amour, Benvenuto raconte celui d'une grande dame qui, le voyant un jour à la chapelle de Michel-Ange (la chapelle Sixtine), où il étudiait les peintures de Raphaël, s'approcha de lui, et lui demanda s'il était sculpteur ou peintre? Il répondit qu'il était orfèvre, et la dame lui dit qu'il dessinait trop bien pour un orfèvre ; puis elle tira un diamant de sa poche, et, Benvenuto ayant estimé ce diamant à sa juste valeur, la dame le pria de le monter en or. Benvenuto fit un joyau charmant ; il était en forme de lis cmbelh de petites images, de figures d'enfants , d'animaux. Cette dame fut si enchantée, qu'elle commanda sur-le-champ au jeune orfèvre un petit vase en argent qu'elle lui paya dix fois sa valeur. Mais ce fut là tout ce qu'il obtint de cette dame, qui était trèsbelle. A la place de Benvenuto, Casanova aurait obtenu bien d'autres faveurs de cette belle personne, à moins cependant que vous ne soyez portés à croire comme moi que ce poétique xvie siècle italien, tout imprégné de génie, tout préoccupé de belles et grandes choses, devait trouver les femmes moins faciles, en même temps qu'il trouvait les hommes moins entreprenants.
Il arriva, à cette époque, qu'un certain Gianicomo de Césène, excellent joueur de fifre, qui était musicien chez Sa Sainteté le pape Clément VII, fit demander à Cellini, par Lorenzo, le trombone de Lucques, s'il voulait être des leurs pour jouer devant Sa Sainteté la partie de soprano avec son cornet, le premier jour d'août, dans plusieurs beaux motets qu'ils avaient choisis. Benvenuto, pour faire plaisir à son père, qui le priait souvent dans ses lettres de jouer de la flûte, consentit à faire cette partie de soprano. En effet, le matin de la fête, tous les musiciens se rendirent au Belvédère, où ils jouèrent au pape Clément les motets qu'ils avaient choisis. Le pape enchanté, appela son chef de musique Gianicomo, et s'informa où il avait trouvé un si bon cornet pour soprano, en demandant le nom du musicien. On lui dit que ce cornet s'appelait Cellini. « C'est donc le fils de Giovanni? » s'écria le pape. Alors Sa Sainteté ordonna qu'on engageât Cellini dans sa musique ; puis il donna lui-même, de sa main, cent écus d'or aux musiciens, leur disant de partager entre eux de manière que le cornet en eût sa part. Il me semble que cette histoire de souverain pontife qui sait le nom du père de son musicien, et qui récompense lui-même sa musique , est une bonne histoire, bien naïve, qui fait aimer l'Itahe et Clément VII.
C'est qu'aussi, à cette époque, l'art était la grande occupation de la vie ; l'art était une seconde religion, c'était un christianisme de plus, c'était la gloire, c'était la puissance de l'Italie. Cette comtesse italienne, qui, en présence d'un beau jeune dessinateur, n'est occupée qu'à faire monter ses diamants; ce souverain pontife qui, six mois après être arrivé au pontificat, s'amuse à savoir la généalogie de ses musiciens, ce sont là des exemples rares et curieux de la toute-puissance de l'art et des artistes en Italie. Au reste, plus Benvenuto va marcher à la renommée , plus vous verrez grandir l'enthousiasme qu'il excite. Ainsi , un jour qu'il gardait, faute de payement, dans sa boutique, un vase d'argent que lui avait commandé l'ambassadeur d'Espagne, monseigneur de Salamanque, toute la maison de l'évêque s'en vint, l'épée au poing, assiéger la
boutique de Torfévre, pour emporter de vive force le vase de leur maître. Benvenuto, en embuscade derrière la porte, Tescopette au poing, se défendit vaillamment. Le lendemain, toute la ville apprit le siéfje de sa maison et comment les gens de monseigneur avaient été obligés de s'enfuir. Uévêque, fort irrité, fit dire à Cellini qu'il eût à rapporter le vase lui-même à Thôtel, et qu'il serait payé sur-le-champ. A ces mots, Cellini n hésite plus ; il prend un long poignard, il se couvre d'une cotte de mailles, et, suivi d'un apprenti qui portait le vase d'argent, il se rend chez monseigneur. Toute la maison de Tévêque était en armes. L'évêque reçut Torfévre avec toutes sortes d'injures, dignes d'un prêtre et d'un Espagnol, dit le texte ; mais enfin il paya le vase, et le lendemain , le pape, les cardinaux Cornaro, Piidolfi et Salvieti commandèrent à l'orfèvre chacun un vase d'argent. Quelques jours plus tard, monseigneur Gabriello Ceserino, gonfalonier de Rome, lui commanda une grande médaille d'or, pour mettre sur le chapeau; cette médaille eut un grand succès. Que croyez-vous qu'il y eût sur cette médaille? Léda et son cygne. Mais il y avait tant de passion pour tout ce qui était dessin ou gravure à cette époque, que, pourvu que le cygne fût amoureux, pourvu que la Léda fût belle, tout le sacré collège aurait porté à son chapeau la plaque du grand gonfalonier.
En même temps, non content de ses succès, chaque jour il se perfectionnait dans toutes les parties de son art ; il apprenait à graver des cachets comme Lautézia de Pérouse, à ciseler et à frapper des médailles comme messire Caradosse de Milan, àémailler l'or comme le Florentin Araerigho. Pour toute distraction, il allait dans la campagne de Piome, achetant aux paysans ces riches dépouilles de la terre d'Italie, magna parens fruguni , dont Virgile n'a pas parlé, et qu'il ne pouvait pas prévoir, vieilles reliques de l'art d'autrefois, ensevehes du temps des consuls, émeraudes, saphirs, rubis, diamants, pierres gravées, dépouilles opimes de la vieille Rome, que les laboureurs italiens trouvent mêlées aux ossements des légions romaines. C'était une amusante et savante
récolte qui dure encore. Puis il revenait, faisant la chasse aux pigeons, et les tuant à deux cents pas à coups de balle , avec une balle qu'il avait fondue, avec de la poudre dont il a gardé le secret, avec une escopette qu'il avait faite lui-même. Sur Tentrefaite, la peste tomba sur Rome, jetant partout la terreur et le deuil. Cellini eut la peste, et, dans son lit, secouru par un jeune apprenti, il guérit, et il n'eut pas lieu de regretter son ami, le célèbre médecin Jacomo de Carpi , qui avait entrepris à Rome de guérir le mal de Naplcs, le mal qui attaque de préférence les prêtres , et surtout les plus riches, dit-il dans son naïf langage toscan.
Quand la peste eut quitté Rome, la ville s'abandonna avec rage à toutes sortes de plaisirs, comme cela arrive toujours aux villes qui ont été soumises à quelque grande terreur. Les jeunes peintres de ce temps-là, dont était Jules Romain, se réunirent pour souper ensemble. Un des statuts du souper était que chaque membre de la société amènerait avec lui sa corneille. Or, Cellini n'avait pas de corneille (je vois Casanova rire comme un fou à ce récit) ; l'idée lui vint d'habiller en femme un joli garçon de seize ans , nommé Diego. Ce jeune homme étudiait les lettres latines; il était timide, studieux, épanoui, très-bien fait de sa personne; il consentit bien volontiers à prendre des habits de femme ; Benvenuto le para avec soin et le couvrit de joyaux et de dentelles ; puis il lui mit sur la tête un grand voile, et, ainsi paré, il le produisit au milieu de l'assemblée des peintres. Il faisait nuit. Les jeunes gens, voyant Benvenuto qui arrivait mystérieusement avec sa corneille à la taille élancée, n'eurent rien de plus pressé que de lever le voile de la prétendue jeune fille. « Miséricorde ! s'écria Giulo, venez donc, venez tous ! Voyez comme sont faits les beaux anges, ou plutôt comme sont faites les belles anges du paradis! » On se mit à table ; Jules Romain, l'ordonnateur de la fête, fit placer tous les hommes d'un côté et toutes les femmes de l'autre; il y avait derrière ces belles Italiennes un espalier de jasmin naturel, sur lequel se dessinaient leurs figures d'une façon ravissante; la gaieté fut grande,
le repas fut long; ces clames chantèrent; Diego chanta aussi, et sa voix parut plus douce que toutes les autres voix féminines. Après le chant vint la poésie ; le célèbre improvisateur Aurelio Ascolano se leva et improvisa des vers en l'honneur des dames; les dames cependant, ne se méfiant pas de Diego, et le prenant pour une femme, lui faisaient toutes les petites confidences que les femmes se font entre elles; Diego écoutait toutes ces histoires d'amours et de trahisons presque innocentes avec beaucoup de grâce et de naïveté : cela dura jusqu'au moment où ces dames s'aperçurent, à n'en pas douter, du véritable sexe de Diego.
Aimables artistes, la gloire de l'Italie et son incontestable richesse, comme ils sont abandonnés à l'heure présente! comm.e ils sont heureux de peu! comme ils s'aiment entre eux! comme leurs malheurs mêmes sont empreints de gaieté et d'enfantillage ! L'accident arrivé peu après le souper à Cellini est une histoire fort triste et fort amusante à la fois. A ce souper, une des corneilles de l'assemblée s'élait éprise pour notre orfèvre; l'orfèvre s'était laissé aimer, ni plus ni moins. Sur l'entrefaite, un nommé Luigi Pulci, le fils de ce même Pulci qui eut la tête tranchée pour commerce incestueux avec sa fille, vint à Rome pour y continuer ses études : c'était un jeune homme d'esprit, très-versé dans la langue latine, poëte et d'une beauté extraordinaire. Dans les nuits d'été de ritalie , où c'est Thabitude de parler à haute voix et en plein air, ce jeune homme avait gagné le cœur du divin Michel-Ange, le plus grand sculpteur du monde, ce qui était une grande recommandation pour les jeunes artistes. Pulci fut donc bien accueilli par eux, et se ha avec cette même femme qui était amoureuse de Benvenuto, Bacciacca. Un soir que Cellini était à souper avec elle, cette femme se leva au milieu du souper, en disant : « Je me sens mal, je vais revenir ! » Le souper continua ; quelques instants après, Cellini entendit parler dans la rue ; c'était cette femme qui causait avec Pulci. Pulci parlait avec tant de mépris de Benvenuto, que celui-ci sortit de table avec un couteau à la main, et il aurait
tué le jeune homme, s'il ne s'était pas dérobé par la fuite au châtiment qui Fattendait. Benvenuto se mit à sa poursuite, et, pour le trouver plus facilement, il alla l'attendre à la porte de cette femme. Comme il était caché dans un buisson d'épines, arriva Piilci donnant le bras à la Bacciacca, qui lui disait : « Encore un baiser ! » A ces mots, Benvenuto sort de son buisson et frappe de son épée répaule de Pulci. Pulci était cuirassé, l'épée glissa sur sa cuirasse et partagea en deux le nez de l'Italienne. Alors elle se met à fuir, la garde arrive d'un côté, la garde arrive de l'autre côté; comme il fait nuit, personne ne se reconnaît, on se bat à outrance, le sang coule ; il fallut longtemps avant que la ville de Rome se remît de cette échauffourée qui pensa perdre Gellini,
Arrivent alors les guerres d'ItaUe, arrive cette lutte acharnée entre Charles-Quint et François I*^i' ; toute l'ItaUe est en armes : adieu alors le travail des arts, ce ne sont plus partout que batailles, sièges réguliers, embuscades; Benvenuto se fait soldat comme tout le monde. Il se réfugie au château Saint-Ange, vivement assiégé. Le pape, chassé du Vatican , était venu en même temps chercher un asile au château Saint-Ange. Benvenuto aperçut parmi les canonniers un certain capitaine qui pleurait sur ses pièces, car, en regardant à travers les créneaux, il avait vu l'ennemi qui massacrait sa pauvre famille, et qui brûlait sa maison , et il ne voulait pas tirer sur les siens. Plusieurs canonniers fondaient en larmes, et jetaient aussi leurs mèches par terre, refusant de faire feu; la citadelle était perdue ce jour-là, et le pape était pris sans Benvenuto : c'est lui qui pointa rartillerie, qui ranima le courage des assiégés, et, le soir de ce jour, on lui confia officiellement un poste important. La nuit suivante, il assista de cette hauteur à l'incendie de Rome par les impériaux. Vous savez que le siège du château Saint-Ange et le pillage de Rome durèrent depuis le 6 mai jusqu'au 5 juin; il se commit à ce siège d'incroyables excès d'impiété, de barbarie, d'avarice et de débauche. Enfin, même malgré son artilleur Cellini, Clément VII fut obligé de se rendre ; cela fut
horrible. Benveniito fit son devoir en homme de cœur, il reçut un coup de feu dans la poitrine; il eut plusieurs témoignages de la confiance du saint -père : même à ce sujet, il est bon de dire comment il mit en sûreté la tiare pontificale et les précieux joyaux de la chambre apostolique.
C'était à la fin du siège, le pape Clément, voyant évidemment qu'il ne pouvait pas tenir, fit appeler Benvenuto, et, s'étant enfermé avec lui dans sa chambre , il lui ordonna de démonter toutes les pierreries de la couronne pontificale. Quand les pierreries furent démontées, il lui ordonna de fondre l'or de la couronne, qui s'élevait à plus de deux cents hvres. Le jour même où il était occupé à foudre la tiare, Benvenuto aperçut, de la fenêtre, un homme remarquable par sa taille et son air de commandement, monté sur un mulet, et qui parlait aux assiégeants. Cet homme, c'était le prince d'Orange, traître envers son roi, comme l'était le connétable de Bourbon; Benvenuto le visa si juste, qu'il l'élendit par terre, lui et son mulet.
Deux jours après, comme le connétable de Bourbon lui-même, une échelle à la main, arrivait contre lacitadeUe, Benvenuto visa son armure blanche, et il étendit celui-là aussi roide mort, comme si le ciel l'eût envoyé pour punir toutes les trahisons. C'est là sans doute un beau coup de feu dont tout le monde aurait droit d'être fier.
Lorsqu'il eut fondu l'or de la couronne, il porta cet or au saintpère, qui en fit une solde pour ses troupes. Quelques jours après, le château capitula, et Benvenuto, libre du service militaire, se rendit à Florence pour voir son père. Florence était alors en proie à la peste ; car celte malheureuse et glorieuse Italie fut soumise en ce temps-là à bien des fléaux. Quand le père eut embrassé son fils, il l'envoya à Mantoue, loin de la peste. A Mantoue, Benvenuto retrouva Jules Romain, qui était au service du duc, et qui vivait en grand seigneur, ou, si vous aimez mieux, en grand artiste. Jules Romain présenta au duc de Mantoue son ami l'orfèvre ; mais,
le lendemain, ayant vu son père en rêve, Cellini retourne en toute bâte à Florence : il frappe à la porte de la maison paternelle, mais en vain : toute la famille était morte. C'était une terrible chose qu une peste en Italie.
La peste se calma encore une fois; notre artiste reprit ses travaux commencés : il travaillait sous le regard de Micbel-Ange ; puis, au milieu de ses travaux, il fut encore interrompu, non plus cette fois par la peste, mais par la guerre. Le pape Clément, délivré par la fuite, venait de déclarer la guerre à Florence ; en même temps, il réclamait à Florence même Benvenuto Cellini comme lui appartenant. Celui-ci eut à ce sujet de grands démêlés avec le pape, et je vous assure que ce n'est pas sans étonnement que l'on voit un pape, au milieu d'une guerre civile, entouré d'ennemis , battu de toutes parts, réclamer son orfèvre avant d'être bien sûr d'avoir assez d'or pour lui donner h refaire la tiare fondue.
Vous sentez bien que je ne puis pas m'appesantir longtemps sur les anecdotes sans fin et sans nombre de cette vie d'artiste ; cela fatiguerait Benvenuto lui-même, qui en supprime déjà beaucoup. Je no vous raconterai donc ni son duel avec le meurtrier de son frère, ni le vol qu'il découvrit à l'aide de son beau chien barbet, ni l'histoire de ses grands ouvrages d'or et d'argent que l'aristocratie de ce temps-là s'arrachait avec fureur : vous saurez seulement qu'à force de chefs-d'œuvre il arriva à la plus grande intimité avec le pape ; il travailla pour François Icr ; il grava la monnaie pontificale, et enfin, dans un moment dloisiveté, il devint amoureux : il avait alors vingt-neuf ans. Celle dont il devint amoureux était une fort belle fille sicilienne, qui le quitta bientôt pour aller
à Ostie ; il pensa en mourir de chagrin et à se donner au diable, qui lui rendit son Angélique dans une auberge de Sicile. Angélique lui demanda, entre autres souvenirs d'amour, une robe de velours noir ; la mère d'Angélique eut envie d'une robe de drap. Benvenuto, guéri de sa passion, dit adieu à la fille et à la mère pour ne plus revenir. A vingt-neuf ans, il n'avait pas eu d'autres amours, ce qui explique comment, à un âge si jeune encore, il avait déjà fait de si beaux ouvrages et en si grande quantité.
De retour à Rome, il frappa la médaille du pape, qui dit devant tous : « Jamais les anciens n'ont rien fait de si beau. » Quelques jours après, il est attaqué aa coin d'une rue, et il tue un homme d'un coup de poignard. C'était un gaillard expéditif, aussi habile à manier l'épée que le ciseau, entouré d'ennemis et de rivaux, et ne craignant pas plus ses ennemis que ses rivaux.
Cet étrange artiste raconte avec autant de détails et d'abandon toutes ses aventures, les plus importantes comme les plus minutieuses. Son livre est une histoire saccadée et quelquefois fatigante, dans laquelle tous les récits ont la même importance : duels, amours, travaux, meurtres, c'est toujours le même laisser aller. Ainsi, après avoir raconté comment il a tué un homme, il raconte comment il a puni l'insolence d'un hôtelier, qui lui avait fait payer d'avance son gîte de la nuit. Ne sachant comment se venger de l'hôtelier, il coupa en petits morceaux les draps et les couvertures des trois lits qui étaient dans la même chambre; et puis, quand il vous a raconté cette aventure, notre héros est aussi fier qu'après vous avoir montré comment il a sauvé le château Saint-Ange, ou fondu la tiare de Clément Vil.
Après un voyage de quelques jours, Benvenuto revient à Rome, oubliant l'homme qu'il avait tué. A peine arrivé à Rome, il entend frapper à sa porte : c'étaient les sbires qui venaient le chercher; il se bat avec les sbires, qui sont forcés de céder la place. Le lendemain, le pape fait appeler le chef des sbires, et lui ordonne de laisser Benvenuto, et d'oublier tout à fait l'homme
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qu'il a tué d'un coup de poignard. Alors, il^ tombe malade, on le croit mort; il guérit; il va à la chasse; il fait merveille; il tue des oies à deux cents brasses et à balle, ce que personne ne ferait peut-être aujourd'hui. Le lendemain de cette grande chasse , mourut le duc Alexandre. Benvenuto prétend qu'il avait prédit cette mort.
Sur l'entrefaite, Charles- Quint, l'empereur triomphant, arrive à Rome, le mercredi d'avant la semaine sainte, Tan 1538 ; il entre par la porte Saint-Sébastien , il se rend à Saint-Pierre, passant sous les arcs de triomphe de Constantin, de Titus, de Septime- Sèvère, et par le Capitole. Le souverain pontife met Rome aux pieds de l'empereur ; les rois de l'Europe luttaient alors de magnificence , c'est une mode qui s'est perdue. Entre autres présents, le pape offre à l'empereur un livre d'heures admirablement peint, qui avait coûté deux mille écus aux Médicis ; ce livre avait une couverture d'or massif d'un riche travail, et ornée d'un grand nombre de pierres fines, qui valaient six mille écus ; Benvenuto Cellini avait relié ce missel.
A ce présent royal, le pape ajoutait le don de deux chevaux, et celui de Benvenuto Cellini lui-même : c'était un usage du temps ; vous avez vu naguère Thomas Morus donner Holbein à Henri VIII.
Cellini s'en va donc, dans la compagnie des deux chevaux arabes, à la rencontre de l'empereur ; ces chevaux avaient appartenu au pape Clément, c'étaient les plus beaux de la chrétienté ; ils se présentèrent avec tant de grâce devant Sa Majesté impériale, qu'elle en fut tout émerveillée. Après les chevaux arriva messire l'orfèvre, tenant son beau missel à deux mains ; Benvenuto fit un discours à la majesté sacrée de l'empereur, de la part de Sa Majesté sacrée le pape; en même temps, l'artiste s'excusait sur sa maladie de n'avoir pas achevé son ouvrage. L'empereur répondit à l'orfèvre « J'accepte l'ouvrage et l'ouvrier; guérissez-vous, maître Cellini, et, quand votre travail sera fini , venez vous-même me l'apporter. »
Ceilini, voyant que l'empereur savait son nom, s'étonna ; mais l'empereur lui raconta qu'il avait vu sur la chape du pape Clément un bouton d'orfèvrerie qui faisait grand honneur à l'artiste. En même temps, il lui fit donner cinq cents écus d'or.
Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer cet empereur des Espagnes, ce maître de Rome et de François \^^', qui, au Vatican, se rappelle un bouton d'orfèvrerie qu'il a vu autrefois à la chape d'un pape qui est mort. Nous croyons, nous autres, que nous aimons les beaux-arts aujourd'hui !
Ces détails d'art sont infinis dans la vie de notre artiste. Il n'y a pas un diamant de la couronne pontificale dont il ne fasse l'histoire, comment il Ta taillé, comment il l'a crénelé, comment ill'a coloré, comment tous les bijoutiers de l'Italie l'ont proclamé, lui, Benveuuto, supérieur au bijoutier Miliano. A l'aspect d'un certain diamant ainsi coloré, les bijoutiers s'écrient : « Benvenuto est la gloire de notre art ! » et, du même pas, ils s'en vont chez le pape pour exprimer leur enthousiasme. Pendant trois heures, le pape (c'était Paul III), se promenant de long en large avec son orfèvre, se fait expliquer l'histoire du diamant ; puis Sa Sainteté lui fait compter mille écus.
Quelque temps après , cette imagination mobile se fatigue de l'Italie. Notre damné Italien n'est pas content d'avoir vu Charles- Quint face à face ; il a entendu dire qu'il y a là-bas, au delà des Alpes, un roi de France, homme de plaisir, homme de guerre, homme d'amour, cher aux musiciens et aux poëtes, François I^i", qui accueille, encourage et protège tous les arts. Voilà notre homme qui veut aller en France. C'en est fait, il part avec un de ses apprentis; il va à Florence, de Florence à Bologne, de Bologne à Venise, de Venise à Padoue ; à Padoue, il va faire sa cour à messire Pierre Bembo, cet homme de tant de grâce et d'esprit, si cher à Paul III. Messire Bembo, qui n'était pas encore cardinal, retient chez lui l'orfèvre Benvenuto et sa suite, eiit-il cent personnes avec lui. Benvenuto reste donc tout un mois chez cet
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excellent prélat, occupé à être heureux. Un jour, il fait le portrait du cardinal sur acier ; d'un côté de la médaille était la tête de Son Éminence, de l'autre côté étaient ses armes, le cheval Pégase avec cette devise : Si te fata vocant. Tout cela fut fait en dix jours. Après quoi, notre Italien se met en quête de plusieurs chevaux pour son voyage en France ; il en trouve de fort beaux, il les marchande, et, à chaque cheval qu'il marchandait, le marchand lui faisait cette réponse : « Galant homme, ces chevaux sont à vous, je vous en fais présent. » Gela se faisait par les ordres du magnifique messire Pierre, tout-puissant à Padoue. Benvenuto fut obhgé d'acheter trois beaux chevaux à ce prix-là.
Il part donc enfin pour la France. La guerre des impériaux contre les Français dans le Piémont force notre voyageur à passer par le pays des Grisons ; il traverse les montagnes de l'Albule et de la Bertine. En traversant un lac avec ses chevaux, la barque qui le porte, lui et sa suite, vient à chavirer, et il a bien de la peine à se sauver avec ses chevaux. Enfin, il arrive à Zurich, puis à Soleure, puis à Genève, et puis enfin à Lyon, où une bande de voleurs manque de l'assassiner à la Palisse. De Lyon, il va à Paris ; il cherche à parler au roi, et il trouve que cela n'est pas si facile que de parler au pape ; on lui fit attendre longtemps la faveur d'une audience royale, A la fin, la veille de son départ pour Lyon, le roi entendit parler de l'artiste et il ordonna qu'il vînt à Lyon à sa suite. De Lyon, le roi s'en va à Grenoble. Ccllini reste à l'abbaye du cardinal de Ferrare, un homme de la maison d'Esté, c'està-dire un artiste grand seigneur. Vous sentez que bientôt Cellini, isolé, ennuyé, se mit à regretter l'Italie et ses faciles travaux, et sou admiration naïve, et l'éclat de ses pierreries, et le luxe de ses pontifes, et les diamants de ses grandes dames, et toute cette argenterie dont ce monde à part était aussi fier que de ses lettres de noblesse. Il était de retour à Rome le 16 décembre 1637, sans avoir vu le roi François 1er. a peine arrivé à Rome, le voilà qui reçoit une lettre du cardinal de Ferrare.
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A Benvenutù, notre cher ami.
« Il y a quelques jours que le grand roi très-chrélien s'esf souvenu de toi, et a dit qu'il désirait t'avoir à son service. Je lui ai répondu que tu appartenais à Sa Majesté. Le roi m'a dit ces mots : « Je veux qu'on lui envoie mille écus d'or. » Ainsi donc, aussitôt ma lettre reçue, réponds-moi. »
Voilà Benvenuto tout prêt à repartir pour la France; il fait déjà ses préparatifs ; mais, tout à coup, un matin, il est entraîné au château Saint-Ange comme prisonnier du pape Paul III, accusé d'avoir détourné une grande quantité d"or de la tiare de son prédécesseur, le pape Clément, lors du siège du château Saint-Ange. Le récit do cette captivité de Benvenuto Cellini est fort long et fort complique. La conduite de Paul III, si bienveillant et si généreux d'abord pour l'artiste, qui ensuite le livre à toutes les horreurs d'une longue capivité,ne saurait guère s'expliquer. Peut-être était-ce, en effet, avarice chez le pontife; peut-être était-ce aussi jalousie d'artiste. Le départ de son orfèvre pour la France, pour cette superbe cour de François ler, devait contrarier Paul III. Quoi qu'il en soit, Benvenuto fut en butte, au fort Saint-Ange, cà des persécutions odieuses; la nuit, le cachot humide, les tortures de tout genre, le poison même, rien ne manqua à son supplice. Enfin, un jour, n'en pouvant plus, il s'enfuit ; dans sa fuite, il tombe du haut d'un mur et il se casse la cuisse; mutilé, il se traîne sur les mains et sur les genoux, et il arrive ainsi tout haletant jusqu'à la porte du cardinal Cornaro.
Il ne fallut pas moins que l'intervention du cardinal d'Esté et du roi François l^^' pour fléchir Sa Sainteté.
Depuis ce temps-là, Cellini se figura qu'il avait sur la tête une auréole miraculeuse. « On l'aperçoit, dit-il, le matin, depuis deux heures jusqu'au lever du soleil. » Il avoue cependant que peu de personnes ont pu la voir.
Dans sa prison, Benvenutu a CMUninsè un opuscule, sur le bon-
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heur d'être prisonnier. C'est un essai dans le genre des traités de Cicéron , de Amicitid , ou de Senectide. Ce petit écrit est plein d'idées et plein de faits ; la tournure en est excellente ; les sentiments en sont chrétiens tout à fait. Il y a, dans ce livre de Torfévre, des pensées qui ne dépareraient pas le beau livre de Silvio Pellico ; seulement Silvio Pellico, emprisonné comme Ccllini, et dans une prison bien plus cruelle, et dans une agonie bien plus longue, se serait bien gardé de terminer son récit par cette phrase qu'un ange dicte à Benvenuto dans sa prison : Au nom de Dieu, tous tes ennemis succomberont à une vengeance sévère!
Sorti du château Saint-Ange, pardonné par le pape qui lui avait fait tant de mal, Benvenuto , sur Tordre exprès de François le»', partit pour la France à la suite du cardinal d'Esté. On lui donna un fort beau cheval nommé Tournon, parce qu'il avait appartenu au célèbre cardinal de Tournon, un des grands hommes d'État de son siècle. En chemin, il se prend de dispute avec un maître de poste qui ne veut pas lui rendre sa selle ; il s'en va donc, armé jusqu'aux dents, chez ce maître de poste pour réclamer sa selle. Le maître de poste s'emporte et le menace; Benvenuto fait feu sur cet homme et le tue. Les fils du mort accourent pour venger leur père ; les apprentis de Ccllini accourent pour venger leur maître ; la mêlée est générale ; mais enfin on sépare les combattants. C'est le quatrième ou le cinquième meurtre de Benvenuto Cellini, sans com.pter le connétable de Bourbon.
Enfin, après bien des traverses, ils arrivent à Fontainebleau ; là, il se jette aux pieds du roi François I*^'", en lui offrant un vase d'argent dans un bassin qu'il avait sculpté. Le roi prit le vase et le bassin, et, après l'avoir examiné dans tous les sens, il dit à l'artiste : « J'ai vu bien des antiques dans ma vie, mais je n'ai rien vu qui m'ait fait tant d'impression ; » puis il ajouta en italien : « Prenez vos ébats à notre cour, Benvenuto, et, pendant ce temps, nous aviserons aux moyens de vous faire produire de beaux ouvrages »
11 suivit donc la cour de France, qui voijageait comme un enterrement ; elle était précédée de douze cents chevaux au moins. La cour s'arrêtait souvent dans les hameaux de deux maisons, alors on élevait des tentes et Ton campait comme des hohémiens. Benvenulo, qui trouvait cette vie nomade peu amusante, pria le cardinal Bembo de dire au roi qu'il le fît travailler. Le roi lui offre trois cents écus d'appointement. Benvenuto refuse net. La cour s'étonna de voir un orfèvre refuser trois cents écus par an ; les poëtes et les peintres de ce temps-là étaient si pauvres! Clément Marot n était-il pas forcé de mendier quelques sous en très-beaux vers? Benvenuto quitta donc la cour de France encore une fois ; mais, comme il était en route pour retourner à Rome , il fut arrêté par un second message du roi François Jei", conçu en ces termes :
« Notre roi très-chrétien, de son propre mouvement, vous fixe les mêmes appointements qu'il donnait à Léonard de Vinci, sou peintre, c'est-à-dire sept cents écus par an. Sa Majesté vous payera, en outre, tous les ouvrages que vous ferez pour elle, et elle vous fait présent pour votre bienvenue de cinq cents écus d'or, qui vous seront comptés avant votre départ . »
La lettre était signée par le cardinal de Ferrare. Benvenuto répondit que c'était agir en roi; le lendemain, il alla remercier François l^r, qui lui commanda douze statues d'argent qui devaient servir de candélabres pour placer autour de sa table ; Torfévre lui demanda, en outre, le château de Nesle pour y placer son atelier, et voilà Benvenuto, l'artiste, installé dans cette fameuse tour de Nesle de Marguerite de Bourgogne,
Cette installation ne se fît pas sans coup férir ; Benvenuto fut presque forcé de prendre avec escalade la tour, qu'un gentilhomme
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de la maison du roi ne voulait pas lui céder : mais enfin Tartiste et le roi furent les maîtres, et ce fut là, au Petit-Nesle, que Benvenuto acheva son Jupiter, son Yulcain et son Mars. Quand ces trois statues furent très-avancées, madame d'Étanipes, la belle comtesse de Chateaubriand, surnommée la plus belle des savantes et la plus savante des belles ; le cardinal de Lorraine ; le frère de Claude de Lorraine, chef de la branche des ducs de Guise ; le roi de Navarre, beau -frère du roi ; Marguerite de Valois, sa sœur; le dauphin, Henri de France ; et la daupliine, Catherine de Médicis, la plus belle femme de son temps, la même qui fut trois fois régente de France, et qui conseilla la Saint-Barthélémy; en un mot, tout ce qu'il y avait de gloire guerrière, de beauté, de puissance en France, se rendit un matin dans l'atelier de Torfévre, et sans le prévenir ; justement, il était au travail. Sa Majesté, entendant le bruit des marteaux, car tous ses ouvriers étaient aussi au travail, défendit à chacun de se déranger, si bien que l'artiste fut surpris par le roi au moment où il donnait un grand coup de pied à un enfant qui se sauva entre les jambes du roi, lequel pensa en tomber à la renverse.
Toute la cour agit comme le roi, elle admira beaucoup, elle applaudit beaucoup; le même jour. Sa Majesté, étantàtable, aperçut Cellini au moment où on apportait le vase et le bassin que CeUini lui avait offerts : « Par Dieu ! dit le roi à son orfèvre, je voudrais bien avoir une salière pour accompagner ce vase et ce bassin. — Si Votre Majesté le veut, dit l'artiste, j'ai fait aussi une salière. j> Et, en effet, il présenta au roi un modèle de salière si admirable, que le roi voulut l'avoir en or ; en conséquence, il ordonna à son trésorier, le vicomte d'Orbèque, de remettre sur-le-champ à Torfévre mille écus de vieux or, bon poids. Le soir même, Benvenuto va toucher ses mille livres d'or : en revenant de chez le trésorier, il rencontre des spadassins qui rattacjuent l'arme au poing; il eut bien de la peine à se tirer du mauvais pas. Le lendemain, il commença la fameuse salière, puis il fondit son Jupiter en bronze ; la
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fonte réussit parfaitement, quand il y eut rais la main. Le roi lui accorda des lettres de naturalisation . «Portez-les, de ma part, ditil, et sans frais, chez mon ami Benvenuto ; dites-lui aussi que je lui donne, en toute propriété, le château de Nesle. » On n'eût pas mieux fait en Italie, en vérité. Vous sentez bien qu'entouré de celte faveur, vivant au milieu des belles femmes et des grands seigneurs de la plus belle cour du monde , notre artiste fut singulièrement animé au travail; aussi a-t-il produit beaucoup en France; outre les six statues en argent, il entreprit la sahère d'or, \e Jupiter de bronze, qu'il plaça sur un piédestal de la plus grande richesse. 11 fit aussi pour le cardinal de Ferrare plusieurs travaux considérables, et un petit vase d'argent pour madame d'Étampes. Le roi, son grand roi, comme il dit, venait le soir souvent avec sa belle comtesse, qui lui commanda son chef-d'œuvre pour Fontainebleau. C'est pour Fontainebleau qu'il a fait sa belle nymphe. Il en porta le modèle au roi, qui dit à sa maîtresse : « Je n'ai jamais vu un artiste qui m'eiit tant plu. » Mais en ceci Benvenuto fit une faute : il aurait dû montrer son travail à madame d'Étampes avant de le montrer au roi; cette dame, blessée, devint son ennemie, elle le desservit de toutes ses forces. Le roi aimait beaucoup ses artistes, mais il aimait beaucoup ses maîtresses ; il se dégoûta peu à peu de son orfèvre. Benvenuto, sur l'entrefaite, eut un procès pour son hôtel de Nesle, et il raconte plaisamment comment se passa ce procès; ce récit est assez bien fait, assez amusant et assez court pour que je le transcrive ici tout entier.
« Je comparus à la grand'salle de Paris pour exposer mes moyens de défense. J'y vis un juge lieutenant du roi, assis sur un tribunal élevé : c'était un homme d'une haute taille, gros et gras, d'un aspect très-sévère ; il avait près de lui une quantité de procureurs et d'avocats, tous rangés en ordre, à gauche et à droite; d'autres venaient chacun à leur tour pour plaider une cause devant le juge. J'ai vu quelquefois ces avocats qui étaient près de parler tous à la fois, et, ce qui m'étoanait, c'est qu'il prêtait l'oreille
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sans difficulté tantôt à l'un , tantôt à l'autre, et répondait à tous avec adresse; cela me parut si beau, que je ne voudrais, pour tout au monde, ne pas l'avoir entendu; car j'ai toujours aimé à voir et à juger toute espèce de mérite. Celte salle , quoique trèsvaste, était pleine d'un grand nombre de gens, bien que l'on prît soin de n'y laisser entrer que ceux qui y avaient affaire. La porte était fermée et gardée par une sentinelle qui, s'opposant à ceux qui voulaient entrer, faisait beaucoup de bruit et troublait le juge surprenant, qui se mettait en colère et disait des injures à ce soldat. Plusieurs fois , considérant cette circonstance , je remarquai ces paroles que je lui entendis prononcer en réprimandant deux gentilshommes, qui venaient pour voir et qui se disputaient avec force avec cette sentinelle, qui faisait une grande résistance. Le juge leur criait à haute voix de rester tranquilles, en s'exprimant en français par ces paroles. : « Paix , paix , Satan ! paix , Satan ! » allez! paix! » Comme j'avais appris très-bien la langue française, entendant ces paroles, je compris ce que Dante voulait dire quand il se présenta avec Virgile son-maître à la porte de l'enfer ; car Dante demeura en France avec Giotto le peintre, surtout à Paris; on peut donc dire, par conséquent, que tout endroit où Ton juge des procès est un véritable enfer. Voilà pourquoi Dante, qui savait parfaitement le français, se servit de ces mots, et je suis fort surpris qu'on ne leur ait pas donné cette explication. »
Pour ajouter à la singularité de ce récit, qui aurait bien amusé Molière lui-même, il faut se figurer Benvenuto en appelant de ces sentences à son épée, et frappant à la jambe sa partie adverse j usqu'à ce qu'elle eût renoncé au procès. Ce procès ne fut pas le seul qu'il eut à soutenir : il en eut un avec une fille nommée Catherine, dont il se tira avec beaucoup d'éloquence. Mais d'aulres traverses l'attendaient encore : un de ses compatriotes est chargé d'exécuter les ouvrages dont lui, Benvenuto, avait donné les modèles; il est encore obligé de tirer l'épée contre cet homme, qui renonce enfin à s'emparer de ses travaux.
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Cependant les tracasseries de la duchesse d'Étampes continuaient, malgré les beaux ouvrages de Torfévre, la porte du château de Fontainebleau, le Jupiter, le vase d'argent; malgré les bontés du roi , qui lui donne une fois sept mille écus d'or, une autre fois, une pension de deux mille écus d'or. La duchesse d'Étampes le poursuivait de toute sa haine. D'abord, elle voulut installer au Petit-Nesle un distillateur; Benvenuto menaça le distillateur de le jeter par la fenêtre. C'était la seconde fois quMl prenait son palais d'assaut. Le roi lui en fit donation une seconde fois. La duchesse n'en fut que plus ardente à persécuter l'artiste. Le tour qu'elle imagina contre lui annonce certainement une femme de goût et d'esprit. Benvenuto venait d'achever son beau Jupiter en argent et sa base dorée ; il l'avait posé sur un socle de bois peu apparent, et il l'avait conduit lui-même à Fontainebleau. La duchesse fit placer ce Jupiter dans une galerie , où un grand artiste du temps avait rangé tous les antiques. C'étaient les plus belles copies des antiquités de Rome. La concurrence était redoutable : la comparaison pouvait être funeste à l'artiste; mais Benvenuto ne manqua pas à son œuvre ; il plaça le Jupiter h l'endroit qui lui était assigné. Ce Jupiter tenait la foudre d'une main, et de l'autre le globe du monde. Madame d'Étampes avait retenu le roi jusqu'à la nuit, espérant que le roi n'irait pas voir le Jupiter, ou, tout au moins, qu'il le verrait dans un mauvaisjour. A la nuit tombante, le roi se souvint qu'il avait une statue à voir ; il entra dans la galerie avec toute sa cour, le dauphin , la dauphine, le roi de Navarre, madame Marguerite. Benvenuto avait placé dans la main de son Jupiter une bougie allumée, dont le reflet, tombant de haut en bas, produisit un effet beaucoup plus agréable que le jour. Le roi, stupéfait, recula d'admiration. La duchesse, outrée au dernier point, s'écria que cette statue n'était belle qu'à la faveur de la nuit ; que, d'ailleurs, elle était revêtue d'un manteau qui en faisait disparaître les défauts les plus saillants. A ces mots, Benvenuto, de mauvaise humeur arrache la
DENVENUTC» CELIJNI 1 i'J
gaze qui couvrait les épaules du Jupiter; et le roi, le voyant si irrité : « Taisez-vous! lui cria-t-il; je vous donnerai trois fois plus d'orque vous n'en méritez. » Eu ciîet, il lui fit donner jnille écus d'or.
Pendant qu'il était ainsi occupé de statues, et de palais, et de maîtresses, et de tous les divertissements royaux, François lc«' n'apercevait pas l'armée des impériaux qui marcliaient sur Paris; déjà même ils étaient les maîtres de Saint-Dizier, d'Épernay et de Château-Thierry. Le roi songea donc à fortifier Paris, et il consulta Cellini sur les fortifications à faire. Malheureusement, Ccllini ne nous dit pas quels conseils il donna dans cette occurrence; je le regrette, car il eût été curieux d'avoir l'opinion de rorfévrc sur les forts détachés et l'enceinte continue.
Que lui importent, au reste, les fortifications de Paris? Il est trop occupé vraiment de ses démêlés avec madame d'Étampes ; car, cette fois, la belle duchesse l'emporle. Le roi fait un jour à Cellini une très-vive réprimande, si vive, que toute la cour frémit de peur. L'artiste seul reste de sang-froid, et, dès que le roi a fini sa harangue, il met un genou en terre, et il se défend avec beaucoup d'éloquence et de noblesse ; le roi relève son artiste en lui disant : « Adieu, mon ami ! » La belle d'Etampes passa encore une mauvaise nuit.
Enfin, après quatre ans de celte vie si mêlée de peines et de plaisirs, voyant François ler malade et de mauvaise humeur, voyant les Anglais succéder en France aux p]spagnols, fa ligué de cette lutte avec la favorite, Benvenulo revint à Florence. A Florence, sa chère patrie, il trouva h; duc Côme de Médicis, qui lui commanda cette belle statue de Persée qu'on voit encore à Fh»rence. Quand le modèle de celle statue; fut achevé, le duc lui dit : « Si tu termines cette statue en grand, tu peux me demander ce que tu voudras. » Alors le duc lui acheta un palais; c'est dans ce palais qu'il fit son rhef-d'dMivie.
Ce ne fut pas saus de gr;«:i(lcs tracasseries qu'il acheva sou
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Persée. Sa dispute avec le slatuaire Bandonelli est célèbre en Italie. A la fonte de Persée, il y eut de grands accidents; un instant, Cellini crut sa statue perdue. Les ouvriers lui manquaient ; le feu prit à son atelier au moment de la fonte ; la fournaise rejeta an loin son couvercle, et, croyant que tout était perdu, il s'écriait : V 0 Dieu 1 qui ressuscites les morts, prends pitié de mon Persée! >* Au même instant, tout son moule se remplit, son chef-d'œuvre était vivant. Aussitôt la fièvre le quitta , il s'endormit et il ne se réveilla que douze heures après pour mamjer une salade et un chapon. Ses ennemis disaient que c'était le diable en personne, et sa servante, le voyant si heureux et si fier , s'écriait en levant lis mains au ciel : « Où donc est cet homme qui voulait mourir ! »>
De là, il va à Rome, où il voit un des plus qrands spectacles du monde : Michel-Ange occupé à élever Saint-Pierre de Rome ; mais il ne dit pas un mot de Saint-Pierre de Rome, et il parle fort peu de Michel-Ange, tant on s'étonnait peu des plus grandes merveilles en ce temps-là.
Il était dit que la guerre serait toujours mêlée à la vie de Benvenuto. Lorsque la guerre de Sienne commença, le duc, voulant fortifier Florence, distribua ses portes entre ses sculpteurs et ses architectes ; Benvennto fortifia une des portes, non sans croiser le fer avec un capitaine lombard qui en était le gardien.
Quelques jours après, le duc lui fait demander combien il veut pour son Persée. Benvenuto, hors de lui, répondit à l'envoyé du duc que, quand bien même son maître lui donnerait dix mille ducats, il ne se croirait pas assez payé, c Avec dix mille ducats, dit le duc, on bâtit de grands palais et de grandes villes! — On peut trouver beaucoup de maçons pour bâtir des palais et des villes, répond l'artiste; il n'y a que moi dans le monde pour faire un Persée comme le mien ! «
Et il se mit à regretter la France ; car, au lieu de dix mille écus d'or, il en eut trois mille cinq cents à peine. Mais quoi! il était
P.ENVENUTO CELI.IXI loi
tombé dans la disgrâce de la duchesse; les femmes lui ont toujours porté malheur !
Le reste de sa vie fut en proie à ces contrariétés d'artiste ([ui nous paraissent de petits chagrins vues de loin, et qui sont dans le fond de grandes infortunes. On voit, à des signes certains, que c'est là un homme qui vieillit et qui est malheureux ; il se promène en chantant des cantiques à haute voix, il s'inquiète de son avenir, il achète l'usufruit d'une terre, il place son argent à intérêt , il reconnaît ses enfants naturels ; ce n'est plus l'artiste insouciant qui jetait aux vents son présent et son avenir , c'est un père de famille qui ressent le besoin d'amasser. Puis, tout à coup, ses Mémoires s'arrêtent, et, quand il a raconté l'histoire de son Crucifix de marbre , il dépose la plume comme s'il n'avait plus rien à raconter.
Il y eut un jour où Cellini se fit moine ; il fut tonsuré, et il prit l'habit ecclésiastique le 2 juin 1558; deux ans après, il se maria pour avoir des enfants légitimes.
Michel-Ange étant mort à Rome à l'âge de quatre-vingt-dix ans, son corps fut transporté â Florence; Renvenuto fut choisi par l'Académie de dessin pour aller au-devant du corps de son maître. Le xvio siècle s'en allait déjà.
Cellini mourut bientôt après son maître, le 13 février 1571. Il fut enterré en grande cérémonie, il eut les honneurs de l'oraison funèbre. On ne sait pas au juste de quelle maladie est mort ce grand artiste, la gloire de son siècle. Ainsi finit presque toujours la vie des graiuls artistes. Éclatante d'abord , hardie, vagabonde, joyeuse et riche, i)uis cachée, pauvre, maladive et triste. C'est une clutsc qui se paye bien cher, la gloire!
Si J.-J. Rousseau avait lu les Mémoires de Benvcnuto Cellini tels que M. Farjasse vient de les traduire, J.-J. Rousseau n'aurait peut-être pas écrit en tête de ses Mémoires celte [ihrase orgueilleuse sur celte entreprise, rjiù n'a pas eu il'excmjiles et qui n'aura pas d'imilaieurs.
15i> CRITIQUE DU TEMPS PASSE
Après avoir lu les Mémoires de Cellini, on ne peut s'empêcher do Tadmirer non plus que de faimer; car, s'il est vrai que cet homme s'emporte souvent jusqu'au meurtre, s'il pousse la vengeance jusqu'au coup de poignard, c'est beaucoup la faute de ces temps de désordres et de i:uerrcs, oij un homme de cœur était obligé de se faire justice à lui-même, ne pouvant l'espérer des autres. Le malheur des temps intlua beaucoup sur son caractère ; rinjuslice lui parut une insulte, et il la traita comme telle; il fut Italien dans l'àme, comme il fut artiste dans Tàme. Dans ce tempslà, les guerres mêmes, qu'était-ce autre chose, sinon un défi de nation à nation? Les démêlés de Charles-Quint et de François 1er, qu'était-ce autre chose, sinon un duel immense de la France et de l'Espagne, qui avait pour témoin le monde entier?
Benvenuto Cellini aurait bien fait de prendre pour épigraphe de ses Mémoires celte sentence latine qu'il écrivit aux pieds de son PerséCy et qui résume admirablement sa vie :
Si quis le IécsciU, ulior ero.
« Si quelqu'un te fait outrage, c'est moi qui te vengerai. »
LA STATUE DE PlEllEE COENEILLE
PAK DAVID (d'aNGERS)
La statue de Pierre Corneille, placée sur le pont de Rouen, est comme vous savez, l'œuvre de M. David, membre de l'Inslitul. A
LA STATUE DE TIERUE CORNEIIJ.E 153
tout proniire, c'est un bel ouvrage. M. David est un penseur ; c'est un homme très-versé dans la connaissance des poètes, qu'il sait p;?,r cœur, qu'il aime et qu'il admire autant que personne. M. David est, en outre, un grand artiste peu mytholoiriqne de sa nature. Il sait que l'art ne doit pas être jeté en pâture aux choses futiles. Ne craignez pas qu'il s'amuse à tirer du marbre ou à jeter en bronze des faunes et des satyres, des Vénus ou des bacchantes, des Arianes abandonnées ou des Jupiters porte-foudre; c'est un homme qui a le grand mérite d'avoir fait entrer l'art dans la réalité. Donnez-lui à copier une grande tête, un vaste front, une de ces intelligences supérieures dont s'honore notre époque, notre artiste est à l'aise. Nous l'avons vu copier ainsi la tète du général Foy; nous l'avons vu, quand Talma a été mort, se pencher vers cette belle tète défigurée par la souffrance, et ranimer, autant que cela est donnée à l'art, cette grande physionomie.
Pauvre Talma, comme la mort l'avait changé ! elle avait écrasé de sa main de fer ce charmant regard qui allait à tous les cœurs; elle avait tordu hideusement cette bouche souriante ou terrible d'où sortait une puissante voix qui retentit encore à nos oreilles. Elle avait brisé ce cou si beau et si blanc dont Talma était si lier et qu'il portait toujours tout nu, même dans l'intimité, aimable cociuetterie d'un homme supérieur. Eh bien, sur ces traits déformés par la mort, sur ce masque méconnaissable même pour les amis du trépassé, le sculpteur David a retrouvé le regard, la bouche, le visage de notre grand comédien; il a rendu à la vie, dans tout son éclat et dans toute sa majesté, cette noble et vivante figure que nous croyions perdue à jamais. C'est là un grand miracle de l'art, mais aussi c'est là le chef-d'œuvre d'un artiste habitué à vivre avec de grands hommes, habitué à étudier les moindres nuances de leur visage. Si iM. David a recomposé si vite le Talma d'autrefois avec le Talma qui n'était plus, c'est que M. David avait beaucoup vu Talma.
Voilà ce qu'il faut dire à la louange de l'artiste qui a jeté en
bronze la statue du grand Corneille. Mais à côté de cette louange on peut placer un reproche : c'est qu'à force de s'être pénétré de l'esprit et du génie des grands hommes auxquels il a voué son culte et sa vie, M, David a tini par exagérer leur ressemblance; à force de les avoir vus dans tout leur grandeur, il a fini par les faire trop grands. Les bustes de M. David manquent certainement, sinon de vérité, du moins de vraisemblance. Vous rappelez-vous la tête qu'il a faite de Gœthe, roi de^Yeymar, de Vienne, de Berlin, d'une partie de la France et de l'AngleteiTe? David, poussé par le génie allemand, qui a eu tant d'influence sur noire siècle, s'en va à Weymar. Il demande l'adresse du poëte à un enfant; l'enfant lui montre une noble maison, une maison royale ; dans cette maison, il y avait Gœthe. C'était une magnifique tête chargée de pensées, de nobles rides et de longs cheveux blancs; c'était la tête d'où étaient sortis, tout armés ou tout charmants, Faust et Méphislophélès, Marguerite et Werther. Le statuaire fut ébloui. Tremblant, ému, hors de lui, il dessina dans la terre la tête du noble vieillard ; puis il s'en revint à Paris, croyant n'avoir fait qu'un portrait; il avait fait im colosse. La douane, voyant cet énorme ballot, ne put jamais croire que ce morceau de terre ne renfermait qu'une face humaine ; le douanier prit donc son épée et transperça d'outre en outre cette ébauche : excusable douanier en effet, il jugeait du crâne de Gœthe par son propre crâne ! Quoi qu'il en soit, le buste de Gœthe, par David, est une chose phénoménale. C'est que M. David a vu la tête de Gœ^he en dedans; or, le statuaire, comme le peintre, ne doit voir une tête qu'en dehors.
Ainsi a fait M. David pour la tète de M. de Chateaubriand, qu'il a faite colossale, lui ùlant ainsi beaucoup de sa grâce et de sa méîancohe ; ainsi a-t-il fait aussi pour la statue de Pierre Corneille; Pierre Corneille, le frère, l'ami, le compagnon, le collaborateur de Thomas Corneille, qui lui prêtait ses rimes; Pierre Corneille, ce grand homme de génie si humble, si doux, si bourgeois, si triste, si mal nourri el si mal vêtu ; relui dont La Drnvère,