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HISTOIRE

RÉGENCE Eï DE LA MINORITÉ DE LOUIS XV

PAR LEMOiNTEY

Comment Léinonley enfrepril son hisfoirc. — Éla( de la France à la mort de Louis XIV.— Le niinislère Dubois. — Ilisloire d'un chapeau rouge. — L'Écossais Law. — La rue Quincampoix.

En 1808, dans un noble instant d'oisiveté, Tempereur Napoléon eut envie de lire une histoire de la France sous ses deux derniers rois. C'était, il faut le dire, une curiosité digne d'un pareil homme, qui ne demandait pas mieux que d'antidater sa puissance, et de se voir démontrer nettement qu'il était le successeur immédiat de Louis XIV. J'imagine, en effet, que, sans qu'il s'en rendît compte peut-être, c'était là la pensée de Napoléon, quand il dit à Lémontey : « Parlez-moi de Louis XV et de Louis XVL » Tout autre historien, à la place de Lémontey, n'eût pas manqué de faire un piédestal à l'empereur de ces deux rois qui menèrent la France à sa perte par deux chemins ditTérents. Mais, pour cela, il eût fallu choisir un autre historien que Lémontey, quoi qu'on ait dit de son avarice et de son amour pour l'argent. C'était un homme sans enthousiasme et sans passion, d'une vie aussi correcte que son

IIISTOmt: DE LA REGENCE 15"

slylc, éyalenicnt iiicapuble de HcUteiie et de mensoïKjc, laborieux à outrance, infatigable, poursuivant les petits faits de Tbistoire ; \n\ diyne boinme, avare seulement pour lui-même, et n'aimant pas assez l'argent pour se vendre ; en un mot, un historien respectable, lin écrivain savant et laborieux. Il accepta donc la tâche que lui donnait Tempcreur, sous deux conditions cependant que Tempereur et riiistorieu ont également remplies à leur gloire mutuelle : il demandait tous les moyens de dire la vérité, et toute la liberté de la dire. Voilà comment a été entreprise cette Histoire de la Réyence et de la Minorité de Louis XV.

Quand Lémontey entreprit son travail, il se trouva encombré d'immenses et précieux matériaux qui demandaient à être mis en œuvre. Les histoires particulières sur cette étrange époque, les mémoires personnels, les lettres confidentielles, ne se comptaient pas; mais toute l'histoire était à faire, histoire d'autant plus difficile à mener à bonne fin, que, parmi les matériaux que l'auteur devait nécessairement employer, il y en avait qui présentaient au plus haut degré toutes les qualités de l'histoire : le style, la naïveté des faits, la vérité des portraits et la variété des détails, tout ce qui fait l'histoire en un mot. Parmi les matériaux qu'il fallait employer se trouvaient les Mémoires de Saint-Simon, ce chefd'œuvre de l'esprit, de l'observation, du style et du sarcasme grand seigneur; les Mémoires du maréchal de Villnrs, écrits en partie par ce grand capitaine avec toute l'insolente naïveté de l'amour-propre; les Mémoires de Noailles, remplis de faits et si étrangement arrangés par l'abbé Millot; les Mémoires du maréchal de Berwick et du maréchal de Tessé, écrits en partie par ces deux courtisans, qui savaient écrire par cette influence que donnait la cour alors ; enfin , les Mémoires secrets de Duclos , satirique tableau de mceurs où la vérité est souvent sacrifiée à l'clfet ; VHistoire de la Régence de Marmontel, emplialiquement écrite avec la plume qui avait écrit les Incas; et surtout cette foule immense de matériaux inédits formant plus de six cents volumes de

io8 CRITIQUE DU TEMPS PASSÉ

manuscrits originaux que le gouvernement d'alors avait livrés à Tauteur, et que nos bons alliés ont emportés à la fin de mars 181 i. Tels sont les ]\lémoires, tels sont les matériaux contre lesquels et avec lesquels a été faite YHisloire de la Régence, par Lémontey.

Certainement* un travail fait avec cette conscience et ce zèle de tant d'années mérite toute l'attention du lecteur; sans compter qu'il s'agit ici de l'époque singulière où la France fut tour à tour gouvernée par les chefs des deux branches collatérales de la maison régnante; singulière période de dix années, féconde en résultats de tous genres, qui se fait remarquer par une prodigieuse variété d'événements et par un jeu de passions qui intéresse vivement l'observateur ; époque mal connue jusqu'à nous, et qu'on jugeait légèrement parce qu'on la jugeait d'une légère importance; époque beaucoup étudiée de nos jours, dans laquelle se reposent volontiers, comme art, comme poésie, comme gouvernement, les esprits faibles et paresseux qui n'osent pas ou qui ne peuvent pas remonter jusqu'à Louis XIII et au cardinal de Richelieu.

Le travail de Lémontey est divisé en plusieurs parties, dans chacune desquelles, avec un peu d'attention et de mémoire, on peut retrouver l'influence de quelque grand nom ou de quelque grand écrivain de Tépoque, influence toujours modifiée cependant par l'esprit ctitique de l'historien. C'est ainsi que Lémontey s'appuie sur Saint-Simon pour les premiers temps de son histoire : c'est à peu près le même tableau, moins le s*yle, que dans les Mémoires du noble duc.

Louis XIV expire et descend dans la tombe, ne laissant qu'un enfant faible et malade de toute celte grande famille décimée par la mort. Le roi d'Espagne et le duc d'Orléans sont en présence un instant, se disputant la régence, c'est-à-dire le gouvernement souverain de la France pendant cette longue minorité. Après quelques hésitations, Philippe d'Orléans l'emporte dans le parlement comme à la cour. Le testament du volontaire Louis XIV est cassé ; Philippe règne. Son règne commence par des réformes dans le luxe

HISTOIRE DE LA REGENCE io9

écrasant de la cour. L'agriculture sent le regard du maître. L'assemblée du clergé, qui s'occupait encore de forger des censures, reçoit l'ordre de garder le silence. Le conseil de régence est formé : dans ce conseil, le régent se réserve l'Académie des sciences, qui devait finir par dominer toutes les autres. Tout s'arrange bientôt en France; car, malgré l'abus qu'en avait fait la toute-puissance de Louis XIV, c'était un noble et beau pays, intelligent, actif, soumis, prêt à toutes les gloires et disposé à tous les progrès.

Ici, Léniontey, chaste et sévère écrivain, abandonne Saint- Simon et ses portraits; il va tout seul au-devant du ministère Dubois, et, laissant de côlé tout scandale superflu, il explique, à la manière d'un homme grave, ce qu'était en effet le cardinal Dubois, que personne n'a expliqué avant lui. Quand le duc d'Orléans vint aux alTaires, les affaires étaient difliciles et embrouillées, le travail était long pour un prince avide de plaisirs, les ministres capables étaient rares. Le duc, au milieu de ses roués, hommes de plaisir, hommes d'ambition, se trouvait sans conseil et sans guide. Saint-Simon, le plus honnèle et le plus capable de ses amis, homme de courage, de probité et de mœurs irréprochables, mais d'une àme fougueuse et d'un cœur emporté, tout rempli de préjugés déjà gothiques, élait l'homme le plus propre à perdre la monarchie par ses conseils;. Le maréchal d'Uxelles et le maréchal de iXoailles, créai ures do madame de Mainlenon et politiques trèsmédiocres, tenaient, l'un les relations politiques, et l'autre les finances. Rien ne marchait au même but avec ces éléments contraires ; à cluujue instant, on remplaçait ces médiocrités, mais par des médiocrités nouvelles, et chaque jour faisait mieux sentir la nécessité de concentrer le pouvoir.

Le ministère de Dubois fut donc une nécessité politi((ue. Quand Dubois vint au ministère, il n'y avait que Dubois à y mettre. Pendant trois ans, son influence avait été tellement décisive dans les aflaires de l'Europe, que lui seul était capable à présent de la gouverner. Tout ce i|ui a rapport à Dubois dans l'histoire de Lémouley

<G0 r.r.ITKjUE DU TEMI'S PASSÉ

esi écrit avec un goût, une retenue, une finesse qui sont dignes des plus grands éloges. L'histoire de son chapeau de cardinal, liisloire toute politique , est un morceau d'une ironie achevée. Jamais vous n'avez mieux compris combien Dubois est un homme d'esprit que par la conquête du chapeau ronge. L'histoire de la conspiration de Cellamare dans le même livre, toute amusan!e qu'elle est, est loin d'approcher de cette histoire. C'est une lutte toujours renaissante de l'abbé avec la cour de Rome. Ce chapeau est suspendu sur la tête de Dubois par un fil ; Dubois tremble, il hésite, il supplie, il menace, il prodigue l'or et les soumissions au saint-siége; le souvenir du cardinal de Richelieu et du cardinal iMazarin l'empêche de dormir. C'est une longue et divertissante comédie digne de Molière. Le pnpe joute de ruse avec l'abbé; il promet le chapeau, supplice en sens inverse du supplice de Damoclès; il le refuse. Ce que demande le pape à l'abbé ne saurait se concevoir. Par exemple, il lui demande sa protection pour le roi Jacques contre le roi d'Angleterre, auquel Dubois devait déjà la mitre épisfopale de Fénelon. Rien ne coûîe à l'avare Dubois pour cire cardinal. Non content d'user de l'argent de la France, il envoie même de son propre argent à toute la ville de Rome; il envoie trente raille écus au cardinal Albani seulement. 11 f;ut ériger la bulle Unigemtus en loi de l'État. Et, tout à coup, comme il va enfin être nommé cardinal, arrive la mort du pape Clément VL On dirait que Clément VI meurt tout exprès, tant il meurt à propos pour trouver un nouveau prétexte de retarder le cardinalat de Dubois; le pape mort, tous les efforts de Dubois sont à recommencer.

L'histoire de ce chapeau est la seule vengeance que Lémontey tire de Dubois; il développe dans toute sa force cette ancienne maladie des prêtres en crédit pour le cardinalat, rabbin papale, comme disent les Italiens. Il a fait un tableau d'histoire fort piquant avec ce chapeau. Il a développé très-henreuscmcnt à quel degré Dubois possédait le secret de l'intrigue; et, en effet, la chose

étonne, surtout quand on voit que, pour afTubler un mauvais pièlrc d'une calotte rouge, il a fallu remuer l'Europe, diriger au même but les plus mortels ennemis, le roi George et le Prétendant, la cour de Madrid et celle de Vienne, les disciples de Luther et ceux de Molina. Aussi Fontenelle, avec son admirable malice, donnet-il au cardinal Dubois ce singulier éloge — « d'avoir paru le prélat de tous les États catholiques et le ministre de toutes les cours. »

Du reste, après ce morceau si original et si cruel pour le cardinal, l'historien laisse bien prendre la revanche au premier ministre. Sous son ministère, l'Europe est en paix. Sa vigueur rétablit les finances absorbées par le système de Law. Il aspire, comme tous les grands ministres de ce temps-là, à l'égalité des ronlributions; il établit les pépinières d'où sont sorties les belles plantations de nos routes. Enlin, quand il fut mort, s'il n'y eut pas d'oraison funèbre prononcée sur son cercueil, comme c'était l'usage alors, les actions de la Compagnie des Indes baissèrent de trois cents francs : il eut l'oraison funèbre après laquelle courent le plus los ministres constitutionnels de la France et de l'Angleterre, l'oraison fimèbre de l'argent.

Ces sortes de réhabilitation, dans une histoire si défigurée par la haine ou par l'ignorance, sont d'un elTet très-puissant dans le livre de Lémontey. Le cardinal Dubois n'est pas le seul j)ersonnaqe de cette histoire qui soit réhabililé autant qu'il pouvait l'être. Justice entière est rendue aussi à ce spirituel aventurier écossais, qui jeta un si grand désordre et un mouvement si heureux dans les finances du royaume. C'est un des passages de son histoire que Lémontey a le plus travaillé. Vous avez souvent entendu dire que Law, comme Dubois, était un caprice du régent. Lisez Lémontey : il vous prouvera que le financier, aussi bien que le minisire, dut son élévation à la nécessité du temps. Quand Law vint aux finances, la Régence était en arrière de cent trente millions; la guerre d'Espagne, les dettes de Louis XIV, le remboursement des

offices , si largement supprimés , faisaient présumer encore un déficit à venir de vingt-quaire millions. C'était un double abîme qu'il s'agissait de combler.

Alors le régent eut recours au plus capable . Law , venu en France sous le ministère Gliamillard, était né dans cette Ecosse où le génie observateur, méditatif des habitants, devait produire le premier des romanciers historiques et la plus célèbre école des sciences spéculatives. Law fut le premier homme en France qui ait fait faire de grands progrès à la théorie du crédit public. Lémontey, avec cette clarté qui est un des premiers devoirs de Thistorien, expUque parfaitement la banque nouvelle. C'est un morceau à hre avec beaucoup de soin et écrit avec soin aussi. Puis, comme il faut toujours, dans le système historique adopté par Lémontey, que la comédie se rencontre à côté du récit sérieux, en même temps qu'il décrit tout le système avec le sang-froid du calculateur, il s'amuse à nous faire pénétrer dans la rue Quincampoix. La rue Quincampoix, pour l'Écossais, c'est l'histoire du chapeau de Dubois à côté de l'histoire de son ministère. Et, en effet, ce devait être un plaisir de voir la foule des joueurs arriver dès le matin au centre de ce quartier populeux. Dans cette méchante rue de quatre cent cinquante pas de long sur vingt de large, ont passé toutes les fortunes de la France. Les plus grandes fêtes du système eurent lieu dans cet ignoble carrousel. Il y avait des banquiers jusque sur les toits. Et là, toute la France venait échanger son or contre du papier. Il y eut un abbé qui donna, pour des actions de la Compagnie, des billets d'enterrement, sans songer, le fripon qu'il était, combien il disait vrai.

Le tableau est très-animé et très-vif. Puis, en écrivain philosophe, Lémontey explique fort bien comment cette fermentation d'agiotage, si abjecte dans son foyer, épanchait au loin de grands et salutaires effets. La soudaine réhabilitation de tant de papiers déshonorés fit périr l'usure et jaillir de toutes parts des flots de richesse; l'intérêt de l'argent tomba au denier quatre-vingts, le

nombre des manufactures s'accrut de trois cinquièmes, Tagriculture et le trésor public s'enrichirent de l'aftluence des étrangers et de rénorme progrès des consommateurs. Une soif de plaisirs nouveaux créa une industrie plus recherchée, et dévora jusqu'aux aliments du luxe de nos voisins. Et non-seulement advint par là le bien-être physique, mais encore une tranquillité morale inouïe dans l'hisloire de France. La nation, emportée dans ce torrent d'affaires et de délices, oublia la bulle et les remonlrances, la conspiration des bâtards et la guerre d'Espagne. Des esprits ainsi disposés rendaient tout gouvernement facile. La Régence figurait en quelque sorte ce personnage fantastique qui doit un jour, par la transmutation des métaux, arriver à la puissance universelle.

Voilà pour l'intérieur du royaume. Au dehors, notre mouvement financier n'avait pas une influence moins puissante. Notre diplomatie, marchant les mains pleines d'or, abaissait tous les obstacles ; l'armée puisait dans l'abondance sa force et sa fidélité; notre considération politique s'élablissait par l'admiration des étrangers pour nos finances, et l'on voyait Londres et Amsterdam contrefaire notre rue Quincampoix avec la grossièreté de plagiaires.

Quant à l'intérieur de la France, quant à la cour, l'un et l'autre se ressentirent heureusement du système. Les courtisans étaient accablés de faveurs; les mécontents se rapprochaient d'un ennemi prodigue, et le peuple bénissait la suppression de presque tous les impôts sur les comestibles; l'administration s'honorait par d'utiles travaux, tels que le canal de !\Iontargis, le pont de Blois, l'église de Saint-Roch à Paris, par le début d'un système de grandes routes jus([u'alors inconnues; par la recomposition des compagnies de maréchaussée, qui avaient tant besoin d'être réformées. En même temps, le bon Rollin célébrait, par un discours auquel nous devons le Traité des Etudes, l'établissement de l'instruction gratuite dans l'université de Paris.

Tout cela parce qu'un Écossais se rencontrait en France qui

remuait Tur et Fargent ensevelis dans les vieux coffres. Tout cela, parce que l'Écossais était un homme à grandes idées. Le temps manqua seul à Texécution de plus vastes travaux. Law entreprit de remplacer tous les impôts par un denier royal prélevé sur tout le territoire sans distinction de propriétaires; il prétendait établir la levée de ce tribut avec quatre millions de frais et mille employés, au lieu de cette fouie de perceptions inégales et oppressives, qui coûtaient à l'État vingt millions, et livraient le peuple à la cruelle industrie de quarante mille préposés.

C'étaient là de grandes idées! c'était là une révolution tout entière! Ajoutez que, grâce à cette impulsion commerciale, les colonies ébranlées se rattachèrent à la France ; les mers lointaines revirent le pavillon français comme aux beaux jours de Colbert. >»'ous prîmes possession de l'île de France, sentinelle redoutable entre Tlnde et l'Afrique ! Tout cela grâce à cette fièvre d'argent et d'or entretenue par l'Écossais ! — Mais c'était là trop de bienfaits pour être duraliles; c'était là trop de prodiges. Toute l'Europe était aux pieds de rÉcossais; l'Écossais se troubla; il doubla le nombre des actions qu'il devait mettre en circulation ; le succès le força d'élever sept étages sur des fondements qu'il avait posés pour trois. — 11 succomba. Après le tableau de sa gloire, le tableau de sa défaite n'est pas sans charme. On aime à voir cet homme, qui donnait cent millions d'aumônes, qui transportait un peuple entier dans son duché de la Louisiane, vivre obscur à Venise, où son indigence fit taire la calomnie et les espions de Dubois. A sa mort, il ne laissa, pour toute succession, que quelques tableaux de prix et un diamant de quarante mille livres, qui servait de gage aux emprunts dont sa mauvaise fortune lui imposait souvent la nécessité. Je me suis arrêté à dessein sur l'histoire du financier écossais, parce que à lui, et à lui seul, commence toute cette science financière qui fut cbez nous la cause de tant de progrès et de tant de malheurs. Nos histoires de collège — et, malheureusement, nous en sommes encore là pour toute histoire — parlent de Law avec une

faillite et une ignorance remarquables. On dirait à les entendre qu'il s'agit d'un chevalier d'industrie, et l'on est tout étonné, en le voyant de plus près, de tout le génie qne renfermait la tète de cet homme. Une chose bien remarquable, c'est la manière dont Saint-Simon parle du système, et l'excellente explication, explication toute constitutionnelle, qu'il donne de sa chute. Je ne puis résister à l'envie de transcrire le morceau, qui nous montre, bien plus avancée que nous ne l'avions pensé mille fois, toute la théorie du crédit public à cette époque. Écoutez Saint-Simon :

« Le système de Law tirait à sa fin. Si on se fi'it contenté de sa banque, et de sa banque réduite en de justes et sages bornes, on aurait doublé tout l'argent du royaume et porté une facilité infinie à son commerce et à celui des particuliers entre eux, parce que la banque toujours en état de faire face parfont, des billets continuellement payables de toute valeur auraient été de l'argent comptant, et surtout préférable à l'argent comptant par la facilité du transport. Encore faut-il convenir, comme je le soutins à M. le duc d'Orléans dans son cabinet , et comme je le dis hardiment en plein conseil de régence, quand la banque y passa, comme on l'a vu ici alors, que tout bon que pût être cet établissement en soi, il ne pouvait Vêtre que dans une république ou que dans une monarchie telle qu'est r Angleterre, dont les finances se gouvernent seulement par ceux-là qui les fournissent, et qui n'en fournissent qu'autant et comme il leur plait; mais, dans un Etatléi,a'r, changeant, plus qu'absolu, tel qu'est la France, la solidité g n.anquait nécessairement, par conséquent, la confiance, au inoins juste et sage, puisqu'un roi, et, sous son nom, une maîtresse, un ministre, des favoris, plus encore d'extrêmes nécessités connue celles où le feu roi se trouva dans les années 1707, 1708, 1709 et 1710, cent choses enfin pouvaient renverser la banque, dont l'appât était trop grand et en même temps trop facile, n

.Vinsi donc, au jugcniL'iil de Saint-Simon lui-même, il n'a manqué à Law, pour être un drs plus grands ministres de la France,

que la Charte et les deux Chambres, l'éloge n'est pas médiocre, à mon sens. Lémontey en juge comme Saint-Simon (1).

Cette Histoire de la Régence se compose de tableaux qui en font autant d'histoires détachées. On voit que Tauteur s'est initié de bonne heure dans les secrets de l'école historique dont Salluste est le maître et le roi, à laquelle nous devons la Guerre de Catil'ma et la Vie d'Agricola de Tacite. Lémontey est, en effet, un écrivain de la vieille école qui a beaucoup lu Tacite et Voltaire, moqueur et enthousiaste en temps et lieu, vrai, spirituel, sûr de son style, sévère sur son histoire, maître de ses matériaux, sans amour et sans haine pour personne , et surtout sachant bien son xviiie siècle, ce beau siècle, si mal compris et si mal étudié!

La peste et la rbélorique. — Le petit roi. — Son enfance et sa jeunesse. — Le luxe sous la Régence. — Révolution de costumes. — .Mérites et charmes du xyiii* siècle. — Rè^ne des gens de lettres et des artistes.

Dans ce qui précède, nous avons parlé du régent, de Law et de Dubois, nous avons traversé le système, la conspiration de Cellamare, et même la peste de Marseille dont je n'ai pas parlé. Si je n'ai pas parlé de cette peste, c'est que Lémontey, fidèle et trop fidèle en ceci à ses habitudes de rbétorique, s'est amusé à faire de cette peste un morceau tout à fait oratoire. Lémontey a autant travaillé sa peste que Thucydide a travaillé la sienne ; il Ta presque autant travaillée que Boccace : Boccace, ce honteux témoignage de l'égoïsme florentin! Pour ma part, depuis surtout que, nous aussi, nous avons subi toutes les terreurs du fléau, depuis que

(1) M. Thicrs a écrit un livre définitif .sur le célèbre financier, l7/isloire de Laiv. In vol. in-18, édition Helzel et Lcvy.

la contagion, tombant tout à coup au milieu de nous, est venue nous plonger dans les indicibles terreurs d'un mal inouï que personne ne connaît, j\ii pris en horreur le récit des pestes dans les histoires. Je sais bien que, pour un écrivain, c'était autrefois une bonne fortune qu'une très-belle peste à raconter. Cela coupait merveilleusement la monotonie du récit, cela jetait de la diversité dans les histoires de guerre et de paix ; l'historien allongeait sa période, arrondissait sa description à plaisir; il s'abandonnait à toutes les recherches les plus précieuses du langage ; l'antiquité n'y a jamais manqué, non plus que les temps modernes. Les poëtes, à leur tour, ont lutté avec les historiens à qui ferait les plus belles pestes. Misérables efforts ! vaine science ! descriptions futiles ! Lémontey sera, j'espère, le dernier chez nous qui ait écrit sa peste. Chez nous, depuis le choléra, nous savons trop, malheureusement, ce que c'est qu'une peste, pour en permettre désormais la description poétique aux faiseurs de beau langage, de descriptions apprêtées avec soin, de douleurs méthodiques et de terreurs de deuxième main. Nous avons passé par la peste, nous autres, et c'est pour cela que nous demanderons aux écrivains à venir, quand il s'agira de ces fléaux qui ravagent le monde en silence, d'être plus que jamais clairs et simples, de raconter gravement, et sans apprêt, des douleurs si sérieuses et si spontanées, de se préserver surtout d'une tristesse étudiée. Si ce fut jamais le cas d'oublier sa rhétorique, c'est en présence d'un peuple ([ui meurt, d'un hôpital qui regorge, et d'un corbillard qui s'en va au galop. Qu'il soit résolu chez nous, une fois pour toutes, qu'on n'écrira plus de belles pestes, soit en prose, soit même en vers. Je passe donc sous silence la trop belle peste de Lémontey.

Ce qui est très-bien raconté, et très-bien écrit, et très-bien compris dans la seconde partie de cette importante histoire, c'est la minorité de Louis XV. Cette nation française, qui regarde avec tant d'avidité et d'amour, le rejeton de Louis XIV, est sans contredit elle-même un spectacle digne d'intérêt. Uegardc/.-la, celte

nation froissée par le grand roi, mais si soumise encore! Elle se fie à ce frêle enfant pour son bonheur à venir; elle étudie dans ses premiers gestes, dans ses premiers regards, dans ses premiers mots, ce jeune roi, roi absolu, qui doit décider de sou bonheur ou de sa misère, de son opprobre ou de sa gloire : lui tout seul. A voir la France entourant ainsi, applaudissant, admirant, adorant ainsi son petit roi, priant pour lui à deux genoux quand il est malade, cette France déjà sceptique ! on dirait des soins et de l'amour d'une bonne nourrice pour son enfant. Voyez, pendant la Régence, sous le ministère de M. le duc, sous le cardinal de Fleury, la France est occupée uniquement de son petit roi, qui grandit tous les jours. Elle s'informe bien plus de ce qui se passe à son berceau, que de ce qui se passe au conseil de régence. Le gouvernement est pour le moins rendu aussi facile par cette préoccupation du royaume, que par le mouvement imprimé aux finances. Pendant qu'on se demande : « Que fait le roi ? » personne ne songe à demander : « Que fait le principal ministre ? » De là vint aussi en grande partie, la faveur qui s'attacha à tous les ministres de cette époque. Le peuple porta aux gouvernants un peu de l'amour et de la faveur dont il entourait l'enfant royal. Voilà comment Louis XV, enfant au berceau, eut tout le pouvoir de Louis XIV ssns avoir aucune de ses haines. Sous Louis XV enfant, c'est partout la même maxime de souveraineté absolue, étendue autant qu'elle peut s'étendre ; le plus violent arbitraire frappe, comme nous l'avons vu, les monnaies, les rentes et les offices ; la peine de mort est étendue à des cas nouveaux ; le parlement de Paris est exilé en corps pour la première fois; vingt-six charges sont arrachées au parlement de Piennes, rien n'y fait, pas un murmure ne s'élève de la nation ; au contraire, la nation se plie à toutes les volontés du berceau royal. Dans la conspiration de Cellamorc, sous ce roi enfant, un complice très-subalterne de cette malheureuse intrigue qui servit de jouet à Dubois, ne put trouver d'asile au fond de la Bourgogne, même dans la maison de sou père! Sous ce roi enfant, au milieu de la chute du

papier-monnaie, nn édit, hasardé en Iremblant, ordonne aux mécontents d'apporter leur or au trésor royal, et, dans l'espace d'un mois, on y déposa quarante millions de livres! Jamais enfin, à aucune époque de l'histoire, roi de France ne fut plus obéi que cet enfant; jamais on n'avait mis plus en oubli parmi nous l'institution féodale, cette première liberté de la France, toujours si prête dans notre histoire à donner une tête et des bras à la révolte.

Ce sont là certainement des faits étranges, et, si le grand roi eût pu voir ce qu'était son petit-fils, le grand roi eût été singulièrement surpris! Louis XIV, il est vrai, avait été bien grand dans ses ruines. Jeune roi, il avait vu les habitants des campagnes border ies chemins et se jeter à genoux sur son passage; mais, enfant, il avait été chassé de sa ville capitale, et il lui avait fallu grande hardiesse pour entrer en parlement le fouet à la main. Son petitfils inspirait une autre sorte d'idolâtrie plus tendre et plus douce. îSa beauté, sa faiblesse, ses prétendus périls, l'entouraient d'un culte populaire; et, quand le czar Pierre I^i', vainqueur de Charles XII et de la Russie, vint à Paris, au milieu de l'étonnemcnt du peuple, qui ne savait pas ce que c'était qu'un Fiusse, rien ne lit plaisir à ce peuple comme le respect et rattendrissement du czar toutes les fois qu'il rencontrait et qu'il prenait dans ses bras le jeune roi, soit que Pierre l*^^\ touché du sort d'une nation aimable qu'un luxe effréné entraînait à sa perte, prévît les malheurs d'un enfant destiné à cette frêle couronne, soit qu'il se rappelât que lui-même, à pareil âge, avait été en butte aux trames des assassins, comme de sinistres et injustes murmures eu menaçaient encore le descendant de Louis XIV.

Avec un peuple ainsi fait, plein d'âme, plein d'amour, si riche, si habile, si spirituel, si florissant, si dévoué, il ne manqua au roi Louis XV, à ce beau roi, pour être un grand moiuir(|ue, (|u'un peu plus de sang royal dans les veines, l'enfance vagabonde de Louis XIV, par exemple, ou la mesfjuine et tenace autorité de Mazarin. L'enfance de Louis XV alla trop toute seule pour que le roi se sentît un

homme. L'adversité lui manqua. Le succès fit sa perte. Il eut de bonne heure Tantipalhie du trône ; semblable aux enfants gàlés qui ont trop de jouets et qui les brisent, ses courtisans le fatiguèrent de bonne heure ; on en fit un roi sitôt qu'il se fit simple particulier, un esclave dès qu'il fut le maître. Un jour qu'il avait été contraint à quelque acte de représentation, il en fut excédé, et la duchesse de Ventadour, sa gouvernante, en écrit ainsi à madame de Maintenon : « Il fit ensuite son potage lui-même et trouva du soulagement à ne plus faire le roi. » — « Il a des vapeurs, ajoute la gouvernante, et il en a eu au berceau ; de là ces airs tristes et ce besoin d'être réveillé. Naturellement, il n'est pas gai, et les grands plaisirs lui seront nuisibles parce qu'ils rappliqueront trop. » Paroles prophétiques que le roi n'a que trop justifiées depuis.

Toute l'histoire de Lémontey est remplie de ces détails. L'enfance de Louis XV y tient une grande place ; et ce n'est pas un des moindres charmes de cette lecture de n'y rencontrer, à propos de ce monarque, qui fut le roi du Parc-aux- Cerfs et l'amant de madame Dubarry, que des détails de maisons de campagne, de laiterie, de fromage, de potage qu'il fait lui-même pour se soulager du métier de roi. On dirait de Teufance de quelque chaste monarque du commencement de la monarchie. Le roi est heureux de tout, d'une petite vache que lui donne une intrigante de ce temps-là, d'un magasin d'ustensiles pour le jardinage que lui envoie son grand-père le roi de Sardaigne. Malheureusement, la campagne et les troupeaux ne furent pas ses seuls passe-temps. On fit violence de toutes les manières à ce naturel sauvage. Son gouverneur, le maréchal de Villeroy, \ieillard frivole, aussi dur dans ses caprices qu'il était bas dans ses complaisances, doubla son aversion pour toute démarche publique en le forçant de danser sur le théâtre, parce que Louis XIV y avait dansé. Un jour, le duc de la Ferté eut l'indignité de faire exécuter devant le roi un ballet par des enfants déguisés en chiens. Un autre jour, des valets de cour entassèrent des oiseaux de la fauconnerie dans une vaste salle, et le jeune prince

n'eut plus qu'à les tuer à coups de bâton. Les impies ! Ils faisaient finir Louis XV comme Louis XI avait commencé ! Heureusement pour les corrupteurs eux-mêmes, ces hideux speclacles de cruaulé, qui auraient pu faire de Louis un roi cruel, n'en firent qu'un homme insensible. 11 n'y eut pas jusqu'aux sermons de Massillon lui-même, jusqu'au Petit Carême, ce calme chef-d'œuvre, dont la perfection inanimée se ressemble toujours, qui n'augmentât pour ce jeune prince la fatigue et les ennuis précoces de la royauté.

L'habileté de Lémontey à mener de front toutes les parties de celte grande histoire est une chose digne de remarque. Son livre est un grand témoignage en faveur de l'ancienne méthode historique, qui consiste à diviser l'histoire en plusieurs parties très-distinctes, sauf à les lier entre elles quand chacune de ces parties séparées est arrivée à sa plus grande clarté. Ainsi, un morceau excellent, c'est l'histoire du mariage du roi avec Marie Leczinska, la fille du roi détrôné Stanislas ; le renvoi de l'infante et la rupture de cette union avec une fille espagnole, le chef-d'œuvre de la politique de Dubois. Lémontey donne à ce sujet des explications réelles et précises. Il écrit en peu de lignes l'histoire de la cour d'Espagne, les emportements de la reine, les folles boutades du roi. Dans ce tempslà comme de nos jours, la cour d'Espagne ne ressemble à aucune autre cour du monde. Ce sont des mœurs inouïes, ce sont des coutumes inconnues, c'est un despotisme étrange et bizarre, nuancé de mille manières différentes. Il est impossible de mieux expliquer que ne le fait Lémontey la tempête générale excitée en Europe par le renvoi de l'infante.

Or, toutes ces intrigues secondaires et suivies de si grands résultats étaient d'autant plus difficiles à expliquer qu'à cette époque de révolution diplomatique, la prétendue science des rapports naturels des peuples eût vainement cherché à s'orienter sur son propre théâtre, tant le jeu des événements avait déplacé les rôles et les acteurs! C'est, en effet, une bizarre époque, n'est-ce pas? que celle où Ton rencontrait un gouvernement italien en Espagne, allemand

il 2 CUiTlUlE DU TEMPS ÎASSE

OU Anglelerre, russe en Pologne, autrichien en Italie, anglais en Portugnl, pendant qu'en Russie se rencontraient toutes les sortes de ((ouYernoment, excepté toutefois un gouvernement russe. Ce sont là autant de (liflicullés dont nuire historien s'est tiré avec le plus grand sang-froid, avec le plus rare bonheur.

Pour moi, avec mes maiheureuses habitudes de feuilleton, tous ces grands intérêts de Thisloire m'éhlouissent et exigent une contention d'esprit dont je suis devenu très-incapahle à force de travail. L'hisktire des traités me fatigue, les détails de finances me fatiguent. Permettez-moi donc de vous laisser \k tout au milieu de la minorité de Louis XV, comme Ta fait Lémontey, et de passer avec lui à l'histoire plus simple et plus claire des travaux et des délassemenis de l'esprit dans ce beau xviii^ siècle, si supérieur à tous les autres par l'esprit considéré comme délassement.

Déjà, dans notre premier chapitre, nous avons vu le luxe s'introduisant en Fr.mce à la suite du système. Le luxe et le plaisir marchèrent toujours de front depuis ce temps-là. Le nombre des équipages doubla on pou d'années, celui des valets prit un accroissement fatal. L'Iiido nous inonda de ses porcelaines et de ses curiosités frivoles. Tout le xyii^ siècle s'en va ainsi peu à peu. Les domestiques deviennent des laquais; ils portent des plumes et des habits éearlates; ils ne jouent plus du violon dans les antichambres, ils jouent aux cartes; les femmes leur attribuent des fondions contraires à la modestie des anciens usages. C'en est fait, les demoiselles de qualité n'envoient plus vendre au marché les jolis oiseaux des Canaries élevés par leurs soins. L'éducation, à son tour, voit s'en aller ses vieilles disciplines : des charlatans qu'on retrouve à toutes les époques, et qu'on a retrouvés surtout dans la nôtre, prétendent enseigner la science en huit jours!

La révolution opérée dans l'éducation et dans les mœurs se fait bientôt sentir dans le costume. L'ample vêtement des courtisans de Louis XIV, tout chargé de dentelles et de rubans, véritable mode italienne et castillane, fait place aux habits resserrés du

Nord. Les perruques ploient leurs ailes immenses et les chapeaux déploient leurs ailes trop courtes. La poudre, qui adoucit les traits et confond les âges, disparaît peu à peu ; les parfums conservent leur empire, grâce au régent, qui, en sa qualité de grand chimiste, en savait composer d'excellents.

Voilà pour les hommes.

Quant aux femmes, vous pensez bien que la mode ne les laissa pas telles qu'elles étaient sous Louis XIV, on longues robes chargées de contre-poids de plomb, enflées et plissées de toutes parts, la coiffure exhaussée sur un échafaudage de fer. Tout cela tomba en un jour pour les femmes, les plis, les hautes coiffures, les poids de plomb, le mnsque lui-même, cette commode invention italienne si favorable àTintrigue et à l'amour. Alors les femmes s'élevèrent à une nouveauté inouïe dans Fhistoire de nos mœurs, qu'on pourrait presque regarder comme remblème de toute la Régence, elles s'élevèrent jusqu'au négligé. On fut obligé d'inventer un mot pour exprimer ce qui n'avait pas eu d'exemple. Ou appela néglifjé l'état dans lequel une femme ose se produire nu dehors avec l'espèce de désordre que permet la liberté de la chambre. L'art et la grâce épuisèrent leurs ressources pour pnrer cette indécence, et il en résulta une confusion piquante de recherche et d'abandon, de luxe et de simplicité. Toute une révolution se trouve encore dans ce brusque changement d'habits. Une fois que les plus grandes dames eurent dit adieu aux riches étoffes des femmes de leur condition et de leur fortune, la fille du peuple put donner, elle aussi, dans les modes peu coûteuses de chaque jour, au grand détriment de ses mœurs. Et voilà conmie on entre rapidement et sans le savoir dans le chemin des révolutions !

Un critique, homme d'esprit, de talent et de goût, me reprochait, l'autre jour, mon affection pour le wiiF siècle; mais vraiment je ne conçois pas comment on pourrait ne pas l'aimer, ce siècle insouciant et spirituel qui court à sa perte avec tant de gaiclé et de bonheur! C'était un siècle savant et philosophe et

qui a fait faire un grand pas à l'humanité, tout en lui faisant dépasser le but. 11 eut dans les sciences Castel, Sénac, Maupertuis, d'Alenibert ; il découvrit la petite vérole artificielle ; il eut Volfaire, Diderot, Buffon , Montesquieu et Rousseau ; il s'imposa à luimême la littérature du grand siècle auquel il rendit tous les hommages qu'il méritait. C'est la première fois peut-être qu'un siècle ne déchire pas à belles dents le siècle qui l'a précédé et auquel il doit tout.

Au moment où le gouvernement passait d'un monarque absolu à un conseil de régence, le sceptre de la littérature était tenu, comme à Sparte, par deux rois d'un pouvoir illimité, Fontenelle et Lamotfe : il était impossible de commencer sous les auspices d'esprits plus fins, plus satiriques, plus moqueurs.

En un mot, le xviiie siècle est le père de la belle prose de chaque jour, de la prose à l'usage des passions et des besoins de tous, de la prose de toutes les heures, de la prose constitutionnelle, pour tout dire; il a produit les Synonymes de Gérard, les Révolutions romaines de Vertot ; il a produit le Traité des Etudes; il a produit Gil Blas, Manon Lescaut; il a produit Le Sage, Marivaux, Destouches, Dancourt, etc.

Dans les arts, le xviiie siècle a fait ^Yatteau, peintre réhabilité de nos jours, comme Quinault le fut par Voltaire; il a fait François Lemoine, célèbre par son salon d'Hercule; il a fait Bouchardon, le sculpteur; il a fait David et sa grande école, si grotesquement insultée de nos jours : c'est un siècle noble et beau ; c'est le siècle des gens de lettres d'ailleurs; ils sont les rois et les maîtres de ce monde; ils régnent à leur tour quand chacun a régné à son tour : le prêtre, le soldat, le seigneur féodal, le roi enfin, puis les philosophes et les poètes, jusqu'à ce qu'enfin règne le peuple à son tour.

Je regrette beaucoup que Lémontey n'ait pas poussé plus loin son histoire. La mort l'a surpris au milieu de ce grand travail. H s'est arrêté au cardinal Fleury, ce calme vieillard qui conduit par

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